alors ,

croire qu’il n’y aurait que le semblant qui permette d’en découdre avec la jouissance?

Sans titre

(je ne doute pas : je chipote)

rêve, le cargo demi-tour (3)

en voilà une d’image  – dans mon rêve, les « dirigeants », ceux à l’a-ttaque/ssaut – desquels je vais partir, ceux qui sont à l’origine du mouvement de retour, mais qu’ils ont lancé de façon absolument anti-démocratique, à tout le moins sans s’en être concertés avec moi, sont dissimulés dans les cabines (bleues et blanches) du sinthome.

[à part ça je ferais mieux, d’y aller, et de m’y rompre, à ces fichus nœuds]

«Le blason que le feu d’une rencontre a imprimé sur le sujet»

Lacan n’ayant pas encore élaboré dans son formalisme ce signifiant-maître, l’appelle, dans son texte sur Gide, «le blason» du sujet, terme qui est bien là pour résonner avec celui d’honneur : «Le blason que le feu d’une rencontre a imprimé sur le sujet». Il dit aussi : «Le sceau n’est pas seulement une empreinte mais un hiéroglyphe», etc.
Chacun de ces termes pourrait être étudié dans sa valeur propre. L’empreinte est simplement une marque naturelle, le hiéroglyphe on le déchiffre, mais il souligne que, dans tous les cas, c’est un signifiant, et son sens est de n’en pas avoir. On peut anticiper que cette marque singulière est ce qu’il appellera plus tard le signifiant-maître qui marque le sujet d’une singularité ineffaçable.

Extrait de la « Note sur la honte » de Jacques-Alain Miller (5 juin 2002)



*
*  *

 

/ / jules : J’ai fait une peinture donc  je suis peintre. Je veux faire une peinture immortelle. Parce que j’aime la mort.  La mort, c’est ce que je préfère. //

 

 

calami

déménagement – sur une caisse j’écris livre d’OR au lieu d’écrire livre d’ART

séances 1 & 2

la semaine dernière, séance 1 :
– Vous trouvez que j’ai l’air soûl?

je reprends la dessus hier, séance 2.

être l’alcool de l’autre. et c’est comme si c’était reparti pour un tour. que je revienne sur ces histoires m’étonne. reparti pour un tour, des accents différents, des échos différents, mais dans ce que je raconte j’entends toute une série de signifiants qui sont toujours présents dans ma vie, délestés aujourd’hui d’une bonne part de leur poids dramatique. il y a rue, fille de rue, mon nom; travail, travail de rue, fille de joie. cette rue où je n’arrive toujours pas à aller aujourd’hui – mais qui encore m’enchante exalte dès que j’y descends. il y a gangster, bandit, mon oncle – cet oncle même, encore, qui régulièrement, ici, aussi, dans les blogs veut revenir -ma « méchanceté »? mon « goût pour la mort »?

je parle de l’inhibition, l’inhibition étendue à toutes choses, tant qu’il ne s’agit pas de l’amour, c’est le mot que j’utilise, qui n’est pas le bon, le bon, c’est celui qui désignerait le « faire l’amour » (voir l’article ici sur la petite cuisinière de freud).

je parle des rendez-vous que je ne sais pas prendre (mais bon sang, tout de même, pourquoi faut-il qu’à tout prix je me maintienne ici, à l’intérieur, qui veux-je incarner à rester enfermée?)

je parle du rêve que je viens de faire, de la présence de ma mère, elle est là, elle vient à ma deuxième séance, tout tourne autour d’elle, la séance tourne à la réunion de travail pour elle. je déclare alors à l’analyste qui reste muet, bienveillant mais muet, que l’analyse ne peut pas reprendre dans ces conditions. je lui en veux qu’il ne la chasse pas (et le chasse lui – qui est une femme, en fait, dans le rêve – une de celles avec qui je travaille).

(il y avait un numéro de quarto très bien sur la solitude des femmes, faudrait que je le retrouve.)

– Vous trouvez que j’ai l’air soûl ?

