samedi 8 octobre 2016 · 15h25

Showgirls, de Paul Verhoeven, en ce moment, au cinéma Grand Action

Quelle est cette énergie dont elles font montre les filles, et dont rien ne répond. Dont elles font montre quand elles dansent, dont rien ne répond. Quelle est cette force, ce pouvoir, cette séduction.   Qu’est-ce qui les habite,  les porterait à l’amour, dont rien ne répond. Ou si mal. Cherchant à les  ramener vers quels en-deçà. Dont il faut qu’elles se préviennent alors, qu’elles se gardent.  L’insolence que ça leur donne en retour, l’ascendant sur tout, tous et toutes, ce qui les entoure. Dont rien ne répondra jamais et qui les sépare, les isole profondément. Cette force vive qui éclate alors sur les scènes de Showgirls

Vous savez, la séduction des jeunes filles,  qui les gonfle,  les porte, dont elle ne savent rien, dont elles connaissent le feu, la joie, l’énergie pure, est bien réelle. Et que ça doive se réfugier sur une scène, se couvrir de paillettes ou se défendre au couteau, c’est bien réel aussi. 

Il est quelque chose au monde, chez les jeunes filles, dont rien ne répond, sinon le mal, le mépris (mé-prix), l’agression, le viol. 

Ça n’est pour autant pas une calamité absolue, ni une fatalité. Une fatalité, que cette énergie soit promise à de si funestes destins. Pas une calamité, cette énergie qui m’habite encore, qu’il  m’est encore donné d’apprivoiser. Son feu  moins intense, ses couleurs moins chatoyantes. Comme le ronronnement d’un chat, me fonde. 

Et l’expérience nouvelle que j’en ai, délestée de la séduction, me confirme que si le monde aujourd’hui est organisé en spectacle, nous pouvons tous, encore,  il est temps, descendre de la scène,  danser. 

I mean, really. 

jeudi 27 octobre 2016 · 11h27

(tout ça pour ça; pour rien)

Donn. réveillée à 6h50. j’entends le bruit du chauffage,  je déteste le bruit du chauffage.  je déteste les manifestations de tout ce qui tourne pour rien, à vide. 
le chauffage qui chauffe la nuit, c’est pour rien, c’est comme ça. l’hiver, la nuit, c’est soi au fond du lit, tout autour le froid.
c’est une question d’éducation, aussi.
et si ça avait été de la part de mes parents une façon d’être radin. qu’est-ce qu’être radin? s’agit-il d’être près de ses sous, sont-ce les sous qui comptent, ce qu’ils comptabilisent? enfin, comment auraient-ils pu être près de leurs sous, ils n’en n’avaient pas. s’agissait-il alors de ne pas en avoir. de faire ce qu’il fallait pour n’avoir pas de sous. ne pas dépenser pour ne pas avoir à avoir (de sous) (préserver l’être). c’est, de toutes les façons, plus proche de ça. 
mais, c’est autre chose. autre chose que ça que je n’aime pas dans le pour rien du chauffage. 
je n’aime aucun pour rien
auquel je m’identifie, comme si ma vie. pour rien
« il ne faut pas que ce soit pour rien. »
ne pas dépenser pour rien. ne dépenser que pour l’utile. quand commence l’inutile, où? selon Lacan, c’est la jouissance qui se définit de l’inutile. pour rien, c’est l’inutile. 
je logeais au sous-sol de la maison des mes parents (le reste de la famille dormait sous les toits). je me souviens, je me réveillais la nuit et je voyais par le jour qui encadrait la porte qui se trouvait face à mon lit que la lumière était allumée dans le couloir, que je l’avais laissée allumée, que je ne l’avais pas éteinte, qu’elle brûlait pour rien. c’est une sorte de souvenir-écran. quelque chose qui est arrivé plusieurs fois. il arrivait que je me lève, dans le froid, que j’ouvre la porte, monte, tourne l’interrupteur en haut de la volée d’escaliers, redescende dans le noir les marches en bois, passe ensuite sur le carrelage, me glisse à nouveau ,frissonnante, dans mon lit. mais, le plus souvent, non, le plus souvent je ne me relevais pas. je me laissais emmailloter par une culpabilité triste et sourde. c’est quelque chose que je n’ai pas raconté en analyse. qui n’a pas trouvé sa place, son moment. c’est un souvenir qui cependant me poursuit. je ne me levais pas pour éteindre la lumière. aujourd’hui encore, cela me poursuit. je laissais l’électricité se consommer pour rien. 
moi-même, je me sens comme cette électricité qui brûle, qui se consomme pour rien. je me sens privilégier ce qu’il ne faut pas. l’inutile à l’utile. le pour rien à pour quelque chose. et pourtant je déteste ça. 
c’est quelque chose que je n’arrive pas à saisir. 
que ça ne compte pas. ce qu’il faut : que ça ne compte pas. 
car, il y a dans ce que je continuerai d’appeler la radinerie de mes parents, quoique j’aie pu en dire plus haut, une radinerie à l’envers, une radinerie pour n’avoir pas, une façon de comptabiliser, de vouloir comptabiliser la jouissance : et le compte , c’est toujours : trop. trop cher. donc, tenter de maîtriser la jouissance, le pour rien, l’inutile, en le comptabilisant, en vivant près de ses sous que l’on n’a pas. 
l’idée, c’est de ne pas dépenser, de ne pas consommer. 
c’est curieux , parce qu’elle a été au cœur, cette idée, de mes deux dernières colères : donc, tu ne veux pas que je dépense, tu ne veux pas que je coûte de l’argent, tu regrettes que je vive. car malheureusement vivre coûte. ai-je lancé. 
et : donc, je ne vaux pas cet argent, je ne vaux rien. 
que la surveillance par mes parents de leurs dépenses, de nos dépenses, de mes dépenses, je l’aie également vécue, étant donné que tout coûte, comme un reproche fait à ma vie. et alors que je me sente si coupable. de toutes ces dépenses pour rien
que pour rien, c’était pour vivre. qu’il y a dans le bruit du chauffage la nuit aussi le bruit de la vie. elle qui m’a réveillée ce matin, et l’insupportable de ce qu’elle se consomme, consume pour rien. et qu’il en aille d’elle, comme de moi. 
et comment je m’acharne à ce que vraiment, tout soit pour rien. (cet échec encore récemment , avec JC.) à désobéir à mes parents.  
à défendre mon être de rien. 
que je hais. 
si bien défendre rien, que rien devienne quelque chose, quelque chose, la seule qui compte. 
que mes parents d’ailleurs eux-mêmes défendaient : puisqu’il s’agissait de ne rien avoir, de n’avoir pas d’argent. d’être sans rien. d’être comme les oiseaux des cieux et que Dieu s’occupât d’eux. 
on n’y comprend plus rien . 

mes lettres cherchent elles aussi à comptabiliser le jouissance : par le conte. enfin, tout cela mérite d’être nuancé.

samedi 3 décembre 2016 · 14h31

du rien de la belle bouchère à l’huître de la belle mondaine

Eric Laurent, « De Radiophonie de J. Lacan », Conférence à Bruxelles le 15 octobre 2016

Écouter sur Radio Lacan : http://www.radiolacan.com/fr/topic/867/3# (épisode 3)

Extrait  (transcription rapide) :

[…] 6:45 Et l’articulation au phallus, cette nouvelle articulation, dans Radiophonie, je voudrais prendre l’exemple que Lacan donne de la nouvelle reformulation du désir, de la métonymie du désir, en tant qu’articulée à la jouissance.

Dans la première partie de son enseignement, Lacan avait fait de la métonymie du désir le fait que dans le désir, au cœur du désir, il y a un objet qui glisse, qui fait que finalement rien ne peut se fixer comme objet dernier du désir. Ça glisse toujours. D’objet en objet, le désir, l’objet court sous la barre du signifiant et la barre du sens, et donc l’objet métonymique c’était la fuite du désir. Et ça met en valeur le rien.

A partir de là, Lacan a voulu, commenter « Le rêve de la belle bouchère », la spirituelle bouchère, en mettant en avant le rien. L’accomplissement du désir dans le rêve de la belle bouchère, vous vous rappelez que c’était de « ne pas donner de déjeuner » – et Freud commentait : comment peut-on parler d’accomplissement de désir quand justement on ne le fait pas. Freud apporte une certaine réponse, Lacan en donne une autre, articulée autour du rien que conserve l’hystérique qui se fait valoir comme objet précieux, détentrice d’un rien qu’elle ne cède pas et qu’elle fait exister comme objet en ne le donnant pas. Ça c’était La belle bouchère.

« La métonymie, ce n’est pas du sens d’avant le sujet qu’elle joue (soit de la barrière du non-sens), c’est de la jouissance où le sujet se produit comme coupure : qui lui fait donc étoffe, mais à le réduire pour ça à une surface liée à ce corps, déjà le fait du signifiant. »

Et puis, Lacan surprend tout le monde dans Radiophonie où il note ceci : « la métonymie, ce n’est pas du sens d’avant le sujet qu’elle joue, c’est de la jouissance où le sujet se produit comme coupure. » La surprise c’est qu’alors que la métonymie normalement c’est de la coupure qui se promène vers le rien, maintenant c’est la jouissance qui fait coupure. 

Là (?), il donne l’exemple d’un « objet défini comme un reste irréductible à la symbolisation de l’Autre » qui « dépend néanmoins de cet Autre » (( « L’objet, défini comme un reste irréductible à la symbolisation au lieu de l’Autre, dépend néanmoins de cet Autre car, sinon, comment s’y articulerait-il ? » Jacques Lacan, Séminaire X, L’angoisse, p. 382.)),  qui nous fait comprendre sa déclaration « faire passer la jouissance à la comptabilité » – chose qui est polysémique, qui peut s’entendre de différentes façons.

