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pour aller vers un dépassement de l'être: Il n’y a de politique que de l’excitation

Il n’y a de politique que de l’excitation – et toute tentative pour en finir avec l’excitation doit être comprise comme une tentative d’en finir avec la politique, c’est-à-dire de faire en sorte que la politique, comme procédure de mise à l’épreuve de l’être des individus, n’ait pas lieu. De fait, le développement du narcocapitalisme n’a cessé de tirer argument de la nécessité de rendre toute politique impossible, par la promotion d’une anthropologie d’où toute excitation pourrait être extirpée – et, avec elle, la possibilité de sa viralisation. La promotion de l’être qui constituait le cœur de cette anthropologie n’était rien d’autre que le premier moment d’un geste d’anéantissement de tout ce qui pouvait ressembler à une épreuve du dehors ou à un mouvement de sortie. Les tenants de cette anthropologie le savaient : le repli dans les limites de l’être signait la fin de toute politique imaginable – dès lors que la politique, en tant qu’excitation, implique la désidentification, le dépassement de l’être. Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

vieillir

Vieillir. C’est assez terrifiant. Et il y a une honte. On aimerait mieux ne pas se montrer. On sent bien qu’on n’a pas tout à fait sa place parmi les images du monde, qu’on ne convient plus  – si tant est que l’on aie jamais convenu. 
 
Et donc, ça va prendre un peu de temps, encore, avant que je ne me fasse à cette nouvelle personne que le temps redessine… Sans que ça ne soit pourtant complètement dramatique, en fait. Gênant, je dirais. Parce qu’on est obligé de trouver d’autres ressources. Je dis on, mais je ne parle que pour moi. Je dis on pour me sentir moins seule. C’est moins gênant, justement.
 
Quand il semble que pendant des années son attrait n’a tenu qu’à la séduction de son image, à quoi on n’a jamais d’ailleurs jamais compris beaucoup plus qu’on ne comprend aujourd’hui son enlaidissement, mais qui conférait un certain pouvoir, dont on n’a pas fait grand chose, qui offrait un confort, qui était tout de même accueilli comme un avantage, à quoi on pouvait s’identifier. Même sans arriver à y croire, on peut s’identifier à sa propre beauté. D’autant qu’elle vous est renvoyée par le regard des autres. Une beauté, une séduction qui procurait un certain plaisir aussi quelquefois, des moments  d’affinité avec soi, avec un certain ordre du monde, les hommes, les femmes, tout le tralala. L’amour. Le sexe n’en parlons pas. C’est juste une question d’instants, de moments, pure affaire éphémère. Avoir trouvé le bon harnachement, le bon appareillage, la hauteur de talon, une nouvelle coiffure, des kilos perdus dans un chagrin d’amour et la cuisse dégraissée, une lecture, un RV, une volonté venue d’ailleurs, un impératif;  la confiance retrouvée, la rue, le dehors repris, la conquête, la légèreté, le bonheur d’avoir des jambes, d’en user, des pieds, posés au sol, hanches, marcher, aller, apparaître,  arpenter, pénétrer le monde, tête haut perchée, visage dans le recueil de l’air, l’oubli, la force.
 
Tout ça cohabite, en alternance, avec l’opposé exact, et certainement dans une proportion d’horreur plus importante qu’aujourd’hui, avec le fait de se voir laide (grosse, moche). Ce  sentiment déjà, inchangé, de ne pas offrir la bonne image. De faire trou dans le domaine des images. L’impossibilité de se montrer au monde. Si ce n’est qu’avec le temps j’ai fait provision de moyens d’y faire face. Ne pas se regarder dans les miroirs, trouver de plus en plus de plaisir à rester chez soi, et des amours aussi, comment ça compte, qui n’ont peut-être d’autres motifs que de rendre l’insupportable supportable, même si dans l’incompréhension la plus radicale. C’est la foi de l’un contre la foi de l’autre. L’autre me croit belle, je me trouve laide. Deux fois aussi bonnes l’une que l’autre : c’est contraire et ça fait l’amour. A côté de ça, pour faire face, supporter la perpétuation des contradictions et l’insupportable d’un désir de mort jamais éteint, épuiser tous les divans d’analystes. Jusqu’à peut-être, même pour eux, devenir trop vieille, être passée trop vieille, être passée de leur côté de l’âge et qu’ils n’y puissent plus mais. Enfin, cette histoire-là, je l’invente à l’instant, ne pas y prêter outre mesure attention. Mais, on trouverait, probablement dans ses plis, si on s’y attardait, si on les y brodait, les traits qui parleraient d’un changement de régime du désir. Et que ce changement ait à voir avec l’âge. 
 
