Sans titre
est-ce que vie aura vu    triomphe De jouissance sur      désir. C'est .   L'inquiétude.      

Jouissance triomphe de tout, désir glissé dans lâche enveloppe de présence. Tu vas là 

crachée par grande école.
Quand il y a de l’honneur, la vie pure et simple est dévaluée.

Quand l’honneur est une valeur qui tient le coup, la vie comme telle ne l’emporte pas sur l’honneur. Quand il y a de l’honneur, la vie pure et simple est dévaluée. Cette vie pure et simple, c’est ce qui s’exprime traditionnellement dans les termes du primum vivere. D’abord vivre, on verra ensuite pourquoi. Sauver la vie comme valeur suprême.
Extrait de « Note sur la honte », Jacques-Alain Miller

On doit faire une pièce de théâtre.

On doit faire une pièce de théâtre.

Avec ma famille, je crois.

On s’apprête, à partir.

Avant ça, j’ai fait divers essais, qui m’ont étonnée moi-même, de costumes, ou plutôt d’accessoires. Je ne sais pas où je les ai trouvés, mais ils sont plutôt clownesques, je trouve. Oui, il font de mon personnage un personnage comique. Je les place sur ma tête ou sur mon dos. Ils sont très grands. Comme de longues aiguilles à tricoter, qui sont plutôt comme de grandes oreilles, comme de grandes oreilles de lapin. Et dans le dos, peut-être, de grandes ailes

Je suis surprise de l’aspect qu’ils donnent à mon personnage, mais je l’accepte, l’adopte. (Les accessoires changent, j’en essaie plusieurs, mais il y a toujours l’aspect comique. C’est quelque chose qui m’est donné et que je prends. Il y avait le texte, déjà le texte, que je connaissais, ceci vient par dessus.)

Donc, on part pour le lieu de la représentation.

Toute la famille, mes parents, mes deux frères.

Arrivés là, je suis un peu surprise, déçue, inquiète, parce que mes accessoires ont rapetissé, vraiment complètement. Ils n’ont plus aucun aspect comique, ils sont devenus insignifiants. (Les oreilles, qui tiennent sur un serre-tête, n’ont plus que la taille d’un brin d’herbe en très mauvais état. Il ne reste plus que deux, trois brins d’herbe cassés.)

Je me rends compte que j’ai oublié mon texte aussi, que j’ai oublié le texte de la pièce, le texte matériel, sur papier; dans ma tête, je crois qu’il est toujours, mais je n’en suis pas sûre.

Je m’enfonce à l’endroit du sexe des aiguilles, de longues aiguilles à tricoter, pour que le texte me revienne, pour que le texte vienne de là, pour que je m’appuie de là pour faire venir le texte. De la sensation. Je ne me fais pas mal. C’est comme si je m’enfonçais quelque chose au travers d’un tissu. C’est comme si j’étais en tissu moi-même. Je ne me m’enfonce pas dans le sexe, la chair, il n’y a pas de sexe, je tente de creuser un sexe plutôt. Pour que le texte revienne.

Je sais que je connais le texte, on l’a beaucoup répété, malgré ça j’ai peur. Il est possible que sur scène tout revienne, c’est ce qu’il se passe normalement, mais peut-être pas. Et j’ai peur que mes frères ne se souviennent pas non plus du leur. Ils sont petits, ils croient qu’ils se souviennent, mais s’ils avaient oublié ? Il faudrait peut-être que quelqu’un ait le texte (pour le leur souffler ? Mais, ça ne me paraît pas idéal.) Pour moi, je voudrais juste le relire.

Je demande l’heure qu’il est à mes parents. Il est sept heures. Je demande à quelle heure a lieu la représentation. À sept heures et demi. J’ai une demi-heure, pour rentrer à la maison, retrouver le texte, revenir. Mes parents ne sont pas d’accord. Ils craignent que je n’aie pas le temps. Mais, rien à faire, j’y vais. Mon père dit que dans ce cas, il m’accompagne, ma mère aussi alors. On y va.  Je crois qu’on va jusqu’à la maison, et qu’on ne retrouve pas le texte.