Mais là, dans Radiophonie, l’exemple clinique c’est un passage de Bel Ami. Je vous lis ce passage, p. 419 :

“J’ai montré en son temps que l’huître à gober qui s’évoque de l’oreille que Bel-Ami s’exerce à charmer, livre le secret de sa jouissance de maquereau. Sous la métonymie qui fait muqueuse de cette conque, plus personne de son côté pour payer l’écot que l’hystérique exige, à savoir qu’il soit la cause de son désir à elle par cette jouissance même.” 11:23 …

Bon, c’est difficile à suivre à l’audition. Mais bon, voyons ce qui est dit, quelle est la situation de Bel Ami. Bel Ami n’est pas exactement un maquereau, il ne met pas une femme sur le trottoir, mais c’est un sujet qui monte l’échelle sociale par les femmes. Il séduit les femmes, il est bel homme, il sait leur parler et une fois qu’il les a attrapées par l’oreille, elles font tout pour lui, et elles le présentent, etc. Bref, l’ascension sociale du séducteur, racontée par Maupassant dans le Paris très voyoucratique du second Empire, et dans lequel il y avait énormément d’ascensions sociales de ce genre. 12:32 [Le prototype étant … affairisme sensationnel…] Donc, le séducteur, il parle aux dames.

Alors, on fait un petit dîner, un petit souper fin dans lequel il y a le couple, Monsieur Madame, et on sert les huitres. 12:49  Pendant ce temps-là, lui ce qu’il fait Bel Ami, ce qu’il veut, c’est capturer l’oreille de la dame, donc tranquillement par la … des sous-entendus, du charme de cette dame qui comprend très bien qu’il veut obtenir d’elle ses dernières faveurs. Et donc, dit  Lacan, l’idée c’est   «  que lui soit la cause de son désir à elle par cette jouissance même« . Donc, c’est le contraire de La belle bouchère qui met en avant le rien. Là, il faut que le type veuille jouir d’elle et qu’il le montre et que justement en gobant l’huitre il montre très bien que ce qu’il veut gober c’est elle, qui est là, à qui il s’adresse. Et donc, métonymie de sa jouissance à lui. Sa jouissance est je veux coucher avec toi. Et la dame est ravie, elle a besoin de ce témoignage pour que, comme le dit Lacan, il soit la cause de son désir à elle par la jouissance même qu’il manifeste. Que justement dans le dîner, il est clair qu’il n’est pas question de sublimation, on n’est pas là pour parler d’histoire de l’art, avec des trucs chiqués utilisant des effets rhétoriques. Ou, il faut que dans les effets rhétoriques, il soit clair que la dame est visée. Là, ça l’enchante. Donc, position qui est l’envers de la position de la belle bouchère. Là, la belle mondaine de Bel Ami au contraire s’est appuyée sur un point de solidité : il faut que le désir de l’homme soit décidé et articulé à un objet, articulé là à un objet oral de façon claire. Et donc la définition qui est définie par Lacan, c’est une seconde théorie de la métonymie. Ça n’est plus le signifié qui court sous le sens comme sorte de moins qui toujours est là et permet de faire passer le désir qui ne se fixera point 15:23 Là au contraire il faut une fixation de jouissance, et à partir de là ça cause le désir d’elle comme désir hystérique, d’accord, c’est-à-dire comme objet précieux qui veut se dérober, mais qui veut être rejoint tout autant. Et d’ailleurs, c’est pour ça qu’elle donnera tout à Bel Ami pour assurer son succès. A condition qu’il l’ait faite cause de son désir.

Donc, cette seconde théorie de la métonymie fait que l’effet de sens métonymique est articulé à la jouissance 16:02 et non plus simplement à l’effet de signification. D’où la position ensuite que Lacan va développer, qui est cette position d’attaquer ce qu’il appelle la linguistique universitaire, c’est-à-dire les professeurs d’université qui lui reprochaient de faire un usage de la métaphore et de la métonymie qui ne soit pas conforme aux tropes du désir, aux tropes des figures de rhétoriques telles que Jakobson les avaient amenées dans … Métaphores et métonymies, justement comme effets de signification. Avec le + du côté de la métaphore et le – du côté de la métonymie. Là, au contraire Lacan attaque ce point-là en disant effet lui il utilise métaphore/métonymie de façon toute autre, parce qu’il s’agit de faire valoir à chaque fois ce qui échappe aux effets de signification universitaires, c’est-à-dire la façon dont le sujet parle de sa jouissance. Le sujet parle avec l’Autre, mais de sa jouissance. 18:04 Et la phrase « L’homme parle avec son corps » du Séminaire XXIII, là c’est « L’homme parle avec l’Autre, le corps comme Autre, de sa jouissance à lui, par lequel il veut poursuivre son partenaire fantasmatique féminin ». Avec l’articulation de la femme, une femme, en position d’objet du fantasme, par rapport au moins phi qui est en jeu dans (leur rapport). Alors pour faire valoir cette position du sujet articulé il note la façon dont Saussure ca n’est pas simplement pour lui l’articulation […]

samedi 3 décembre 2016 · 14h42

de l’objet du désir à sa cause (la jouissance)
— du saumon à l'huître

Jacques-Alain Miller, La clinique lacanienne, cours du 27 janvier 1981

SOURCE : http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2016/01/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf

Extrait :

Nous pourrions nous en tenir là, si nous n’avions la reprise par Lacan du concept de métonymie non plus à partir du désir, mais à partir de la jouissance. Nous avons pendant des années fait valoir le désir comme métonymie, alors que “Radiophonie” fait valoir que ce qui est en jeu dans la métonymie, c’est la jouissance.

Je dirais que ce texte, qui n’est pas le dernier mot de la théorie de Lacan, est pourtant un passage tout à fait obligé pour atteindre la suite de son enseignement. Il formule que le métabolisme de la jouissance n’est rien d’autre que la métonymie du désir. Ce que résume cette formule, c’est tout le paradoxe que nous avons à situer.

Reprenons cette fameuse expression de « passion du signifiant ». Nous avons une phrase de Lacan qui est la suivante :

“Sous ce qui s’inscrit glisse
la passion du signifiant
[c’est-à-dire]
la jouissance de l’Autre.”

Ce que dit cette phrase est pour nous un paradoxe par rapport à l’enseignement antérieur de Lacan. Ce que nous avions appris de la passion du signifiant, c’est qu’elle glisse sous ce qui s’inscrit dans la chaîne signifiante. Mais qu’est-ce que nous appelions jusqu’à présent la passion du signifiant ? Nous pouvions dire que la passion du signifiant c’est la castration, c’est moins-phi. Nous pouvions admettre que la passion du signifiant, c’est aussi bien le signifié comme effet du signifiant, que c’est le désir en tant qu’il est soumis au glissement indéfini des signifiants. On voit que toute cette construction de Lacan autour de la passion du signifiant ne permet que de mettre des termes négativés. Vous saisissez alors le paradoxe qu’il y a à dire que cette passion du signifiant sous ce qui s’inscrit est la jouissance de l’Autre. A un certain moment, Lacan cesse de mettre l’’accent sur le caractère dissolutif du signifiant de façon univoque, et réintroduit foncièrement une positivité dans son articulation. Là où toutes ses constructions étaient faites de négativités articulées les unes aux autres, il réintroduit une positivité qui est la jouissance de l’Autre. C’est vraiment là une novation.

Il en donne heureusement un exemple. C’est un exemple qui vient exactement pour faire comprendre l’expression de cause du désir, expression qui figure déjà dans “La signification du phallus”, mais qui est restée longtemps en attente dans cet enseignement. Disons que c’est au niveau de ce que Lacan appelle cause du désir, que toute la positivité dont est capable la condition humaine dans l’expérience analytique se trouve concentrée. Et c’est au niveau de l’objet du désir que toutes les négativités peuvent trouver leur place.

La positivité, elle, se situe dans l’en-deçà du désir. Nous pouvons dire cela en nous recommandant des passages de Lacan sur l’au-delà et l’en-deçà de la demande.

Voilà le passage de “Radiophonie” où Lacan nous donne peut-être le moyen d’approcher la difficulté :

“J’ai montré en son temps que l’huître à gober qui s’évoque de l’oreille que Bel-Ami s’exerce à charmer, livre le secret de sa jouissance de maquereau. Sous la métonymie qui fait muqueuse de cette conque, plus personne de son côté pour payer l’écot que l’hystérique exige, àsavoir qu’il soit la cause de son désir à elle par cette jouissance même.”

C’est extrêmement éclairant. Vous connaissez peut-être Bel-Ami. C’est un roman de Maupassant, un roman qu’il faut lire. C’est un roman très symbolique de la société française, puisque ça décrit un homme qui réussit par les femmes. Ce roman est l’histoire d’une ascension sociale par les femmes. Ce type d’ascension a la réputation d’être le plus sûr. Qu’est-ce que Stendhal raconte d’autre avec Julien Sorel ? Julien Sorel a aussi, d’une certaine façon, un côté Bel-Ami. Seulement, avec Maupassant, on est un peu loin du romantisme. C’est un roman qui est écrit sans fioritures. Si on le résume, on ne voit qu’un personnage qui saute de femme en femme jusqu’à réussir. Ce que Lacan est allé cueillir dans ce roman, ce n’est rien de plus qu’un petit paragraphe. Il y a un déjeuner où un couple, une femme et Bel-Ami sont présents. Ce dernier vise évidemment la femme du mari. Vous avez alors ce passage :

“Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.”

Ce que Lacan isole, ce sont les huîtres d’Ostende, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées dans des coquilles. Ce qui l’intéresse, c’est la comparaison “semblables à de petites oreilles”.  Il fait de cette comparaison la clef de toute la relation de séduction. Il attribue cette comparaison à Bel-Ami lui-même et il en fait exactement non pas une métaphore, mais une métonymie. Il y a la conque de l’huître enfermant, comme une petite perle, la petite oreille délicate qu’il s’agit de charmer. Admettons que ce soit une métonymie. En tout cas, ce n’est certainement pas une métaphore. C’est une métonymie au moins par la forme commune de l’oreille et de l’huître qui est là impliquée.

Voyons comment Lacan situe cette métonymie.

Il nous dit que l’usage de cette métonymie signale la jouissance propre de Bel-Ami, jouissance qui est de faire, de cette oreille de la femme, l’agalma précieuse à la recherche de quoi il est. Lacan voit dans cette métonymie le signe de la jouissance propre de Bel-Ami qui le rend susceptible d’être la cause du désir de la femme. C’est la jouissance de Bel-Ami, comme en témoigne la ravissante métonymie qu’il produit, qui va être susceptible d’être cause du désir pour la femme dont il s’agit. Nous avons alors la résolution de la phrase de Lacan que je citais :

“Sous ce qui s’inscrit glisse la passion du signifiant [c’est-à-dire] la jouissance de l’Autre.”