Maintenant, avec l’âge, c’est autre chose qui se met en place. Quelque chose de moi est toujours moi, mais la jeunesse c’est fini. Ça mue. Une autre image se met en place. Une autre personne. Une inconnue, à laquelle il faut se faire. Et ça prend des ans.  Une inconnue, c’est l’inconnu. Il faut chercher d’autres ressources,  faire du balai à l’intérieur de soi,  se redisposer, se réaménager. À l’instar des vêtements, y a tous les trucs qui ne conviennent plus, qui ne sont pas de son âge. C’était soi, ça soutenait sa présence au monde, eh bien, c’est fini, ça n’a plus cours, il faut l’évacuer. Et bien souvent les trucs qu’on jette de rage par la fenêtre reviennent par la porte d’entrée dont ils ont encore les clés. Il faut trouver d’autres trucs,  accueillir du neuf qu’on ne voit pourtant pas venir tant on a les yeux rivés sur ce qui fout le camp. Comme devenir adulte, si c’est encore possible, prévenue qu’on est de la force de l’inertie. Toujours eu envie, de devenir adulte, jamais parvenue, ça serait le moment, l’instant. La femme-enfant à 18 ans ça passe. A 53, ça exaspère. Passer d’avoir été désirée à  trouver les moyens d’aller désirante au monde. Pas le pire mal, car si être désirée soutenait mon être, ça ne me facilitait nullement l’existence. S’en trouver étrangement obligée à plus de mobilité, de mouvements. Moi qui suis si statique. À cause de quoi, j’ai fini par trouver le tai chi, qui est du mouvement lent.
 
Et aussi pour avoir épuisé toutes les ressources d’une pensée tombée malade, stérile, à force de lui avoir demandé de pallier ce manque d’image. Ce qui n’est pas son job. Quelque bel air qu’elle se donne la  pensée ne fait pas corps. On aura beau s’y réfugier, tenter de s’inventer un corps de lettres, distinct de son corps propre, chercher ainsi à  le forclore,  à lui faire rejoindre l’absence de l’image, dans  un exercice  qui l’anesthésie et vous laisse à la merci de toutes les angoisses de la terre au moindre pas hors la pensée, hors l’être. // Cap alors au pire, en finir avec tous les antidépresseurs et autres somnifères, en finir avec tous les excitants que le corps ne processe plus, dans le blanc des yeux regarder l’angoisse. La traiter en amie, lui faire rendre son jus, dégorger ce qu’il est possible de ses vérités, renoncer à leurs quêtes. Beaucoup pleurer, faire pleurer. //
 
Et donc avec le tai chi, je me retrouve un corps. Et c’est un autre corps, hors image et hors corps, corps et hors corps. Intérieur et extérieur. Généreux, personnel, exquis. Un corps comme l’inconscient : qui ne calcule ni ne juge.  Je redeviens hystérique, au sens où mon corps se remet à me parler et c’est bon 😋. Alors qu’autrefois, c’était inquiétude, étrangeté, fracas, aujourd’hui, c’est accueil, curiosité, écoute. Reconnaissance (et reconnaissance des deux côtés).  Y a la méditation aussi  (dont le  tai chi est  une forme). ( Et tout ça, curieusement dans l’air du temps. Dans certains airs du temps.) 
 
Avec tout ça, la seule chose sûre, c’est qu’il ne m’arrivera jamais de me dire que je me sens toujours jeune. S’il y a certainement  le sentiment de quelque chose d’intimement immuable, la jeunesse, elle, c’est fini, voorbij.  C’est autre chose à la place.  Le commencement de la vieillesse, les choses qui se détruisent, s’abiment, dysfonctionnent. La vie apparaît constituée  d’une succession de vies différentes.
 
