jeudi 15 juin 2023 · 10h17

c’est une question toutes ces photos, toutes ces photos que l’on prend,
— Atelier rien nulle part (essai 5)

Re:

c’est juste ce que vous dites. c’est une question toutes ces photos, toutes ces photos que l’on prend, qui ne peuvent rien contre la nostalgie la perte la mort, qui convoquent à un autre effort, à un nouvel effort, à d’autres tentatives, pour faire venir à la représentation ce qui est là, ce qui est là qui nous enchante et nous échappe.

vous dites que vous avez tout vu, que vous avez tout vu et que vous n’avez rien vécu. vous vous voyez voir et n’y être pas, pas là, à la chose vue, à l’instant de la chose vue, mais derrière l’appareil, le téléphone. n’y étiez-vous? vraiment ? et pensez-vous que vous auriez pu échapper au regret à la perte à à l’oubli? à la séparation? de soi à soi, de soi au monde? l’écran tendu entre votre oeil et le monde où vous espériez recueillir quelques traces ne vous offrait-il la faille d’où être à ce qui vous échappe? au moins vous aurez vécu la faim de voir de récolter de retenir, l’espérance folle d’en ramener autre chose que rien…

c’est après-coup, il me semble, qu’on peut en faire quelque chose, éventuellement

(une fois la photo prise, ce serait là que le travail commence, parce qu’elle aussi exige d’être regardée)
toutes les photos, ajoutez-vous, vous les avez prises : pardonnez-moi, excusez-moi, disons « pas toutes » prises, vous en avez prises une certaine quantité numérable, vous en avez prise une puis une puis une…
tout, je m’en rends compte vous écrivant, me parlant à moi-même, ça pourrait être une figure du réel, de l’insaisissable: s’être trouvé tout pris dans ce que l’on voit, débordé, qui vous prend à la gorge qui vous prend de toutes parts dont vous ne ramenez (dites-vous) au final : rien (à quoi vous vous réduisez alors rejoignant le tout, tout juste raté). vous aurez vécu dévorant dévoré l’espace qui vous environnait, l’avalant goulument qui vous engloutissait, ignorant que cet instant de gloire jaillit de la nostalgie même, déjà, de sa perte inéluctable. et cela vous questionne, et vous persévérez, dans cet être, dans cette perte.

finalement le rien est cela seul qui réponde de tout. tandis que nous n’avons que pas tout comme outil à notre disposition. et ce que nous vivons ne dure qu’un instant, quand c’est l’éternité que nous espérons rapporter arrêter offrir par la photo qu’on prend. est-ce l’éternité, n’est-ce pas juste un instant de partage, de désir de partage, de cela qu’on aura vécu seul, si seul, dans un isolement fondamental et effrayant. et ce moment d’être, que vous dites n’avoir pas vécu, ne vous aurait-il pas manqué de n’en pas témoigner, de n’en rien dire. de n’y être pas connu. l’intimité de l’être, sa parfaite complétude, aussi aspire à être connue d’un autre. en temps que c’est là justement que nous sommes au plus près de ce que nous sommes.

ou encore, encore autrement, dans ce moment du tout de la photo prise, qui est un moment physique, corporel, où c’est l’oeil et le doigt qui s’accordent pour pousser sur l’obturateur, où c’est l’oeil et le doigt pris dans le corps tout entier qui s’oublie dans ce qu’il voit qui s’y étend, qui trouve sa place dans le monde s’y ajuste, dans cet instant de voir, dans cet espoir de capture et de donner à voir, c’est la folie d’y croire parce que tout le corps s’y met, il y a un unisson, du monde et de soi dans le monde, il y a un instant de certitude et l’inconscience d’un arrachement, d’un vol, d’un rapt, d’un suspens : cela se saisira-t-il qui est insaisissable. et à ce tout de l’illusion où se tient le corps correspond le rien de tout dit : car rien ne le dit ni ne doit le dire de cela qui vous arrive. de cet endroit qui excède tout dit, ce dont aussi vous avez la parfaite inconscience. cela peut ne jamais donner la moindre photo qui soit jamais montrée, vue. mais cela vous questionne, cela se réfléchit. et c’est un lien au monde, à la vie. au désir.

