mercredi 24 janvier 2024 · 09h34

on cherche des animaux dont on ne sait pas qu’ils s’appellent des poux

nombreux rêves cette nuit. « on » cherche des poux, il y en a beaucoup. on ne sait pas dans le rêve que ça s’appelle des poux, je m’en souviens au réveil.
certains sont très gros.
il y a des hommes. d’abord Ferdinand, je crois. quelqu’un d’autre vient ensuite, un jeune, qui me propose quelque chose à vendre. personne ne veut s’acheter un manteau? je dis oui. il me donne un paquet d’enveloppes. j’en ouvre une, c’est un dessin. je me demande s’il s’attend à ce que je l’achète pour le prix d’un manteau. quelque chose me dit que c’est le plus beau des dessins. il y a une douche. le garçon va prendre une douche. ou est ce que c’est moi qui m’apprêtais. le garçon me saute dessus, dans un coin. me dit J’ai toujours voulu… mais rien de plus, il va prendre sa douche. je ne sais pas s’il s’intéresse vraiment à moi. je suis vieille. 
je crois que c’est alors que commence l’histoire des poux.
avant il y a eu une souris. au moment où je passais par dessus un mur. je crois qu’il n’y avait pas trop moyen de sauter le mur à cause de la souris.
là, les gens se cherchent des poux.
ils mangent aussi. Ferdinand.
moi pas. Le garçon qui voulait vendre des dessins pense qu’il n’a pas de poux. je lui en trouve un, très gros. rond, plat, de la taille d’une soucoupe. 
il rejoint les autres à table. ils mangent d’énormes spaghettis. 
après, je marche, je retrouve un chemin de terre maintes fois parcouru dans l’enfance, en rêve, un chemin parallèle, de l’autre côté d’une barrière, qui loge d’abord un gouffre, très peu de temps heureusement. non seulement je marche mais je cours. je suis très heureuse de courir, je ne me fatigue pas. c’est agréable. 
j’écris sur téléphone en mode avion. je ne sais pas si ça va être sauvé. je le recopierai dans un mail. ou dans un fichier Word?
 

J’ai fait ces rêves comme à chaque fois que je prends une cuillerée d’huile de nigelle le soir, pour m’aider à dormir. je me sens bien reposée. 

hier commencé le transfert de l’atelier FB à un site dédié. ça prend du temps.

je voulais terminer le texte 1 du nouveau cycle, celui auquel je ne sais pas si je participerai. difficile de ne pas participer. je le sens. ça m’angoisse, je crois quand je sens que je ne vais pas le faire. non pas vraiment que je l’aie décidé, mais le thème proposé, l’atelier de la semaine dernière, ça ne marchait pas, pas du tout. des choses ont poussé cependant que je crois être arrivée finalement à mettre dans de meilleurs rails. mais il y une chose que je ne suis pas arrivée à écrire, pas écrit tout de suite puis ça a disparu. je voulais mettre tous ces essais dans le blog dédié, une rubrique brouillon.
il y a eu quelque chose que je n’ai pas écrit quand ça s’offrait, c’est bête. qui traçait un lien, tirait un lien entre la couleur, mon père, la judéité, ma position. il faudrait un jour au moins de travail pour le retrouver. je n’en dispose pas aujourd’hui.

je travaille sur le site de Frédéric, on le refait entièrement, toute la shop. on l’a fait il y a un an. c’est très prenant. c’est à cause de ça que je ne peux plus aller à la bibliothèque.
j’avais pensé imprimer les ateliers. l’atelier d’été. l’atelier enfances. les mettre au mur, comme le fait Arno Bertina. mais qu’est-ce qu’il se passe une fois qu’il a fait ça ? il voit? quoi ? la chose prend de la place dans le monde? s’étend, s’étire ? se géographise ? je ne sais pas. est-ce qu’il se met debout devant les feuilles un stylo à la main ? est-ce qu’il médite ? est-ce que c’est une question? j’ai perdu le moyen, la capacité, le réflexe de communiquer, de m’adresser aux autres. je ne sais plus comment on fait. pourquoi je ne le fais pas ?
pas évident pour moi d’imprimer quoi que ce soit de ce que que j’ai écrit. est ce que c’est un enjeu ? dévirtualiser? qu’est-ce qu’il se passerait ?
T. Hirshorm disait : l’art il faut que ça prenne de la place dans le monde. 
il y a du monde aussi, dans les mondes virtuels. simplement je n’y vais pas. ou si j’y vais, je ne dis rien. ou quand je dis, j’efface tout de suite après. il me semble que ça ne convient pas. ça ne convient pas. est-ce que ça se passe différemment de ce qui se passe dans le monde « réel ». dans le monde réel, ça ne se passe pas. pourtant, j’ ai moins de problème à être présente réellement. est-ce vrai ? non. cela n’arrive simplement jamais. 
 
et, à quel moment est-ce qu’il décide d’imprimer, Arno Bertina. il dit je crois que ça lui arrive plus ou moins trois fois de tout imprimer et d’apporter les corrections sur papier puis de le reporter dans la machine. il dit qu’alors, il s’éloigne de lui même, par les corrections. que dans le. premier jet, trop proche de lui. 
 
il faut encore que je change de nom.
 
9h32
mercredi 24 janvier 2024 · 16h11

que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur

« Spirituellement une année on ne peut plus noire et pauvre jusqu’à cette mémorable nuit de mars, au bout de la jetée, dans la rafale, je n’oublierai jamais, où tout m’est devenu clair. La vision, enfin [The vision, at last]. Voilà j’imagine ce que j’ai surtout à enregistrer ce soir, en prévision du jour où mon labeur sera… (il hésite)… éteint et où je n’aurai peut-être plus aucun souvenir, ni bon ni mauvais, du miracle qui… (il hésite)… du feu qui l’avait embrasé. Ce que soudain j’ai vu alors, c’était que la croyance qui avait guidé toute ma vie, à savoir — (Krapp débranche impatiemment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) — grands rochers de granit et l’écume qui jaillissait dans la lumière du phare et l’anémomètre qui tourbillonnait comme une hélice, clair pour moi enfin que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur — (Krapp débranche impatiemment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) — indestructible association jusqu’au dernier soupir de la tempête et de la nuit avec la lumière de l’entendement et le feu — (Krapp jure, débranche l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) ».4

Beckett S., La dernière bande, suivi de Cendres, Paris, Éditions de Minuit, 2005, p. 22.