Au retour, vers le lieu de la représentation, je marche plus vite qu’eux, je ne veux pas traîner. Peut-être qu’ils discutent entre eux, peut-être qu’ils sont vieux. J’imagine qu’ils vont me rattraper, que mon allure va les entraîner. Dans le métro, il faut passer par de curieux portiques, comme à la douane des aéroports. C’est peut-être un dispositif anti-terroriste. On est aspergé d’un produit, entièrement. Ensuite, il est recommandé de ne pas bouger, c’est très dangereux (explosion ?) Les gens sont alignés, debout, ils attendent de pouvoir bouger. Plus tard, mon père me rejoint sur le quai. Il est troublé, très troublé. Nous le sommes. Il est aussi passé par le portique. Je ne me souviens pas de la suite. Ma mère arrive probablement, elle serait au bout du quai.

 

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Longues aiguilles à tricoter 1. Comme les aiguilles dans les coiffures japonaises. Comme le crayon à papier, auquel je pensais la veille, qu’il m’est arrivé d’utiliser pour faire tenir mes cheveux. Et comme les aiguilles pour l’avortement. Il a été question d’avortement dans les actus, hier. Un médecin a déclaré ne plus vouloir en faire, d’IVG – interruption volontaire de grossesse. Jules (13 ans) s’était déclaré contre l’IVG, il y a quelques temps. Crime, avait-il dit. J’avais supposé qu’il tenait de YouTube, de YouTubeurs.

 

Théâtre. Jai eu envie de m’inscrire à un cours de théâtre. J’ai été à deux doigts de le faire. Je devrais le faire, peut-être. Quand même. L’argent m’a arrêté, le coût. Il y a une grande envie en moi, depuis longtemps, de refaire du théâtre. De retourner dans cette possibilité de faire exister, vivre, vibrer, le texte dans le corps. De retrouver une voix, un corps, un espace. Aussi confiné que pût être celui de la scène. Ou est-ce de ce confinement, justement, qu’il s’agirait de retrouver. Retrouver la justesse de la sensation, et n’y être pour rien. Faire ce qu’il faut. Se mettre au service d’un texte, s’abandonner, être physiquement dans la justesse.

 

Comique. il y a un aspect comique, chez moi. Qui me retrouve, rejoint, parfois dans l’écriture. Dans le jeu, au théâtre aussi. La salle écroulée de rire. Et moi qui ne faisais que sérieusement les choses. Il y a là un décalage inexplicable. Ce qui s’exprime dans le comique. Comme une volonté propre, inconnue. Une honnêteté, j’ai envie de dire. On accepte de dévoiler le comique, de se prêter au rire. On accepte de s’en faire l’objet. On se sépare d’une chose par le rire, et on donne le spectacle de cette séparation. Ça n’est pas volontaire chez moi, ni contrôlé.

 

Longues aiguilles à tricoter 2. Les aiguilles de coiffure japonaises, les crayons à papier, les aiguilles d’avortement, et enfin les aiguilles à tricoter à proprement parler : vu hier sur Facebook de ma cousine Roosje une poupée qu’elle avait non pas tricotée, mais crochetée. Ma cousine fait plein de poupées, comme ça, en maille. Des animaux aussi. Je ne sais pas si c’est tricoté ou crocheté. J’ai regardé longtemps cette image, un peu interloquée. J’ai mis un like. J’ai montré à F. J’ai trouvé ça beau. Ça m’a fait penser au Japon. Ma cousine Roosje, donc, qui…. voulait jouer au médecin sous les couvertures avec moi, la nuit. Moi, je ne sais pas du tout tricoter. Pas du tout, du tout.

 

Je ne retrouve pas le texte. L’oubli dont je suis atteinte. Ma peur de l’oubli. Des mots, de la formation des phrases, des faits aussi, de l’effet du temps qui passe. Comment l’écriture est un combat contre cet oubli, que je prends encore pour symptomatique. Que je ne lie pas entièrement à l’âge. (Que je relie encore, de loin en loin, à l’oubli des noms propres de Freud. Au nom d’auteur. Que je relie à ma façon d’être femme, de vouloir savoir au féminin, d’en trouver le mode de communication, de reconnaissance. Et que je relie à mon manque d’exercice de la parole, au fait que je parle si peu et que cela soit devenu si difficile, décourageant, presqu’impossible. Comment j’y ai renoncé. Comment pourtant je voudrais que ça parle, que ça parle autour de moi, que des voix résonnent, prennent l’espace, joyeusement, fièrement, indifféremment, facilement. Ma voix aussi. A la façon dont j’aurais renoncé à ces voix pour n’entendre plus que la voix dans ma tête, ma voix dans ma tête. Ce texte infini de la conscience, pendant des années adressé à l’analyste, tant d’années. Cette voix qui se retourne contre moi quand je ne trouve plus d’ailleurs, d’autre à qui l’adresser. Cette voix que je peux entendre, ré-entendre, en écrivant. Jouissance de l’a-pensée.)

