mardi 7 juillet 2009 · 08h43

(où il est question de l’abjection)

la journée d’hier s’est extrêmement bien terminée (une fois que j’ai eu fini d’écrire ici, et que je sois allée à mon rendez-vous psy).

réveillée ce matin en sursaut à quatre heures et demi en pensant à « l’abject ».  à « l’abjection » dont parle miller   dans son dernier cours de cette année, comme d’un concept auquel lacan tenait particulièrement. à cette lecture je m’étais demandée où se se situerait l’abject dans ma vie, où je situerais l’abject dans ma vie…

« Jadis, c’était en 1966, je lui disais, ayant sous les yeux et compulsant les épreuves, comme on dit, de ses Ecrits, qu’il aurait fallu faire un « Index des concepts » de son enseignement. Il me répondit : « Faites le ! » […] Il me le laissa faire à mon gré et ne me fit qu’une seule recommandation : ‘Ça doit commencer par le mot abjection’. […] Lacan voulait que ce soit l’alpha sinon l’oméga de son enseignement. […] dans la mesure où le psychanalyste, pour ou contre Lacan, est, par lui, assigné à la position de l’objet dit petit a, et cet objet, comme il lui est arrivé de le dire plus tard, est aussi bien un abjet. D’une façon générale, la jouissance a ses racines, plonge dans l’abjection. Quels sont les antonymes de ce mot? La dignité. L’honneur. […] Dans l’expérience analytique, ce qui concerne le plus intime de la jouissance prend toujours la forme de l’aveu de ce qui mérite d’attirer mépris, opprobre, comme l’indique le dictionnaire, l’abjection étant l’extrême degré de l’abaissement. Le sujet du signifiant, celui de la parole, n’y touche, ne consent à s’avouer son rapport avec qu’en témoignant que la répulsion accompagne, est inséparable de l’attirance invincible qu’il éprouve dans ce rapport. » Jacques-Alain Miller, cours du 10 juin 2009

samedi 1 août 2009 · 18h04

L’école, les filles, Lacan // le rêve

18h04

Malheureusement premier août 2009. Rentrés hier de Berlin.

Rêve de cette nuit  :

L’action se tient à l’École des Dames de Marie. Ma classe fomente un complot contre Lacan. Je ne sais plus exactement sous quelle forme. Peut-être s’agit-il d’un écrit. Lacan est le fondateur de l’école, qui n’est pas une école de psychanalyse mais l’école d’enseignement secondaire, 1« Humanités » en Belgique, à cette époque. qu’elle était. Les filles sont très remontées contre Lacan. Ma mère est des leurs ! Elles  me tancent, me prennent à partie parce que je ne suis pas d’accord avec elles. Une autre femme est de mon côté, mais qui se tient à l’écart. Je leur demande :

« Mais si je suis contre vous, voulez-vous vraiment que je sois avec vous? »

Elles me répondent que oui, qu’elles préfèrent que je reste avec elles, même si je ne suis pas d’accord avec elles. Je m’éloigne, je réfléchis. Dilemme. Je reviens. Je les entends. Leurs propos me paraissent décidément insupportables. Il est question de l’argent que Lacan gagnait. Il me semble que je dois me séparer d’elles. Je le leur dis. Je m’enfuis pour les dénoncer.

J’arrive dans le hall d’entrée de l’école. Je crie « Au secours », je crie en direction du bureau du directeur, qui serait Jacques Lacan, vers le haut et la gauche, puis, vers la loge de la concierge qui s’ouvre, que je rejoins. Elle est emplie de psychanalystes. Je leur explique ce qui se passe, ce qu’elles ont l’intention de faire, ce qu’elles reprochent à Lacan (argent, folie, etc.). Ils n’ont pas l’air inquiet. Je leur explique qu’on ne peut rien faire contre elles, qu’on ne peut leur mettre aucune pression parce qu’elles sont en dernière année, qu’elles attendent leurs résultats, leur diplôme, et qu’ensuite ce sera les vacances, ce sera fini.

Ils me font sortir.