La nature de l’épisode. La « vision » de Beckett – comme d’ailleurs celle du jeune Krapp – n’est pas une hallucination11. Elle ne correspond pas à un signifiant forclos qui ferait retour sur le registre réel en sonorisant l’objet voix (hallucination verbale), ni non plus à un bout de réel qui ferait retour sur le registre imaginaire (hallucination visuelle). Cette vision semble plutôt de l’ordre de ce qu’en anglais est désigné par le mot d’insight : un regard vers l’intérieur, qui est en même temps la prise de conscience d’une erreur et l’intuition du rectificatif à apporter. Samuel dira : « j’ai pris conscience de ma sottise […, j]’entrevis le monde que je devais créer pour pouvoir respirer. »12 Quelle est la sottise qu’il remet en question alors ? Il précise : « Jusque-là, j’avais cru que je pouvais faire confiance à la connaissance. Que je devais m’équiper sur le plan intellectuel. […] j’ai cherché à savoir, afin d’être en mesure de pouvoir. Puis je me suis aperçu que je faisais fausse route. »13 Sur cette fausse route, en effet, il avait conduit l’écriture de ses ouvrages les quinze ans antérieurs, en les formulant avec une prétention de maîtrise savante du monde fictionnel – une orientation qu’il tenait dès son contact avec James Joyce.

L’effet global de cette épiphanie : un changement d’orientation dans la vie du personnage, qui remet en cause de façon très claire une croyance l’ayant jusque-là guidé ; cette croyance, concernant une « obscurité » volontairement réprimée, s’avère finalement être fausse. Il ne faudrait plus réprimer la soi-disant obscurité, car elle serait en réalité une « lumière de l’entendement » – à tel point qu’elle deviendrait son meilleur « allié » (justement, ce dernier mot est celui qui manque au récit lorsque le vieux Krapp interrompt la démarche de l’appareil pour la deuxième fois).

À propos de l’épiphanie profane de Samuel Beckett, https://cpsy.hypotheses.org/214
jeudi 1 février 2024 · 19h21

La disparate

par Jacques-Alain Miller, Quarto, n° 57, 1995, p. 24-29.

Je m’interroge cette année, dans mon cours du département de psychanalyse, sur le mode de jouissance. J’aimerais arriver à en faire une catégorie usuelle dans la psychanalyse, pour autant que le mode de jouissance du sujet ait été prouvé par le psychanalyste, dans l’expérience à laquelle il préside, comme une résistance – en tout cas, c’est cet usage qui me paraît le plus intéressant. Il me semble que lorsque le psychanalyste d’aujourd’hui en parle, c’est communément parce qu’il doute de pouvoir contribuer à ce que ce mode de jouissance change pour le sujet dont il a la charge. L’analyste d’aujourd’hui admet que pour un sujet son mode de jouissance peut s’isoler, mais il n’est pas sûr qu’il puisse se modifier, ou en quel sens il peut se modifier. Je parle là de ce qui me semble être des évidences communes.

Le mode de jouissance me semble marqué d’une formule en définitive assez précise : d’un « une fois pour toutes» – c’est une modalité temporelle très précise, qui est celle de l’irréversible. Peut-être ce que l’on admet au titre de structures cliniques ne fait-il qu’habiller un mode typique de jouissance, déterminé une fois pour toutes. Peut-être est-ce dans la structure clinique dite de la perversion que cet « une fois pour toutes » apparaît dans une sorte d’évidence et, si j’ose dire, dans sa glorieuse permanence – glorieuse et éventuelle malheureuse permanence –, cette permanence devant quoi les pouvoirs de la parole défaillent. La parole, lorsqu’elle est confrontée au « une fois pour toutes » où se détermine le mode pervers de jouissance, se trouve réduite à l’impuissance. Et il paraît là assez évident qu’elle ne peut pas aller plus loin que de réconcilier le sujet avec son mode de jouissance. À cet égard, s’il y a une mutation, elle concerne le sujet et elle laisse intact le mode de jouissance, à moins qu’on ne donne au mode de jouissance une définition qui inclut le sujet.

Voici le jeune homosexuel. Il n’a jamais pensé qu’aux garçons. Une séduction l’a initié. Il s’interroge sur la déviance de son mode de jouissance. Il sait qu’elle le voue à la marge : il craint la réprobation sociale, il se dissimule, il éprouve de l’angoisse. Il vient vous trouver. Comme analyste, vous ne lui promettez certainement pas la guérison, pour autant que vous la promettez à personne-vous pouvez tout de même à l’occasion, confronté à certains symptômes gnon vous amène et à l’inquiétude du sujet, vous avancer en affirmant que c’est traitable par l’analyse, qu’il y a indication d’analyse. Dans le cas du jeune homosexuel, je crois que vous ne promettez certainement pas la guérison de ce que lui-même d’ailleurs n’éprouve pas comme une maladie, mais bien comme une sorte de vocation, comme un appel, connue sa «vraie nature ». Mais il ne vous est pas interdit de penser que l’angoisse qui s’attache à ce mode de jouissance, vous saurez la faire passer. Vous ne voulez pas autre chose que de le réconcilier avec le fait de son mode de jouissance. Le sujet vous imputera peut-être de vouloir autre chose, de vouloir modifier, normaliser son mode de jouissance. À mon avis, il faut sérieusement se garder de le lui faire accroire, si vous voulez qu’il poursuive son élaboration auprès de vous. Il faudrait plutôt le rassurer sur votre neutralité quant à son mode de jouissance : «c’est la perversion, direz-vous, on n’y peut rien, on n’y peut mais. »

Mais l’hystérie ? Vous permettrez sans doute au sujet hystérique de se défaire de beaucoup de ses symptômes. Mais l’hystérie elle-même, pensez-vous la faire passer ? Lacan au moins vous interdit de le croire : l’hystérique guérit de ses symptômes, mais l’hystérie elle-même ne se guérit pas. Ce qui demeure, c’est ce qu’on peut appeler le mode de jouissance.

« Mode de jouissance » veut dire au moins que la jouissance ne se dit pas en un seul sens, comme l’être au sens d’Aristote. La jouissance est diverse, elle se dit en plusieurs sens et elle s’obtient de montages divers. Ces montages, Freud les a baptisés du nom de « pulsions ». Les pulsions sont des modes de jouissance, qui se rencontrent chez tous les sujets, dans des intensités variables. Freud a pu dire que la théorie des pulsions constituait une mythologie et que ses pulsions étaient des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. Il est notable que Freud n’ait pas dit de ces pulsions, que nous ne sommes jamais sûrs de voir clairement, qu’elles étaient des hypothèses. Il les a qualifiées de mythes. Pourquoi dire « mythes » et non pas « hypothèses » ? Sans doute pensait-il à Éros et Thanatos, à ces références auxquelles il avait eu recours pour aller au-delà de ce que l’expérience permet d’observer. Sans doute voulait-il signaler ainsi que nous ne supposons pas les pulsions comme on peut supposer des hypothèses ou les forger, mais bien qu’elles s’imposent à nous. Même si nous ne savons qu’en faire, nous sommes contraints d’admettre que le sujet est serf d’une volonté de jouissance et, dans la pulsion, serf d’une volonté de jouissance qui n’est pas seulement un Wunsch, qui n’est pas simplement un désir qui se réalise en rêve. Que le mot de « mythe » ait été ici écrit par Freud, c’est sans doute assez pour nous justifier d’aller chercher une référence chez celui qui a renouvelé en notre temps la signification du mythe. J’ai nommé Claude Lévi-Strauss.