Mais mon image n’a jamais convenu. Ni jeune ni vieille. Quand d’autres, si bien vieux que jeunes, s’en sont sortis, s’en sortent, s’en sortiront. Ça n’est pas une injustice. C’est une question de mode de jouir, de marque (au départ). Je (me) suis damnée à n’offrir pas la bonne image ; je peux dire, avec quelques regrets, que j’y ai sacrifié ma vie (à mon absence d’image, à ce manque). La différence, d’hier à aujourd’hui, c’est que si mon image ne me convenait pas autrefois, une autre image m’était renvoyée par les autres. Une image qui paraissait répondre aux canons de la séduction. Au moins, aujourd’hui je ne rencontre plus cette image de mon propre fantasme dans le regard des autres.  Image qui ne s’apparentait d’ailleurs qu’en apparence à celle de mon fantasme, soit celle de l’image impossible, vraie, celle de l’image qui manque à l’image, à jamais forclose, l’image de soi. 
 
Je crois qu’on ne doit pas parler de ça. 

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond.

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond. L’art doit garder l’homme enraciné consciemment dans ce déséquilibre – et cela ne peut se faire que si aucune conclusion n’est tirée (impliquée – comme un MESSAGE ou une RÉSOLUTION  – mais bien plutôt si l’on expose au spectateur, moment par moment, le procès véritable d’une certaine phrase-geste (la quête intérieure d’un style, d’une manière d’être dans le monde) à mesure qu’il se trouve confronté à l’objet réel (la nature). Ainsi l’œuvre d’art est ENRACINÉE dans et PROVIENT de l’abstrait (spirituel, intérieur) et se sert de l’ABSTRAIT comme contenu – lequel contenu trouve DIFFICILE d’EXISTER dans le monde l’objet (nature) et c’est la musique puissante que l’œuvre d’art capture : celle d’ÊTRE HOMME.

 […]

Aucun « développement » n’est possible. Quand il arrive dans une œuvre aujourd’hui, il est faux. C’est une régression vers le primitivisme. (C’est tout naturellement ce que les gens désirent, ce que nous désirons tous – la nature et le sommeil. Sombrer dans la mère – en finir avec la « tension »). Le développement est la négation de la tension ou plutôt la façon d’éviter la tension. Revenir au seul point humain – ce déséquilibre entre intérieur et extérieur – c’est se placer sur le seul vrai point de tension qui n’est jamais résolu ; de même que la TENSION, qui est le fait de l’être-homme, n’est jamais résolue (à moins que l’on ne choisisse finalement d’être animal ou dieu), le DÉVELOPPEMENT dans une œuvre d’art est un abandon, un éloignement de ce point de tension, pour l’animalisme ou le spiritualisme. Dans les deux cas – le rêve, l’assouvissement du désir, le sommeil.

Quand nous disons « développement », nous devrions peut-être remarquer, pour être plus exacts, que cela signifie habituellement le développement de chaque élément à partir de l’élément précédent d’une série – et c’est cela qui est faux. Il existe une AUTRE sorte de développement – où les détails procèdent d’une idée du champ vivant tout entier.

La procédure « impossible » et « fausse » du développement dans l’art courant serait le pas en avant A à partir du pas B – un tel développement ne peut être rien d’autre qu’hypnotisme et mensonge. 
Le seul développement possible qui nous laisse éveillé et humain, comme le spectateur, est celui où chaque détail est une continuelle référence au procès de la conscience entrant en collision avec le monde, ce procès qui fait « être » les choses pour nous. 

[…]

Nous IGNORONS le fait ou l’acte précédent – ainsi il peut S’ÉVANOUIR comme il doit quand son moment d’être-là est passé – ainsi le NEUF peut surgir, moment par moment.

Si chaque moment est neuf, si nous mourons à chaque moment, quand il surgit nous sommes vivants. Le développement (suivi), c’est la mort. C’est le changement en objet. C’est le faiseur d’idoles. 