Cette métonymie apparaît au fond comme doublement référée. D’un côté, elle peut être référée au désir de la personne à charmer, au désir de cette femme. Et d’un autre côté, elle est référable à ce qui n’est pas désir mais jouissance. C’est une lecture tout à fait contraire à celle que Lacan aurait pu faire avant. Pensez à la belle bouchère, à ce fameux rêve d’hystérique. Là aussi la jouissance s’incarne dans un produit de la mer, à savoir le saumon. Pour la belle bouchère, ça se passe entre le saumon et le caviar, et ici ça se passe entre l’huître et l’oreille.

Tout ceci n’est évidemment pas une démonstration. J’essaye simplement de saisir ce que Lacan a voulu signaler. La jouissance de l’Autre qu’est Bel-Ami opère comme cause du désir pour l’hystérique.

La métonymie peut être référée au désir de l’hystérique d’être une petite chose précieuse. Qu’est-ce que l’expérience analytique fait miroiter pour l’hystérique, sinon cela : d’être une petite chose précieuse, une petite perle. A cet égard, un commentaire de la métonymie est possible sur le versant du désir de l’hystérique.

Mais dans cette histoire, qui met l’accent non plus sur le désir de l’hystérique mais sur ce qui fait la cause de jouissance, se résume toute la seconde bascule de l’enseignement de Lacan.

C’est bien aussi la question que pose le maniement de la position de l’analyste dans l’expérience analytique, à savoir se faire cause du désir et, pour se faire cause du désir, témoigner de sa jouissance. Comme disait Lacan, il ne faut pas que l’analyste s’y laisse prendre. Structuralement, l’analysant est persuadé que l’analyste jouit. C’est aussi bien la valeur du paiement de la séance que d’effacer, au moment où doit s’achever l’illusion qu’est toute séance analytique, ce qui n’a été qu’une apparence, au fond structurale, du plus-de-jouir.

A la semaine prochaine.

Jacques-Alain Miller

lundi 19 décembre 2016 · 09h00

occupation du crâne

19 décembre, 9h du mat
que des pensées puissent vous tenir éveillé / que des pensées puissent vous éveiller / tout de même / si on y pense. les miennes, c’est n’importe quoi, mes pensées, absolument n’importe quoi, de pensées ça n’a plus que le nom, ça n’est plus que des mots, qui me passent par la tête, des mots, pas même toujours en français, et des fois, même plus des mots, de la musique seulement, avec ou sans paroles, concertos ou ritournelles, musiques une ou mille fois entendues, qui me reviennent. et tout ça sans sens, vide de sens, en quête peut-être de sens, mais a priori vides. c’est-à-dire, détachées. j’ai des pensées détachées, qui ne tiennent à rien. des bribes. la douleur, la façon dont ça impacte sur moi, ça tient à ça. c’est qu’aucune d’entre-elles, à soi seule ne se suffise à elle-même, toutes se donnent comme détachées d’un tout plus grand, qui les dépasse et qui est absent, qui manque. ou tout du moins qui me manque. oui, c’est leur isolement, leur isolation qui m’affecte. à elles, leur nature de bribe pourrait bien leur suffire, si ça se trouve. au moins leur suffire suffisamment que pour causer leur existence, leur venue, leur survenance en mon crâne. c’est de l’habitation de crâne, de l’occupation de crâne, des pensées me squattent, m’occupent et sans m’apporter rien, aucun plaisir connu. du bruit, ce bruit que je suis seule à entendre. et ce foutu crâne comme caisse de résonance.

mardi 20 décembre 2016 · 07h51

la passion de mal faire

en plus de ma passion pour le rien, j’ai celle de mal faire ( ne rien faire n’étant d’ailleurs qu’une façon de mal faire). je vis sous surveillance. avec perpétuellement l’impression de ne pas faire ce qu’il faut ou de le faire mal.

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TEmps.
 

 

je me demande bien pourquoi. et si ça s’appelle le surmoi. 

cela fait quelques temps que je repère le rien dans ma vie, son empire, et voilà maintenant que je découvrirais le mal. 

le rien, bien sûr, sa découverte ne date pas d’hier, mais il me semble cependant avoir découvert sur sa nature un petit quelque chose en plus, ces temps derniers. bien sûr il manque à tout cela un travail récapitulatif, que j’at

tends toujours de moi  et que je ne fournis jamais. dont je ne fournis pas l’effort (ce pourquoi je m’en veux et me tiens en peu d’estime). 

 
je vis tout le temps dans l’impression de mal faire. 
 
 
et quand il arrive que l’autre, qu’un autre me renvoie l’impression contraire, à propos de ce que je fais, de ce que j’ai fait, je cesse. je cesse de faire ce que je fais et que l’autre a estimé bien. je panique, j’arrête. comme quand j’ai eu des compliments à propos du blog : j’ai arrêté. il ne sert à rien de me dire que ce que je fais est bien, je ne peux pas l’entendre.  il m’est impossible de supporter que j’aurais fait quelque chose de bien.
 
 
 
== entre rien et mal ==  rien fait c’est avoir mal fait : c’est-à-dire pas ce qu’il fallait. mais rien fait c’est aussi n’avoir rien fait, rien de mal, c’est-à-dire : être non-coupable. not guilty. non-coupable. c’est là-dedans qu’on vit, dans ces contradictions-là. rien tente d’échapper au mal. (c’est à force de souffrir de mal faire que j’ai fini par ne plus rien faire).
 
 
 
 
aussi, je note que j’aime à vivre  dans la prescription.

ainsi, mon engouement cet été pour l’horloge biologique chinoise, mais aussi la nécessité que j’éprouve à suivre des recettes quand je cuisine.  j’aime à obéir à quelque chose d’écrit, à chercher à obéir à quelque chose d’écrit. en ce moment aussi, les FlyLadies. quand j’agis en dehors de la prescription (ou du livre, de l’écrit), c’est mal et/ou rien.

 
je ne sais pas du tout comment sortir de cela. ou comment donner de la valeur à ce qui n’est pas prescrit, pré-écrit. 
 
 
 
 
l’écrit fait loi et me rassure. rien d’autre ne fait loi (dès que je suis hors cette loi, c’est l’angoisse).  tandis qu’il finit toujours par falloir que je ne fasse pas ce qu’il faut, que je n’obéisse pas aux lois écrites. parce que fondamentalement c’est ce qui n’est pas écrit qui motive. 
 
 
 
 
enfin, je n’arriverai à rien avec ces élucubrations.
 
 
 
 
or donc, la loi n’est pas loin d’être celle de ne pas obéir à la loi.
 
 
 
 
il faut que je ne fasse pas ce qu’il faut, de même que la belle bouchère doit ne pas donner de dîner ou ne pas recevoir le caviar qu’elle voudrait. à quoi Lacan ajoute qu’elle ne veut pas du caviar parce que fondamentalement elle voudrait que ce soit son amie qui le reçoive,  sous les espèces du saumon. et elle ne donne pas de saumon parce que c’est son mari, qui devrait le lui donner, à son amie.  la jouissance réelle, c’est pour l’autre, et cela la satisferait (voire irait même à lui causer son désir pour son mari),  elle rien, se garde le rien, ni donner (de diner) ni recevoir (de saumon). 
 

 

qu’est-ce qui ne serait pas rien ? comment faire pour me sortir de cette idée que je ne fais rien, ensuite comment la supporter, cette idée, que je ne ferais pas rien, et que parfois même c’est bien. 

 

 

Θ

 

 
enfin. j’avais l’idée, de mon côté, que le rien n’était jamais qu’un objet symbolique, ne faisait jamais qu’appartenir au langage, de même l’ensemble des tergiversations quant à savoir si c’est bien telle ou telle chose qu’il faut faire plutôt que telle ou telle autre, l’idée que je privilégiais trop cette satisfaction-là, de langage, d’agitation de langage. 
 
et l’idée d’une identification à ce rien. à ce rien comme objet symbolique, puisque saisissable dans le langage, on en parle du rien, symbolique de ce qui ne passe pas dans le langage. donc, c’est idiot, d’à ce point vouloir défendre ce qui échappe au langage qu’on en vienne à s’identifier au signifiant, à l’élément de langage qui le représente. 
 
et donner rien, ça pourrait encore dire : vouloir donner l’au-delà du langage ; mais ça rate le fait que c’est encore du langage. et que c’est au niveau du langage que ça satisfait. ou, que ça se laisse supporter, comme satisfaction, parce que ça se laisse saisir dans le langage. que comme satisfaction ça se laisse étiqueter : rien. ou mal. la question du bien ou du mal étant encore une question symbolique, appartenant au discours. et la satisfaction, la jouissance, liée au discours à ceci d’avantageux justement qu’elle le soit. par rapport à la jouissance (réelle) qui elle échappe fondamentalement au langage, qui y fait un trou. et Lacan parle toujours de trou, mais ce trou n’est jamais que symbolique. le rien en constituant l’étiquette. donc, ne plus jouir de rien (ne plus jouir du reproche que l’on se fait de rien faire, ou du reproche que l’on ferait à l’autre de rien donner (comme la belle bouchère qui demande à son mari de ne pas lui donner du saumon de sorte qu’elle puisse continuer à le chamailler)) , devrait amener à jouir de quelque chose. comment arriver à supporter la jouissance réelle. bon, on ne voit pas trop en quoi ce serait insupportable pour la bouchère de le manger son saumon, d’en jouir.  c’est donc à préciser encore. mais, c’est de cet ordre. la jouissance récupérée dans le blabla (dans la demande, dans le désir, dans l’attente, dans la revendication, dans la frustration,dans le reproche fait à l’autre de ne pas) est supérieure à celle de l’objet réel. et elle est inconsciente. emballer sa vie d’un discours moralisateur et culpabilisant, c’est tamponner la jouissance, c’est se couvrir
 
 
 
 
il faut que ce ne soit pas ça pour que je puisse me dire : ce n’est pas ça. le symbolique aussi commence à la négation. dans le réel : il y a (il n’y a pas d’il n’y a pas). 
 
 
 
 
aller vers le réel, c’est aussi sortir du monde. mon problème, bien plus véritablement,  c’est de constamment quitter le monde. je n’aurais pas tel recours aux lois, à l’écrit, à ce que je suppose de lois dans l’écrit, à ce que je désire de loi dans l’écrit, si ce n’était pour me ramener au monde. la pensée aussi (qui ne cesse pas de s’écrire) est censée me ramener au monde. l’ennui c’est que ça tourne en jouissance, qui elle est hors-monde. c’est la solitude de cette pensée qui me tourmente. 
 