Reprend là-dessus.  Resserre un peu les cuisses, saisit les doigts de la main droite dans la main gauche, les yeux baissent. Être l’alcool de l’autre, lui manquer. C’est donc reparti pour un tour ( s’étonne). Des mots qui lui viennent, n’entend que ceux qui reviennent. Rue, fille de rue, son nom. Travail, travail de rue, fille de joie. Rue où elle tarde encore à aller aujourd’hui, qui  l’enchante dès qu’elle y descend. La lu. La lu. Grande lumière, foison. Redresser la tête, pénombre. Est-ce qu’elle récite, quel crédit lui sera-t-il accordé ?  L’histoire maintenant :  le bandit ( il fait une remarque sur ce mot, le corrige[1]),  le gangster, son oncle, « fou »  ( sa « méchanceté » ? son « goût pour la mort » ?)  Pour finir sur  l’inhibition, l’inhibition étendue à toutes choses tant qu’il ne s’agit pas de l’amour, le mot qu’elle utilise, qui n’est pas le bon, le bon serait celui qui désignerait le « faire l’amour » (sans mot dire d’ailleurs de l’amour qu’elle ne fait pas).  Oh Freud et ta cuisinière.  Combien vers toi monteraient de prières ménagères.

En ayant fini, s’éloignant d’une flaque de silence, elle parle du rêve fait la veille, trop plein de la présence de sa mère. Qui vient à cette deuxième séance, l’accapare, la transforme en réunion de travail pour elle, la mère. Virginie déclare alors à l’analyste, resté muet, bienveillant mais muet, que l’analyse ne peut reprendre en ces conditions. Qu’elle lui en veut qu’il ne la chasse pas, ne chasse pas sa mère, le chasse alors lui – qui est une femme en fait, dans le rêve, une des femmes avec qui elle travaille, psychanalyste également.

À Louise, elle avait dit :  «  Je m’aime prisonnière », ainsi qu’elle se l’était formulé le jour où elle s’était aperçue qu’elle ressortait régulièrement ce volume de la bibliothèque, « La prisonnière » de Proust. Elle lui avait ajouté : «  Et Guy est un excellent gardien. Un excellent protecteur. » « Protecteur », le mot pouvait bien être un peu dérangeant.

( L’homme que son oncle avait tué était un « proxénète », un ami à lui qu’il s’était mis à soupçonner de vouloir  « mettre à la rue » (« protéger », « soutenir »), une femme, « sa petite rose des champs », dont il était platoniquement amoureux.)

Quels sont les mots mis entre guillemets.

 ( Théorie : Fantasmatiquement, dans la relation proxénète/prostituée quelque chose s’arrange pour les femmes. Quelque chose se voit fixé, rentre dans le commerce des hommes. Le rapport sexuel, cet impossible, cesse de ne plus s’écrire, il a un prix, il passe à la marchandise. Ce qui manquait à la valeur ( l’inestimable secret) la retrouve, s’en soulage, tandis qu’à sa vérité d’objet, d’objet perdu, vient se substituer la valeur de déchet, d’être-pour-le-déchet, de toute marchandise. )



[1]     De quoi s’agit-il quand il fait cela, que fait-il ? qu’il écoute ? qu’il connaît le sens des mots, que les mots ont un sens, que du dictionnaire le sens des mots ne feraient pas de tort aux histoires qu’elle raconte ?

double cabine crochetant par l’Alaska

A un bateau, à un paquebot, arrivons ma tante et moi, au sortir d’un voyage en train, mais pas aux mêmes heures.

Donc, ne nous retrouvons pas de suite et passons première nuit dans cabines séparées, cabines de luxe. Suis avec jules.
Au matin, je suppose que ma tante ne se sera pas inquiétée, qu’elle se sera renseignée auprès de la réception, du commandant de bord, pour savoir si nous avons bien embarqués.
Jules veut que je lui prépare de la soupe.
Assise devant la cuisinière, je manipule plusieurs casseroles, sur plusieurs feux.
La recette s’avère très simple, surtout très rapide, et je me retrouve avec une quantité de soupe telle que je crains que nous ne puissions jamais la boire (trop). 
D’ailleurs, voilà qu’on vient nous chercher pour que nous faire changer de cabine.
La première cabine que nous occupions était une cabine transitoire, d’accueil. Notre vraie cabine 1 Ah oui, « cabine », presque comme « cabinet », cabinet d’analyste, puisque j’ai décidé de tenter cela, m’installer. , s’avère être une double cabine 2 Du coup, double cabine, ça fait un peu « double cabinet », ça fait un peu « double V – C « , « WC » …… Double V, sait, gigantesque, composée de deux appartements.
En traversons les multiples pièces, arrivons à l’avant du bateau. Sur le côté, aperçois piscine.
Choisissons nos chambres.
En revenant mes sur pas, m’aperçois que deuxième partie chambre occupée, contrairement à ce que j’avais d’abord cru. Mais par famille nombreuse, dormant à même le sol, « palleas parterre » 3Ce sont des mots de ma tante, de titi, dormir « palleas parterre »,  prononçait-elle – cela devait venir de quelque chose comme « paillasse parterre »? , moins luxueuse donc.

