21 (saturday night)
21:11
bad day ou pas jvais mcoucher déjà
( quand jules met sa main sur mon bras je hurle certainement pas. f au concert, jvoudrais fumer, la gorge me gratte. seigneur keskon a trop mangé. quelle drôle de journée. tout ça parce que c’est si difficile entre f et moi. et probablement entre moi et n’importe quel homme de la terre. fumer me satisferait. no télé tonight (je ne sais pas pourquoi). )
et demain no bouchées (à la reine) car nina a annulé. et demain no bouchées.
21:49
boire alors,beness_1100867088_picon
22:28
video0000j’ai essayé de poster un film. mais ça n’a pas marché. bon. j’envoie le texte qui allait avec:
j’ai filmé ces gens qui m’émouvaient. chacun ces souvenirs. à une certaine époque, j’ai passé vraiment beaucoup de temps dans les bistrots, j’avais seize ou dix-sept ans. beaucoup de temps. je ne buvais pas vraiment, même si c’est là que j’ai commencé, appris. cest idiot. mais lalcool était moins cher que l’eau gazeuze. non pas seize ou dix-sept. 22. je me souviens. lambert, qui me demande mon âge. 22. qui rit. qui dit quelque chose sur les flics. il était à sa table de sérigraphie. alors des gens, comme on en voit là, sur cette vidéo, j’en ai beaucoup fréquentés, j’en ai beaucoup regardés, pendant un an ou deux, nuit, après, nuit. et le jour. 7ce soir-là, il s’agissait d’un fils et 213111de sa mère. d’un « mauvais fils ». il était question d’avocat de prison de coups. il était question de coups donnés à la mère. j’avais d’abord remarqué les baskets et les tennis blanches de l’homme, son pantalon de training, blanc, son air un peu endimanché. « les pauvres gens, les prols ». j’ai de l’amour (ou du bonheur à – regarder – « les pauvres gens, les prols » ). je ne sais pas comment le dire d’une façon qui ne soit pas choquante. le fait de parler des « pauvres gens, des prols ». (parfois, l’amour, c’est seulement ça, regarder; n’est-ce pas. je dis l’amour pour dire que je suis là, que je regarde, et que c’est bien.) je suis tordue. à force d’avoir passé du temps avec eux , moi sans rien dire , juste là. lambert disait il faut savoir pouvoir parler avec n’importe qui. claude lambert . il le faisait. lui. parler. vraiment. avec n’importe qui . parler, de cette façon dont on a envie d’entendre parler des choses, à 22 ans. nina, qui ne viendra pas, demain, non pas ce soir, a 22 ans. belle-fille. quand je parle de ma lâcheté, je sais de quoi je parle. mais à cette époque. je pensais qu’ i l suffisait que je sois là. simplement. c’est ce qu’il me semblait. je n’aurais pas pensé à de la lâcheté. j’étais là, avec ma jeunesse, mon corps, mon silence, ma gentillesse, des hommes me suivaient aux toilettes, me faisaient des déclarations enflammées, j’aimais lambert, je buvais avec lui. parfois, je cachais dans mes poches ses gains au jeu – à la passe (le jeu s’appelait comme ça, jeu de dés, très rapide). parfois seuls à table, parfois seuls à une table, nous regardions le monde, nous pleurions. c’est très étrange que j’aie un jour arrêté tout cela (en vérité pas moi, la police – anti-terroriste – ha ha). une page s’est tournée, tout seule. et ce soir je bois un picon vin blanc. santé, lambert.
half-noise: Postcard sent today
23:22
alors aujourd’hui comme les choses glissaient, dérapaient, prenaient plus de temps qu’elles n’auraient dû, et jules, si fatigué, tout d’un coup, j’ai mangé plus, que d’habitude. ce goûter, dans ce lieu, ce glacier italien où, jy pense, les murs repeints me faisaient penser à l’appartement de ma tante, elle que plus tard, j’ai même cru voir arriver, mais en chaise roulante, plus jeune et en moins bon état. j’ai pris une glace énorme, celle dont j’avais vraiment envie, et une noisette; et je sentais que je pourrais me mettre à faire ça, manger, des glaces, des glaces, et encore des glaces, et tous les jours. je pensais à f. qui allait au concert ce soir, et je me disais, je me mangerai des glaces tandis qu’il ira au concert habillé comme un … régisseur de théâtre belge. mais f. m’a fait remarquer que ce n’était pas dans nos moyens (la glace tous les jours). il, frédéric, m’avait fait pleurer, avant ça, au matin. non pas m’avait fait pleurer, avait fait quelque chose qui m’a fait pleurer alors que je passe mon temps à faire des choses qui me feraient pleurer si j’étais une autre que moi, si ce n’étaient pas moi qui les faisait. jules résiste bien, s’en sort bien. le soir quand nina a annoncé qu’elle ne viendrait pas demain j’ai décidé qu’on mangerait aussi ses chips à l’ancienne, sa bouteille de… picon. jules a dit tant pis pour nina. j’ai dit oui. il y a pourtant tellement d’expositions que j’ai putain envie de voir. il ne faut plus aller à la bibliothèque le samedi après-midi, et à trois en plus. j’avais pensé que ce serait bien. maintenant voilà je vais continuer de livre le livre d’umberto eco. la mystérieuse … de loana…
comment cette semaine a-t-elle pu être si fatigante. pourquoi faut-il que j’aie toujours ce sentiment de faire des choses héroïques. j’exagère. tout ça pour oublier que quand on me touche je hurle. revenir sur cette phrase, la sélectionner, la mettre en italiques. les très incroyables rêves de cette nuit. les très incroyables rêves de cette nuit !!!! sauvée tout de même par un homme, très costaud. mon enfant aussi, je crois, sauvé (ou pas?). sauvés par un homme très costaud qui aurait m’achever taillader mettre en pièces et qui ne le fait pas - mon charme - envers et contre le monde qui le lui a commandé pourtant. f. dans ce rêve me trahit. dans ce rêve, eh bien, et pour la première fois de ma vie : le monde entier se retourne contre moi (parce que je ne veux pas participer à une mascarade de relation sexuelle rapport sexuel mise en scène spectaculaire et ridicule comment suis-je arrivée à la dénoncer démontrer démonter,  m’y soustraire, soustraire f et mon enfant, car ces salauds, aussi mon bébé, tâchaient de l’inclure, dans le spectacle rince-l’oeil atroce et télévisuel mais en direct, pauvres cons - car ils la voulaient, leur mise en scène, leur spectacle de merde
enfin, je me suis enfuie, je montais dans un ascenseur, ha ha, j’allais occuper l’appartement, où je ferais je ne sais quoi dont je me réjouissais à l’avance. non, je n’ai pas l’habitude d’avoir le monde contre moi, entier. mais je me suis réveillée, ou jules m’a réveillée.
avoir le monder entier contre soi un monde de cons de salauds et être seule à avoir raison, être vraiment la seule à avoir raison. exaltant et fatiguant. le petit bébé, lui par contre, éliminé.