Au terme de sa prodigieuse enquête intitulée Mythologiques en quatre volumes et qui étudie des centaines et des milliers de mythes. Lévi-Strauss tire cette sorte de conclusion dans L’homme nu, le quatrième tome : « Pour tout système mythologique, il n’y a qu’une séquence absolument indécidable, qui se réduit à l’énoncé d’une opposition ou, plus exactement, à l’énoncé de l’opposition comme étant la première de toutes les données.»11 De cette énorme masse qu’il a formalisée, le voilà à la fin du quatrième volume dire qu’en définitive, la matrice, le noyau de tout système mythologique, c’est l’énoncé d’une opposition, indécidable dans la mesure où on ne peut pas lui assigner une valeur de vérité : on peut seulement dire : « cela est », « c’est là ». De ce qu’il lui semble constater au terme de son enquête, il suppose alors qu’il existe comme un appareil de savoir prédominé, fait avant tout d’oppositions, et qui s’enclenche suivant un programme inné quand les contingences en fournissent l’occasion. « Un appareillage d’oppositions, en quelque sorte monté d’avance dans l’entendement, fonctionne quand des expériences récurrentes actionnent la commande comme ces conduites innées qu’on prête aux animaux. »

A partir de ce noyau d’oppositions qu’il voit au mythe, il a une vision du mythe qui est essentiellement plurielle. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas ces mythes chacun unique, comme nous avons dans la psychanalyse, et qui sont par nous montés en épingle pour rendre compte de ceci ou de cela. Ce qui intéresse Lévi-Strauss, ce sont les mythes, les paquets de mythes, les mythes au pluriel. Il les conçoit comme s’engendrant les uns à partir des autres en fonction de cette opposition initiale : « C’est en appliquant systématiquement des règles d’opposition que les mythes naissent, surgissent, se transforment en d’autres mythes. » Il y a toute une végétation mythologique qui est au fond assez proche de ce que nous trouvons dans l’observation du petit Hans, et le point de vue que Lacan adopte là-dessus est, en raison de la clinique dit cas, la perspective lévistraussienne, d’ailleurs antérieure à L’homme nu.

Lévi-Strauss conclut par une sorte de loi du mythe qui est le binarisme, l’opposition binaire. C’est ainsi qu’on pourrait dire que pour Lévi-Strauss, le mythe est la forme épique donnée à la structure linguistique de Jakobson, « Pour qu’un mythe soit engendré par la pensée et engendre à son tour d’autres mythes, il faut et il suffit qu’une première opposition signifiante s’injecte dans l’expérience. D’où il résultera que d’autres oppositions s’engendreront à la suite. » Voilà la loi lévistraussienne du mythe ou des mythes. On pourrait s’arrêter là.

Néanmoins Lévi-Strauss dit quelque chose d’un peu différent à la page 539, où il ne parle plus simplement d’opposition. « Nous avons vérifié sur plusieurs centaines de récits en apparence très différents les uns des autres et chacun pour son compte fort complexe, que ces centaines procèdent d’une série de constatations en chaîne : il y a le ciel, il y a la terre. Entre les deux, on ne saurait concevoir de parité. Par conséquence, la présence sur terre de cette chose céleste qu’est le feu constitue un mystère. Enfin et du moment que le feu du ciel se trouve maintenant ici-bas au titre du foyer domestique, il a bien fallu que de la terre on fût allé au ciel pour l’y chercher. » 22 Il n’est pas là seulement question d’opposition. Il est question exactement de disparité.

C’est ce qui apparaît un peu plus tard lorsqu’il dit : « la séquence absolument indécidable se ramène, sinon à l’affirmation décidable qu’il y a un monde, au moins à celle que cet être du monde consiste en une disparité. » Voilà le mot que je retiens, qui n’est pas tout à fait le mot d’« opposition ».

Qu’est-ce qu’une disparité ? C’est sans doute une opposition, mais où il entre de l’inégal, où il entre une asymétrie. Le plus souvent. Lévi-Strauss note ses oppositions par [ + ] et [-], qui sont des termes réciproques et réversibles, par exemple, au regard de l’addition: [+] ajouté à [+] donne [ + ], [-] ajouté à [-] donne [-]. Mais ce ne sont pas des termes réciproques et réversibles au regard de la multiplication : [ + ] multiplié par [ + ] donne [ + ], mais [-] multiplié par [-] donne aussi [ + ], selon nos règles de fonctionnement.

Nous disons simplement que la disparité nomme l’asymétrie dans l’opposition. En effet, le haut et le bas, le ciel et la terre, ce n’est pas une opposition, c’est une opposition qui inclut une disparité. Et ainsi, la différence sexuelle telle qu’on l’appelle est toujours en définitive dotée d’une signification hiérarchisée dans le mythe. C’est un mythe dont déjà la petite Sandy, dont Lacan reprend l’exemple dans Le Séminaire. Livre IV, fait l’expérience cruelle : « peut-être que toutes les femmes sont malades », se demande-t-elle à deux ans et demi.

J’aime ce mot de « disparité » – défaut de parité, hétérogénéité, dissonance, dysharmonie. Même le mot « disparate », qui peut être adjectif ou substantif féminin, et qui a les meilleures références – Madame de Sévigné, le père André –, et qui désigne précisément ce qui n’est pas en accord, en harmonie avec un contexte, ce qui peut, c’est même un sens originaire, être extravagant. Le Robert cite Madame de Genlis : « Un contraste est agréable, une disparate est toujours choquante. »

Pourquoi ne pas dire que la jouissance est toujours la disparate ? Elle n’est jamais comme il faut. Nous pourrions aussi essayer de formuler un principe comme Lévi-Strauss : « là où il y a disparate, il y a jouissance ».

Ce pourrait être le principe d’une esthétique. Peut- être trouverait-on dans ce principe de la disparate le ressort du goût affirmé par Lacan pour le baroque, car le baroque est le nom d’une sublimation qui n’efface pas mais qui célèbre la disparate, tandis que mérite le nom de classique l’art qui résorbe la disparate dans l’harmonie. Peut-être le Romantisme, qui est vraiment notre philosophie du XIXe siècle3, peut-il être classé comme le retour du baroque, pour autant qu’il préserve toujours la place de la disparate, ne serait-ce que sous la forme de l’anacoluthe, cette rupture de construction dont Barthes signalait la présence constante dans La vie de Rancé. Si Stendhal qualifiait la politique de « coup de pistolet tiré au concert », il ne manquait pas, ce coup de pistolet, de le tirer régulièrement dans Le rouge et le noir comme dans La chartreuse de Parme, sans parler de Lucien Leuwen, oh c’est une véritable canonnade qu’il fait entendre. Dans le Romantisme, on a la place ménagée pour la disparate.