 
 
 
l’écriture, c’est pour le lien. 
 
 
 
 
 
 
je m’en suis rendu compte hier. j’ai acheté pour F deux merveilleux dessins. et je me suis alors beaucoup inquiétée du cadre. je ne pouvais pas être seule dans le choix de ce cadre, il fallait que j’implique l’autre, que je satisfasse à sa prescription 
samedi 4 mars 2017 · 19h56

4 mars – que j’apprenne à dire « je vais faire ceci ou ça »

que j’apprenne à dire « je vais faire ça, je veux faire ça. »

c’est quelque chose que j’évite absolument.

ai-je remarqué. et me suis-je reproché.

car il ne me semble pas que J m’entende jamais dire ça. et comment pourrait-il apprendre à le dire à son tour. enfin, il y a son père. 

mais oui, j’évite toujours de dire que je vais faire telle ou telle chose. soit que ça amènerait une note optimiste qui ne collerait pas avec mon personnage – mou, abattu, sans initiative*. soit, que j’aurais trop peur de ne pas y arriver, et d’être jugée sur ce que j’ai fait. soit, que je sois toujours plus ou moins honteuse de ce que je fais ou veux faire et doive toujours tout faire en cachette. et de toute manière qu’il est entendu que je ne fais rien, que je ne doive rien faire (ainsi que je l’ai si souvent souligné).

* est-ce vraiment de ce personnage qu’il s’agit? il me fait peur à moi-même. ne s’agit-il plutôt d’un personnage triste, à fleur de peau, en danger, un personnage à aider, une femme à aider, et pour qui rien n’est fait, que nul ne peut sauver. nul, nul homme. c’est plutôt ce personnage-là, que je préférerais mettre en avant. plutôt que le « mou, abattu, sans initiative », sans désir,  qu’en réalité je présente. réduire l’autre à son tour, au rien qu’il peut faire pour moi, au nul. bitch. est-il possible qu’un jour cela bouge. tout attendre de l’autre et le réduire à l’impuissance. 

mercredi 13 septembre 2017 · 11h12

« AVANT L’ÊTRE, IL Y A LA POLITIQUE »

Par Mickaël Perre, sur Facebook

Il y a quelques mois paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ». Dans un entretien récent, Laurent de Sutter revient sur cette manière singulière de procéder par « décadrage » ou décalage constants :

« chacun de mes livres s’empare d’un dossier très pratique (la prostitution, la police, la pornographie, etc.) pour raconter autre chose ; chacun de mes livres se veut, d’entrée de jeu, une machine à décadrage, un dispositif créant les conditions d’une vue parallaxe sur un problème qu’à trop aborder frontalement on ne parvient plus à rien en penser. De même que Poétique de la police était une théorie de l’image, Pornostars une théorie du désir ou Métaphysique de la putain une théorie de la vérité, je considère L’âge de l’anesthésie comme une théorie de l’être. » (entretien avec Fabien Ribery)

Ce décalage n’induit aucun décrochage, il n’introduit aucune rupture ni aucune contradiction dans le discours de l’auteur ; au contraire, il nous fait voir de nouveaux rapports et tisse de nouveaux liens entre les choses. Toutefois, le décalage comme opérateur de réflexion ne possède une pertinence théorique que s’il nous fait voir autre chose, que s’il nous fait sortir du cadre. Or c’est bien l’ambition de l’ouvrage : nous faire sortir du cadre de la politique (et de la philosophie politique traditionnelle) pour voir comment celle-ci communique avec l’ontologie. Il y a donc l’être et la politique : il n’en va pas simplement de l’être de la politique (de sa définition ou de de son essence), mais plus précisément, de la manière dont la politique exige pour fonctionner la constitution d’une ontologie adaptée aux opérations policières de contrôle et de répression qu’elle souhaite mettre en œuvre. En ce sens, on peut lire L’âge de l’anesthésie à la fois comme la mise à l’épreuve et le développement d’une intuition formulée par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « avant l’être, il y a la politique » (p.249). Cette antériorité de la politique sur l’être n’est pas chronologique (car la politique et l’être se définissent en même temps) mais logique : il faut que la politique dispose d’une ontologie pour pouvoir prendre forme ; toute décision politique ne peut se déployer sans un horizon ontologique déterminé qu’elle aura activement contribué à tracer. Bref, on ne peut pas élaborer un dispositif de contrôle sans se donner une certaine image de l’être à contrôler. La politique est dès lors inséparable d’une métaphysique. La grande nouveauté du livre de Laurent de Sutter ne réside pas seulement dans l’analyse des mécanismes de domination que le « narcocapitalisme » met en œuvre pour produire des sujets anesthésiés, des corps désaffectés, rivés à leur propre fonctionnalité dévitalisée. Elle réside aussi dans la mise en évidence d’une « police des étants » ou d’une métaphysique policière (l’auteur poursuit ainsi l’entreprise philosophique commencée avec Poétique de la police paru cette année) : l’Être n’est jamais neutre, il est policier par vocation ; il est une catégorie d’ordre. En raison même de l’importance qu’il accorde à la métaphysique saisie dans son lien constitutif à la politique, L’âge de l’anesthésie nous semble plus proche de L’Anti-Œdipe que de Naissance de la clinique.

Quelle est donc la métaphysique du « narcocapitalisme » contemporain ? Quelle est l’ontologie de notre modernité pharmacologique ? À grand renfort d’exemples, Laurent de Sutter déploie sous nos yeux l’ontologie impliquée dans la « psychopolitique » moderne (contrôle de la psyhé). Il montre alors que toutes les inventions narcotiques, ainsi que les applications politico-« médicales » qu’on a pu en tirer au cours de l’histoire récente, peuvent être référées à un problème ontologique spécifique. Chaque problème clinique et politique trouve ainsi sa formule ontologique. Par exemple, le problème clinique de l’excitation « maniaco-dépressive » est lié au problème ontologique de la stabilité ou de la subsistance : si l’excitation met l’individu « hors de lui » (ce qu’indique bien l’étymologie : ex-citare), comment maintenir l’être dans ses limites ? Comment mettre un terme à « l’errance de l’être », à cet état de « désêtre » et de dispersion que constitue l’excitation ? Comment donner une stabilité à un être qui tend à se dissoudre dans les fluctuations intensives qui l’agitent ? De la même façon, la cocaïne est envisagée en lien avec le problème du dualisme corps-esprit. L’enjeu proprement métaphysique de la cocaïne (conçu comme « carburant du cerveau »…) est de savoir comment annuler la résistance que la matière oppose à l’esprit : comment optimiser l’efficacité de l’esprit ? Comment purifier la volonté ? Ou en termes platoniciens : comment faire sortir l’esprit de la « prison du corps » ? Comme le montre Laurent de Sutter, la logique de la dématérialisation qui sert de principe métaphysique à la prise de cocaïne constitue, par métonymie, le modèle de l’économie capitaliste, comme économie dématérialisée (certaines de ces pages font écho au manifeste publié l’an dernier par Jean-Clet Martin : Asservir par la dette, et qui dénonce lui aussi, à travers un autre appareillage conceptuel, la « mauvaise métaphysique » de la politique et de l’économie actuelles). En cherchant à promouvoir au niveau économique le « déploiement libre des puissances permises par l’oubli de tout ce qui pourrait les contraindre » (p.64), par l’abstraction généralisée de la monnaie, purifiée de tout référent extérieur ou matériel, le capitalisme est profondément cocaïnique. « Il n’y a de capitalisme que de la cocaïne – de même qu’il n’y a de cocaïne qu’en tant que requérant un système économique adéquat à sa volatilité, à son illégalité, à son addictivité et à son immatérialité (…) Tout capitalisme est, nécessairement, un narcocapitalisme » (p.67).
Par conséquent, si l’être est bien « l’allié objectif de toute police », s’il est bien « la catégorie sur laquelle repose chaque entreprise visant à établir un ordre au sein duquel les places peuvent être assignées de manière sûre » (p.136), la question urgente d’une contre-politique ou d’une « politique » de résistance est donc la suivante : comment sortir de cette ontologie policière ? Comment ouvrir de nouvelles possibilités d’existence au-delà des frontières que tracent pour nous, et malgré nous, les substances que nous assimilons ? Comment en finir avec cette « interpellation » pharmacologique des individus en « sujets » anesthésiés ? Et si la politique est dans son fonctionnement indissociable d’un certain quadrillage ontologique, comment élaborer une politique sans être, une politique sans ontologie ?

La réponse de l’auteur se développe en deux temps : il faut défendre la possibilité d’une « anti-ontologie», brouiller les catégories ontologiques les mieux établies et les plus fonctionnelles. En un mot : refuser d’« être ». Mais cette réponse serait trop abstraite si elle n’était pas suivie de certaines propositions éthiques : contre ce programme politique d’anesthésie ou de désexcitation généralisée, il faut réexciter la vie, persister dans l’intranquillité, creuser l’écart qui empêche l’individu de verrouiller son être dans une subjectivité cohérente et prévisible. Car comme le montre Laurent de Sutter, l’excitation est d’abord l’expérience d’un écart ou d’une non-coïncidence avec soi, d’un appel du dehors qui ventile les possibles. C’est dans cette marge, dans cette fêlure ouverte par l’excitation, que la liberté s’actualise et que de nouveaux modes d’existence peuvent prendre forme. Comment donc en finir avec cette injonction policière à « être » ? En s’efforçant toujours de n’être rien. Tâche d’une « politique de l’excitation » comme seule politique valable. Politique du « dépassement de l’être » (p.144-145). Politique qui ne se situe plus « avant l’être » mais « après l’être ».

 

Voir aussi : https://unphilosophe.com/2020/01/13/entretien-avec-laurent-de-sutter-la-raison-nest-raison-que-parce-quelle-est-delire/

lundi 21 mai 2018 · 09h09

Lundi, 21 mai 2018 – 9h9

Bonjour Madame,

Je me permets de vous écrire encore, parce que je viens de recevoir la réponse à ce mail, que je vous transmets, de mon amie, qui m’a entendue, ce qui me fait plaisir. S’il vous paraissait que je ne dois pas vous écrire, vous me le direz, comme l’avait fait Berger en son temps.