ici et là, jamais maintenantici et là, jamais maintenant

23:41
je ne sais plus ce que je voulais dire.
23:45
je me suis un petit peu fait draguer au cours de miller mercredi. mais je suis un peu plus jolie cette semaine. je ne sais pas pourquoi. je ne sais plus ce que je voulais dire. au fond, jtrouve que la vie cest de la saloperie.
23:52
si on se regarde dans le miroir et on se dit tiens cest ok, évidemment la vie est un peu plus facile. il lui dit je sais pourquoi les gens aiment tes livres tu n’écris que pour toi-même n’est-ce pas, tu n’écris que pour toi-même. il est totalement affolé par ce qu’elle fait, par son travail, ce qu’elle est. tu te fais terriblement plaisir, tu ne penses à personne . elle répond je ne sais pas, oui peut-être. je ne sais plus où j’ai entendu ce dialogue. pour ce qui est de me trouver un peu mieux que dhab dans le miroir c’est totalement incontrôlable, pour ma part, depuis toujours. surprise, à chaque fois. pour le meilleur ou pour le pire.
00:24
je suis un miroir. je m’arrache au monde perpétuellement il me semble. je m’arrache au monde. je ne suis pas très attachée à la véracité de mes phrases. pas plus qu’à leur vérité. comme elles me viennent comme elles sonnent comme elles me plaisent.  ce que je ne ferais pas pour éviter f, à cause seulement de. parfois, des histoires viennent, non invitées. ex/ j’entends une voix me dire (imaginaire, la voix) fais attention, tu pourrais le perdre. rapport à cette situation où f. sort tout le temps. tout le temps est totalement exagéré, c’est l’histoire qui s’invite, de ça que je parle. ce à quoi je pense : fais attention, tu pourrais le perdre, je sais que ça n’a strictement rien à voir avec ma situation, avec notre situation. mais voilà, cette histoire s’invite, vient se greffer à la situation. cette histoire toute faite et si souvent racontée de par le monde. je ne suis pas claire. j’ai l’impression d’une histoire qui remonte jusqu’à autant en emporte le vent. oui, qu’il l’emporte, le vent. qu’il l’emporte. je crois pourtant que f. ne fait pas suffisamment attention. en vérité, c’est plutôt ça.
l’angoisse est

un bord un seuil une limite; un paillasson rêche qu’aucun de mes doigts ne voudrait effleurer

Je me disais : «Honneur, honneur, où dit-il cela?»