Mais laissons l’esthétique et cherchons dans notre clinique le témoignage de cette disparate. Ce témoignage, nous le trouvons dès l’entrée en analyse, qui peut bien être justifiée par les raisons les plus diverses – puisque justification il y a et que l’analyste exige qu’on lui dise le pourquoi. Qu’exigeons-nous en tant qu’analystes ? Que ces raisons se présentent toujours sous les espèces du symptôme, c’est-à-dire qu’une disparate se fasse jour à travers ces raisons. S’il n’y a pas de la disparate dans les raisons qu’on nous amène, nous sommes bien embêtés, de ne plus savoir quoi faire. Peut-être peut-on dire qu’il n’est point de demande que nous consentions à recevoir à moins qu’elle ne se fonde d’une disparate.

Encore faut-il que cette demande prenne forme de question – c’est tout un chemin que celui qui va de la demande à la question. Que la demande passe à la question, cela veut dire qu’elle ne stagne pas sous forme de la plainte, ce qui veut dire que les symptômes finissent par apparaître comme des phénomènes de savoir et que se pose la question : « Pourquoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ? » Ces phénomènes de savoir, on peut les ranger sous la rubrique de l’énigme.

La disparate peut apparaître dans la pensée ou dans le corps comme une présence insistante de pensées qui m’encombrent, comme la perte inopinée de la maîtrise d’une partie du corps, ou encore comme le tourment que peut m’apporter l’intrusion d’un Autre, par exemple dans le champ du désir du partenaire. Ce que l’hystérique surtout nous apprend, c’est que la disparate qui fait énigme c’est la jouissance, par excellence. Les récits de séduction, de viol, d’abandon, le père qui n’est pas assez là pour interdire ou qui serre lui-même de trop près la fille, illustrent un fait constant, que l’on peut dire primaire, que la sexualité se présente essentiellement toujours par sa face de traumatisme, par son côté disparate, au moins. Ce n’est jamais la bonne: mesure – c’est trop, ce n’est pas assez quant à la quantité, c’est trop tôt ou trop tard quant au temps, ce n’est pas à la bonne place quant au lieu. On peut énumérer ainsi tontes les modalités de l’insatisfaction – bref, ce n’est jamais la bonne. Et quand c’est la bonne, comme il peut arriver dans la perversion au gré du sujet, d’un côté, elle est réprouvée, de l’autre, il faut que ce soit trop pour être juste assez.

C’est ce qui fait la tromperie fondamentale de l’oracle de Delphes, si présent dans les mythes antiques. Sa tromperie quant à la jouissance, quand cet oracle formule comme un principe : « Rien de trop ». C’est un principe qui est trompeur quant à la jouissance. J’évoque l’oracle parce que le trop, l’excédent, le plus-de-jouir se traduit dans le savoir en termes d’énigme. D’où le rêve de jouir sans se poser de questions – ce qui d’ailleurs n’est pas impossible, mais un moment. Ça ne dure pas. La question refoulée revient et se fait d’autant plus terrible.

Ne serait-ce pas cela, au moins pour nous, la disparité originelle ? Celle que le signifiant met au principe du mythe. Non pas l’opposition signifiante, non pas le binarisme tranquille, mais la disparité entre le signifiant et la jouissance, cette disparité où la jouissance fore sa place dans le signifiant. Ce serait dire qu’il n’y a pas de signifiant de la jouissance, qu’il n’y a pas de signifiant qui lui soit adéquat – il ne manque pas de prétendants à être le signifiant de la jouissance, mais il n’y a pas à proprement parler de signifiant de la jouissance, il n’y a pas de signifiant qui puisse résorber la disparate de la jouissance. Cela veut dire qu’il n’y a pas de signifiant qui la calcule, pas de signifiant qui la compute, bien que Freud ait rêvé d’une libido qui serait une constante – mais c’est qu’il en trouvait le symbole dans le phallus.

S’il n’y a pas de signifiant de la jouissance, alors la conséquence est bonne qui pose la fatalité du factice, qui pose qu’il y a dans le monde « quelque chose de plus que ta philosophie, Horatio », qui pose même qu’il se pourrait bien qu’il y ait « quelque chose de pourri au royaume de Danemark », sans que l’on sache très bien si c’est la vraie vie qui est ailleurs, ou peut-être seulement un cadavre dans le placard.

Il n’y a pas de signifiant de la jouissance, c’est ce qui est au principe de l’hystérie, qui ne sait pas seulement ne pas savoir, mais qui sait encore qu’il y a mensonge, qu’il y a tromperie sur la marchandise, qu’il y a erreur sur la personne, que les dés sont pipés. Il n’y a pas de signifiant de la jouissance, ce n’est pas moins au principe de la laborieuse obsession, qui s’évertue à réitérer son effort d’inscrire la jouissance dans le signifiant sans y parvenir davantage qu’Achille à rattraper la tortue. L’effet de faux qui s’ensuit du manque de signifiant de la jouissance ouvre ici à une vérification infinie. C’est sans doute parce que le signifiant ment ou qu’il manque la jouissance qu’en tant qu’analyste, vous incarnerez plus facilement le savoir à rester muet plutôt qu’à bavarder. Et quand vous avez à parler en tant qu’analyste, il me semble qu’il faut encore que votre parole n’annule pas votre silence mais qu’elle l’entoure, qu’elle l’abrite, qu’elle protège votre silence, qu’elle préserve la place de ce qui ne peut se dire. C’est très curieux qu’on appelle cela l’interprétation. On l’appelle interprétation sans doute par antiphrase, alors que c’est une énigme. Au fond, l’interprétation de l’énigme dans la psychanalyse, c’est encore une énigme : c’est l’énigme reportée, transformée, traduite, et peut-être par un système comme ceux qu’évoque Lévi- Strauss. Sans doute, dans la traduction d’une énigme en une autre, y a-t-il effet de sens.

Dans un discours, cela ne peut s’atteindre sans détours, car l’objet dont il s’agit est identique à ces détours eux-mêmes. C’est ce que Lacan notait des complications de tel rêve rapporté par Freud dans la Traumdeutung : ici, l’objet est identique aux détours. Cela me paraît précisément vrai dans ce dont il s’agit dans les rapports du signifiant et de la jouissance : on ne peut pas faire l’économie des détours. Si vous ne faites pas l’interprétation par énigme, elle se fera finalement le plus souvent entendre comme insulte.

La jouissance ne peut être cernée dans un discours qu’à faire sa place à la disparate. Il me semble qu’il y a là le paradoxe d’une structure à disparate qui impose sa logique, quoi qu’en ait le théoricien de la psychanalyse: il n’y a pas de théorie de la jouissance sans un terme disparate.

