face aux difficultés je décidai, et puisque la possibilité m’en était offerte, de rentrer dans la sainteté du geste, c’est-à-dire de ce qu’il est, en deçà du bien et du mal (je crois).
il n’y avait que quelques gestes à faire, quelques mouvements, dans l’espace resserré de la cuisine pour débarrasser l’égouttoir des tasses, des verres, des assiettes qui l’encombraient. aussi bien sûr des casseroles et des poêles, plus difficiles à ranger parce qu’elles ne disposent pas de place suffisamment précise dans l’espace étroit du placard qui leur est attribué et que leur rangement relève plutôt de l’amoncellement, précaire. aussi arrive-t-il que l’on doive sortir quelques casseroles afin d’atteindre l’espace des poêles. parfois, pressé, l’un d’entre nous va poser une poêle plus grande sur une plus petite (plutôt que de les empiler les unes dans les autres) en passant son bras à l’aveugle, à la va-comme-je-te pousse, par-dessus les casseroles. la confrontation avec ce placard a quelque chose de désagréable. cela tient aussi aux bruits qu’on y provoque, aux grincements métalliques, au fait qu’il soit bas et oblige à se baisser ou s’accroupir. ce matin-là, je décidai d’accepter ces contraintes, de les accueillir, de les vouloir. c’est Nietzche qui m’a appris cela. « vouloir ce qui vous arrive. » je n’en n’ai pas toujours le courage et trouve cela curieux, ce manque de courage. qu’est-ce qui est donc si désagréable ? ne puis-je consentir à la légère incertitude qui m’accable avant que d’ouvrir la porte, à propos de la place que je trouverai à l’objet que je souhaite ranger et qui pèse légèrement dans ma main tandis que je m’accroupis ? transformer cette expectative agacée en suspense amusé ? le plus souvent je fais ce geste en essayant d’y voir le moins possible (cela existe n’est-ce pas, on peut avoir les yeux ouverts et ne pas voir) tant la vision du désordre dans ce meuble me heurte. et donc, souvent je me préserve de cette confrontation et dépose poêles et casseroles sur la cuisinière, projetant de les ranger plus tard. ce matin-là, je les rangeai sans encombre.
j’aime que chaque chose ait sa place. c’est un goût hérité de ma mère, qui y consacrait beaucoup de temps. or, notre cuisine est un peu trop petite et si un tel ordre était apposé aux poêles et casseroles, cela imposerait à chaque fois de les sortir de leur habitacle, sans d’ailleurs trouver où les poser facilement car je n’ai pas très confiance en la propreté du sol. face à ce placard, je pense souvent à Lacan. à cette propriété qu’il accorde au réel d’être toujours à sa place. le réel est toujours à sa place. c’est le symbolique qui peut y manquer. d’ailleurs ne dit-on pas « l’ordre » symbolique ? dès lors qu’un objet se voit attribuer une place, il entre dans l’ordre symbolique. et peut y manquer, se perdre, voire se voir déloger. trêve d’embarras.
à ce léger exercice ménager, il m’amuse depuis toujours d’essayer d’avoir les gestes les plus économes possibles. par là, évidemment, je garde un lien à l’auto-observation, à la mesure. or, il est possible que c’est cette attention qui donne à mes geste leur fluidité, fluidité agréable d’un fil qui s’étire, attention à ce qu’il y a, présence au geste présent, prévision de celui à venir, désir d’utiliser toujours les deux bras, goût de les sentir partir dans des directions différentes, et à des rythmes différents. goût de les combiner, et jeu des jambes, des pieds au sol. j’aime terriblement marcher pieds nus. parfois je me dis que c’est ce que j’aime le plus au monde. un rythme nait et les sons sont entendus, avec lesquels je fais un, une. au fond, c’est une pratique de longue date et il m’arrive même de remercier le ciel qui n’existe pas d’avoir à les faire ces gestes.