 

Les portiques de métro, le produit dangereux. Il me semble là que quelque chose passe de la possibilité du comique au dramatique, à l’horreur. Je pensais hier en regardant quelque chose aux actus, qu’on nous fait vivre tout le temps dans ce spectre du terrorisme. Qu’on fait appel à une terreur autre en nous, qu’on invoque, convoque une horreur, à laquelle on essaie d’imposer le visage du terrorisme, pour nous contrôler. Cela ce sent, de plus en plus, surtout avec ce Macron. Qu’il vise à nous imposer un État policier.

Mais, la première idée que j’ai eue, concernant ces portiques, c’est celle du gaz utilisé dans les chambres à gaz, ce gaz léthal. Comment s’appelait-il? Le Zyklon-B.

Hier, nous avons retrouvé vide une ampoule d’insecticide, d’anti-puces pour Chester. Il ne s’était pas laissé faire quand nous avions voulu lui en appliquer dans le cou, il s’était enfui. L’ampoule était restée ouverte. Je l’avais posée sur une étagère, hors de portée de main. Le produit est dangereux. Là, en la retrouvant, j’avais pensé que ce produit dangereux s’était évaporé dans l’air…. nous empoisonnant.

Le Zyklon-B était un pesticide. « Une substance utilisée pour lutter contre des organismes considérés comme nuisibles.« 

C’est un nom du trauma de mon père. « Je suis un traumatisé de guerre« .

C’est quelque chose dont j’ai hérité.

Mais, je sais autre chose de ce qu’il en était de l’horreur pour mon père. Pas le dernier mot, pas le fin mot, un autre texte.

Le Zyklon-B, c’est peut-être une horreur aussi rapportée que celle du terrorisme. Ce qu’il en reste aujourd’hui, pour moi. Un masque.

 

Dans le rêve, quelque chose donc, au moment de la représentation, fait disparaître la possibilité du comique. Et le texte.

Il y a un déplacement, en famille, et… la représentation, in fine, n’a pas lieu.

La représentation n’aura pas lieu, en raison d’une horreur qui a un nom, mais qui n’est pas le bon (le terrorisme de Macron, le Zyklon-B de mon père) ( il n’y a pas d’horreur en commun).

 

Ce que je sais de mon père, c’est que pour lui, le sexe, c’était une horreur, une horreur de violence, ce qu’il a dit à l’hôpital, en remontant des soins intensifs ou juste avant d’y redescendre. Mais, je ne peux pas dire ça, que le sexe était pour lui une horreur. Je n’en sais rien. Je sais, qu’à un endroit de lui, il y avait ça. Pendant que mon père était malade, ces longs mois entre la vie et la mort et le coma, j’ai souvent eu l’impression qu’il était dans un cauchemar éveillé. Or, un cauchemar, ça n’est pas un endroit où on vit. C’est un endroit qui loge quelque chose d’insoutenable, pas fait pour vivre au grand jour. Cela dit, son angoisse était telle, que j’en avais acquis de l’admiration pour lui, du respect. Qu’il ait pu faire tant de choses sur des tréfonds aussi… C’est ce à quoi je pensais, au sortir du rêve, ce sentiment que le comique ne nie pas l’horreur, mais lui trouve une place, lui fabrique une place, le remet à sa place, fait valoir tout ce qui n’est pas l’horreur. Mais, enfin, il n’est pas sûr que cela soit exact, suffisant. Il y a aussi ce que Lacan dit, à propos du comique, du lien du comique et du phallus. Bref, je n’en sais pas grand-chose. Il n’empêche que les grandes aiguilles font les grandes oreilles, que ces grandes oreilles entendent de grandes choses, qu’il est plus facile de dire dans un langage de clown, et que ces grandes aiguilles peuvent aussi fabriquer des textes depuis les sexes qu’elles creusent (et tricoter des corps de chiffon pour l’amour), quand bien même cela puisse évoquer ou aboutir à un avortement, ce qui s’ôte, dans sa chair, d’une possibilité de vie.