Anne-Marie, ou Annamaria, vient à ma rencontre. Elle me propose de se marier avec moi pour m’empêcher de parler, de les dénoncer. Elle est pourtant déjà mariée avec Carine. Comme j’ai peur d’elles, de leurs représailles, je lui dis qu’ils s’en foutent, qu’ils ne feront rien (alors que je n’en suis pas si sûre). J’explique à Anne-Marie que je lis Lacan depuis 10 ans, que lui seul compte, lui seul et la psychanalyse. Compte plus que ma famille. Ces propos qui m’apparaissent un peu comme des aveux me surprennent moi-même. Elle me dit qu’elles vont tout faire contre lui, qu’elles ont même prévu de publier un journal une fois par mois, dans ce but.

Plus tard, je suis couchée sur le ventre dans le hall (froid, marbre) (la sphynge). Un homme se couche sur moi, je ne vois pas son visage, je sais pas si je le connais ou pas. Je n’arrive pas à me dégager. Il me baise. Je me rendrai compte ensuite qu’il  s’y prend de la même façon avec beaucoup d’autres femmes. C’est un psychanalyste.

~

Je suis assez perdue. Ce rêve me paraît parler d’un engagement dont je me sens aujourd’hui bien incapable. Je parle de cet engagement vis-à-vis de Lacan dont je fais montre. Que je vis comme une trahison, vis-à-vis des filles. Or, aujourd’hui, tout engagement me paraît précisément impossible. Nécessaire et impossible. Indispensable mais impossible. Septembre arrive. Septembre deviendrait le mois de l’engagement. Comme si le moindre engagement comportait son contraire, sa trahison. Comme s’il était de sa nature même d’être trahi.

L’engagement, la résolution, à quoi s’en tenir?

Dans le rêve, je dis que la psychanalyse est toute ma vie – et je m’en étonne. Je ne sais pas si c’est vrai, mais en même temps, ça me paraît la raison, la vraie raison, la bonne raison. « Tu quitteras père et mère. »


Première version du texte : https://www.disparates.org/delta/2009/08/lecole-les-filles-lacan/

Notes en bas de page

  • 1
    « Humanités » en Belgique, à cette époque.
mercredi 19 décembre 2012 · 09h19

Une vie de dissimulation

Me demande si tout le monde dissimule autant que moi,  si c’est normal ?

C’est d’avoir écrit ce mail l’autre soir à ma mère qui m’a menée à cette constatation.

image

Ma vie n’est au fond que honte et dissimulation. Après avoir écrit ce mail, et envoyé, après avoir éteint la lumière et m’être couchée sur le côté, j’ai pensé à autre chose, m’est venu autre chose, mais je ne sais plus quoi. J’y réalisais probablement la jouir que devait être la mienne à retenir ces aveux. Je fais de la « rétention » d’aveux. Et que là se situe la jouissance. Non, dans l’aveu même – ainsi qu’il en est dans Dostoïevski (( quand il en est ainsi dans ses livres, ses livres passant aux aveux, retenus jusqu’à leur écriture, peut-être. )) pensais-je en pensant à moi et ma mère, mais dans sa rétention. Et, si cela était pris dans une logique obsessionnelle, l’aveu étant par moi supposé l’objet de la demande de l’autre . Que l’Autre attend-il, veut-il ? L’aveu. il veut l’aveu. Que dit Lacan de l’aveu ? Le pire.. L’aveu….

Il n’y a qu’au travers de l’écriture,  et ce genre d’ecriture-ci,  de petit matin,  de l’entreprise veille et réveil, ainsi que je le disais l’autre jour, que quelque chose de cette dissimulation peut éventuellement transparaitre,  m’apparaisant. Non pas l’objet de ma dissimulation,  occupation de tous mes instants,  mais la dissimulation-même. Dissimulation m’apparaisant sans l’après-coup de son dévoilement.

Une part de la jouissance de l’analyse s’étant située là, le passage aux aveux dans une chambre secrète, et se récupérant aujourd’hui dans cette rétention (finalement perpétuée, si je considère que le secret du cabinet n’est pas….) Hypothèse. (le secret du cabinet n’est qu’un moment de l’avènement de l’aveu.) (l’aveu ne s’y complète pas).(ne s’y accomplit pas, de même qu’il ne s’accomplit pas dans l’écriture- car si je publie ici ces mots, ce qui modifie, je le sais, l’enjeu de l’aveu, il me semble, une fois de plus, que j’y parle de quelqu’un d’autre, ces mots se publiant dans leur nature de fiction, ratant l’enjeu de la honte, la honte à jouir du non-accomplissement de, de l’obéissance à .) (l’enjeu de l’aveu constituant ce qu’il y a à connaître.) (s’il n’y avait d’aveu, il n’y aurait d’Autre, et s’il n’y a d’autres, qu’y a-t-il.)