On le trouve par exemple d’emblée lorsqu’il fait le compte rendu d’un de ses derniers Séminaires, «… ou pire» : «D’autres s’… oupirent. Je mets à ne pas le faire mon honneur. » Ce mot «honneur» consonne avec toute cette configuration que j’ai dessinée. Ce n’est pas seulement l’honneur de Lacan Jacques puisqu’il ajoute : «Il s’agit du sens d’une pratique qui est la psychanalyse.» Le sens de cette pratique n’est pas pensable sans l’honneur, n’est pas pensable si ne fonctionne pas l’envers de la psychanalyse qui est le discours du maître et le signifiant-maître qui est installé à sa place. Pour le faire recracher au sujet, il faut d’abord qu’il en ait été marqué. Et l’honneur de la psychanalyse tient au lien maintenu du sujet avec le signifiant-maître.
Extrait de la « Note sur la honte » de Jacques-Alain Miller (5 juin 2002)

Sans titre

un beau carré je voudrais. un peu long. juste sous les épaules. et puis, aussi, blonde.

Sans titre
addicted to shame ?

désastre (la chute de la maison ..)

j’habite la cave de la rue waelhem. côté gauche, normalement inhabité.

quelque chose se passe, se casse, un mur se divise, des plaques s’ en effondrent.

je crois que je monte prévenir mes parents. mon père est encore en vie.

je redescends avec ma mère. sommes en haut des escaliers de la cave. elle me parle d’aller voir de l’autre côté, du côté où j’habitais avant, dans la « cuisine-cave ».   ca me fait penser au garage de la rue tiberghien. il y a peut-être des toiles dedans, des œuvres de mon père. les murs continuent à s’effondrer. ça m’effondre également. je suis très inquiète. ma mère descend.  elle me fait savoir qu’effectivement des choses horribles sont arrivées. je descends.

l’endroit me paraît dévasté, sans que je sache vraiment en quoi consiste cette dévastation. dans un état déplorable. quelqu’un habite là.  un sdf ou un drogué mais qui n’est pas là. une de ces personnes que mes parents avaient coutume d’accueillir, de loger chez eux avec nous. je râle que mes parents aient laissé faire ca (m’aient « remplacée » par ce sdf, aient laissé ces lieux se dégrader de cette façon, ces lieux qui étaient miens).  je râle très fort. les murs sont dénudés, arasés, troués. en dehors d’un lit peut-être, au milieu de la pièce, un matelas au sol, les pièces sont vides.  j’essaie de comprendre de grands écorchures circulaires dans le mur entre les deux fenêtres. je me demande si des signes y sont à lire.

plus tard.

il semblerait que le reste de la maison continue de s’effondrer. qu’elle soit complètement pourrie, qu’il ne doive bientôt plus rien en rester. des toiles non plus.

je suis vraiment affolée. je dis à quelqu’un qui passe que mes parents n’auront jamais les moyens de retrouver un endroit où loger. que c’est une catastrophe. ma mère a l’air de penser de même.

Sans titre

corsp de chair vs corps de lettres

Sam 31 décembre 22

9h38. 5 gouttes hier de CBD. Réveillée vers 6 h puis rendormie sans m’être levée. Dans la chambre. Dans le noir. F éveillé aussi. Ricoré sur la table de nuit. Je n’aurais pas dû passer ce croissant au micro-ondes. Lettres blanches sur écran noir du téléphone.

31 décembre,  15 degrés.

Plus tôt, rêvé que mon téléphone était cassé. Je crois. A ma mère aussi. Tout s’y effaçait. Ça avait lieu. Ça se passait sous l’écran éteint. Et puis peut-être mon ordinateur, toute la mémoire effacée. Il fallait l’allumer pour le savoir. Nous étions à Emakina. Il y avait quelqu’un, une femme, une spécialiste, jeune, qui peut-être pourrait faire quelque chose. Qui avait peut-être exprimé qu’elle voudrait bien faire quelque chose. Il fallait attirer son attention. Elle était occupée. De nombreuses personnes s’adressaient à elle. Nous étions debout, circulions entre les tables épars d’une grande salle aux murs de briques peints en blanc, où la lumière extérieure parvient par de grandes fenêtres industrielles donnant sur un jardin ou la campagne, évoquant le laboratoire de la rue Waelhem. Je dois parvenir attirer cette femme à mon ordinateur.

12:20

Comme hier comme avant-hier, j’ai pris un bain, le temps que ça prend, lavé mes cheveux, shampoing, après-shampoing, le temps que ça prend. Crème sur le visage, sur le ventre. Et toujours pas habillée, aucune envie, mais il le faut. Maintenant, il faudrait je crois que nous pensions à ce que nous allons manger, ce soir, 31 janvier.

sur la honte, l’aristocratie et le signifiant-maître

la question que je viens de me poser sur la « noblesse de l’inconscient » me conduit à ce texte  :

Une certaine forme de honte a donc disparu : la honte qui était liée à l’honneur, à la pudeur, mais aussi à tout un monde de dignité, de noblesse, voire d’aristocratie. Dans le nouveau monde qui s’ouvre, il n’est plus question de sacrifier sa vie pour l’honneur ni de « mourir de honte». Jacques-Alain Miller interprète ce changement comme l’abandon d’un au-delà de la vie qui réduit celle-ci au « primum vivere», à la vie « pure et simple ». Une vie humaine dont le sujet ne serait mais plus marqué par un blason, un signifiant-maître, ni par un rapport à une « seconde mort ». C’est ce rapport à un au-delà de la vie pure et simple, et à une seconde mort qui permet à l’homme de pouvoir sacrifier tout sauf ce quelque chose qui lui est le plus précieux dans son existence et le plus intime (et que désigne dans le vocabulaire de Lacan dans un premier temps le « blason », et plus tard le « signifiant-maître »).