Lacan va dans un premier temps tenter de théoriser la jouissance en tant que libido selon Freud : libido du moi qui flue vers les objets et qui peut revenir sur le moi. Le site premier de la libido freudienne chez Lacan c’est, je l’ai développé dans mon cours, le rapport a – a’, l’axe imaginaire. Voilà selon toute apparence, c’est pourquoi il est séduisant, un schéma de réversibilité, un schéma qui est tout le contraire de la disparité. C’est un schéma, au contraire, d’opposition entre a et a’, mais où on suppose avec Freud que la libido va d’un côté et de l’autre et se distribue. Mais en fait, on constate que la théorie de l’antinomie se reporte sur les deux termes, à savoir qu’ils sont liés par un « toi ou moi » mortel. En définitive, on théorise cette relation comme agression, agressivité, intention agressive et, même si ça a l’air réversible et réciproque, il y a une disparité fondamentale entre les termes, puisque l’un est toujours de trop. Ainsi, même au moment où semble s’établir la paix duelle de la libido, la pulsion de mort accompagne Éros comme son ombre et marque que la jouissance reste impensable comme harmonie.

Deuxièmement, il est venu à Lacan d’incarner la jouissance dans le phallus comme symbole de la libido. Et ce symbole, il le dit dans Le Séminaire, Livre IV, être un élément tiers et médiateur. Mais en fait, dans son élaboration, il ne le découvrira pas du tout comme un élément médiateur, mais bien comme un élément disparate parce qu’exactement sans pair : lui élément disjoint et disparate, au fond peut-être assez semblable à ce feu du ciel tombé sur la terre, puisque le phallus selon Lacan est un Janus, à la fois imaginaire et symbolique, et peut-être aussi bien ni… ni. En effet au cours du travail même de Lacan, la logique de la jouissance lui impose de faire de ce phallus un terme trop à part pour être vraiment inclus dans l’imaginaire du corps : la jouissance fait le phallus hors-corps, et pas non plus à sa place dans le symbolique comme signifiant de la jouissance, parce qu’en définitive, réfractaire à la barre de la négation.

Troisièmement, plus près sans doute de la disparate de la jouissance, est l’invention du symbole de l’excès, du trop comme tel, symbole paradoxal puisque ce n’est pas un signifiant mais qu’il est coordonné à lui: c’est le symbole dit petit a. Certainement, ce que Lacan a appelé la structure du discours nous donne l’exemple d’une structure à disparate, puisque les trois termes St. Si, sont

homogènes c’est simplement une case vide – alors que le terme petit a, lui, est disparate par rapport aux trois autres. Je ne développerai pas l’écriture des discours ni ces ternies, j’attirerai seulement l’attention sur des conséquences qui ne sont peut- être pas toujours exactement aperçues.

Il me semble que la structure comme disparate du discours implique, premièrement, que la jouissance au sens de Lacan n’est pas la libido au sens de Freud. D’abord parce que la jouissance au sens de Lacan n’est pas une énergie : elle n’est pas constante et elle n’est pas, même mythiquement, numérable, dénombrable.

Deuxièmement, cela implique que l’on distingue le mode phallique de jouissance et les autres modes, non phalliques. En effet, c’est le mode phallique de la jouissance qui fait croire que la jouissance a un symbole et sans doute en a-t-elle un, mais il est seulement de semblant.

Troisièmement, cette structure à disparate implique la conjonction de la répétition et de la jouissance. Cela ne va pas du tout de soi dans l’enseignement de Lacan, parce qu’on peut dire qu’au contraire, son point de départ était que la répétition est symbolique tandis que la jouissance est imaginaire, et que c’est à proprement parler pour lui au départ capital de souligner que l’inconscient est mémoire. À l’autre terme de son enseignement, il est conduit à formuler que c’est la pulsion qui est mémoire. Dans Le Séminaire VII, L’éthique de lu psychanalyse, qui sert souvent de référence, on trouve la notion d’une antinomie entre mémoire et satisfaction. Il formule que « la remémoration est rivale des satisfactions qu’elle est chargée d’assurer »4 C’est là formuler fort bien les leçons des Cinq essais sur la théorie de la sexualité, à savoir que la mémoire inconsciente, la mémoire des premiers objets d’investissement libidinal fait obstacle à la jouissance libre des objets nouveaux, de l’autre côté de la période de latence. C’est donc formuler que la mémoire inconsciente est obstacle à la jouissance – trop de mémoire nuit. Et certes, on pourrait dire que l’objet perdu est dit perdu par antiphrase, dans la mesure où il n’a jamais été autant là que depuis qu’il a été perdu. On peut dire que la mémoire inconsciente est un obstacle à la jouissance qui serait la bonne.

Mais si on considère que la disparate est interne à la jouissance, que ça ne va jamais dans le jouir, alors, ce qui semble faire obstacle à la jouissance, c’est le chemin lui-même. C’est-à-dire, pour être plus précis, que l’interférence de la mémoire inconsciente dans la « bonne jouissance » fait partie intégrante des conditions de la jouissance effective. C’est elle qui détraque la jouissance qui serait la bonne.

Il semble que cette conjonction de la répétition et de la jouissance est quelque chose qui reste à penser dans ses conséquences, dans la mesure où elle fait de la pulsion la mémoire par excellence, où on verrait que la pulsion est tenue beaucoup plus serrée par la mémoire que le désir qui a sa marge et ses jeux. Cela fait une grande difficulté que cette connexion, cette conjonction de la répétition et de la jouissance, parce qu’on a pris l’habitude de penser la jouissance en termes de fixation, et on met donc ses espoirs dans le signifiant, dans la chaîne signifiante, dans la mobilité du signifiant, dialectique, logique. Si la jouissance est fixation, et le signifiant, mobile, on peut légitimement espérer traiter la jouissance par le signifiant.

Déjà Lacan avait attiré notre attention sur le fantasme comme coalescence du signifiant et de la jouissance. En vrai c’est bien pire comme perspective : c’est le signifiant complice de la jouissance. C’est l’ordre signifiant qui appelle le savoir comme moyen de la jouissance, solidaire de la jouissance. C’est connu lorsqu’on découvre à la fin du roman que c’est le directeur de la police qui est ce fou meurtrier qu’on cherche depuis le début. C’est d’ailleurs exactement la découverte que vous fait faire Lacan à propos du surmoi : vous croyiez que le surmoi était là pour interdire la jouissance, et Lacan vous découvre qu’au contraire, c’est le surmoi qui supporte l’impératif catégorique de la jouissance.

