un chien maltraité n’ayant rien à dire sur son sort, n’ayant plus droit à la parole – voué à disparaître (le retour du Fort-Da)

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Extraits de L’envers de la biopolitique, Une écriture pour la jouissance, Eric Laurent, « Jouir à corps perdu », p.119-

Lacan, dans son Séminaire XXIII (=Le sinthome), procède, à partir de la jouissance masochiste de Joyce, à une double relecture de la clinique de la perversion et de celle de la sublimation. Il avait à différents moment dans son enseignement, souligné combien ces deux modes de satisfaction de la pulsion dégagés par Freud, apparemment opposés l’un à l’autre, interrogeaient tous les deux la jouissance phallique. Il y avait, dans les deux cas, un accès à la satisfaction directe de la pulsion, sans en passer explicitement par la castration et son agent paternel. Aussi Lacan a-t-il proposé diverses formules pour éclairer ces paradoxes, jusqu’à trouver une nouvelle écriture avec les nœuds, qui permet de se passer de la fonction du père, saisie à partir de sa jouissance, de sa père-version. L’écriture de la jouissance dans la logique des sacs et de cordes permet d’accrocher le parlêtre à sa jouissance sans avoir recours à la castration.

SUBLIMATION ET PERVERSION

La théorie freudienne de la libido voyait dans la répétition du Fort/Da1Cf. supra, p. 40. (1) – jeu de la bobine au moyen duquel l’enfant reproduit le départ de sa mère – le fondement, et du masochisme primordial, et de l’au-delà du principe du plaisir. Freud considérait cette activité ludique comme la manifestation d’un masochisme primordial impliquant la répétition passive de l’expérience de la perte. Dès le début de son enseignement, Lacan rompt avec cette lecture freudienne : point de masochisme passif dans ce jeu, mais une symbolisation active nécessaire de l’absence. Lacan donne comme « condition fondamentale [au Ford-Da] une condition symbolique. Sa première analyse du Fort-Da [montre] que la répétition est entièrement fomentée par la subjectivité, que […] le sujet est actif, qu’il maîtrise sa privation, […] négative sa jouissance et transcende son désir. (Cela) surclasse la jouissance (et il) s’en défait. […] Ce sujet comme être-pour-la-mort ne peut pas être animé par une libido. Il ne peut être animé que par une intention qui est de l’ordre du sens. Il est animé par le désir de reconnaissance […] Lacan invente à la place de la libido freudienne une satisfaction d’ordre purement symbolique (et) universalisable.2Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne. Silet » (1994-1995), leçon du 29 mars 1995, inédit.(2) »

Le vide de libido du sujet en tant qu’être-pour-la-mort constitue l’élément décisif dans les différentes déclinaisons de ce point de départ symbolique. […]
« la sublimation […] reste [problématique] à moins de [la] définir comme la forme même dans laquelle se coule désir. [La ] pulsion elle-même, loin de se confondre avec la substance de la relation sexuelle, est cette forme même. Autrement dit, […] la pulsion peut se réduire au pur jeu du signifiant. Et c’est ainsi que nous pouvons aussi définir la sublimation. […] Ici, – en un point aussi paradoxal que l’est la perversion, entendu […] comme ce qui , dans l’être humain, résiste à toute normalisation – nous pouvons voir se produire ce discours, cette apparente élaboration à vide que nous appelons sublimation3Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, op. cit., p. 571. (3) ». La pulsion se trouve résorbée dans le circuit de la bobine, qui permet l’articulation radicale du sujet au vide, à la forme pure du désir. Dans ce Séminaire, Lacan souligne avec force la séparation entre le désir comme tel et sa prise dans la problématique œdipienne : […] « Hamlet […] Les coordonnées de ce conflit sont modifiées par Shakespeare de façon à pouvoir faire apparaître comment […] le problème du désir, […]l’homme n’en est pas seulement investi, […]mais que, ce désir il a […]à le trouver.4Ibid., p. 306.(4) C’est le dévoilement de la problématique du désir qui, articulé au vide de la jouissance se présente comme un impératif radicalement nouveau, délié de tous les impératifs associés au père.

Cet abord permet à Lacan à partir d’une lecture radicale du fantasme On bat un enfant […] de constituer « le fantasme (comme) support nécessaire du désir (5) » et d’exposer un masochisme hors lien avec le père, alors que Freud se sert de ce fantasme pour nouer la satisfaction masochiste au père qui bat. Rappelons que Freud(6) procède en trois temps pour déplier ce fantasme. Premier temps Mon père bat un enfant (autre que moi); deuxième temps: Mon père me bat : temps du masochisme proprement dit, recherche de punition; troisième temps (généralisation, universalisation) : On bat un enfant.

Freud souligne avec étonnement que, dans tous les cas où il a isolé le fantasme, le deuxième temps, Mon père me bat, n’est jamais remémoré – il reste une place vide – et doit être construit. Il en déduit que c’est « une nécessité ». (7) […] Or, la formule de cette seconde phase nous intéresse au plus haut degré. Ce n’est rien d’autre, en effet, que la formule du masochisme primordial. Celui-ci intervient précisément au moment où le sujet , dans sa recherche, se trouve au plus près de sa réalisation de sujet dans la dialectique signifiante. Freud le dit à juste titre, quelque chose d’essentiel s’est passé entre la première et la seconde phase – le sujet a vu l’autre être précipité de sa dignité de sujet érigé, de petit rival. L’ouverture qui s’en est suivie [pour le sujet] lui fait percevoir que dans cette possibilité même d’annulation subjective réside tout son être à lui, en tant qu’être existant.(8) Nous ne pouvons qu’être sensibles, après le cours de J.A. Miller sur l’Être et l’Un(9), à cette formule, l’être existant, conjoignant l’être et l’existence autour de la possibilité du sujet, indexé par la notation du zéro.