Le film dont il est question, est un film de Chantal Ackerman, Jeanne Dilman, quai du commerce 1080 Bruxelles. Il passe en ce moment sur Mubi, c’est une merveille. Je crois qu’il y a moyen de s’inscrire à Mubi et de faire une semaine d’essai gratuite, ça en vaut la peine.

Il me semble que ce film m’a montré la racine de mon mal, cette identification à une mère ménagère dont je n’arrive pas à m’extraire.
Dans ce que je lui ai dit, France a entendu le rien et j’en suis heureuse, je ne pensais pas qu’il percerait si bien dans ce que je lui écrivais.

Veuillez croire que ce rien m’étouffe, que j’ai maintes fois essayé de décliner sans succès opérant, conséquent.

Il m’est arrivé de n’y lire qu’un nom du vide, sa face symbolique – dont les gestes ménagers feraient l’alphabet, ainsi que ce film me l’a découvert. Le rien ne serait qu’un nom, mais quel nom, qui n’a d’autre répondant que le tout et quel tout. Car ce tout doit contenir l’infini. Sous l’empire du monde le plus cruel, l’emprise des choses à faire, l’enfer, une liste, la prescription, l’infinitude du devoir.

Elle le fait, Jeanne Dilman, elle accomplit les gestes, ce qui ne cessait de m’étonner, car enfin, me disais-je, son mari mort, elle seule avec son fils, où est encore l’obligation.

L’obligation tient à se confiner dans un rôle, à faire taire ce qui a cloché, ce qui a été méprisé, les choses dont il ne faut pas parler avec le fils, sa cruauté envers lui, elle devenue forteresse imprenable, son désir de femme, sa jouissance (qui finit par la surprendre avec un de ses clients, la pousse au crime (la jouissance est interdite ?) ).

Ma mère m’a servie autant qu’elle a servi mon père. Elle n’espérait pas que je devienne comme elle. Que du contraire. Elle se réservaient les basses tâches afin que nous puissions, nous, nous consacrer aux plus hautes œuvres. Et comme elle l’a toujours dit, elle n’a jamais fait de différence entre nous. Elle incarnait la seule différence. J’ai cherché à la rejoindre en sa différence. Mais, elle ne le veut pas. La seule, être la seule est quelque chose à quoi elle tient. Et le mépris où elle est d’elle-même, cette haine, l’empêcherait bien de vouloir pour moi ce qui l’a fait, aujourd’hui encore, tant souffrir.

Nathan : pour tout vous dire, la tentation pour moi de l’aimer, c’est celle de l’aimer en dehors de la mère, dans l’oubli, dans l’abandon de mon fils, sans compter celui d’Édouard. Il en serait fort marri, s’il l’apprenait (car je lui connais cette faiblesse de m’aimer mère).

Ah, j’ajoute que je crois personnellement à la sainteté des tâches ménagères. Elles ont leur part de sainteté que je rejoins pas suffisamment souvent. Leur sainteté, leur bonheur. Quand elles sont les gestes de ce dieu oublié, le corps, dont le silence ne dit pas rien et qui recèle la plus haute sagesse, à connaître (par rejet, par pure et simple exclusion) l’inanité de tout dit qui ne tiendrait de lui.

Et si je ne parviens pas à rejoindre cette sainteté, c’est que je ne parviens pas à m’extraire, à ôter ma tête de l’encolure de cet habit de la mère que je ne cesse de vouloir enfiler, sans y parvenir, car en vérité, de mère il n’y a qu’une : la mienne. Elle est l’impossible incarnation adorée et haie, aimée. L’angoisse est de ne pas devenir elle.

Et il m’a parfois semblé, j’ai cru, quand je me retrouvais dans cette grande maison, à faire les lits, que son angoisse à elle, à ma mère, était du même tenant, tonneau, que celui de sa mère aux 7 enfants, au mari, qui se levait tous les jours à 4 heures et qui avait eu tant de lits à faire, tous les jours. Et qui avait cette expression, quand elle n’avait pas-tout fini, qu’il en restait : c’est le levain pour le nouveau pain, le pain de demain. On n’échappe pas au reste à faire. Un enfer.

Donc, je crois à la grandeur des tâches ménagères, qui sont celles des moines zen d’ailleurs de et bien d’autres moines et moniales de part le monde, mais je pense qu’elles devraient être (pour le coup) plus universellement partagées, et leur grandeur reconnue (seulement ça ce serait parfaitement anti-social, sous sociétal).

Car enfin bon, les hautes sphères, les grandes œuvres intellectuelles, si il est quelque chose à quoi la psychanalyse m’a amenée, qui m’a soulagée sans pour autant me rendre la vie facile, c’est bien à ne jamais me les tenir pour dites, et à ne croire, à ne vouloir que de l’instant où elles me transpercent (jusques au fond du cœur), où elles me touchent intimement… là se tient ma responsabilité. I s’avère que couper des oignons pourrait, semblablement, m’émouvoir.

Je m’arrête là.
Merci.
Bonne fin de week-end,
Jeanne Janssens


Envoyé depuis mon smartphone. 


——– Message d’origine ——–De : jeanne Date : 20/05/2018  12:11  (GMT+01:00)À : France Courtois Objet : Re: « Signer »

Si chère France,
Hier, je t’écrivais ce qui suit que je pensais corriger compléter raccourcir, mais je n’en ai plus le courage. Je suis désolée, impossible de me relire. Édouard m’a hier soir poussée à avouer que j’étais amoureuse de quelqu’un d’autre. Et la situation est devenue vraiment difficile. Bon courage ma belle,
Je t’embrasse,
Jeanne

Je n’ai pas vu Signer finalement. C’était hier une de ces journées où je tombe dans une sorte de trou, d’oubli, où je n’arrive à rien faire, et qui peut devenir angoissant, mais que j’apprends à laisser passer, à neutraliser. Aussi en ai-je profité pour regarder Jeanne Dilman qui passait sur MUBI, je me suis dit que je n’en aurais peut-être plus jamais l’occasion. Je ne regrette pas du tout ce choix, ce film, je voudrais le voir encore et encore,  je pense l’avoir vu dans les meilleures conditions, prise moi-même dans cette énigmatique torpeur, ma séparation. Ce film ! Ah, il me semble qu’il contient ( je me suis embarquée dans cette phrase ne sachant pas vers quoi elle allait, me fiant à l’écriture et voilà que le mot ne vient pas, que je cherche)… l’alpha sans l’oméga ? Qu’il me montre ma mère, et peut-être la mère de ma mère et encore la mère de la mère de ma mère, etc., etc., etc. Une généalogie maternelle. Jusqu’à quand remonterait-elle? Et aujourd’hui, elle se serait cassée, elle commencerait à casser. Cette généalogie d’angoisse. Ou pas ? Ne meurt-elle de sa mère, Chantal Akerman, n’est-ce pas de sa mère qu’elle a souffert ? Une Genèse, peut-être est-ce ce mot que je cherchais, une Genèse dont la suite resterait à écrire, si l’on veut pouvoir échapper à la damnation. C’est une interprétation. J’y ai vu l’amorce de ce que je me suppose devoir écrire, pouvoir écrire pour échapper à ça, ce qu’elle montre, où il n’y a rien d’apaisant, pas un instant de soulagement.

Cela je me le dis à moi-même, parce que j’aurais pu croire, ou vouloir, j’aurais pu croire ma mère qui me disait, qui nous disait, le vouloir, l’avoir voulu, ce qu’elle appelait son sacrifice. Dont il n’y aurait rien d’autre à entendre que la jouissance? Je devrais croire ma mère, mariée à un homme qu’elle aimait et qu’elle voulait servir, je devrais la croire, mais, cette angoisse qu’elle m’a filée, dont je suis à mon tour responsable, je ne dois pas l’oublier, elle existe, existait, a existé et continuera de m’étouffer si je ne trouve pas le moyen d’y mettre un terme. Donc, pas de soulagement, dans cet état, une seule contrainte.