Comment cela se peut-il,

jeudi 13 mai 2021 · 12h01

à Hélène Parker – vouloir l’aveu

il est maintenant 07h07 (vous le voyez comment j’avance vers vous « couchée sur le temps »…) je vous envoie une  des lettres non-envoyées dont je vous parlais hier, que j’ai pris le temps de relire et compléter encore ce matin :


paris, lundi 10 mai, 6 heures

très bien dormi, enfin.
relu hier catherine dont-j’oublie-le-nom, relu Extases intérieures. mais, c’est pas ça, le titre; catherine millot, le nom. le titre reviendra peut-être aussi.
le jour s’est levé. les lampadaires de la rue viennent de s’éteindre. la lumière s’appartient à nouveau.

je ne vais pas bien, depuis quelques jours, difficile(1). mais hier, repris huile de CBD et au réveil cette formidable sensation de chaleur, de confort, de grande lucidité.

je ne pense pas du tout que j’arriverai à noter ici ce qui m’est alors apparu.

l’embarras dans lequel je suis face aux tâches ménagères. dès que je les prends en charge, l’impression d’enfiler la peau de ma mère. tout dans cet appartement demande à ce que je prenne cette peau. à ce que je ne fasse plus que ça, du ménage.
hélas, je ne pense pas pouvoir rapporter rien de plus de mes clartés matinales.

tentative : 
de l’impossibilité de marcher dans les pas de mon père, de sortir du sillon de ma mère : pas très convaincant.
au hasard : 
du besoin impérieux d’agir en cachette, en secret. et de l’insupportable de n’avoir pas d’espace à moi, de temps à moi.

il y eut ce problème hier. tout d’un coup sentie hors de moi, expulsée.

cela fait si longtemps que je suis tentée de me remettre au travail, de me remettre à un travail, et que je n’en trouve pas les moyens : ni la place (où dans l’appartement, à quel bureau, à quel ordinateur ; au café, à la bibliothèque), ni le support (papier, téléphone, ordinateur portable, ordinateur de table ; fichier Word ou blog, blog secret ou blog ancien que je reprends.  compiler ma correspondance, reprendre les anciens textes, repartir à zéro, quelle voie pour la fiction, cela s’atteint comment ?), ni le nom (écrire en mon nom ? impossible ; en quel nom alors ? )

donc, s’agissant de travail auquel je ne me mets pas, je voulais retrouver un passage de ce livre qui n’est pas Extases intérieures de Catherine qui Millot, qui est Abîmes ordinaires me dit internet, je voulais le retrouver, le recopier, à défaut de trouver quoi en faire d’autre, le minimum donc, désireuse que je suis de ne pas laisser cette lecture sans conséquence dans ma vie. alors, ce petit travail de copiste.

à cette fin, et non sans anxiété, je m’installai à la table de la salle à manger. j’allais aussi tenter de combattre cette façon qui est la mienne de dériver, de me laisser aller sans but, incapable que de tenir le gouvernail du plus petit désir, de la moindre intention, je prenais une décision, minime certes, et sortais de mes trajets habituels pour me donner la chance de l’exécuter.

donc anxiété à propos du texte de CM, à propos de ce que j’en ferais, et anxiété parce que je prends une place dans l’appartement pour travailler, au vu est au su de tous, parce que je m’installe ainsi que je le faisais autrefois, il y a 20 ans, à une table, avec un ordinateur et des livres. je vivais alors seule.

vers quinze heures donc à la table de la salle à manger, 

or. déjà écrire ceci est compliqué, demande un travail de mémoire, demande d’aller contre ce qui cherche à se faire oublier, ce qui déjà s’enterre. ce dont je veux parler ici, qui s’est passé hier, je l’ai déjà oublié. j’avance, même s’il n’y parait pas, en aveugle. et le sol, me semble-t-il, les mots, ne cessent de se dérober sous moi. littéralement. je ne sais plus ce qui provoqua la colère d’hier.

en attente d’un nom. quel nom me fait trou au cœur. quel nom me manque. que fais-je en cette absence. quel nom puis-je endosser, en quel nom écrire? comment rapprocher ce que j’écris de ma personne, de mon nom (impossible).  cela qui n’est possible que dans une lettre (au bas de laquelle j’écris mon nom).