Un point énigmatique demeure car pour Lacan la psychanalyse n’était possible que pour des sujets préalablement marqués par un signifiant-maître (même si l’opération de l’analyse consistait à les en séparer) : que devient-elle alors dans ces nouvelles conditions de vie « pure et simple» ? Et où passe le désir, corrélé lui aussi par Lacan à l’aristocratie et la noblesse comme registre électif de la singularité (allusion au commentaire de Lacan sur Gide) ?

« Déshumanisation et psychanalyse : Clinique ? Éthique ? Politique ? » Bertrand PIRET, novembre 2005

Donc l’être est une catégorie de police.

Notes autour de l’article « L’âge de l’anexcitation, par Laurent de Sutter, écrivain et juriste »

Donc l’être serait une catégorie de police.

Pour moi, il me semble que c’est quelque chose que la psychanalyse m’a appris. En tout cas c’est quelque chose que Jacques-Alain Miller a mis en évidence. Ça fait longtemps que je ne lis plus de psychanalyse, mais c’est quelque chose qu’elle m’a enseigné. On trouve cette dénonciation de l’être dans son cours de L’être et l’Un, en 2011.1  L’hénologie contre l’ontologie. Ce qu’il y a contre ce qui est. Ce qu’il y a, dit Miller, c’est du côté de la jouissance, c’est l’Un. Tandis que du côté de ce qui est, du côté de l’être, c’est effectivement la police, c’est le « m’être ».
Ailleurs, et avant ça, mais c’est ici une référence que je n’ai jamais retrouvée, donc, ce que j’en rapporte est à nuancer, peut être imprécis, Miller parle du langage comme d’un instrument de pouvoir. Je voudrais vraiment retrouver ce texte. Ça a été publié dans la Cause freudienne. Celui qui a la parole a le pouvoir. Celui qui maîtrise le symbolique, maîtrise le pouvoir.

Un autre point : celui de la vie nue. Je ne sais pas très bien à quoi de Sutter fait référence, mais « la vie nue », lui, réfère ça à l’être, sans que je comprenne bien pourquoi. Parce qu’elle ne saurait être que conceptuelle, parce qu’il ne saurait y avoir de rapport direct au réel ? Or il y a peut-être un rapport autre que symbolique au réel. Il y a la jouissance, c’est indéniable. La vie nue, je l’aurais prise de ce côté-là, non?

Sortir de la police psychopolitique et des fantasmes d’une « vie nue » imaginée comme édénique, jouer plutôt Peter Sloterdijk et Bernard Stiegler contre Martin Heidegger et Giorgio Agamben, telle est ainsi l’une des grandes ambitions de L’âge de l’anesthésie.

En tout cas, je me suis suffisamment sentie concernée par tout ça, et par le sujet central du livre, celui de l’anesthésie et du capitalisme, que pour l’acheter. (Moi qui ai arrêté de prendre des antidépresseurs parce que je me sentais trop fatiguée, beaucoup trop fatiguée (la fatigue est passée mais je ne dors plus, je n’en suis pas pour autant réveillée, il n’y a pas que les psychotropes qui endorment .)

Bon, j’ai d’autres questions je crois concernant l’excitation, mais faut que je dorme encore un peu dessus…

Notes:
  1. https://disparates.org/lun/ []

vieillir

Vieillir. C’est assez terrifiant. Et il y a une honte. On aimerait mieux ne pas se montrer. On sent bien qu’on n’a pas tout à fait sa place parmi les images du monde, qu’on ne convient plus  – si tant est que l’on aie jamais convenu. 
 
Et donc, ça va prendre un peu de temps, encore, avant que je ne me fasse à cette nouvelle personne que le temps redessine… Sans que ça ne soit pourtant complètement dramatique, en fait. Gênant, je dirais. Parce qu’on est obligé de trouver d’autres ressources. Je dis on, mais je ne parle que pour moi. Je dis on pour me sentir moins seule. C’est moins gênant, justement.
 