Je dis que cette perspective reste à mesurer, à prolonger, parce qu’elle nous pose la question des moyens, des perspectives de la pratique analytique. Sommes-nous bien sûrs que l’analyse soit une entreprise épistémique, qu’elle se fasse pour le savoir ? Ne nous vient-il pas le soupçon qu’elle se fait pour la jouissance ? Après tout, ce que Freud a appelé névrose de transfert était sans doute une façon de le découvrir. Cela ne nous inquiète-t-il pas parfois, le « jouir par l’analyse » ? Est-ce un phénomène marginal, limite, ou est-ce un phénomène central ? Il me semble que pour Lacan c’était un phénomène central et qu’il en avait changé sa définition de l’inconscient en faisant de l’inconscient, si je puis dire, du signifiant à jouir.

  1. Cl. Lévi-Strauss. Mythologiques. Tome IV. « L’homme nu », pp. 538-540. ↩︎
  2. Ibidem, p. 539. ↩︎
  3. Chez les Allemands, on suit la philosophie du XlXe siècle chez les philosophes. En Franco on suit la grande philosophie essentiellement chez les poètes et les artistes, et spécialement chez les Romantiques. ↩︎
  4. J. Lacan. Le Séminaire, Livre VII, L’Ethique de la psychanalyse. Seuil. Paris, p. 262. ↩︎
samedi 10 février 2024 · 15h27

peut-être
— (atelier Laura L V)

peut-être me dis-je si je ne m’étais pas tant tue si j’avais parlé davantage, parlé en mon nom propre, peut-être me dis-je si je ne m’étais pas contentée de relayer la parole de quelques autres la parole les images sans les commenter, de quelques lanceurs d’alerte, peut-être me dis-je à l’heure qu’il est y eût-il eu moins de morts, voilà ce que je me dis (bien imbue bien sûr de ma propre personne) peut-être me dis-je est-ce cela la lâcheté peut-être me dis-je est-ce cela l’absence de courage, et est-il temps de m’en accuser. moins de mort.es comme tu y vas. moins de blessé.es. une parole et je serai guérie. où ta parole s’est-elle retenue, dans quelles limbes. de qui as-tu eu peur ? quelle parole s’est-elle complue à se diluer à se perdre à se désarticuler à s’inarticuler? (et depuis combien d’années…) qui as-tu voulu protéger qui as-tu eu peur de blesser quel parti n’as-tu su prendre à qui n’as-tu voulu déplaire quelle réponse as-tu craint ? quelle langue n’as-tu inventée ? pour faire face à celle qui te sidère, pour t’opposer ? peut-être continueras-tu à te taire, à te complaire dans ton impuissance, est-ce de cela qu’il s’agit ? te complais-tu à te haïr et à reporter sur l’autre la faute de la parole que tu n’oses toi-même prendre, du silence. cela ne suffit pas de diffuser des images de Gaza,

lundi 19 février 2024 · 11h53

un verbe

démébrer. ne pas avoir les mots d’une cause désespérée et qui la sauvent. être dans le désespoir qui s’ensuit. être dans les demèbres. elle est démèbrée. je démèbre. ils étaient démèbrés et ne le savaient pas. comme un malaise silencieux. comme une maladie inguérissable. une forme de bêtise ? oui. d’intelligence empêchée. combien sont-ils ? à démébrer éparpillés ? ils ne se comptent pas, surtout la nuit. dans l’impact d’une stupéfaction qui se prolonge.
mercredi 28 février 2024 · 15h17

Atelier FB Gestes&Usages #07 Humanité

Vous devez – Vous taire quand les adultes parlent. Vous devez – Manger tout ce qu’il y a dans votre assiette. Vous devez – Aller dormir. C’est l’heure. Vous devez – Vous brosser les dents tous les jours. Il le faut. Vous laver. Mousser. Frottez, claboussez. Vous changer. Petite culotte, slip, chaussette. Vous. Devez – Être sages. Je vais me fâcher. Vous devez – Partir à temps. Vous devez – Vous lever à l’entrée du professeur dans la classe. Vous asseoir. Grimper à la corde. Faire le tour du bloc au pas de course. Faire vos devoirs. Etudier vos leçons.

Faisons-nous des bisous.

Le manteau boutonné jusqu’au cou.

Débarrasser la table sans jeter les assiettes au diable.

Vous devez – Ecouter. Obéir. Pas mentir Pas frapper Pas envier Pas crier. Partager. Être gentils.

Tu ne mets pas ton doigt dans ta bouche. Pas ton doigt dans sa bouche. Pas ton doigt. Là.

Vous vous coucherez les bras longs le long du corps. Vous ne vous toucherez pas entre les jambes. Ne grimperez pas dans le lit du voisin, n’accueillerez la cousine sous la couverture.

Chut. Le doigt sur la bouche. Vous ne. Chut, vous faites des bisous, rire, genoux. Pas les poux.

Les mots dans le bon ordre. Devez-vous.

Prier Dieu, lui parler, priez, écouter. Pardonner. Pas tuer.

Et souvenez-vous également des grands crimes, des horreurs, des monstres. Vous devez. Souvenez-vous du passé. N’oubliez.

Maintenant allez – Jouer. Devez – Vous amuser.

jeudi 14 mars 2024 · 09h30

ranger la vaisselle

face aux difficultés je décidai, et puisque la possibilité m’en était offerte, de rentrer dans la sainteté du geste, c’est-à-dire de ce qu’il est, en deçà du bien et du mal (je crois).  

il n’y avait que quelques gestes à faire, quelques mouvements, dans l’espace resserré de la cuisine pour débarrasser l’égouttoir des tasses, des verres, des assiettes qui l’encombraient. aussi bien sûr des casseroles et des poêles, plus difficiles à ranger parce qu’elles ne disposent pas de place suffisamment précise dans l’espace étroit du placard qui leur est attribué et que leur rangement relève plutôt de l’amoncellement, précaire. aussi arrive-t-il que l’on doive  sortir quelques casseroles afin  d’atteindre l’espace des poêles. parfois, pressé, l’un d’entre nous  va  poser une  poêle plus grande sur une plus petite (plutôt que de les empiler les unes dans les autres) en passant son bras à l’aveugle, à la va-comme-je-te pousse, par-dessus les casseroles. la confrontation avec ce placard a quelque chose de désagréable. cela tient aussi aux bruits qu’on y provoque, aux grincements métalliques, au fait qu’il soit bas et oblige à se baisser ou s’accroupir. ce matin-là, je décidai d’accepter ces contraintes, de les accueillir, de les vouloir. c’est Nietzche qui m’a appris cela. « vouloir ce qui vous arrive. » je n’en n’ai pas toujours le courage et trouve cela curieux, ce manque de courage. qu’est-ce qui est donc si désagréable ? ne puis-je  consentir à la légère incertitude qui m’accable avant que d’ouvrir la porte, à propos de la place que je trouverai à l’objet que je souhaite ranger et qui pèse légèrement dans ma main tandis que je m’accroupis ?  transformer cette expectative agacée en suspense amusé ? le plus souvent je fais ce geste en essayant d’y voir le moins possible (cela existe n’est-ce pas, on peut avoir les yeux ouverts et ne pas voir) tant la vision du désordre dans ce meuble me heurte. et donc, souvent je me préserve de cette confrontation et dépose poêles et casseroles sur la cuisinière, projetant de les ranger plus tard.  ce matin-là, je les rangeai sans encombre.