(ce pourquoi j’écris beaucoup de lettres. ce pourquoi je suis tentée d’écrire beaucoup de lettres. est-ce pourquoi elles sont si souvent d’amour sont si souvent d’adieu. elles seules, le lieu de désir, de l’amour, de mort, etc. )

je me dis que je dois retourner à tenter de penser la lâcheté de ça : je n’assume pas ce que je suis, pense. je me dis ça, ces jours-ci. pourquoi ne pas plutôt penser en terme de lâcheté, en termes de lâcheté morale… plutôt que de psychose, de mélancolie ou de Dieu sait quel « rejet de l’inconscient »(2) :

« Il nous faut distinguer, à partir de Télévisionentre la clinique de la lâcheté morale et celle du rejet de l’inconscient. Il s’agit dans le premier cas d’un sujet défini à partir de la structure du langage, la clef en est le désir. Dans le second cas, le rejet de l’inconscient nous renvoie à un autre registre, celui où la  jouissance mortifère se noue à la naissance du symbole. »
Éric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar?47

et c’est là qu’il m’est apparu que je n’aurai jamais rien d’autre à écrire qui ne soit au bord de l’aveu.

(qu’il y s’agit moins de lâcheté morale que d’un vouloir de rachat moral. qui écarte tout le reste?)

toujours au bord de l’aveu. quoi que j’écrive, de cet ordre-là. ce grand désir toujours, qu’on en vienne là, aux faits, à la faute. le souvenir remonté de dostoïevski. l’enthousiasme de ma mère pour dostoïevski, ses grandes scènes d’aveux. je  veux l’aveu. faut du crime, faut que ça saigne pour que ça signe, même faut que ça s’enseigne, le reste balayé, inexistant. comme s’il n’y aurait jamais rien d’autre à écrire : ma faute.  celle reprise à mon compte dont ma mère n’a eu de cesse de s’accuser.

(question stupide : s’agit-il de la sienne de faute que je fais mienne, ou s’agit-il de la même faute. s’agit-il de sa folie que je prends à mon compte, de la mienne que je lui attribue, ou sommes nous aussi folles de la même faute l’une que l’autre…)

il y a une faute qu’aucun nom n’assume. c’est d’elle que ce que je veux écrire voudrais prendre la charge.

aucun nom, seulement la chair. Chère Hélène, Chère Véronique,

n’est-ce pas plutôt de la nature de cette faute qu’il faut se rapprocher. de cet objet de l’écriture. dont j’avais cru lire une interprétation possible dans l’écrit d’Éric Laurent cité plus haut sur la mélancolie. la culpabilité endossée du meurtre de la chose par le symbolique. non, c’était plus dramatique encore que ça. il était question d’incarnation. ne s’agissait-il pas d’incarner ce qui restait du meurtre. ou ce meurtre même et ce qu’il tue.

ah. mais que faire de ces textes qui vous frappent, où il vous semble lire la résolution de l’énigme qui ne trouve d’ailleurs nulle part où s’écrire, qui se referment dès lors qu’on veut les approcher de plus près, n’offrent plus que leur opacité (en lieu et place de la limpidité un instant ressentie). 
à chaque relecture, je rentre en suspension, c’est à peine si j’ose encore bouger.  j’attends que la révélation entr’aperçue parachève ses effets, ma transformation, qu’elle s’énonce enfin en toutes lettres, me libère. or ça, en lieu et place de libération, c’est bien plutôt de culpabilité que je suis envahie. tant il me semble que je ne fais pas alors ce qu’il conviendrait, que je n’accomplis pas le travail exigé. que je n’étreins pas le texte, ne le tords, pour lui faire rendre son suc, ma vérité.

je fais mieux de reprendre le récit de ce qui s’est passé hier.

je veux donc m’installer à table, je m’apprête à m’asseoir, quand Frédéric met une musique dont rien ne peut faire que je ne m’en sente agressée. je ne peux rester dans la pièce.
nous sommes vraiment peu de choses.
je vais à la chambre, je  me couche, entends encore. ne sais ce que je fais alors, probablement décide de ne rien faire, d’attendre que cela passe. je ne veux pas laisser ma  colère s’amplifier. le sentiment d’être perdue. comme je ne peux plus, je ne veux plus me mettre en colère, « être fâchée sur » Frédéric, décontenancée, vidée, je décide de sortir, me promener.