Tout au long du film, je me demandais mais pourquoi le fait-elle, elle qui n’y est même plus contrainte, mari mort, pourquoi le fait-elle, est-ce que son fils l’incarne encore pour elle, son mort de mari, la mâlitude ? Lui, qui pose toutes les bonnes questions et elle si complètement fermée à son appel, à son amour, même si le seul (ou le premier d’une paire) sourire, esquisse de sourire, est celui qui se peint sur ces lèvres lorsqu’elle l’entend rentrer à la maison, le premier jour, le premier soir (et le second, sourire, celui qu’elle a à l’avant-dernière image du film, assise à la table de sa salle-à-manger, une main ensanglantée, qui nait sur son visage, léger, de toute beauté, au souvenir peut être de la jouissance qu’elle vient de connaître, qui l’a surprise, que son corps recèle). Alors, pourquoi le fait-elle, ces gestes, ce ménage. Je me disais, je la voyais, je me disais Cette femme est folle, folle, parce que je ne la comprenais absolument pas, absolument pas ce qui lui permet ou ce qui la contraint à faire ces gestes et aussi impeccablement. Ces gestes que moi-même j’essaye de reproduire sans y parvenir et jour après jour. Et je n’ai pas trouvé dans ma petite tête d’explication. La seule chose que me sois dite c’était qu’elle n’avait dû avoir d’autre modèle, aucun autre, et/ou que ce modèle-là, de la mère, était le plus fort. Que c’était celui auquel moi aussi je cédais, comme ma mère avait cédé avant moi, avait cédé à sa mère, au modèle de sa mère, qui elle-même, etc. Que ce modèle était plus fort que tout, où la mère s’enferme, ou une mère s’enferme. Où une femme en vérité est enfermée. Et, je pensais qu’on était là à la racine du féminisme, non ? Que face à ça, il n’y avait rien d’autre, plus aucune autre issue, solution, que celle du féminisme. Mais, peut-être est-ce secondaire. Maintenant, il y a eu le féminisme, est-ce que la question est réglée. Pas pour moi. Mais la génération suivante, peut-être, la jeunesse actuelle comment s’en sort-elle? Pour moi, la question n’est pas réglée du tout. Si Jeanne Dielman les fait, les gestes du ménage, moi, je me suis toujours empêchée de les faire tout en m’y forçant, je n’y ai jamais pris le moindre plaisir, j’y ai cherché le plaisir, j’ai cherché à le rendre supportable, et je me suis toujours comparée à ma mère, malgré moi, ce modèle auquel je ne voulais ressembler à aucun prix, je m’y suis toujours comparée, et me suis toujours trouvée tellement moins bonne qu’elle. Et je m’en veux tellement de n’être pas arrivée à donner tout ce qu’elle m’a donné à mon fils. N’avoir pas rangé sa chambre fait son lit préparé ses bons repas ses bonnes collations à heures fixes, ne l’avoir pas toujours fait réciter autant qu’il le fallait. Enfin, je lui ai parlé, un peu plus qu’elle. J ai essayé. Et je sais que mon échec cuisant, souffrant, est en fait une victoire,  victoire du désir sur la jouissance du silence de la mère. Et ce que je lui reproche, son tout donner que je lui reproche, qu’elle nous ait tout donné, ce sacrifice, que j’attends encore, malgré moi, ce tout donner, ne s’embrasse finalement, ne se contient que dans ces gestes de ménage, cette vie silencieuse uniquement consacrée au service de l’autre, à son service ménager, à ses besoins. C’est un travail comme un autre, dira-t-on. Alors, peut être ont-elles raison, les féministes, et faut-il qu’il soit rémunéré, ce travail, rejetons cette gratuité qui nous oblige, qui en oblige tous les bénéficiaires, et, insidieusement autorise celui, celle qui l’accomplit ce travail, qui prodigue ses soins, aux pires abus. (Celui qui vous donne tout n’attend rien en retour. C’est de ce rien qu’il faut revenir, car vous êtes ce rien. Quel rien êtes-vous. Vous êtes le rien du sacrifice. Là où le désir est renié, le sujet est renié, et l’absence de sujet, objet de sa propre jouissance, ne saurait reconnaître aucun sujet. L’objet ne connaît d’Autre que dévorant. ) Et quel est cet amour, ce modèle d’amour, que j’attends encore. Et que je me reproche de ne pas apporter à mon tour. Tient-il dans ce silence (qui rejoint d’ailleurs le silence de la pulsion ?) Il tient à ma mère. Ah, je me suis interrompue. Ne sais plus bien où en étais. Qu’est-ce qui la fait céder à ce point sur son désir ? Tu vois, mon idée, c’est que nous souffrons de nos mères, nous souffrons d’une généalogie de femmes, de la lignée de femmes qui ont souffert de leur mère, de cette identification-là. Qui passe, ne passe par rien d’autre que l’énoncé discret, éventuellement uniquement au travers de gestes, qu’elle ne nous auront même pas communiqués verbalement, que nous aurons observés, et dont la répétition aura suffit pour imprimer en nos corps un corpus de règles, assez restreints mais immuable. L’enfant :  On a mangé si tard. Pour une fois, peut-on rester à la maison ? La réponse : Non. simple net et définitif. Donc, revenons-y, qu’est-ce qui la fait céder sur son désir ? Enfin, nous le savons. du moins, le sais-je.

mardi 7 août 2018 · 20h05

Deux notes sur la féminité, extraits (Rose-Paul Vinceguerra)
— Surmoitié, ravage et rien

(…)

Où est donc la femme ? Elle est « entre », entre le centre de la fonction phallique et cette absence au centre d’elle-même, faute d’un signifiant qui la représenterait. C’est dans le rapport à cet irreprésentable qu’une femme peut éprouver ce que Lacan va nommer une « Autre jouissance ». Une jouissance Autre que la jouissance phallique limitée. Une jouissance, dont une femme ne dit rien, et par laquelle elle s’éprouve pourtant Autre à elle- même. Une jouis-absence, au cœur de soi mais étrangère à soi. C’est en effet dans un au-delà du terme phallique incarné par un homme que cette jouissance s’éprouve, en un lieu où l’interdit n’aurait plus cours. La jouissance sort là des limites de la représentation de l’Autre comme sexué et le phallus, s’il en est la condition, n’en est pas la cause. À cet égard, ni l’objet qu’une femme est pour un homme, ni le phallus comme jouissance sexuelle solidaire d’un semblant ne sont suffisants pour approcher le réel. Le phallus ne sature pas le rapport d’une femme au réel et si on considère comme réelle cette jouissance, alors il faut supposer que les femmes sont plus du côté du réel que du semblant. Ce qui accompagne ici une femme est ignorance, absence de signification, ou encore solitude. Si la symbolisation de la femme en effet manque, cette jouissance en défaut de paroles a à voir avec le point de manque où s’origine la privation réelle pour celle-ci. En cela, les femmes peuvent passionnément aimer le rien dans une passion mortifère qui peut tout engloutir et que Lacan nomme surmoitié.

(…)

Il ne s’agit plus dans ce ravage de ce que Freud appelle la mauvaise relation à la mère et pas non plus du reproche que la fille fait à celle-ci de l’avoir fait naître châtrée, ni du dommage que la fille pense avoir subi de la part de sa mère. La fille, dit Lacan, attend plus de substance de sa mère que de son père et c’est là qu’est le ravage. Sub-sister, c’est ce qui supporte une existence. Ainsi, la fille demande-t-elle à la mère de faire exister son corps, d’y faire support. Mais cette substance qu’elle en attend se fonde en fait sur un « ravissement », sur un rapt. Le corps de la fille est « ravi » car la féminité est impossible à partager (le signifiant de la féminité est un signifiant forclos). On ne peut donc pas dire avec Freud et même avec le premier Lacan qu’il suffise de se régler sur la fonction paternelle pour régler ce ravage. Ainsi le point de vue freudien est-il transformé.
Aussi bien, la liberté qu’a une femme de pouvoir se situer dans la jouissance non phallique, sa liberté à l’égard du semblant a-t-elle comme contrepartie le ravage qu’elle subit de la relation à sa mère, de la relation à la jouissance Autre qui a habité la femme qu’est sa mère. Ici, la mère ravageante est celle qui lâche l’enfant. Lâcher, laisser tomber, ça ne veut pas dire nécessairement priver l’enfant de soins mais c’est laisser prévaloir une forme de silence absolu dans le rapport à celui-ci. Ce silence va au-delà même de paroles meurtrissantes et de toute signification. La fille est alors aux prises avec cette jouissance muette qui n’a pas d’inscription symbolique.
Il faudra donc que la fille, quand elle est névrosée et en analyse, fasse le partage entre ce en quoi elle a été prise dans les filets de cette jouissance de la mère en tant que femme, jouissance impossible à symboliser et ce en quoi elle y a répondu comme elle a pu, par renforcement de l’identification phallique parfois mais souvent par la mise en jeu d’un circuit pulsionnel mortifiant, effet d’un surmoi, essentiellement féminin. À charge alors pour celle-ci de faire « se réfuter, s’inconsister, s’indécider, s’indémontrer »(20) les dits terribles de ce surmoi, de départager pour inventer le désir qui l’habite. C’est là sans doute une des difficultés les plus aigues de fin d’analyse pour une femme et l’analyste a à supporter ce que cet affrontement à la jouissance la plus sombre comporte parfois d’insoutenable pour le sujet.

« Tu m’as satisfaite  petit homme. Tu as compris, c’est ce qu’il fallait.  Va, d’étourdit il n’y en a pas de trop pour qu’il te revienne l’après  midit. Grâce à la main qui te répondra à ce qu’Antigone tu l’appelles, la  même qui peut te déchirer  de ce que j’en sphinge mon pas toute, tu  sauras même vers le soir te faire l’égal de Tiresias et comme lui, d’avoir fait l’Autre , deviner ce que je t’ai dit ».

C’est là surmoitié qui ne se surmoite pas si  facilement que la conscience universelle.

Ses dits ne sauraient se  compléter, se réfuter, s’inconsister,  s’indémontrer, s’indécider qu’à partir de ce qui ex-siste des voies de son dire.  

Dans sa conférence de 1932 sur la féminité, Freud conseillait : « si vous voulez en apprendre davantage sur la féminité, interrogez votre propre expérience, adressez-vous aux poètes ou attendez que la science soit en état de vous donner des renseignements plus approfondis et mieux coordonnés ». C’est dire sur quels bords aléatoires se situe la position féminine, jamais assurée de savoir faire avec une privation réelle de signifiant, privation qui est sa marque pourtant distinctive. Les femmes savent pourtant pallier cette difficulté en usant des ressources offertes par l’expérience millénaire, ou encore de la poésie faite par les hommes sur elles. Mais elles butent aujourd’hui sur la croyance que la science pourrait les aider à dire leur être et ne trouvent là qu’un être réduit à l’apparence ou à l’inverse elles espèrent, comme le font les petites filles, l’amour qui obvierait à la précarité du semblant. Peines (d’amour) perdues. Il revient à la psychanalyse de déjouer l’illusion de remèdes éphémères et de parier sur des accommodements aussi singuliers que le sont les femmes. Ceux-ci ne se cherchent, ne se forgent et ne se trouvent, au cas par cas, qu’à travers ce qui de la parole de celles-ci peut faire advenir un dire.

(1) Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, p. 153.
(3) Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op.cit., p. 557.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 185.
(5) Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écritsop.cit., p.822.
(6) Lacan J., « La signification du phallus », Écritsop.cit., p. 694.
(7) Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.
(8) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écritsop.cit., p. 733.
(9) Lacan J., « La signification du phallus », op. cit., p 695.
(10) Ibid., p. 694.
(11) Lacan J., Le Séminaire, Livre XIV, « La logique du fantasme » [1966-1967], leçon du 1er mars 1967, inédit.
(12) Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écritsop.cit., p. 750.
(13) Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, op. cit., p. 374.
(14) Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op.cit., p. 730.
(15) Lacan J., Ibid.
(16) Lacan J., « La lettre volée », Écrits, op.cit., p 31
(17) Laurent Eric, « Positions féminines de l’être », Quarto, n°90, juin 2007, p. 28-33.
(18) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 68.
(19) Lacan J., « L’étourdit », op.cit., p 465.
(20) Ibid., p. 468.

http://www.causefreudienne.net/deux-notes-sur-la-feminite/

 

dimanche 27 décembre 2020 · 10h14

magie de Noël

Noël. Ca ne s’était pourtant pas trop mal passé. Jusqu’à ce que je craque, une fois la fête finie. Mais, avant ça, les préparatifs, tout ça. Les cadeaux. J’en ai même fait plus que d’habitude. Surtout à Frédéric. Des livres essentiellement. Et Jules avait tenu à faire le repas de Noël. Je l’ai secondé. Il avait également eu cette idée de faire un grand nettoyage de la maison, à la japonaise. Je l’ai secondé également. Dans les faits, il s’est moins agi de nettoyer que de faire du rangement. Tout de même, il a fait les poussières. Puis, comme se rapprochait l’échéance de la fête, il est devenu inquiet, très inquiet. À l’idée que ça puisse mal se passer. Il y avait eu trop de discussions à propos de la présence ou l’absence de son frère et de sa sœur. Je l’ai rassuré. Mais pas complètement. Sont venus Stan et son amie. Stan, fils de Frédéric. Pas Nina. C’était peut-être la source de l’inquiétude. Non. J’étais, moi, inquiète à ce propos. Et suis arrivée à combattre cette inquiétude. Jules après la fête était rassuré.