je suis désolée de me montrer si péremptoire. c’est que cette question que vous posez je me la suis maintes fois posée, et je nous imagine nombreux à nous la poser, à voir le monde tout autour de nous prendre le monde en photo sans vraiment jamais trouver par où ensuite s’en délester (le dégueuler). 
le tout est qu’est-ce qu’on fait, maintenant, qu’on a vu qu’on voyait mal, qu’on était vus, et là je crois, la réponse sera individuelle et convoquera toujours quelque chose de l’ordre de l’invention. parce qu’on ne prend pas de photo sans raison, sans raison intimement chevillée au corps, au coeur, sans espoir, sans désespoir. et que l’objectivité d’un appareil ne rend pas automatiquement compte de nos subjectivités. et qu’aucun like ne suffira à se faire l’arbitre de notre être, qui manque au monde.

écrit tout au long du matin de la calme maison de ma mère

*

c’est assez génial le matin dans cette maison vide en été les fenêtres ouvertes les petits oiseaux les petites fleurs le café même qui coule lentement évidemment je sais que vous êtes là-bas 

*

mal au ventre comme si j’allais être réglée. faites de la poésie. draguée hier en gare de Lille par un jeune chinois flamand. 

le sang va couler. vieille de 59 ans. 

mais tu as raison, je peux être si heureuse. qu’est-ce qui m’en sépare de ce bonheur. l’oubli ? l’absence d’un nom.  

tous les jours, ma mère perd quelques mots. 

jeudi 6 mars 2025 · 18h59

#boost 04 | tenir tête à rien

Tenir tête à — absolument pas — tenir tête à rien — Je n’ai la tête à tenir tête à rien du tout  —  Tenir tête à — absolument pas — l’angoisse — Ce serait — la laisser complètement faire — ce serait  —
agir sans avoir prêté l’oreille à la claque de silence qu’elle a flanqué de sa paume entière  à la terre  entière — Entrer dans la lenteur 
Ce serait  — assourdir sa façon d’assourdir — ce serait — pénétrer son corps d’obscurité —— glisser son noir dans ses yeux le couler dans sa bouche et ses dents ce serait couler son noir son sang noir dans ses oreilles et dans son sang dans sa moelle — Ce serait — prendre corps de sa possession de corps — enfiler son corps de possession de chair d’os de boyaux  —— son corps d’entrechocs de pleins et de pleins de plein et de vides — ce corps de faibles remous d’infra-tourbillons d’effervescences minuscules sans nulle rime nulle raison — son corps de poids mort — de bulles — Tenir tête à — Ce serait la laisser — faire son corps de  prise à la gorge de main froide sur le cou de prise de grand front — faire son corps de prise de crâne de méninges et de cuisses — son corps de talons comme des pierres fendillées de fesses de frottements — Tenir tête — Ce serait camper dans son aveuglement  — opposer surdité à surdité — prendre possession d’elle —— n’opposer qu’indifférence parfaite
— se glisser dans  l’indifférence —  rentrer subrepticement dans l’ignorance — et laisser l’angoisse prendre possession de la terre entière  — perdurer — traverser muette et sourde à son
phénoménal et cruel rien à sa force obscure
avancer dans la fermeture  — ne s’arrêter à aucun sentiment — aucun affect —  attendre —  suspendre — accepter les états étranges — faire les gestes même qui ont présidé à sa venue  —  ceux qu’elle redoutait ceux qu’elle repoussait — faire ce qui fait peur — rentrer dans le rien qu’elle voit — faire ce qui fait peur — le rien qu’elle sent — se mouvoir dans son grand brouillard —  totalement renoncer à le percer — souffler sur le moindre sursaut de pensée qu’elle risquerait — Tenir tête à l’angoisse
— ce serait prendre le pas du rien qu’elle assène massivement à tout — le rien qu’elle incarne grossièrement— l’endosser le lui renvoyer — en toute lenteur retour à l’envoyeur  — prendre le pas de son ultime présence de son ultime absence
attendre jusqu’à ce que ça
passe