il faisait beau, bon. ne faut-il en profiter? cela n’avait pas de sens. je suis allée au bois de Vincennes que je ne connais pas, où j’ai marché lentement. me semblant reconnaître le bois de la Cambre à Bruxelles. je suis allée au bois de Vincennes, où j’ai marché lentement, j’ai fait le tour du lac, fort long tour, tout m’a paru charmant, je prenais des photos, parfois. j’envoyais des messages à Frédéric et à Jules (pensant que je n’existais que là, par là, par ces petits messages que j’envoyais. mais c’était dans un vouloir les aimer aussi et n’être plus fâchée. ce plus sûr mode chez moi d’aimer, écrire. je t’écris, je t’aime. aurais-je pu n’avoir rien écrit ? ne leur avoir rien écrit? est-ce que ce serait cela, devenir seule ? cette nécessité de solitude à laquelle la lecture de CM m’a ramenée, qu’elle a fait scintiller à mes yeux.)

je n’existe que dans l’écriture-à, me suis-je dit. dans un écrire intransitif, pour reprendre une expression lue sans la comprendre chez  catherine millot :

(…) il me semblait parfois être la place en attente du jour, sans cesse remis au lendemain, où je me mettrais à écrire. Mais ne tombais-je pas dans un cercle puisqu’écrire, verbe intransitif dont la condition était une certaine vacance, avait pour vocation précisément de donner consistance au vide, en quelque sorte de l’engendrer.
Abîmes ordinaires, Catherine Millot, p. 56.

pourquoi a-t-il fallu que cette expression me frappe? c’est que mon écrire-à, mes lettres, ne supportent aucun vide. bien plutôt cherchent à le remplir, à l’habiter, le peupler. aussi, si dépendante que je me trouve depuis longtemps d’un autre auquel écrire, dans l’impossibilité où je suis de désincarner le lieu de mon adresse, de l’abstraire, de tracer moi-même – de dessiner, de fixer, de peindre -, par delà tout, la silhouette vide et désirable d’un autre inexistant, il me semblait convenir que j’arrive à transitiver l’écriture. je voudrais une écriture qui, comme l’angoisse, ne soit pas sans objet, et qui ne cesse de chercher à s’en rapprocher. encore, et encore.

au retour de ma petite promenade où j’avais marché 11620 pas, après avoir gentiment salué tout le monde, enfant et compagnon, je suis retournée dans la chambre et je l’ai finalement retrouvé le passage de Catherine Millot dans Abîmes ordinaires.

je lisais, accrochée à ses lèvres, au déroulé de son énonciation, consciente de ce que se disait là quelque chose de mon être même, dont je ne savais comment le rejoindre ni comment m’en différencier, puisqu’il fallait bien que je m’en différenciasse, n’ayant connu son (fabuleux) destin, à elle, CM (destin : écrivain / analyste). Le passage a-t-il répondu à mes attentes, correspondu à mon souvenir : oui. oui. oui et non. oui. et le sentiment de suspension et le moment sidération et le sentiment de tristesse.

(comment m’extraire moi, de là, de dessous tout son splendide fatras d’elle, Catherine Millot. comment écouter, retenir ce qu’elle dit, ne pas l’oublier déjà, et qui pourrait adoucir mon sort. que d’elle retenir qui me serve, dont je puisse faire usage. son insistance, sa persévérance. son obsession. l’extase, la solitude, l’écriture. elle qui d’un objet de damnation fait un objet de béatitude. )

à Frédéric qui passait dans la chambre, je lus à haute vois le passage, très mal, j’aurais espéré qu’il se passât quelque chose de supplémentaire, une petite jouissance supplémentaire, rien. à la fin, Frédéric s’empressa de déclarer : extraordinaire, tout à fait dans tes préoccupations, tu es dans de bonnes mains avec ce livre. dont je lui expliquai alors que j’en étais à une tentative de relecture, et qu’il n’y avait pour moi probablement rien de plus triste au monde que l’idée d’avoir terminé un livre, de l’oublier, de ne rien en faire

08:09, il fait maintenant tout à fait lumineux.