Quand il semble que pendant des années son attrait n’a tenu qu’à la séduction de son image, à quoi on n’a jamais d’ailleurs jamais compris beaucoup plus qu’on ne comprend aujourd’hui son enlaidissement, mais qui conférait un certain pouvoir, dont on n’a pas fait grand chose, qui offrait un confort, qui était tout de même accueilli comme un avantage, à quoi on pouvait s’identifier. Même sans arriver à y croire, on peut s’identifier à sa propre beauté. D’autant qu’elle vous est renvoyée par le regard des autres. Une beauté, une séduction qui procurait un certain plaisir aussi quelquefois, des moments  d’affinité avec soi, avec un certain ordre du monde, les hommes, les femmes, tout le tralala. L’amour. Le sexe n’en parlons pas. C’est juste une question d’instants, de moments, pure affaire éphémère. Avoir trouvé le bon harnachement, le bon appareillage, la hauteur de talon, une nouvelle coiffure, des kilos perdus dans un chagrin d’amour et la cuisse dégraissée, une lecture, un RV, une volonté venue d’ailleurs, un impératif;  la confiance retrouvée, la rue, le dehors repris, la conquête, la légèreté, le bonheur d’avoir des jambes, d’en user, des pieds, posés au sol, hanches, marcher, aller, apparaître,  arpenter, pénétrer le monde, tête haut perchée, visage dans le recueil de l’air, l’oubli, la force.
 
Tout ça cohabite, en alternance, avec l’opposé exact, et certainement dans une proportion d’horreur plus importante qu’aujourd’hui, avec le fait de se voir laide (grosse, moche). Ce  sentiment déjà, inchangé, de ne pas offrir la bonne image. De faire trou dans le domaine des images. L’impossibilité de se montrer au monde. Si ce n’est qu’avec le temps j’ai fait provision de moyens d’y faire face. Ne pas se regarder dans les miroirs, trouver de plus en plus de plaisir à rester chez soi, et des amours aussi, comment ça compte, qui n’ont peut-être d’autres motifs que de rendre l’insupportable supportable, même si dans l’incompréhension la plus radicale. C’est la foi de l’un contre la foi de l’autre. L’autre me croit belle, je me trouve laide. Deux fois aussi bonnes l’une que l’autre : c’est contraire et ça fait l’amour. A côté de ça, pour faire face, supporter la perpétuation des contradictions et l’insupportable d’un désir de mort jamais éteint, épuiser tous les divans d’analystes. Jusqu’à peut-être, même pour eux, devenir trop vieille, être passée trop vieille, être passée de leur côté de l’âge et qu’ils n’y puissent plus mais. Enfin, cette histoire-là, je l’invente à l’instant, ne pas y prêter outre mesure attention. Mais, on trouverait, probablement dans ses plis, si on s’y attardait, si on les y brodait, les traits qui parleraient d’un changement de régime du désir. Et que ce changement ait à voir avec l’âge. 
 
Maintenant, avec l’âge, c’est autre chose qui se met en place. Quelque chose de moi est toujours moi, mais la jeunesse c’est fini. Ça mue. Une autre image se met en place. Une autre personne. Une inconnue, à laquelle il faut se faire. Et ça prend des ans.  Une inconnue, c’est l’inconnu. Il faut chercher d’autres ressources,  faire du balai à l’intérieur de soi,  se redisposer, se réaménager. À l’instar des vêtements, y a tous les trucs qui ne conviennent plus, qui ne sont pas de son âge. C’était soi, ça soutenait sa présence au monde, eh bien, c’est fini, ça n’a plus cours, il faut l’évacuer. Et bien souvent les trucs qu’on jette de rage par la fenêtre reviennent par la porte d’entrée dont ils ont encore les clés. Il faut trouver d’autres trucs,  accueillir du neuf qu’on ne voit pourtant pas venir tant on a les yeux rivés sur ce qui fout le camp. Comme devenir adulte, si c’est encore possible, prévenue qu’on est de la force de l’inertie. Toujours eu envie, de devenir adulte, jamais parvenue, ça serait le moment, l’instant. La femme-enfant à 18 ans ça passe. A 53, ça exaspère. Passer d’avoir été désirée à  trouver les moyens d’aller désirante au monde. Pas le pire mal, car si être désirée soutenait mon être, ça ne me facilitait nullement l’existence. S’en trouver étrangement obligée à plus de mobilité, de mouvements. Moi qui suis si statique. À cause de quoi, j’ai fini par trouver le tai chi, qui est du mouvement lent.
 