[…]

Le drame (ce qui est vieux que je rejette) ce sont les gens qui essayent de faire coïncider l’intérieur (leur vie subjective) avec l’extérieur (le monde).

C’est une mauvaise façon de vivre c’est une mort vivante.
Vivre en tant qu’être HUMAIN c’est vivre CONSCIEMMENT la tension entre désir et réalité.
Tous MES « personnages »
« font en sorte »
qu’ils s’identifient avec
la conscience
qui (si vous voulez vous donner la peine de de le remarquer vous-même)
ne peut MAINTENIR les objets dans la pensée (c’est impossible plus d’un millième de seconde)
mais en présente et représente 
dans chacun des quanta de temps
le contenu.
Mais : plus encore – l’étalage des associations (des harmonies) est DIFFÉRENTE pour chaque représentation.
J’ai réfléchi à cela.
J’ai développé un style qui montre comment cela se passe maintenant pour nous dans la conscience. Je parle pas de généralités, je montre la pensée au travail, moment-par-moment.

[…]

L’univers comme une variation sur le thème de l’informe (énergie) et de la forme s’interpénétrant – maintenant vous voyez, maintenant vous ne voyez plus (l’homme : déséquilibre entre intérieur et extérieur). 

Tout art qui donne l’illusion d’un OBJET CONTINU ou qui est fondé sur elle, est mauvais, inutile pour le développement de l’homme, son devenir-lui-même comme un être spirituel, naufragé-sur-la-terre (dans la nature). 
Aujourd’hui, pour l’homme qui accepte sa nature scindée (naufragée), le « tout » ne peut être qu’une vision régressive, une sorte de primitivisme. DIFFÉRER le tout (comme chez Duchamp – le « retard » dans le verre. Comme le dit Heidegger, nous sommes entre les dieux qui ont été et les dieux qui vont être doivent « attendre ».)

Richard Foreman, IIe manifeste ontologico-hystérique, 1974

13 mars, 4h6

bruxelles. voilà. tout de. même, je trouve ça extraordinaire. je me réveille, je regarde l’heure, il est 4h00. et normalement, dans deux heures, il faudrait que je sois toujours réveillée.

12 mars, faire et défaire, c’est toujours travailler

thalys vers Bruxelles.

dans le train. enterrement tante demain. oublié bouquin à la maison. je foire toujours au moins un truc. la dernière fois, lundi dernier à la gare, juste devant la machine où je devais retirer mon billet de train, j’oublie mon code de carte de banque. c’est juste histoire de dire, tu sais pas y faire, faut que t’appelle F. tu peux pas faire sans. 

non. l’angoisse viendrait plutôt dès lors que je m’apprête à faire ce que je dois, dès lors que je veux le faire. c’est faire ce que je dois qui m’angoisse, ce que je dois qui est en fait ce que je veux. (je me suis si bien débrouillée, pour ne pas faire ce que je ne veux  pas faire, que vraiment, aujourd’hui, il ne me reste plus que ce que je veux faire.)  je pensais à ça ce matin dans mon bain. l’autre chose à  laquelle je pensais, c’est qu’il m’est vraiment difficile pour le moment de ne pas laisser F faire les choses à ma place. le faire, faire ce qu’il me revient de faire, etqui n’est pas ce travail que je dois faire, je n’y arrive plus. (je pense à des choses très simples, comme faire à manger, la moindre des choses.) toute à mon boulot. je me laisse happer, happer, happer, dévorer, je donne ce spectacle-là. de ma réduction par et pour l’autre, de mon esclavagisme, de mon aliénation. et que je ne puisse plus rien faire d’autre.  en termes lacanienne, c’est : quelle jouissance n’arrivai-je plus à sacrifier en ce moment, pourquoi me faut-il, en ce moment particulièrement, le soutien de F à 100%, au point qu’il se soit fait un lumbago. la jouissance de me donner toute à l’autre, un autre complètement fantasmatique, sous la figure spectrale du travail, et quel est ce fantasme, pourquoi ne puis-je simplement assumer ce que je veux, pourquoi faut-il que je m’épuise à démontrer que je n’y arriverai pas, quels que soient mes efforts. et pourquoi transformai-je ce que je veux en ce qui est voulu par l’autre.  je trouve ça complètement décourageant. dire que je me conduis en  fille gâtée est un euphémisme.  comment faire pour que ça bouge. 
 