Magie de Noël, angoisse de Noël.

J’ai dit à Frédéric et Jules combien je tenais à Noël. Combien j’aimais tout de Noël. Comme on discutait de tout ça. Combien j’aimais tout ce qui brille alors et les cadeaux, les emballages et les rubans, les dorures, les décorations, les guirlandes, les lumières qui clignotent. Aussi, les verres en cristal les assiettes à liseré d’or les couverts en argent les nappes. Les mandarines. Les bougies, les anges.

Je n’ai pas parlé de la façon dont j’ai aimé autrefois tous les préparatifs avec ma tante. Auxquels j’ai tellement repensé cette année. Les préparatifs dans la grande maison, l’agitation. Les paroles à voix très haute. Ma tante, la seconder, l’aider. L’arbre de deux mètres de haut, la crèche et les bouquets à l’église.

Les cadeaux que j’apportais de Bruxelles, que j’avais achetés, emballés.

L’énorme soin toujours porté à l’emballage. Aux étiquettes de noms.

Je pourrais faire artiste d’emballage de cadeau. Les Japonais aussi aiment les  emballages.

Pour moi, c’est le plus beau du cadeau.

Après on le déchire. Ou on essaie de ne pas. On déballe très lentement. Ma mère. Déballait très lentement. Soulevait précautionneusement le scotch pour ne pas abîmer le papier. Faire durer, préserver, agacer un peu l’entourage. Magie du déballage. 

Je n’y mets plus autant de temps de cœur, aujourd’hui, ni d’angoisse. Un peu comme ça en toutes choses. Mais toujours, un peu. Joie de la main qui passe sur un pli bien fait. 

Nous sommes arrivés à faire le sapin. J’ai commencé, Jules a continué. Avec les années, j’ai fait des progrès, pour ne plus souffrir de ça, la comparaison avec le passé. Beaucoup de progrès. Cette année l’arbre était de travers. C’est un peu douloureux. Tous les ans, j’essaie de ne pas en avoir. Jules a voulu. Moi, c’est trop d’angoisse. Mais, je maîtrise. De mieux en mieux. Cette année probablement la première fois que j’ai pu dire que j’aimais ça. Plutôt que d’être angoissée. Dire aussi combien c’était important les cadeaux. Important, angoissant. Tout ce que l’on met là-dedans. Et rien qui soit vraiment à la hauteur, finalement.

À propos de Noël, j’ai écrit à N : fête où l’on peut faire savoir aux autres combien on tient à eux. C’était très gentille lettre. À cause de ses silences. Elle viendra le 2 ou le 3, avec sa fille. 

Souvent, il m’a été impossible d’acheter cadeaux.  C’est devenu quelque chose de contre-nature. Je pensais en ces termes : réduite, condamnée à rien donner.

Pourtant, quand Noël arrive, l’envie se fait grande, pressante, de faire des cadeaux. J’en cherche. Je fais les magasins. Je préfère faire les magasins, plutôt qu’internet. Il me semble que ça demande ça, un cadeau, ça demande qu’on se déplace, qu’on y mette du sien, que ça coûte;. Mais dans les magasins, toujours, il y aura un moment où je doute, où je me mets à douter. Et où je vais remettre les cadeaux préalablement, et longuement, choisis dans les étalages. Alors tristesse, égarement. Les épaules très lourdes, les jambes. On se traîne, on est égaré.

Cela dit, d’une façon générale, aucun objet n’est facile à acquérir.

Ça n’a pas toujours été comme ça. A l’époque des grands Noëls chez ma grand-mère, je me souviens d’une année où le Bon Marché – de Bruxelles -, avait ouvert pour la période des fêtes une section indienne. De bric-à-brac indien (hindou). J’avais trouvé là des cadeaux pour tout le monde. J’étais enchantée moi-même. Et ça brillait comme il fallait, et ça n’était pas très cher, et j’avais volé tout l’argent que j’utilisais pour faire une quantité incroyable de cadeaux. La famille de ma mère est très grande. Mais, probablement je n’avais fait d’achats que pour mes trois cousins, mes deux frères, mes parents, ma grand-mère, quelques tantes. Titi. Plein de cadeaux. Tous amoureusement emballés. Étrange tout de même que mes parents ne m’aient jamais interrogée sur la façon dont je payais ces cadeaux, sur l’argent volé.

Les paillettes indiennes, les odeurs, les couleurs, les bois. Oui, j’avais peut-être même acheté l’un ou l’autre petit meuble.

Sans angoisse, contente, affairée.

J’étais à mon élément.

Je ne sais pas quand c’est devenu impossible de donner, quoi que ce soit. 

Ni quel âge j’avais alors. Quinze ans peut-être. Seule dans les grands magasins. 

Peut-être les difficultés pour donner me sont venues quand  je me suis arrêtée de voler de l’argent à mes parents. 

J’ai beaucoup volé, en fait beaucoup volé pour donner. 

J’ai pensé Kleptomane.

Volé à ma mère sa bague de fiançailles pour la donner à une fille de la classe, à Renée Avial. Je crois que les parents de l’enfant l’avaient rendue à mes parents.

Je faisais leurs poches, à mes parents. Dans leurs manteaux au porte-manteau. Dans le portefeuille de ma mère.

Un jour j’ai écrit une lettre, un mot, où je leur promettais solennellement de ne plus voler. Je l’ai mise sous enveloppe, je la leur ai donnée. Et je n’ai plus volé.

Je n’ai plus acquis grand chose non plus.

Certainement je fais ici un raccourci.

jeudi 13 mai 2021 · 05h48

à Hélène Parker – c’est que je ne n’arrive plus à tenir aucun fil

Outrée, jeudi 13 mai, 5h48

Hélène Parker, 

Si je n’arrive plus à vous écrire c’est que je ne n’arrive plus à tenir aucun fil. 
Il faut que je trouve le moyen d’écrire plus vite ou plus régulièrement, systématiquement. 
Je suis à nouveau confrontée à des problèmes de sommeil. 
Je vais essayer de terminer les lettres commencées et de vous les envoyer. 

Nous vivons à une époque qui incite à l’éparpillement, à la « dispersion mentale » – plus rien n’accroche, plus rien ne fait butée.
Pour cela les réseaux sociaux sont une plaie. 
C’est pourquoi je me suis désinscrite de Facebook, d’Instagram.
Il reste Twitter, où je prends des nouvelles d’Anton. 

Hier en voiture roulant vers ici, Outrée, lu ceci proche de mes  préoccupations actuelles, en raison de ma lecture du dernier opus de Catherine Millot et de son goût pour la solitude (à quoi j’essaierais de m’amarrer à mon tour, créant en moi une tension, légère, différentielle): 

« Ce réel qui est manque et jouissance en même temps, substance et absence, sans nom et sans attributs mais réclamé comme un dû et revendiqué comme une créance, tout tissé de contraires comme un souhait dans un rêve, ce réel n’est-ce pas tout simplement la solitude, « la solitude qui découle du rapport qui ne peut s’écrire ? Car la solitude s’écrit, elle est même ce qui s’écrit par excellence, elle est ce qui d’une rupture de l’être laisse trace.« 

Anne Dunand, un « Commentaire de Hadewijch  (poème XVIII) », Ornicar ? 47 (la citation, magnifique, une promesse, est de Lacan dans le  Séminaire XX).

Comme le futur est actuellement incertain. Non pas seulement à titre individuel. Mais collectif. 

Blanche Demy 

Envoyé de mon IPhone

mardi 18 mai 2021 · 14h54

que faire de cette vacance

je ne sais pas du tout quoi faire.

à l’instant il ne me semble plus du tout qu’écrire ici soit ce qui convienne.

je n’ai, fondamentalement, RIEN à faire.

comparez cette état d’esprit avec celui de catherine millot, lorsqu’elle parle de la nécessité où longtemps elle s’est trouvée de se réserver des plages de rien. ce fameux texte que je voulais recopier. ce serait peut-être le moment de le faire.

que faire de toute cette vacance que je n’ai cessé de m’aménager. que je n’ai eu de cesse de m’aménager.

tous les jours, je connais ce moment de flottement. où je ne sais plus du tout quoi faire.

mercredi 28 juillet 2021 · 15h55

timidité – comment je suis devenue seule – qu’est-ce que tu fais dans la vie?

on a été invités. 
j’espère qu’on répondra oui. bien sûr, j’y suis pour quelque chose, dans cette réponse. je puis y être pour quelque chose. or je ne sais ce qui de moi n’ira pas dans le sens de cette invitation, voire travaillera contre. 
je ne pense d’ailleurs  pas qu’il y ait moyen d’en savoir plus. 
d’en savoir plus sur ce qui  veut et ce qui ne veut pas. sur tout l’en même temps. 
« Points de fixation, ce titre est emprunté à Freud. C’est ainsi, en effet, qu’il désignait un arrêt de la pulsion en un ou plusieurs points du développement de la libido. Jacques-Alain Miller – dans son cours du 30 mars 2011 – fait équivaloir ce point de fixation freudien à la conjonction lacanienne du Un et de la jouissanceYad’lun, du Un de la jouissance qui ne laisse pas aller à la métamorphose, au déplacement, qui revient toujours à la même place, reste fixé en un point. » 
https://www.ecf-echoppe.com/produit/points-de-fixation/
point de fixation : je suis toute seule à la cour de récréation. 