samedi 8 mars 2025 · 06h33

samedi 8 mars 2025

atelier tenir tête à, d’après un texte de Paul Valet

il n’empêche, je lis les autres de l’atelier et je reconnais bien chez moi ma façon de ne pas tenir tête, face à l’adversité.

face à l’angoisse, écrivais-je, tenir tête à rien… tenir tête à rien qui au fil du texte devient rentrer dans ce rien, opposer au rien de l’angoisse un rien de réponse, un rien de ressenti, qui est quelque chose que j’ai peut-être appris avec le tai chi. en opposition à la réponse analytique, qui cherche toujours plus d’analyse. que j’aurais peut être trouvé sans le tai chi. agir en se bouchant à ce qu’elle bouche. et donc tenir tête à rien, à son rien.

il faut que je recommence à mettre des virgules. l’engrenage du sans virgule est plaisant. une forme de renoncement au sens au raisonnement. un glissement vers le jeu. le jeu dans l’écriture. 

tenir tête à rien. c’est aussi ma façon de ne tenir tête à rien du tout face à l’adversité. qui me fait toujours penser au suicide comme seule sortie de secours.

chez Paul Valet, dont le texte »Tenir tête à » était proposé comme texte d’appui, je trouve une croyance à quelque chose. croyance très forte. non équivoque. une référence dans la valeur. il n’y a pas ça en moi. vraiment ? je viens de lire le mot  « idéal » chez une participante de l’atelier. qu’est-ce qui peut encore tenir lieu d’idéal chez moi? ne pas souffrir. ne pas davantage souffrir ni faire souffrir. échapper à l’anxiété ou à l’angoisse. ce serait ce qui me tient lieu d’idéal ? je parle de souffrance morale. 

Paul Valet. j’ai été très tentée d’acheter le livre sur son œuvre de Gabriel Dufay dont j’ai lu des extraits. d’autant que l’auteur semblait dire qu’il lui avait sauvé la vie. c’est rare que l’on ressente face à une œuvre un tel lien de nécessité, vitale, que l’auteur évoque à propos de ce qu’il a rencontré dans Paul Valet.

mais Valet s’est fait Valet. Valet de ce à quoi il voulait, pouvait, croire. (« Valet » — ça me fait penser à ce film que j’avais tant aimé, d’après un livre japonais, Les vestiges du jour). 

puis-je croire en autre chose que rien? 

ou :  pourquoi je réduis à rien ce en quoi je crois, même malgré moi. 

si je songe à Jules, à mon fils : je veux croire, je crois. 

et ce que je crois c’est probablement du côté de la psychanalyse, du côté de : se faire à son symptôme qui, quoiqu’il arrive, ne vous lâchera pas, se faire, s’y faire. et être intéressée à en témoigner, rendre compte. (en annoncer la bonne nouvelle). 

pourquoi je réduis ça à rien?

parce que je n’arrive pas à l’isoler dans une œuvre, je n’arrive pas à le séparer de moi. cela vit avec moi. au jour le jour. 

est-ce que c’est à l’œuvre qu’il faut renoncer. c’est ce que veut l’angoisse. je devrais toujours dire « mon » angoisse. elle veut que je fasse rien. elle me veut dans le faire de ce rien. 

bah. c’est des tentatives de dire, des hypothèses. 

pourquoi est-ce que Lacan dit que dans l’angoisse c’est l’objet qui est en trop, que c’est la présence de l’objet qui provoque l’angoisse. présence inaperçue. 

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