Voyage s’annonce magnifique, mais semblerait que devions faire crochet. Passons sous banderole où  indiqué ALASKA.

Au réveil, pense : identification, méconnue de moi, à ma tante, identification ignorée, oubliée.

A Louvain, l’exposition Charles Burns…

Titi

Ma tante : jouissance, dolce vita.
Position allongée, nourriture, soleil, vacances, bavardages.
Et son chat.
« Ordre et beauté, luxe calme et volupté »
Titi, son surnom, à elle, ma tante.
Belle, enjouée, drôle, gourmande.

Pensais qu’elle était celle qui m’avait initiée à douceur, jouissance de vie, sans culpabilité, tempérant le coté janséniste de mes parents.

Vivait aux gentils crochets d’un homme plus âgé qu’elle, qui avait voulu m’adopter. Crochets qui consistaient principalement en vacances, vêtements et restaurants. (=luxe, superflu, ce dont je suis justement absolument privée en ce moment…  ce à quoi j’ai décidé de ne plus renoncer, ce pourquoi j’ai décidé de m’installer, d’ouvrir un cabinet d’analyste.). Vivaient hors RS (=ne couchaient pas ensemble). Seule jouissance consommation bavardages superbes.

Travaillait dans hôpital psychiatrique comme ergothérapeuteLovenjoel), dirigeit un atelier d’activités manuelles. Ils étaient très nombreux, les malades, très calmes. Faisaient des paniers, des tapis. Nombre à l’image, ou l’usage, de son chat à elle, Titi,  Zwartje (qu’elle emmenait à son travail tous les vendredis, que les malades connaissaient donc).

Elle passait les week-ends chez sa mère, avec son chat. Tous les week-ends. Elle ne restait pas à Louvain.

Faisait de la peinture en hobby. Des sortes de Hockney. Avait  pris des cours avec mon père. Habitait à Louvain, où avions récemment vu l’exposition Charles Burns.

M’entendais parfaitement avec elle, plus drôle que mes parents, que ma mère surtout.

Son fiancé, lors de ses 20 ans, cheminot, mort, écrasé par train, accident, veille mariage. Elle avait également été malade, suite à empoisonnement dans un étang où n’aurait pas dû nager. Des mois entre vie et mort. Nous avait appris à nager, aux trois enfants, venaient tous les mercredis à BXL, pour nous amener à la piscine. Ma mère, elle, ne savait pas nager.

Ai pensé qu’offrait moi-même à Jules les deux facettes. Jouissance tranquille et hors culpabilité (de ma tante), bête, et désir inquiet, épuisé de culpabilité (de mes parents).

Un peu comme dans double cabine. D’un côté grand luxe et seule avec mon fils, de l’autre famille nombreuse, dormant à même le sol pauvre. Janus du désir et de la  jouissance.

Mais ALASKA ? A – elle – A – Est-ce – Ka

Récemment (le 13 janvier), dans les actualités, un paquebot a coulé (faisant 32 morts) que son commandant avait abandonné.

Le Concordia…

Notes en bas de page

Sans titre

internet miroir de mon corps de lettres

la charge affective en moins

de l’allègement de la charge affective,

de nombreuses choses je vis
qui débarrassées sont
de leur
« charge affective ».

une histoire triste,

Ernst retrouve alors le souvenir suivant : très petit, au moment de la mort de sa sœur, il a commis une chose grave pour laquelle le père l’a battu. Il a alors fait une terrible colère et injurié son père, mais ne connaissant pas d’injures il lui a donné tous les noms d’objets qui lui passaient par la tête : « Toi lampe ! toi serviette ! toi assiette ! » Le père déclare : « Ce petit là deviendra ou un grand homme ou un grand criminel. » A partir de ce moment, son caractère se modifie : il était coléreux, il devient lâche.

de l’imaginaire,

Toute pensée obsessionnelle, qui donne lieu à quelque construction, si loufoque soit-elle, sera toujours liée à la sexualité. La névrose obsessionnelle comporte un érotisation de la pensée.