Donc, je voulais dire que Auschwitz, les camps, la guerre quarante, les nazis, ça n’était pas premier. Pas nécessairement  l’horreur première, pour mon père. Il y avait autre chose, dont ces paroles de mon père sur le rapport sexuel étaient plus proches. Auschwitz, c’est une dimension, donne une idée de la dimension. De ce qui ne se prête pas à la représentation.

 

Tandis que par ailleurs, pour mon père, ce qu’il a connu avant, avec ma mère, la longue correspondance qu’ils ont eue avant que de se marier, avant que de fonder une famille, peut-être qu’à ce moment-là, le rapport était enchanteur.

Cette tentative, dans le rêve, que le texte vienne du sexe, de l’intérieur (poupée de chiffons mais pas sans sensation). Que se re-construise à partir de là un texte censé connu mais dont rien n’est su, c’est ce que j’ai connu avec Nathan. C’est l’ancrage dans le réel du corps. Là, il y a forcément certitude, là le doute n’a plus de place. Et ça a été un grand plaisir… Source de grande bonne humeur.  D’accoucher un texte de désir.

Le comique viendrait dans un moment de distanciation de l’horreur et pour  la représentation. ( Dans le rêve, le comique, de l’aiguille à l’oreille, se propose à moi comme vêtement pour dire le texte, qui est déjà là. Comme enveloppe.) Et cette représentation n’a pas lieu. Donc, l’horreur a été plus forte.  Cette représentation qui devrait se faire en famille, moi et mes frères.

J’ai été très récemment en contact avec mes frères, un peu plus que d’habitude, en raison de la santé de ma mère et de celle de mon frère Jean Pierre.

Il y a eu une représentation, il y a très longtemps, qui s’était mal passée. C’était une représentation de la sainte famille !! J’avais mis en scène l’arrivée de Joseph et de Marie dans une étable, la naissance du bébé. Et, je ne sais plus pourquoi, mais je m’étais très fort fâchée sur l’un de mes frères, lors de la représentation, qui n’avait pas fait ce qu’il avait à faire. Je crois qu’il était censé être parti faire une course au village, et qu’il était revenu sans, sans ce qu’il était censé ramener !! Et ça m’avait mise dans une colère dingue, insensée, totalement injuste, sur mon pauvre frère, ce qui avait totalement, évidemment, ruiné la représentation, censée être idyllique et sacrée de la naissance du Christ, où je m’étais attribué le rôle de la Vierge Marie. A posteriori, c’est comique.

Terrorisme : Il y a aussi le livre que je lis en ce moment, Pastorale américaine. Un père dont la fille, bègue, devient terroriste, commet un acte de terreur. C’est l’histoire qu’un écrivain, qui sera le narrateur jusqu’à un certain point du livre, essaie de retracer, de compléter, d’inventer,  tant il en a été frappé, quand les grandes lignes lui en ont été racontées (sainteté du père, promis enfant à un destin d’exception, tant ses talents d’athlète sont grands, qui choisit au contraire la vie la plus simple et normale possible, par amour pour l’Amérique, pour le pays, et dont la fille si chérie, préservée de tout, idylliquement élevée, devient terroriste. Il est question dans ce livre aussi de ce qui se fait, ce qui s’invente, comme fiction, quand la réalité la dépasse de trop loin, fiction face à l’impossible, l’inexplixable. De la décision de cet écrivain de répondre à l’énigme de cette histoire en l’inventant.