à quel impossible travail m’astreins-je, toute à combattre l’angoisse qui en découle, combattre ce  qui se met en travers de ma route, comme par exemple, incessamment, ce sentiment de ne pas faire ce que j’aurais dû,  d’avoir fait le mauvais choix, de devoir rebrousser chemin, de devoir  recommencer, défaire le travail de la veille, recommencer. infinir. ma grand’mère disait faire et défaire, c’est toujours travailler. alors, pour ça oui, je travaille. c’est un trou que je creuse.  une tombe où je m’enfonce.

et comment j’en appelle à F maintenant, pour arbitrer mes choix, mes dilemmes.

aussi, me semble-t-il qu’il faut toujours que je sois à plaindre, maintenant plus que jamais. lui, me trouve des excuses, le décès de ma tante, le travail que j’essaie de faire. mais pourquoi ne suis-je  pas plus forte, comment puis-je être aussi ridiculement fragile. cette plainte même que j’exprime en ce moment est insupportable. quelle est cette plainte, sa fonction. et pourquoi ne cherchai-je pas davantage à épargner F, faut-il que toujours je l’inquiète. ne puis-je  souffrir en silence. et peut-être est-ce ce silence dont je fais l’épreuve, la nuit, quand je me réveille. la raison de ces insomnies qui ne me lâchent pas, qu’il faille bien cesser d’imposer aux autres sa vérité, être seule. devant l’éternité. et cesser de récriminer. 
 

comment renoncer à la vérité (elle que Lacan disait sœur de l’impuissance) 

voilà que nous arrivons à destination ! 

dans le tram 51, vers chez ma mère 

non, ce que je veux dire aussi, c’est que je sais très bien ce que je dois faire, très souvent. et que systématiquement ne le fais pas. comment c’est possible ça. 

et à tout ça, l’analyse n’a rien changé. malgré tout ce que je sais de mon fonctionnement. 

 

 

6 mars

je dis ça, mais bon, ma tante meurt. alors je suis venue à Bruxelles pour la voir. pour la revoir.

hier, conversation téléphonique avec ma cousine. quel âge à Jules, onze ans ? et tout d’un coup, la seule chose que j’aie à faire, c’est me tourner vers Jules et lui demander : tu as quel âge Jules ? je ne sais pas d’où m’est venu ça. il me répond onze ans. je dis : il a onze ans. tu ne te souviens plus de l’âge de ton enfant? non, je m’en souvenais plus. ces mots ne voulaient rien dire. par réflexe, j’ai dit à Jules : tu as quel âge, Jules. j’avais tout oublié.

peut-être cela tient-il au fait que nous étions là-dedans, la mort de sa mère, à ma cousine, la mort de ma tante. et tout le reste alors disparaît. plus tard, elle m’a demandé comment j’allais. et très franchement, non plus, je n’en sais plus rien. 

en plus, J. 12 ans.

5 mars

mais moi, bon, au moindre petit problème, je veux mourir. alors tu vois mon fils, la ténacité, je ne sais comment je vais t’enseigner ça.