La formule chez l’obsessionnel comporte toujours une équivalence qui introduit une valeur phallique. Le phallus imaginaire est la véritable unité de mesure. (cfr. le rêve, « mais oui, on peut tout à fait dire que c’est imaginaire »- mais l’ai-je raconté ici?)

L’obsessionnel démontre que la pensée est un parasite, un placage, un cancer dont l’humain est affligé ; la parole parasite le corps à titre de pensée, la pensée affecte le corps. C’est ce que dit Lacan dans le Séminaire XVII, l’Envers de la psychanalyse, p. 176 : « La pensée n’est pas une catégorie. Je dirai presque que c’est un affect. Encore ne serait-ce pas pour dire que c’est le plus fondamental sous l’angle de l’affect. »

de la pensée,

la pensée est privée.

la danse,

la danse est un plaisir et doit le rester.

moi,

je ne sais pas ce que c’est le phallus imaginaire.

Donc l’être est une catégorie de police.

Notes autour de l’article « L’âge de l’anexcitation, par Laurent de Sutter, écrivain et juriste »

Donc l’être serait une catégorie de police.

Pour moi, il me semble que c’est quelque chose que la psychanalyse m’a appris. En tout cas c’est quelque chose que Jacques-Alain Miller a mis en évidence. Ça fait longtemps que je ne lis plus de psychanalyse, mais c’est quelque chose qu’elle m’a enseigné. On trouve cette dénonciation de l’être dans son cours de L’être et l’Un, en 2011.1  L’hénologie contre l’ontologie. Ce qu’il y a contre ce qui est. Ce qu’il y a, dit Miller, c’est du côté de la jouissance, c’est l’Un. Tandis que du côté de ce qui est, du côté de l’être, c’est effectivement la police, c’est le « m’être ».
Ailleurs, et avant ça, mais c’est ici une référence que je n’ai jamais retrouvée, donc, ce que j’en rapporte est à nuancer, peut être imprécis, Miller parle du langage comme d’un instrument de pouvoir. Je voudrais vraiment retrouver ce texte. Ça a été publié dans la Cause freudienne. Celui qui a la parole a le pouvoir. Celui qui maîtrise le symbolique, maîtrise le pouvoir.

Un autre point : celui de la vie nue. Je ne sais pas très bien à quoi de Sutter fait référence, mais « la vie nue », lui, réfère ça à l’être, sans que je comprenne bien pourquoi. Parce qu’elle ne saurait être que conceptuelle, parce qu’il ne saurait y avoir de rapport direct au réel ? Or il y a peut-être un rapport autre que symbolique au réel. Il y a la jouissance, c’est indéniable. La vie nue, je l’aurais prise de ce côté-là, non?

Sortir de la police psychopolitique et des fantasmes d’une « vie nue » imaginée comme édénique, jouer plutôt Peter Sloterdijk et Bernard Stiegler contre Martin Heidegger et Giorgio Agamben, telle est ainsi l’une des grandes ambitions de L’âge de l’anesthésie.

En tout cas, je me suis suffisamment sentie concernée par tout ça, et par le sujet central du livre, celui de l’anesthésie et du capitalisme, que pour l’acheter. (Moi qui ai arrêté de prendre des antidépresseurs parce que je me sentais trop fatiguée, beaucoup trop fatiguée (la fatigue est passée mais je ne dors plus, je n’en suis pas pour autant réveillée, il n’y a pas que les psychotropes qui endorment .)