Et aussi pour avoir épuisé toutes les ressources d’une pensée tombée malade, stérile, à force de lui avoir demandé de pallier ce manque d’image. Ce qui n’est pas son job. Quelque bel air qu’elle se donne la  pensée ne fait pas corps. On aura beau s’y réfugier, tenter de s’inventer un corps de lettres, distinct de son corps propre, chercher ainsi à  le forclore,  à lui faire rejoindre l’absence de l’image, dans  un exercice  qui l’anesthésie et vous laisse à la merci de toutes les angoisses de la terre au moindre pas hors la pensée, hors l’être. // Cap alors au pire, en finir avec tous les antidépresseurs et autres somnifères, en finir avec tous les excitants que le corps ne processe plus, dans le blanc des yeux regarder l’angoisse. La traiter en amie, lui faire rendre son jus, dégorger ce qu’il est possible de ses vérités, renoncer à leurs quêtes. Beaucoup pleurer, faire pleurer. //
 
Et donc avec le tai chi, je me retrouve un corps. Et c’est un autre corps, hors image et hors corps, corps et hors corps. Intérieur et extérieur. Généreux, personnel, exquis. Un corps comme l’inconscient : qui ne calcule ni ne juge.  Je redeviens hystérique, au sens où mon corps se remet à me parler et c’est bon 😋. Alors qu’autrefois, c’était inquiétude, étrangeté, fracas, aujourd’hui, c’est accueil, curiosité, écoute. Reconnaissance (et reconnaissance des deux côtés).  Y a la méditation aussi  (dont le  tai chi est  une forme). ( Et tout ça, curieusement dans l’air du temps. Dans certains airs du temps.) 
 
Avec tout ça, la seule chose sûre, c’est qu’il ne m’arrivera jamais de me dire que je me sens toujours jeune. S’il y a certainement  le sentiment de quelque chose d’intimement immuable, la jeunesse, elle, c’est fini, voorbij.  C’est autre chose à la place.  Le commencement de la vieillesse, les choses qui se détruisent, s’abiment, dysfonctionnent. La vie apparaît constituée  d’une succession de vies différentes.
 
Mais mon image n’a jamais convenu. Ni jeune ni vieille. Quand d’autres, si bien vieux que jeunes, s’en sont sortis, s’en sortent, s’en sortiront. Ça n’est pas une injustice. C’est une question de mode de jouir, de marque (au départ). Je (me) suis damnée à n’offrir pas la bonne image ; je peux dire, avec quelques regrets, que j’y ai sacrifié ma vie (à mon absence d’image, à ce manque). La différence, d’hier à aujourd’hui, c’est que si mon image ne me convenait pas autrefois, une autre image m’était renvoyée par les autres. Une image qui paraissait répondre aux canons de la séduction. Au moins, aujourd’hui je ne rencontre plus cette image de mon propre fantasme dans le regard des autres.  Image qui ne s’apparentait d’ailleurs qu’en apparence à celle de mon fantasme, soit celle de l’image impossible, vraie, celle de l’image qui manque à l’image, à jamais forclose, l’image de soi. 
 
Je crois qu’on ne doit pas parler de ça. 

« AVANT L’ÊTRE, IL Y A LA POLITIQUE »

Par Mickaël Perre, sur Facebook

Il y a quelques mois paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ». Dans un entretien récent, Laurent de Sutter revient sur cette manière singulière de procéder par « décadrage » ou décalage constants :

« chacun de mes livres s’empare d’un dossier très pratique (la prostitution, la police, la pornographie, etc.) pour raconter autre chose ; chacun de mes livres se veut, d’entrée de jeu, une machine à décadrage, un dispositif créant les conditions d’une vue parallaxe sur un problème qu’à trop aborder frontalement on ne parvient plus à rien en penser. De même que Poétique de la police était une théorie de l’image, Pornostars une théorie du désir ou Métaphysique de la putain une théorie de la vérité, je considère L’âge de l’anesthésie comme une théorie de l’être. » (entretien avec Fabien Ribery)

Ce décalage n’induit aucun décrochage, il n’introduit aucune rupture ni aucune contradiction dans le discours de l’auteur ; au contraire, il nous fait voir de nouveaux rapports et tisse de nouveaux liens entre les choses. Toutefois, le décalage comme opérateur de réflexion ne possède une pertinence théorique que s’il nous fait voir autre chose, que s’il nous fait sortir du cadre. Or c’est bien l’ambition de l’ouvrage : nous faire sortir du cadre de la politique (et de la philosophie politique traditionnelle) pour voir comment celle-ci communique avec l’ontologie. Il y a donc l’être et la politique : il n’en va pas simplement de l’être de la politique (de sa définition ou de de son essence), mais plus précisément, de la manière dont la politique exige pour fonctionner la constitution d’une ontologie adaptée aux opérations policières de contrôle et de répression qu’elle souhaite mettre en œuvre. En ce sens, on peut lire L’âge de l’anesthésie à la fois comme la mise à l’épreuve et le développement d’une intuition formulée par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « avant l’être, il y a la politique » (p.249). Cette antériorité de la politique sur l’être n’est pas chronologique (car la politique et l’être se définissent en même temps) mais logique : il faut que la politique dispose d’une ontologie pour pouvoir prendre forme ; toute décision politique ne peut se déployer sans un horizon ontologique déterminé qu’elle aura activement contribué à tracer. Bref, on ne peut pas élaborer un dispositif de contrôle sans se donner une certaine image de l’être à contrôler. La politique est dès lors inséparable d’une métaphysique. La grande nouveauté du livre de Laurent de Sutter ne réside pas seulement dans l’analyse des mécanismes de domination que le « narcocapitalisme » met en œuvre pour produire des sujets anesthésiés, des corps désaffectés, rivés à leur propre fonctionnalité dévitalisée. Elle réside aussi dans la mise en évidence d’une « police des étants » ou d’une métaphysique policière (l’auteur poursuit ainsi l’entreprise philosophique commencée avec Poétique de la police paru cette année) : l’Être n’est jamais neutre, il est policier par vocation ; il est une catégorie d’ordre. En raison même de l’importance qu’il accorde à la métaphysique saisie dans son lien constitutif à la politique, L’âge de l’anesthésie nous semble plus proche de L’Anti-Œdipe que de Naissance de la clinique.