j’aime que chaque chose ait sa place. c’est un goût hérité de ma mère, qui y consacrait beaucoup de temps. or, notre cuisine est un peu trop petite et si un tel ordre était apposé aux poêles et casseroles, cela imposerait à chaque fois de les sortir de leur habitacle, sans d’ailleurs trouver où les poser facilement car je n’ai pas très confiance en la propreté du sol. face à ce placard, je pense souvent  à Lacan. à cette propriété qu’il accorde au réel d’être toujours à sa place. le réel est toujours à sa place. c’est le symbolique qui peut y manquer. d’ailleurs ne dit-on pas « l’ordre » symbolique ? dès lors qu’un objet se voit attribuer une place, il entre dans l’ordre symbolique.  et peut y manquer, se perdre, voire se voir déloger.  trêve d’embarras.  

à ce léger exercice ménager, il m’amuse depuis toujours d’essayer d’avoir les gestes les plus économes possibles. par là, évidemment, je garde un lien à l’auto-observation, à la mesure. or, il est possible que c’est cette attention qui donne à mes geste leur fluidité, fluidité agréable d’un fil qui s’étire, attention à ce qu’il y a, présence au geste présent, prévision de celui à venir, désir d’utiliser toujours les deux bras, goût de les sentir partir dans des directions différentes, et à des rythmes différents. goût de les combiner, et jeu des jambes, des pieds au sol. j’aime terriblement marcher pieds nus. parfois je me dis que c’est ce que j’aime le plus au monde.  un rythme nait et les sons sont entendus, avec lesquels je fais un, une. au fond, c’est une pratique de longue date et il m’arrive même de remercier le ciel qui n’existe pas d’avoir à les faire ces gestes.  

jeudi 21 mars 2024 · 00h32

Totalement inconnu

Je me lève je n’arrive pas à dormir. ça ne va pas du tout. trop d’inquiétude à propos de Jules. Je lis le livre de Gaëlle Obiégly, je lui écris sur Instagram:

« Merci pour ce livre, totalement inconnu. Qui ne l’est plus complètement et qui le reste, qui encourage à aller vers ce qui en soi, de soi, est totalement inconnu. Inconnu, chéri, avec quoi jusque là on se croyait seul.e. Merci pour ce courage, peut-être. Cette sagesse, cette simplicité, cette voix. Merci aussi pour le soldat inconnu, auquel je m’efforcerai de penser cette nuit. Merci pour cette voix. Heureuse aussi que ce livre soit apprécié, aimé. Alors qu’il est si particulier. »

C’était écrire très peu… Ce livre est bouleversant. Mais la réception qu’il reçoit l’est aussi. Elle parle d’une voix qu’elle entend.

jeudi 28 mars 2024 · 08h45

Ce qui fera cas

28 mars 24 8h45

Hier donc au matin, cette idée pour le livre d’A, l’idée d’ajouter un personnage qui soit le garant, un personnage inventé qui aurait un diplôme et pourrait dire les chose sans la charge de doute que je suis toujours obligée d’ajouter (ma façon de tout passer au conditionnel). Ce personnage dirait les choses sans précaution. Il aurait mes opinions mais pas ma prudence, pas mon caractère, ma façon de m’effacer. Ce serait un caractère fort. L’introduire de façon un peu drôle. Virginie F. ai-je pensé.

Puis, j’ai repensé aux fracassemeurs et au livre de Gaëlle Obiégly. Je ne sais comment ça s’est mêlé. Mais je me demandais si au fond je ne pourrais pas avancer non plus en mettant en avant le cas, que je suis, en avançant sous sa pancarte, mais en mettant en avant le fonctionnement, la pensée, dans sa singularité.

J’ai pu comprendre ces derniers mois comment je m’étais construite comme cas, dans l’identification à un cas, alors que son livre, Gaëlle Obiégly, elle l’écrit dans la seule description de ce qui est, sans chercher à le caractériser dans une quelconque étiologie. Elle dit voilà les faits, mon intelligence, ma beauté. Je pensais à la façon dont j’avais cherché, depuis le début, depuis le début de mon analyse, depuis qu’avais commencé à lire de la psychanalyse, comment j’avais cherché à faire cas. et tout d’un coup, j’ai entendu comment le fracassemeur s’écrivait comme ça : le « Fera cas » se meurt.

Ce livre de GO a quelque chose d’exemplaire pour moi. Son ton. Ce qu’il s’autorise. De croire à son intelligence, d’y consentir. De consentir à sa nécessité. De n’avoir pas honte.

J’ai pensé alors que que Virginie F pourrait s’appeler Virginie Fracas.

Pour moi, le cas me fait fat tenir. Est-ce qu’i y a « identification imaginaire au cas »? Mais comment sortir de ça. De cet habillage là. Par quoi d’autre le remplacer une fois que je m’aperçois du handicap que cette identification comporte. Handicap par la restriction, handicap par la honte.

Autre chose : ce à quoi je tiens dans cette identification, c’est au livre.

Je lisais de la psychanalyse en me cherchant. En m’attendant à chaque instant à me lire, à tomber sur moi. Particulièrement à ce que Lacan parle de moi.

Le cas. Ce que j’ai fini par comprendre. Le cas est là, se présente à moi dans mes rêves depuis longtemps. C’est de longue date que je l’ai repéré. Mais pas tout de suite comme « cas », plutôt comme « K« . Dans le blog, K est un mot clé. je pourrais l’extraire et en faire un texte à part entière. Comme j’avais commencé à le faire pour « Titi« . Mais c’est un énorme boulot, cette relecture. Je n’ai pas tenu le coup pour Titi. Je n’ai pas terminé. C’est avec la maladie, le Covid, que ça s’est cristallisé pour moi, ce que j’étais comme malade, en quoi je me tenais, avais tenu, à cette identification. Il y a ausii ce désir, le désir que sa particularité, sa différence, ses difficultés soient, par d’autres, dans l’Autre, reconnues « scientifiquement », Et c’est alors aussi la recherche de l’absolution. Ce n’est pas de ma faute. C’est la maladie. Et ça s’explique par le cas, scientifique. C’est chercher/se creuser une place dans l’Autre.

Je pourrais m’appeler Véronique Malade.

Inquiète pour A. et ce qui arrive à R.

dimanche 31 mars 2024 · 16h43

« Je ne sais que ce que je sais et ça m’a toujours suffi. »

De toute façon, les films, les livres, les rêves, on les oublie, leur matière s’incorpore à l’inconscient. On les oublie à mon avis, parce que ce n’est pas vécu physiquement, ce n’est pas la réalité. Je dis ça mais il en va quasiment de même pour tous mes repas. Il ne m’en reste à peu près rien sinon la qualité de ma chair. Il nous faut pour garder les œuvres dans notre musée interne faire des ponts, les relier à la réalité par des détails. Parce que les détails, qui semblent pourtant sans valeur, c’est chaud comme les faits.