ces derniers temps, je contemple ça, je suis fascinée par ça, j’interroge muettement ça, comment je suis seule, et surtout comment je suis seule depuis longtemps, comme si c’était depuis toujours, et sans que je m’en sois même nécessairement rendu compte.

comment ça a commencé, je me suis dit, comment ça s’est fait. comment une petite fille jolie, gentille, qui réussit bien à l’école, ne se fait pas vraiment d’ami, n’appartient jamais à aucun groupe d’ami.e.s. sans en souffrir beaucoup, d’ailleurs, d’abord. la voila qui grandit. adolescente. jeune adulte, il n’y aura jamais que l’une ou l’autre meilleure amie, plus tard l’un ou l’autre ami, amant, amoureux. qui toustes finissent toujours par disparaître.

alors, la cause ? timidité. d’accord, mettons ça sur le dos de la timidité. testons ça un instant. #timidité

ce serait quoi cette timidité. un autre nom de la maladie ? un mot trop vite mis sur certains comportements, qui empêche de voir ce qu’il en est ? #maladie

elle est timide.  je suis timide. combien au monde sommes-nous à être timides ?

comment as-tu été timide, chérie, raconte.

la vérité, c’est que tu ne sais pas.

d’abord, tu ne te sens pas bien dans les groupes, c’est là que tu te sens timide. tu ne supportes que les relations à deux, duelles. une à un.e. un homme ou une femme. et dès que 2 + 1, ça fait trop. tu n’appartiens à aucun club, de sport ou de loisir, tu ne vas à aucune fête, aucun dîner, aucun vernissage, à moins que tu ne sois accompagnée/protégée par une meilleure amie ou un ami/petit ami/amant protecteur. ton double. tu avances dans sa doublure. silencieuse. #double #doublure

(tant et si bien que) tu ne poursuis pas tes études. tu ne poursuis pas tes études. d’abord tu ne sais pas quelles études faire, et ça dure, ce temps, sans savoir. ça te semble durer. puis tu te lances au hasard. tu te trompes. puis tu tentes des écoles qu’enfin tu as choisies et qui ne veulent pas de toi. tu fais alors des métiers, alimentaires comme on dit, dont tu n’es pas fière. tu n‘as pas de métier dont tu sois fière. tu t’enfermes dans les invitations déclinées, dans les évitements. tu fuis ces situations où tu n’arrives pas à faire face. les situations où tu ne parviens pas à répondre de ce que tu fais, qu’est-ce que tu fais ? dans la vie ? où tu esquives, tu ris, tu t’enfonces sous terre. où tu as honte de ce que tu es, de ce que tu n’es pas, où tu n’as plus rien à dire. où une chape de silence fond sur toi. où tu ne peux absolument pas être au même titre que les autres. où ta différence est malêtre de tous les instants. #honte

où ta seule issue, ça aura été la séduction, non pas celle que tu agis, mais celle que tu constates agir sur les autres, sur certains autres, celle que tu connais depuis longtemps, celle qui te donnerait presqu’une identité, de femme, plutôt que rien, où ça te dit femme, elle seule qui te soutient, devient dès lors impérative, pas d’autre être (para être). ce qui te met tout à fait à la merci du regard (de l’autre : tu es vue femme).  #femme

tu t’isoles.

cet isolement passe relativement inaperçu. tu as du travail, travail alimentaire s’il en est, le même travail que ta mère. tu as encore l’une ou l’autre ami.e que tu vois de temps en temps. qui de temps en temps te convoque, pardon, t’invite. souvent, avec l’âge, ce sera plutôt un homme. un homme que tu accompagnes, à l’ombre de qui tu choisis de marcher, où tu t’abrites. tu t’en sors à être la femme de, comme beaucoup plus tard tu t’en sortiras à être la mère de. tu iras t’abriter là. #mère

tu auras beau avoir été informée du féminisme.

et qu’y a-t-il encore qui tienne la main de la timidité et de son rien à dire: le rien à mettre. de tout temps le rien à mettre tient la main du rien à dire, se cache derrière ses jupes, ses longues jupes. le rien à dire a des jupes : nul doute à cela. #rien

rien. n’est-ce toi fille, incomplète, faite à demi ? pas une sans un autre. un représentant, un tenant-lieu. #demi

ta dépendance à cet autre accroît la haine où tu es de toi. tu lis les livres de psychanalyse, tu te forces, tu t’efforces, tu tends vers ça : sortir de l’aliénation, opérer la séparation. aliénation à un autre, séparation d’avec lui. à quoi tu t’acharnes. to stay alone, rester seule, allein bleiben, écris-tu dans une sorte de profession de foi. tu ne tends plus qu’à cela, te construire, séparée, achevée, complétée.

en as-tu souffert plus qu’aujourd’hui, de la solitude ? tu as grandi en elle. tu as fait face à toutes sortes de monstres, aujourd’hui assagis, voire disparus, et c’est maintenant que tu regardes les choses depuis cet angle, jusque-là délaissé, de ton isolement. #isolement

(isolement vs solitude)

depuis qu’on a donné un nouveau nom à ta maladie, tu regardes partout, tu regardes autour, tu regardes en arrière, bientôt tu regarderas en avant et toutes les questions te paraissent posées différemment. #maladie

avoir été seule, avoir été timide, de toujours, aurait été déjà un symptôme de la maladie. toi, tu pensais jusque-là que c’était un symptôme de femme, de l’être à moitié faite. pas tout à fait, il semblerait. la frontière est trouble. ça se chevauche.  #féminisme #êtrefemme

que tu te sois haïe, ne tient pas seulement à la haine (inconsciente) que tu vouerais à ton sexe. ce n’est seulement la femme que tu as haïe en toi. pas à elle seulement que tu ferais porter ton incomplétude. ou dont tu endosserais le rôle, secondaire, socialement imposé. il y a autre chose. de pire. il te semble. #hainedesoi

dont tu portes la faute, la responsabilité inconsciente. #faute

donc, tu voudrais en savoir plus sur la maladie, tu as envie de ce qui se sait de la maladie, dans les livres, et tu as envie de ce que toi tu pourrais en dire de plus, de ce que tu pourrais y ajouter. ça te motive. dire quelque chose de la maladie, dire de toi.  à la fois tu voudrais dire la grandeur de la maladie, à la fois tu voudrais n’en plus pâtir ni faire pâtir les autres. tu voudrais faire aimer la maladie. la maladie plus que toi-même. et tu veux la nouer à ton être de femme, auquel tu as toujours tenu. haï et tenu. tenu énormément. en quoi tu te reconnais. qu’il faut maintenant, vu l’âge, maintenir en vie hors la séduction, la séduction perdue et sans pleurer dessus. il faut lui donner mot, prendre voix. #êtrefemme #maladie

que sont ces riens à dire, riens à mettre de ton isolement, quels sont ces facteurs de la maladie. que tu n’ignorais pas, ces riens, tu les savais au cœur de ton fonctionnement, de tes dysfonctionnements, sans arriver à t’en soustraire, à en tirer ton épingle du jeu.

du rien, tu voyais le lien à la mystique, à la jouissance, sans trouver le moyen de l’approfondir –

pourtant tu seras bientôt seule avec le rien. année après année, tu le vois faire le vide autour de toi, sans que tu y puisses mais, tu le vois manigancer, ignorante de ses secrètes fins : bientôt il n’y a plus rien entre le rien et toi, rien qui vous sépare, on pourrait presque vous confondre, n’était-ce peut-être chez toi le désir perpétué, rené, d’analyse, d’écriture de ce rien.

aujourd’hui, tu n’as plus de travail, plus d’astreinte, plus aucune contrainte, l’angoisse et celle liée à la vie de ta petite famille, s’en sont atténuées largement, tu as recommencé à dormir. une forme d’équilibre est atteint.

tu te sais mue par l’amour du réel. #réel

le réel du symptôme. #symptôme

et tu entrevois qu’il ne s’éteindra pas, que sa source ne s’épuisera pas, que tu trouveras à t’y abreuver sans fin. il y aura toujours quelque chose à écrire.

tu penses que tu es privilégiée. tu penses que tu as fait de ta condamnation un privilège. tu sais que c’est une question de vie ou de mort. qu’il y a d’autres questions. comme celle du temps, que l’on n’arrête pas. mais que celle-là, quoi qu’il en soit, tu ne peux pas y renoncer. ce sera toujours dans la balance. ça n’est pas nécessairement confortable. c’est un choix malgré toi. que tu n’as pas élucidé. dont la maladie est un nom. tu as avancé jusque-là entre les murs formés des vagues relevées de l’angoisse, toujours prêtes à t’engloutir. avancé dans la mer morte.

du rien, tu voyais le lien à la mort, au suicide, à l’échec, au ratage, à l’anonymat obligés. du rien tu craignais les ravages sur ton fils.

du rien, tu voyais l’oubli perpétuellement avançant, grignotant, la perte inéluctable de la langue, de la raison. #oubli

tu as considéré les mots qu’il te restait, et l’estime où tu tiens ce qui avance ne s’ignorant pas seulement mu par la jouissance du parler en dépit du moindre sens.

du rien tu as vu les bouchées qu’il fait de la vie des uns, de la vie des autres. et du peu de poids qu’il accorde jamais à l’opinion où il n’en pèse d’ailleurs aucun, sinon celui-ci : par l’opinion tu trahis ton intelligence, non pas celle de l’Autre, celle de l’Un qui ne s’y laissera pas réduire. aucune opinion ne détermine, ne résout une identité, toutes te mèneront à te trahir, à trahir le flot, le non-identifié. je me dis alors : parle pour toi, c’est bien assez. #opinion

du rien donc, et ça en sera assez pour aujourd’hui, il te reste à trouver le moyen d’entrer dans la grande joie, et si ce n’est pas la grande porte, ce sera par la petite, l’étroite, et trouveras à l’enseigner de sorte qu’à ceux dont il est comme à toi le mot de damnation, tu

… rien

est-ce que j’ai seulement dit quelque chose ?

vendredi 13 août 2021 · 09h16

13 août – passera

Outrée,
jamais je ne sais
trop bien
ce qui me décidera
à
faire une chose
plutôt qu’une autre

(je ne tiens à
rien
en parti
cu
lier.)

(aussi bien : j’aime tout)

et la nécessité toujours de se dégager de la contrainte de ce dont il faudrait profiter (l’été).

l’été : et ce réel : l’été passera

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