Quelle est donc la métaphysique du « narcocapitalisme » contemporain ? Quelle est l’ontologie de notre modernité pharmacologique ? À grand renfort d’exemples, Laurent de Sutter déploie sous nos yeux l’ontologie impliquée dans la « psychopolitique » moderne (contrôle de la psyhé). Il montre alors que toutes les inventions narcotiques, ainsi que les applications politico-« médicales » qu’on a pu en tirer au cours de l’histoire récente, peuvent être référées à un problème ontologique spécifique. Chaque problème clinique et politique trouve ainsi sa formule ontologique. Par exemple, le problème clinique de l’excitation « maniaco-dépressive » est lié au problème ontologique de la stabilité ou de la subsistance : si l’excitation met l’individu « hors de lui » (ce qu’indique bien l’étymologie : ex-citare), comment maintenir l’être dans ses limites ? Comment mettre un terme à « l’errance de l’être », à cet état de « désêtre » et de dispersion que constitue l’excitation ? Comment donner une stabilité à un être qui tend à se dissoudre dans les fluctuations intensives qui l’agitent ? De la même façon, la cocaïne est envisagée en lien avec le problème du dualisme corps-esprit. L’enjeu proprement métaphysique de la cocaïne (conçu comme « carburant du cerveau »…) est de savoir comment annuler la résistance que la matière oppose à l’esprit : comment optimiser l’efficacité de l’esprit ? Comment purifier la volonté ? Ou en termes platoniciens : comment faire sortir l’esprit de la « prison du corps » ? Comme le montre Laurent de Sutter, la logique de la dématérialisation qui sert de principe métaphysique à la prise de cocaïne constitue, par métonymie, le modèle de l’économie capitaliste, comme économie dématérialisée (certaines de ces pages font écho au manifeste publié l’an dernier par Jean-Clet Martin : Asservir par la dette, et qui dénonce lui aussi, à travers un autre appareillage conceptuel, la « mauvaise métaphysique » de la politique et de l’économie actuelles). En cherchant à promouvoir au niveau économique le « déploiement libre des puissances permises par l’oubli de tout ce qui pourrait les contraindre » (p.64), par l’abstraction généralisée de la monnaie, purifiée de tout référent extérieur ou matériel, le capitalisme est profondément cocaïnique. « Il n’y a de capitalisme que de la cocaïne – de même qu’il n’y a de cocaïne qu’en tant que requérant un système économique adéquat à sa volatilité, à son illégalité, à son addictivité et à son immatérialité (…) Tout capitalisme est, nécessairement, un narcocapitalisme » (p.67).
Par conséquent, si l’être est bien « l’allié objectif de toute police », s’il est bien « la catégorie sur laquelle repose chaque entreprise visant à établir un ordre au sein duquel les places peuvent être assignées de manière sûre » (p.136), la question urgente d’une contre-politique ou d’une « politique » de résistance est donc la suivante : comment sortir de cette ontologie policière ? Comment ouvrir de nouvelles possibilités d’existence au-delà des frontières que tracent pour nous, et malgré nous, les substances que nous assimilons ? Comment en finir avec cette « interpellation » pharmacologique des individus en « sujets » anesthésiés ? Et si la politique est dans son fonctionnement indissociable d’un certain quadrillage ontologique, comment élaborer une politique sans être, une politique sans ontologie ?

La réponse de l’auteur se développe en deux temps : il faut défendre la possibilité d’une « anti-ontologie», brouiller les catégories ontologiques les mieux établies et les plus fonctionnelles. En un mot : refuser d’« être ». Mais cette réponse serait trop abstraite si elle n’était pas suivie de certaines propositions éthiques : contre ce programme politique d’anesthésie ou de désexcitation généralisée, il faut réexciter la vie, persister dans l’intranquillité, creuser l’écart qui empêche l’individu de verrouiller son être dans une subjectivité cohérente et prévisible. Car comme le montre Laurent de Sutter, l’excitation est d’abord l’expérience d’un écart ou d’une non-coïncidence avec soi, d’un appel du dehors qui ventile les possibles. C’est dans cette marge, dans cette fêlure ouverte par l’excitation, que la liberté s’actualise et que de nouveaux modes d’existence peuvent prendre forme. Comment donc en finir avec cette injonction policière à « être » ? En s’efforçant toujours de n’être rien. Tâche d’une « politique de l’excitation » comme seule politique valable. Politique du « dépassement de l’être » (p.144-145). Politique qui ne se situe plus « avant l’être » mais « après l’être ».