Bon, j’ai d’autres questions je crois concernant l’excitation, mais faut que je dorme encore un peu dessus…

Notes:
  1. https://disparates.org/lun/ []

« AVANT L’ÊTRE, IL Y A LA POLITIQUE »

Par Mickaël Perre, sur Facebook

Il y a quelques mois paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ». Dans un entretien récent, Laurent de Sutter revient sur cette manière singulière de procéder par « décadrage » ou décalage constants :

« chacun de mes livres s’empare d’un dossier très pratique (la prostitution, la police, la pornographie, etc.) pour raconter autre chose ; chacun de mes livres se veut, d’entrée de jeu, une machine à décadrage, un dispositif créant les conditions d’une vue parallaxe sur un problème qu’à trop aborder frontalement on ne parvient plus à rien en penser. De même que Poétique de la police était une théorie de l’image, Pornostars une théorie du désir ou Métaphysique de la putain une théorie de la vérité, je considère L’âge de l’anesthésie comme une théorie de l’être. » (entretien avec Fabien Ribery)

Ce décalage n’induit aucun décrochage, il n’introduit aucune rupture ni aucune contradiction dans le discours de l’auteur ; au contraire, il nous fait voir de nouveaux rapports et tisse de nouveaux liens entre les choses. Toutefois, le décalage comme opérateur de réflexion ne possède une pertinence théorique que s’il nous fait voir autre chose, que s’il nous fait sortir du cadre. Or c’est bien l’ambition de l’ouvrage : nous faire sortir du cadre de la politique (et de la philosophie politique traditionnelle) pour voir comment celle-ci communique avec l’ontologie. Il y a donc l’être et la politique : il n’en va pas simplement de l’être de la politique (de sa définition ou de de son essence), mais plus précisément, de la manière dont la politique exige pour fonctionner la constitution d’une ontologie adaptée aux opérations policières de contrôle et de répression qu’elle souhaite mettre en œuvre. En ce sens, on peut lire L’âge de l’anesthésie à la fois comme la mise à l’épreuve et le développement d’une intuition formulée par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « avant l’être, il y a la politique » (p.249). Cette antériorité de la politique sur l’être n’est pas chronologique (car la politique et l’être se définissent en même temps) mais logique : il faut que la politique dispose d’une ontologie pour pouvoir prendre forme ; toute décision politique ne peut se déployer sans un horizon ontologique déterminé qu’elle aura activement contribué à tracer. Bref, on ne peut pas élaborer un dispositif de contrôle sans se donner une certaine image de l’être à contrôler. La politique est dès lors inséparable d’une métaphysique. La grande nouveauté du livre de Laurent de Sutter ne réside pas seulement dans l’analyse des mécanismes de domination que le « narcocapitalisme » met en œuvre pour produire des sujets anesthésiés, des corps désaffectés, rivés à leur propre fonctionnalité dévitalisée. Elle réside aussi dans la mise en évidence d’une « police des étants » ou d’une métaphysique policière (l’auteur poursuit ainsi l’entreprise philosophique commencée avec Poétique de la police paru cette année) : l’Être n’est jamais neutre, il est policier par vocation ; il est une catégorie d’ordre. En raison même de l’importance qu’il accorde à la métaphysique saisie dans son lien constitutif à la politique, L’âge de l’anesthésie nous semble plus proche de L’Anti-Œdipe que de Naissance de la clinique.