5 mars 2017, 8h33

8 heures trente-trois

décider de tout accepter. alors, dois-je accepter de juste finir d’avoir joué aux cartes pendant une demi-heure. mona chollet ne parle pas des jeux dans son livre (que je viens de commencer : Mona Chollet, Chez soi – Une odyssée de l’espace domestique).  elle parle de tout ce qu’on peut faire de bien chez soi, mais elle ne parle pas des jeux.
elle parle d’internet et des réseaux sociaux, avec lesquels elle s’est finalement arrangée, enfin elle et sa conscience,  quand elle s’est aperçue que de passer d’y passer du temps, beaucoup,  ne l’empêchait pas d’arriver à  travailler, son travail consistant à écrire. il faut  dire qu’elle a sur internet une vie sociale  assez amusante, vive, intéressante, valorisante, sur internet. pas comme moi, qui ne cause avec personne. où j’erre dans le même état de honte que dans la vie réelle.
elle donc aussi cherche à être productive de son temps. j’aime bien tout ce qu’elle dit sur le temps. qu’il faille sortir d’un temps productif à tout prix. mais c’est très facile avec les jeux, d’être improductif. enfin, ça c’est mon point de vue sur les jeux, dont je n’arrive pas à sortir.
à Bruxelles, j’ai vu ma mère jouer tout le temps, au solitaire. en revenant, je m’y suis remise,  au solitaire,  et je viens d’en installer un sur mon téléphone. il faut vraiment que je fasse tout comme elle. 

4 mars – que j’apprenne à dire « je vais faire ceci ou ça »

que j’apprenne à dire « je vais faire ça, je veux faire ça. »

c’est quelque chose que j’évite absolument.

ai-je remarqué. et me suis-je reproché.

car il ne me semble pas que J m’entende jamais dire ça. et comment pourrait-il apprendre à le dire à son tour. enfin, il y a son père. 

mais oui, j’évite toujours de dire que je vais faire telle ou telle chose. soit que ça amènerait une note optimiste qui ne collerait pas avec mon personnage – mou, abattu, sans initiative*. soit, que j’aurais trop peur de ne pas y arriver, et d’être jugée sur ce que j’ai fait. soit, que je sois toujours plus ou moins honteuse de ce que je fais ou veux faire et doive toujours tout faire en cachette. et de toute manière qu’il est entendu que je ne fais rien, que je ne doive rien faire (ainsi que je l’ai si souvent souligné).

* est-ce vraiment de ce personnage qu’il s’agit? il me fait peur à moi-même. ne s’agit-il plutôt d’un personnage triste, à fleur de peau, en danger, un personnage à aider, une femme à aider, et pour qui rien n’est fait, que nul ne peut sauver. nul, nul homme. c’est plutôt ce personnage-là, que je préférerais mettre en avant. plutôt que le « mou, abattu, sans initiative », sans désir,  qu’en réalité je présente. réduire l’autre à son tour, au rien qu’il peut faire pour moi, au nul. bitch. est-il possible qu’un jour cela bouge. tout attendre de l’autre et le réduire à l’impuissance. 

27.2.2017

Merci N. Depuis la journée du Mandala, je suis soulagée des gros effets physiques liés à mon sentiment de ne pas faire ce qu’il faut, l’angoisse est tombée. Il n’empêche que j’ai pu m’observer jour après jour défaire ce que j’avais patiemment mis en place la veille… Je suis maintenant, j’ose espérer, arrivée à quelque chose de stable. Je ne saurai jamais si je me suis arrêtée parce que j’avais enfin trouvé la bonne solution, la bonne méthode, on seulement parce que je n’en pouvais plus, parce que le temps qui me séparait du moment de ton retour de vacances n’était pas élastique à l’infini.

Lettre non-envoyée

23 février 2017 – le mauvais choix

Cela fait une mois (j’ai commencé le 17 janvier, nous sommes le 23.2) que j’essaie de faire un certain travail qui aurait dû être facile et que je rate : tous les jours, éventuellement tous les deux jours, je change de méthode, de chemin, de moyen pour arriver au résultat que je dois atteindre,  il s’agit d’un site internet, persuadée que le choix que j’ai fait n’est pas le bon,  que ce n’est pas ça.

J’ai commencé ce travail dans beaucoup d’angoisse, laquelle est tombée lorsque j’ai avoué ce fantasme (si de ça qu’il s’agit, dans l’idée donc qui me poursuit, d’avoir fait le mauvais choix) à la personne pour qui je dois faire ce travail, personne un peu magicienne, pensant que je serais guérie, puisque de toute façon, il le fallait.