 

Voir aussi : https://unphilosophe.com/2020/01/13/entretien-avec-laurent-de-sutter-la-raison-nest-raison-que-parce-quelle-est-delire/

Il n’y a de politique que de l’excitation
— pour aller vers un dépassement de l'être

Il n’y a de politique que de l’excitation – et toute tentative pour en finir avec l’excitation doit être comprise comme une tentative d’en finir avec la politique, c’est-à-dire de faire en sorte que la politique, comme procédure de mise à l’épreuve de l’être des individus, n’ait pas lieu. De fait, le développement du narcocapitalisme n’a cessé de tirer argument de la nécessité de rendre toute politique impossible, par la promotion d’une anthropologie d’où toute excitation pourrait être extirpée – et, avec elle, la possibilité de sa viralisation. La promotion de l’être qui constituait le cœur de cette anthropologie n’était rien d’autre que le premier moment d’un geste d’anéantissement de tout ce qui pouvait ressembler à une épreuve du dehors ou à un mouvement de sortie. Les tenants de cette anthropologie le savaient : le repli dans les limites de l’être signait la fin de toute politique imaginable – dès lors que la politique, en tant qu’excitation, implique la désidentification, le dépassement de l’être. Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être,

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

Laurent de Sutter, L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects – Premières impressions

Laurent DE SUTTER, L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects, Les Liens qui Libèrent, 2017, 156 p., 15,50 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 979-10-209-0508-6

Le narcocapitalisme, selon Laurent de Sutter c’est l’idée que le capitalisme se soit soutenu de l’anesthésie, c’est-à-dire dire d’une volonté de réduire les excitations et d’anesthésier les corps. Depuis l’utilisation par Kraepelin de l’hydrate de choral pour calmer les maniaco-dépressifs, en passant par la cocaïne, l’invention de l’anesthésie et la pilule contraceptive. Tout ça a servi à l’être, à ce que l’humain soit réduit à l’être (au langage), séparé de son corps. Parce que l’être est toujours policé, contrôlable.

Cela rejoint la dénonciation par Lacan du sujet de la science (dont il fait remonter l’origine à Descartes). In fine, pour la science, le corps idéal est un corps mort (et l’on voit se développer les séries où le médecin légiste est l’un des principaux acteurs de la police scientifique, c’est lui qui apporte les preuves intangibles : le cadavre ne ment pas.)

Sutter examine ensuite la naissance des foules, du concept de foule (je ne me sens pas tout à fait à l’aise avec sa lecture de la Psychopathologie des foules de Freud, mais ça n’a pas d’importance).

Ce qu’il  cherche, vise, c’est – me semble-t-il – ce qu’il y a au-delà du sujet, qui le dépasse, c’est pourquoi il en appelle au désêtre, à la désidentification. La foule, dit-il, fait peur parce qu’elle s’excite, parce que naît ou renaît en elle le sentiment, l’énergie de ce qui la dépasse et qui est vivant. Dans les phénomènes de foule, il y a désidentification à soi (Sutter évacue/élude me semble-t-il la possibilité d’une identification à un leader (au cœur de la lecture freudienne)) et naissance, accroissement d’autre chose, de vital.

Ce livre est à la recherche d’une communauté possible, où la police de l’être ne règne pas en maître. Ce qui implique (de faire tout sauter) de repartir depuis la simple observation de ce qu’il y a, de ce qui circule. Et une réconciliation, un renouage avec le corps (qui fait si peur, apparemment).

La vie des plantes, E. di Coccia

Il va falloir que  je range ce livre, lu cet été, « La vie des plantes »,  c’est toujours un moment que je déteste. Je déteste ranger un livre, je déteste m’en séparer, il me semble toujours que je n’en ai pas fini avec lui, qu’il faudrait que je le lise encore, que je ne suis pas suffisamment parvenue à l’assimiler. Je déteste l’oubli qui menace. S’agissant de ce livre, dont je me suis sentie très proche,  je me suis demandée quelle aura été son expérience à Emmanuele di Coccia, de ce souffle, par lequel  il relie le ciel,  la terre et les arbres. Le lisant à la campagne, il me semblait que ma propre  expérience du lien avec cela qui nous environne, se renforçait, s’embellissait, se révélait de façon nouvelle. Le chi (ki)  que je connais en tai chi m’a  paru proche du pneuma, du souffle qu’il décrit. Je me demandais quelle expérience physique, quelle pratique peut-être, lui avait  inspiré ce livre dont l’ample souffle m’a touchée comme rarement.

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