*

A cette lettre de mardi, j’ajoute encore, ce matin (06:06) jeudi :

il ne me semble pas que la solitude de Catherine Millot soit à ma portée. et cela reste encore à établir (la nature de mon irréductible dépendance à l’autre).

pourtant dans le silence même qui s’imposait à moi hier en séance, et l’impossibilité même où je me trouve d’écrire encore ces lettres, mes lettres-à, mes lettres intransitives, il y a peut-être ça, un aveu de suffisance. qu’il s’avoue que ça suffit. un aveu de jouissance. un aveu aussi de quelque chose de réussi et qu’une page doive se tourner : je l’ai fait je l’ai écrit je l’ai dit. il y a quelque chose que je dois pouvoir n’avoir pas à redire. c’est ce que j’entendais, hier en séance. un sentiment de déjà dit. avoir dit. et que cela suffise.

il y a ce vêtement de ma mère qui flotte sur moi. et il y a tout ce que j’en ai écrit, tout ce que j’en ai dit. cela s’ajoute. c’est un en plus. c’est ma part. c’est ce qui n’est pas elle. sur les traces de quoi vous m’avez mise, vous, Hélène Parker, lorsque vous me paraissiez vouloir souligner comment je n’étais pas elle. ce que je voulais dire aussi, c’est que j’ai entr’aperçu dans l’autre lettre écrite : il n’est pas attendu que j’en fasse plus, que je fasse tout. tout pour l’autre. je ne peux plus croire qu’Frédéric et Jules l’attendent. je ne peux plus les en accuser. seule, moi. à tout attendre. je suis celle qui est dans la tentation du sacrifice. me révolter contre eux, me permettait de faire limite, de limiter l’imitation (qui fut sans révolte, aucune, donnée totalement). or, je n’y arrive plus. (depuis ce lapsus en séance, je n’arrive plus, quel lapsus : celui où je voulus vous dire que j’étais « fâchée sur Frédéric », et où c’est mon propre prénom qui sortit : « fâchée sur Fré…ronique ». depuis, il ne m’est plus possible d’être fâchée sur lui, même si le réflexe m’en revient encore, dont je ne sais que faire.) j’ai donc, ainsi que je l’annonçais hier en arrivant, une nouvelle limite à trouver. 

car ce sacrifice sans nom auquel ma mère se pliait volontiers mais non sans angoisse, quand je tente par tous les moyens d’y échapper sans cesser d’y retomber, est un trou.

c’est vous qui parliez de trou dans le savoir. ce trou que j’ai appris à aimer. trou dans le savoir dont je cherche à faire état depuis des années. qui ne cesse de vouloir faire symptôme. ainsi mes oublis. les trous de mémoire avec lesquels il me faut composer. auxquels je ne voudrais pourtant pas renoncer.

je vais vous envoyer maintenant cette lettre et retourner me coucher. il y a une autre lettre, je crois, qui traîne encore.

Bonne journée, Hélène Parker,

Véronique M


(1) j’en accuse les cigarettes que j’ai fumées récemment. il n’y en aura pas eu plus de 3. pas plus de 3 cigarettes sur 4 ou 5 jours.
ça aura suffi pour : me faire pousser un bouton sur le nez, me donner mal aux dents aux oreilles à la gorge, m’empêcher de dormir (+ le reste).
j’ai tout de suite pris 1 anxiolytique (pour m’aider à supporter et dépasser l’envie de fumer à nouveau), et finalement des somnifères.

(2) Voir aussi : « Mais ce n’est pas un état d’âme, c’est simplement une faute morale, comme s’exprimait Dante, voire Spinoza : un péché, ce qui veut dire une lâcheté morale, qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire ou de s’y retrouver dans l’inconscient, dans la structure. Et ce qui s’ensuit pour peu que cette lâcheté, d’être rejet de l’inconscient, aille à la psychose, c’est le retour dans le réel de ce qui est rejeté, du langage ; c’est l’excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel. À l’opposé de la tristesse, il y a le gay sçavoir lequel est, lui, une vertu. Une vertu n’absout personne du péché, originel comme chacun sait. »
J. Lacan, « Télévision », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 526.

dimanche 7 avril 2024 · 07h26

le petit tas d’ordure comme motif de l’inavouable
— Autour de Sans valeur de Gaëlle Obiégly que je lisais hier soir encore.