L’angoisse s’est dissipée, la poisseuse, celle qui me prenait au corps, qui m’avait d’ailleurs collé un lumbago. C’est dans un sentiment qui s’évidait, que j’ai continué chaque soir à défaire ce que j’avais fait le jour, pour repartir à zéro le lendemain matin, persuadée d’avoir enfin fait le bon choix. Même si cette  persuasion s’est émoussée au fil du temps, tandis que j’avançais un peu plus hallucinée chaque jour par mes agissements. Cette hallucination me préservant de ressentir quoi que ce soit.

Il y a là  une fatalité et je ne sais pas du tout à quoi je joue. A tel point qu’il m’a semblé un moment que je ferais bien de retourner voir une analyste le temps de résoudre ça, qui ne pouvait rester comme ça. Je ne l’ai pas fait.

Un sentiment de vide non loin de l’effroi, une lassitude croissante m’a soufflé hier que ce qui commandait à cette situation, c’est qu’il fallait que ce ne soit pas ça, songeant en arrière-plan à la « jouissance qui n’est pas ça » de Lacan, la jouissance dont il faut qu’elle ne soit pas ça, qu’elle soit jamais ça, qu’elle soit jamais la jouissance qu’il faut. La jouissance qui toujours fait dire « C’est pas ça ». Et que je sois coincée dans cet impératif-là, de jouissance, sans issue, sans possiblité de mouvement, d’extraction.chacune demes avances/reculades revêtant d’ailleurs tous les dehors de la raison

Je me suis demandée aussi si, moi qui n’écris plus aujourd’hui, je ne regretterais plus de l’écriture que la confession.  L’acte de contrition1, la confession, les regrets, les excuses, les justifications. Révélant in fine la cause secrète, jouissive, qu’elle aurait jamais constitué pour moi. 

A n’écrire pas, il ne me manquerait plus aujourd’hui que d’écrire, minute après minute,  mes excuses. Empruntant le destin de ma mère, d’une vie vécue sous  ce funeste signe. Tout cela n’est pas complètement neuf. (Je me souviens même être arrivée en analyse espérant y rester, en sortir sans pardon. Elle que j’aurai d’abord vécue comme un procès, où j’étais à la fois juge et partie).

Cela  m’a paru complètement vain comme raison d’écrire et de vivre. Dans le désir inextinguible d’étaler une confession  par écrit. La passion d’être fautive.

Il est cependant une autre raison d’écrire qui m’apparaît, par rapport à laquelle d’ailleurs je suis fautive, c’est celle de l’effroi face au temps et à l’oubli.  

Et je me suis réveillée un matin me disant qu’être seule, c’était être seule avec tout ça (pour toujours et à jamais, irrémédiablement). Et que j’aurais beau tâcher de l’écrire, des les écrire, toutes ces saloperies, rien n’en passerait jamais. Il n’y a d’autre solitude que celle-là, elle est insurmontable (comme disait Miller, la jouissance n’est pas dialectique, elle n’est pas communicable). Je m’illusionne à croire que quoi que ce soit puisse s’en écrire, et d’un façon utile, reprenant la guise de ces avertissements d’antant adressés au lecteur, prends garde et écoute mon histoire, sois en édifié, et que te soient évité mon chemin de douleur (s’il ne s’agit que de péché, continuons donc d’utiliser le vocabulaire de l’emploi, catholique).

Tandis que sans l’écrire, je ne résoudrais probablement pas cette situation . 

Notes:
  1.  Dans la religion catholique, selon la théologie thomiste, la contrition est « une douleur voulue de nos péchés jointe à la résolution de nous confesser et de donner satisfaction1 ». Celle-ci implique « une double douleur, une douleur de raison qui est la détestation du péché qu’on a commis, et une douleur de sensibilité qui est la conséquence de la première2 ». Saint Thomas précise « Le pénitent ne peut jamais être certain que sa contrition soit suffisante pour la rémission de la faute et de la peine et, par conséquent, il est tenu de se confesser et de satisfaire. Il y est d’autant plus tenu que la contrition n’est pas vraie, si elle n’inclut pas la résolution de se confesser, résolution qui doit aboutir à une confession effective, à raison aussi du précepte obligeant à la confession3 ».  []