Poursuivons notre lecture du masochisme avec Lacan : « C’est en frôlant au plus près cette abolition (que le sujet) mesure la dimension dans laquelle il subsiste comme un être sujet à vouloir, un être qui peut émettre un vœu. La phénoménologie du masochisme, il faut […] aller la chercher dans la littérature masochiste, qu’elle nous plaise ou qu’elle ne nous plaise pas, que ce soit pornographique ou pas. Qu’est-ce que l’essence du fantasme masochiste, en fin de compte? C’est la représentation par le sujet d’une série d’expériences imaginées qui suivent une pente dont le versant, le rivage, la limite, tient essentiellement en ceci qu’il est purement et simplement traité comme une chose (qui), à la limite, se marchande, se vend, se maltraite, est annulé dans toute espèce ce possibilité votive (au sens de vœu) de se saisir comme autonome. Il est traité comme un chien, dirons-nous, et non pas pas n’importe quel chien – un chien qu’on maltraite, et, précisément, comme un chien déjà maltraité. (10) »

Dans le Séminaire VI, le masochisme n’est donc pas saisi à partir de la douleur tégumentaire; l’intérêt ne porte pas sur la mesure de la résistance du corps à la douleur. Lacan élabore en effet le masochisme en tant qu’il est articulé à la place vide du sujet qui, réduit à un chien maltraité n’ayant rien à dire sur son sort, n’ayant plus droit à la parole – c’est la donnée essentielle – est voué à disparaître.

LE CORPS ET SA PERTE

Dans le Séminaire XXIII, la disparition est aussi au centre du propos de Lacan, non plus la disparition du sujet mais celle du corps-ego prêt à se détacher. Par cette considération accordée à ce qui se détache, Lacan nous présente un envers du stade du miroir. Dans « Le stade du miroir » en effet, le sujet s’inscrit dans l’imaginaire par l’assomption jubilatoire de son image. Dans la dernière leçon du Séminaire XXIII, Lacan dégage une écriture de l’ego qui n’est pas assomption de l’image, mais disparition, glisse de la pelure du corps. Et il se sépare d’autant plus de l’image qu’il garde cependant la même boussole centrale, s’intéresser à ce qui se sent dans le corps. Le stade du miroir voulait localiser la jubilation, l’excitation de la reconnaissance de l’image. Comment accrocher cette jubilation au lieu du corps, ce lieu des sensations proprioceptives – qu’il va nommer « affects » dans ce Séminaire XXIII? « Mais cette image confuse n’est pas sans comporter des affects, pour appeler ça comme ça s’appelle. A s’imaginer justement ce rapport psychique, il y a quelque chose de psychique qui s’affecte, qui réagit, qui n’est pas détaché, à la différence de ce dont Joyce témoigne après avoir les coups(11) de (ses) camarades. Chez Joyce, il y a quelque chose qui ne demande qu’à s’en aller, qu’à lâcher comme une pelure.(12) »

C’est pour cela que le rapport entre ce qui est accroché au corps et ce qui se détache une fois que le psychique a été affecté par métaphore est ici un montage délicat. Lacan s’intéresse de très près aux étapes successives de ce qui a été senti dans l’épisode que nous raconte Joyce. Il interroge précisément les divers temps de ce qui a été éprouvé et le rapport jouissif de Joyce à la douleur. L’insensibilité que Joyce atteint à la fin de l’épisode, la colère qui se détache de lui, qui tombe subitement, se réfèrent-elles au masochisme? Et quel est exactement le lien entre corps et jouissance ? […]

« Qu’il y ait des gens qui n’aient pas d’affect à la violence subie corporellement est curieux . La chose est d’ailleurs là ambiguë – ça lui a peut-être fait plaisir [la raclée], le masochisme n’étant pas du tout exclu des possibilités de stimulation sexuelle, il y a assez insisté concernant Bloom. (13) » Mais Lacan, justement, ne s’arrête pas là.

[…] « je dirai plutôt que ce qui est frappant, ce sont les métaphores qu’il [Joyce] emploie, à savoir le détachement de quelque chose comme une pelure. Il n’a pas joui cette fois-là, il a eu une réaction de dégoût. C’est là quelque chose qui vaut psychologiquement. Ce dégoût concerne en somme son prore corps. C’est comme quelqu’un qui met entre parenthèses, qui chasse mauvais souvenir(14) ».

 

 

(1) Cf. supra, p. 40.
(2) Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne. Silet » (1994-1995), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 29 mars 1995, inédit.
(3) Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p. 571.
(4) Ibid., p. 306.
(5) Ibid., p. 151.
(6) Cf Freud S., « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles » (1919), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, p. 219-243.
(7) Ibid., p. 225.
(8) Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, p. 152.
(10) Lacan J, Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, p. 152-153.

 

Note pour moi-même….
1/ Un enfant n’est pas reconnu 2/ Mon père ne me reconnaît pas (Nécessité masochisme primordial) 3/ Une reconnaissance n’a pas lieu, On ne reconnaît pas un enfant.

Notes en bas de page

  • 1
    Cf. supra, p. 40.
  • 2
    Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne. Silet » (1994-1995), leçon du 29 mars 1995, inédit.
  • 3
    Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, op. cit., p. 571.
  • 4
    Ibid., p. 306.

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