Gaëlle Obiégly, Totalement inconnu
vendredi 5 avril 2024 · 16h29

messages effacés à propos de Sans valeur de Gaëlle Obiégly

5 avril 24, 16:29 

messages à J et F, dans le cadre du travail que J a à faire pour une école. envoyés puis effacés.

[05/04 à 16:16] Eoik: dans son bouquin, Gaëlle Obiégly, elle doit déménager
elle essaye de faire du tri
soit elle jette
soit elle archive
elle arrive pas bien à jeter
mais elle pense à sa mère qui jetait tout
qui a jeté même la correspondance qu’elle a eue avec son père
G O trouve que c’est dommage qu’elle ait pas archivé ça
en même temps, elle comprend
un jour, elle tombe sur un tas de déchets dans la rue qu’elle peut pas s’empêcher de ramener chez elle, le cœur battant
après une bonne cinquantaine de pages de son récit, elle dit que c’est des papiers qu’elle a ramassés, et sur lesquels elle s’est mise à écrire

ma mère aussi a beaucoup jeté. je crois qu’elle a aussi jeté la correspondance avec mon père. je l’ai jetée partout. ça ne me plaît pas du tout qu’elle ait jeté ça.

les parents de F, tout le contraire : tout à l’archive !

moi, tout ce que j’ai écrit comme lettres, sur l’ordinateur, je pensais que ça se conserverait. en fait, non. pareil pour les sites. faut faire des efforts pour conserver. les archives internet ou numériques, ça se conserve beaucoup moins bien que les archives papier. 
tout se perd.
vrai problème d’archivage

[05/04 à 16:16] Eoik: je sais que j’écris trop. toujours.

[05/04 à 16:18] Eoik: oups, pas jetée partout : cherchée partout ! je l’ai cherchée partout

j’ai effacé parce que c’est resté sans réponse. c’est pas sans douleur d’effacer. ni sans cruauté. 

samedi 6 avril 2024 · 11h55

Obiégly, sur son journal dans Sans valeur

6.4.24, 11:55 (publié sur Instagram)

Je continue à lire Gaëlle Obiégly. Ici, ce qu’elle dit à propos de son journal dans Sans valeur. Il faut que je retrouve aussi ce qu’elle en dit dans Totalement inconnu. Je lis et relis et ça ne cesse de m’émouvoir.

« Le journal est une forme d’écriture désœuvrée. On n’y cherche pas la représentation. C’est la vie même qui s’y déverse.
Encore plus que dans les lettres, parce que les lettres qu’on écrit peuvent subir l’influence de leurs destinataires. (…) Tenir une main courante prend du temps, mais cela permet aussi d’en conserver l’esprit; l’esprit du temps. C’est important de déposer les réflexions et les faits, parce que sinon tout s’évapore. Il ne reste rien d’il y a trois jours. Si j’écris chaque jour ce que j’ai vu en regardant simplement autour de moi, en saisissant ce qui se passe, c’est parce que je sais que tout s’évapore. Si j’écris ce qui se passe quand je regarde une image fixe, un tableau, un film, c’est parce que je sais que mes impressions vont se désintégrer. Mon esprit est plein de déchets. Ce sont les résidus de pensées nées dans la solitude ou dans la conversation.
….
Inoffensif, mon journal est dur, pourtant. Dur et pas beau. Mais nous n’avons pas à nous demander si c’est laid ou si c’est beau, à vrai dire. Le sentiment d’avoir créé quelque chose qui a de la vie est supérieur à ces deux notions de laid et de beau. Pour moi, c’est le seul critère en matière d’art. »

dimanche 7 avril 2024 · 07h26

le petit tas d’ordure comme motif de l’inavouable
— Autour de Sans valeur de Gaëlle Obiégly que je lisais hier soir encore.

Autour de Sans valeur de Gaëlle Obiégly que je lisais hier soir encore.

Le petit tas d’ordure comme motif de l’inavouable. L’ordure ramenée chez elle, le cœur battant malgré elle. Dont la matière, l’humus plaît à son chat. Qu’elle ne dépiaute, décortique pas tout de suite, qui existe d’abord comme un corps, un corps un, qu’elle observe, qu’elle nomme, même, « Lady », dont elle laisse venir à elle certains éléments, qui paraissent subitement en surgir, peut-être du fait des manipulations du chat. Ensuite, il est vu qu’il s’agit de papiers, de déchets de papiers, qu’il s’agit d’écrits, d’écriture. Il est vu par nous lecteurs. Mais ce pourrait aussi bien avoir été réalisés par la narratrice ou l’autrice, à ce stade-là. Tiens oui, il s’agit d’ordures, je suis amoureuse d’un tas d’ordures, mais il s’agit d’ordures particulières puisqu’il s’agit d’écrits. De choses à lire ou…. pas à lire. Enfin, il est lu ce que ces papiers recèlent d’odieux.

Un peu comme le trajet de certains objets en analyse… Tas d’ordures non identifiés, chéris malgré soi, aimés, malgré leur statut d’objet rebut. Dont s’extraient certains éléments purement signifiants, c’est-à-dire dont rien ne peut être su de la signification, autour desquels on se met à imaginer, à raconter. Et alors, au départ de ces épars, se rendre compte qu’on a affaire à de l’écrit, de l’écriture. Ce qui implique aussi pour soi un retentissement particulier. Parce que l’écrit, l’écriture devient alors l’objet, la matière de pensée, de travail. Et parce qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’écrit pas-à-lire. Découvrir le carnet, hésiter à l’ouvrir. L’ouvrir. Et alors tomber sur ce à quoi on ne s’attendait pas. Sur la haine et la parano. Sur la bêtise. Sur ce qui vous rapproche de cette personne, sur l’inavouable. L’encombrant secret, la chose à soi. Cela à quoi on tient le plus. Le non-publiable. Archive, ou déchet.

Dans Totalement interdit, Gaëlle Obiégly parle de l’aveu, du désir chez elle qu’il y ait toujours une charge d’aveu dans l’écrit, qui en tire sa vérité.

Pour moi, quelque chose se règle dans Sans valeur. La grande valeur de ce qui est écrit pour soi, du secret. Dont je me trouve paradoxalement délivrée, par le petit mythe qu’Obiégly lui consacre, qu’elle fait exister. La valeur de cette existence pour elle, le humus de ce qu’elle en extraira, en tirera pour publication. Je me trouve délivrée du tout-dire, de la transparence à tout prix. C’est une leçon d’écriture, magistrale.

Je vais lire l’article d’En attendant Nadeau

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