Autour de Sans valeur de Gaëlle Obiégly que je lisais hier soir encore.

Le petit tas d’ordure comme motif de l’inavouable. L’ordure ramenée chez elle, le cœur battant malgré elle. Dont la matière, l’humus plaît à son chat. Qu’elle ne dépiaute, décortique pas tout de suite, qui existe d’abord comme un corps, un corps un, qu’elle observe, qu’elle nomme, même, « Lady », dont elle laisse venir à elle certains éléments, qui paraissent subitement en surgir, peut-être du fait des manipulations du chat. Ensuite, il est vu qu’il s’agit de papiers, de déchets de papiers, qu’il s’agit d’écrits, d’écriture. Il est vu par nous lecteurs. Mais ce pourrait aussi bien avoir été réalisés par la narratrice ou l’autrice, à ce stade-là. Tiens oui, il s’agit d’ordures, je suis amoureuse d’un tas d’ordures, mais il s’agit d’ordures particulières puisqu’il s’agit d’écrits. De choses à lire ou…. pas à lire. Enfin, il est lu ce que ces papiers recèlent d’odieux.

Un peu comme le trajet de certains objets en analyse… Tas d’ordures non identifiés, chéris malgré soi, aimés, malgré leur statut d’objet rebut. Dont s’extraient certains éléments purement signifiants, c’est-à-dire dont rien ne peut être su de la signification, autour desquels on se met à imaginer, à raconter. Et alors, au départ de ces épars, se rendre compte qu’on a affaire à de l’écrit, de l’écriture. Ce qui implique aussi pour soi un retentissement particulier. Parce que l’écrit, l’écriture devient alors l’objet, la matière de pensée, de travail. Et parce qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’écrit pas-à-lire. Découvrir le carnet, hésiter à l’ouvrir. L’ouvrir. Et alors tomber sur ce à quoi on ne s’attendait pas. Sur la haine et la parano. Sur la bêtise. Sur ce qui vous rapproche de cette personne, sur l’inavouable. L’encombrant secret, la chose à soi. Cela à quoi on tient le plus. Le non-publiable. Archive, ou déchet.

Dans Totalement interdit, Gaëlle Obiégly parle de l’aveu, du désir chez elle qu’il y ait toujours une charge d’aveu dans l’écrit, qui en tire sa vérité.

Pour moi, quelque chose se règle dans Sans valeur. La grande valeur de ce qui est écrit pour soi, du secret. Dont je me trouve paradoxalement délivrée, par le petit mythe qu’Obiégly lui consacre, qu’elle fait exister. La valeur de cette existence pour elle, le humus de ce qu’elle en extraira, en tirera pour publication. Je me trouve délivrée du tout-dire, de la transparence à tout prix. C’est une leçon d’écriture, magistrale.

Je vais lire l’article d’En attendant Nadeau

mardi 9 avril 2024 · 05h09

Sans valeur

ce que m’apprend ce livre, c’est la nécessité d’avoir une réserve, la nécessité, la possibilité, le moyen. le bénéfice ici à en tirer, je le vois maintenant. je me suis empêchée d’écrire parce que je voulais m’empêcher d’écrire ce qui ne pouvait être lu. j’étais dans une obligation de tout dire, essentiellement motivée par ce qui ne peut l’être, par ce qui doit être caché. je trouve ici la raison, la motivation d’écrire pour soi, d’avoir ses carnets secrets. grâce à cet aveu, cette façon de soulever un coin du tapis, d’entrouvrir le placard, et de dire, ailleurs il y a autre chose, ailleurs il y a pire, cette seule évocation sauve de tous les carnets noirs. et quand ils transparaissent en filigrane, paradoxalement ils délivrent de l’obligation de transparence. par le charme aussi de ce qui se crée, de ce qui s’invente, pour trouver le moyen de dire sans dire, de rester sur le fil de l’aveu tout en maniant des voiles, je retrouve ou reconnais mon goût du secret. c’est comme si vous se trouvait ouverte ou rouverte la possibilité d’un espace à moi. Séparé l’Un et l’Autre. qu’il puisse y avoir un endroit de l’Un sans l’Autre. Puis, de là, un endroit de l’Un à l’Autre.

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