 

 

plus-un (en moins)

long rêve  – Rêvé que JC, à qui j’ai proposé d’être +1 1 du blog escapcult, avait « récupéré » l’appartement dans lequel j’avais déjà beaucoup travaillé, commencé à peindre les murs en vert (le vert de notre appartement en fait), que j’avais commencé à repeindre mais pleine de doutes, qui était face à la mer, grande fenêtre sur la mer, mais que j’avais dû abandonner… raisons oubliées , était occupé par lui et… sa femme, lui nouvellement marié. Ils avaient terminé les travaux, c’était magnifique. Mais l’appartement était vide, quand je l’avais laissé plutôt encombré de meubles. Le prix de l’appartement n’avait pas été augmenté. Comme je l’avais fermé en le quittant, je me demandais un peu comment ils s’y étaient introduits.

Notes:
  1. « La juste mesure pour un cartel, c’est quatre ou cinq personnes qui se choisissent un plus-un. Il n’y a pas dans les textes de Lacan d’indication sur les modalités de choix. Pas de règles strictes, pas de formalisme.

    En 1964, dans son « Acte de fondation », Lacan dira que c’est autour du plus-un que se fait la conjonction des quatre.

    En 1980, à la fondation de l’ECF, Lacan précisera : « La conjonction des 4 se fait autour d’un plus-un qui, s’il est quelconque doit être quelqu’un ». Quelqu’un qui a la charge « de veiller aux effets internes de l’entreprise, et d’en provoquer l’élaboration. » Voilà la fonction essentielle du plus-un : inciter à l’élaboration, sélectionner, discuter l’issue à réserver au travail de chacun. C’est ce que nous rappelle Jacques-Alain Miller dans un article intitulé : «L’élaboration provoquée ». (Lettre Mensuelle n°61).

    […]

    En 1975, aux Journées des cartels, Lacan nous rappelait que la psychologie du groupe nécessite un leader « mais pour qu’il en subvertisse la fonction… Au lieu de gonfler le leader, il faut au contraire l’amincir, le réduire au minimum, en faire une fonction permutative, qui plus est » précisera-t-il. Il peut en effet être l’un quelconque des quatre. Il suffit qu’il s’ajoute aux quatre, sans faire nombre.

    La fonction du plus-un est de conduire le travail de ses membres jusqu’au produit propre à chacun. Ce terme de «produit» ne préjuge d’aucune évaluation, produit n’est pas forcément œuvre, il n’est pas forcément destiné à la publication. L’important est que cela fasse progresser celui qui écrit. C’est une nécessité d’aboutir à ce qu’une mise en forme même minimale se dépose sur un papier. C’est à cela que le plus-un s’attelle : inciter, stimuler, provoquer, soutenir l’élaboration, réveiller du sommeil dogmatique, du dire tous pareil, du sens comme Un… Encore faut-il y consentir et ne pas refuser son opération… »

    Claude Quénardel sur le site de l’Ecole de la Cause freudienne : http://www.causefreudienne.net/index.php/etudier/cartels/comment-faire-bon-usage-du-cartel []

Événement Lacan (5) – délivre naissance lamelle. aux armes, etc.

mais ça lui fait mal. oui oui. et des feuilles s’échappent de lui. des feuilles. quelque chose va, se feuilletant. s’envole. se « dé-livre » – ce « délivre » en quoi consiste aussi le reste de placenta, délivré, expulsé après la naissance.

à propos du délivre  :

À propos du mot « délivre« , Le Petit Larousse le signale comme un nom masculin. De même placenta et arrière-faix sont des termes masculins désignant le même objet. […]
Cet ensevelissement du placenta revenait au père qui, s’il n’assistait pas à l’accouchement, avait cependant un certain nombre de tâches à remplir. […]
La pratique d’ensevelissement des matières issues de la délivrance relevait des relations entre hommes et femmes à propos de la naissance.
Le placenta était un peu l’ombre du nouveau-né, trace de l’univers intra-utérin, aussitôt renvoyé au destin final du corps humain dans la tradition occidentale, la terre.

et ne retrouve-t-on pas dans ce délivre,  cette lamelle,  la libido, largement décrite ici :

Chaque fois que se rompent les membranes de l’œuf d’où va sortir le foetus en passe de devenir un nouveau-né, imaginez un instant que quelque chose s’en envole, qu’on peut faire avec un œuf aussi qu’un homme, à savoir l’hommelette, ou la lamelle.

La lamelle, c’est quelque chose d’extra-plat, qui se déplace comme l’amibe. