Extraits de Kafka, le temps des décisions de Reiner Stach dans le chapitre « Abandon de soi et angoisse de la sexualité »
“ Ma vraie crainte — on ne peut sans doute rien dire ni entendre de pire — est que je ne pourrai jamais te posséder. Que dans le meilleur des cas j’en resterai toujours réduit à embrasser comme un chien insensément fidèle la main que tu me laisseras distraitement, ce qui ne sera pas un signe d’amour, mais seulement un signe du désespoir de l’animal condamné au mutisme et à une distance éternelle. Que je serai assis auprès de toi et que j’éprouverai comme cela est déjà arrivé le souffle et la vie de ton corps à mes côtés et que je serai au fond plus éloigné de toi que maintenant dans ma chambre. Que je ne serai jamais capable de guider ton regard, et qu’il sera vraiment perdu pour moi quand tu regarderas par la fenêtre ou que tu mettras ton visage dans tes mains. Que je passe main dans la main et lié à toi en apparence devant le monde entier et que rien de tout cela ne soit vrai. Bref, que je reste à jamais exclu de toi, même si tu te penches si bas vers moi que cela te met en danger1. »” (p. 403)
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“Certes : si Kafka s’était confié à un analyste — comme s’y sont risqués Hermann Hesse, Hermann Broch, Arnold Zweig et même Robert Musil —, il en serait bientôt ressorti un « matériau » psychique qui aurait plongé la Société freudienne dans une profonde stupéfaction, tout en la confortant grassement dans ses prérogatives. Car les pensées obsessionnelles qui hantaient Kafka depuis des années avaient fini par prendre l’allure de coups de force intérieurs : elles l’assaillaient comme les armes d’un ennemi invisible caché dans ses propres entrailles. Tout avait commencé par des fantasmes de soumission, de petitesse et d’infériorité ; Kafka les avait adaptés, remodelés sous une forme symbolique, en avait tiré des « histoires ». « Occupation on ne peut plus voluptueuse », comme il l’avoua à Felice, même si les résultats écrits étaient « extraordinairement répugnants2 ». ” (p. 410)
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“L’écrivain est tout-puissant ; sa volonté est faite aussitôt qu’elle se manifeste. Vu sous cet angle, il est possible que Kafka, pendant un temps, ait cru pouvoir se débarrasser de ses fantômes. En témoigne surtout le peu d’intérêt qu’il montra pour La Métamorphose dès qu’il eut apposé le point final — comme s’il avait littéralement classé ces angoissants fantasmes. Mais peu de temps après, il laisse échapper une remarque qui prouve que la littérature ne boute pas l’imaginaire hors de la vie : « Dis-moi, demande-t-il à Felice, que tu continueras de m’aimer quoi que je devienne, de m’aimer quoi qu’il en coûte, il n’y a pas d’humiliation que je ne pourrais prendre sur moi — mais où est-ce que je vais3 ? »
Kafka prend peur. Où est-ce que je vais ? Tout droit vers la folie, sans doute. Cela, il le redira souvent. Mais ces images monotones de soumission, d’esseulement animal, ne sont jamais que l’ombre de quelque chose de plus grave, d’indicible, qu’il ne peut imposer à cette femme loin de lui. ” (p. 410)
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“Il n’y a peut-être qu’à Max Brod que Kafka ait pu s’ouvrir de ces fantasmes d’autodestruction qui le tourmentaient de plus en plus. Brod était patient ; il savait que Kafka pouvait se remettre à rire une fois que le plus terrible était dit, et il s’était fait depuis longtemps aux phrases choquantes que lâchait parfois son ami malgré son caractère paisible, sans reculer devant la moindre mise à nu. Cela finissait par passer. Mais la lettre que Brod trouva sur son bureau de la direction des postes le 3 avril 1913 — inquiétante déjà par sa longueur — était d’une autre étoffe, et il n’avait sans doute rien lu de tel depuis la menace de suicide de Kafka en octobre de l’année précédente :
« Très cher Max ! Si cela n’avait pas l’air trop bête faute d’explication suffisante — et comment enfermerais-je une explication suffisante dans des mots ! — de dire simplement que le mieux à faire pour moi, tel que je suis, est de ne me montrer nulle part — ce serait la réponse la plus juste. Avant, quand rien d’autre “n’allait plus, je me cramponnais du moins au bureau, mais aujourd’hui, si je suivais mon envie et peu de choses me retiennent, je ne saurais rien de mieux que de me jeter aux pieds de mon directeur pour le supplier, par pure humanité (je ne vois pas d’autres raisons, le monde extérieur heureusement continue presque de n’en voir que d’autres) de ne pas me jeter dehors. Des visions où je suis par exemple étendu sur le sol et débité comme un rôti et où je glisse lentement avec la main un de ces morceaux de viande à un chien dans un coin de la pièce — de telles visions sont l’aliment quotidien de ma cervelle. Hier j’ai envoyé à Berlin mon grand aveu, c’est une vraie martyre et je sape très clairement le sol sur lequel elle vivait autrefois heureuse et en accord avec le monde entier. ” (p. 411-412)
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“Mais les fantasmes de Kafka, eux, semblaient ne plus avoir aucun rapport avec leurs causes immédiates. Ce chien — quel rapport avec Felice ? Et ce corps manipulé et disséqué comme une chose morte — qu’était-ce, sinon déjà un éclair de folie ? « Sans cesse la vision, note Kafka peu de temps après dans son journal avec une précision impitoyable, d’un large couteau de boucher qui m’entame par le côté à toute vitesse et à une cadence mécanique et détache des tranches très fines qui volent au loin, s’enroulant presque sur elles-mêmes tant le travail est rapide4. ” (p. 413)