Quelle est donc la métaphysique du « narcocapitalisme » contemporain ? Quelle est l’ontologie de notre modernité pharmacologique ? À grand renfort d’exemples, Laurent de Sutter déploie sous nos yeux l’ontologie impliquée dans la « psychopolitique » moderne (contrôle de la psyhé). Il montre alors que toutes les inventions narcotiques, ainsi que les applications politico-« médicales » qu’on a pu en tirer au cours de l’histoire récente, peuvent être référées à un problème ontologique spécifique. Chaque problème clinique et politique trouve ainsi sa formule ontologique. Par exemple, le problème clinique de l’excitation « maniaco-dépressive » est lié au problème ontologique de la stabilité ou de la subsistance : si l’excitation met l’individu « hors de lui » (ce qu’indique bien l’étymologie : ex-citare), comment maintenir l’être dans ses limites ? Comment mettre un terme à « l’errance de l’être », à cet état de « désêtre » et de dispersion que constitue l’excitation ? Comment donner une stabilité à un être qui tend à se dissoudre dans les fluctuations intensives qui l’agitent ? De la même façon, la cocaïne est envisagée en lien avec le problème du dualisme corps-esprit. L’enjeu proprement métaphysique de la cocaïne (conçu comme « carburant du cerveau »…) est de savoir comment annuler la résistance que la matière oppose à l’esprit : comment optimiser l’efficacité de l’esprit ? Comment purifier la volonté ? Ou en termes platoniciens : comment faire sortir l’esprit de la « prison du corps » ? Comme le montre Laurent de Sutter, la logique de la dématérialisation qui sert de principe métaphysique à la prise de cocaïne constitue, par métonymie, le modèle de l’économie capitaliste, comme économie dématérialisée (certaines de ces pages font écho au manifeste publié l’an dernier par Jean-Clet Martin : Asservir par la dette, et qui dénonce lui aussi, à travers un autre appareillage conceptuel, la « mauvaise métaphysique » de la politique et de l’économie actuelles). En cherchant à promouvoir au niveau économique le « déploiement libre des puissances permises par l’oubli de tout ce qui pourrait les contraindre » (p.64), par l’abstraction généralisée de la monnaie, purifiée de tout référent extérieur ou matériel, le capitalisme est profondément cocaïnique. « Il n’y a de capitalisme que de la cocaïne – de même qu’il n’y a de cocaïne qu’en tant que requérant un système économique adéquat à sa volatilité, à son illégalité, à son addictivité et à son immatérialité (…) Tout capitalisme est, nécessairement, un narcocapitalisme » (p.67).
Par conséquent, si l’être est bien « l’allié objectif de toute police », s’il est bien « la catégorie sur laquelle repose chaque entreprise visant à établir un ordre au sein duquel les places peuvent être assignées de manière sûre » (p.136), la question urgente d’une contre-politique ou d’une « politique » de résistance est donc la suivante : comment sortir de cette ontologie policière ? Comment ouvrir de nouvelles possibilités d’existence au-delà des frontières que tracent pour nous, et malgré nous, les substances que nous assimilons ? Comment en finir avec cette « interpellation » pharmacologique des individus en « sujets » anesthésiés ? Et si la politique est dans son fonctionnement indissociable d’un certain quadrillage ontologique, comment élaborer une politique sans être, une politique sans ontologie ?

La réponse de l’auteur se développe en deux temps : il faut défendre la possibilité d’une « anti-ontologie», brouiller les catégories ontologiques les mieux établies et les plus fonctionnelles. En un mot : refuser d’« être ». Mais cette réponse serait trop abstraite si elle n’était pas suivie de certaines propositions éthiques : contre ce programme politique d’anesthésie ou de désexcitation généralisée, il faut réexciter la vie, persister dans l’intranquillité, creuser l’écart qui empêche l’individu de verrouiller son être dans une subjectivité cohérente et prévisible. Car comme le montre Laurent de Sutter, l’excitation est d’abord l’expérience d’un écart ou d’une non-coïncidence avec soi, d’un appel du dehors qui ventile les possibles. C’est dans cette marge, dans cette fêlure ouverte par l’excitation, que la liberté s’actualise et que de nouveaux modes d’existence peuvent prendre forme. Comment donc en finir avec cette injonction policière à « être » ? En s’efforçant toujours de n’être rien. Tâche d’une « politique de l’excitation » comme seule politique valable. Politique du « dépassement de l’être » (p.144-145). Politique qui ne se situe plus « avant l’être » mais « après l’être ».

 

Voir aussi : https://unphilosophe.com/2020/01/13/entretien-avec-laurent-de-sutter-la-raison-nest-raison-que-parce-quelle-est-delire/

Il n’y a de politique que de l’excitation
— pour aller vers un dépassement de l'être

Il n’y a de politique que de l’excitation – et toute tentative pour en finir avec l’excitation doit être comprise comme une tentative d’en finir avec la politique, c’est-à-dire de faire en sorte que la politique, comme procédure de mise à l’épreuve de l’être des individus, n’ait pas lieu. De fait, le développement du narcocapitalisme n’a cessé de tirer argument de la nécessité de rendre toute politique impossible, par la promotion d’une anthropologie d’où toute excitation pourrait être extirpée – et, avec elle, la possibilité de sa viralisation. La promotion de l’être qui constituait le cœur de cette anthropologie n’était rien d’autre que le premier moment d’un geste d’anéantissement de tout ce qui pouvait ressembler à une épreuve du dehors ou à un mouvement de sortie. Les tenants de cette anthropologie le savaient : le repli dans les limites de l’être signait la fin de toute politique imaginable – dès lors que la politique, en tant qu’excitation, implique la désidentification, le dépassement de l’être. Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être,

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

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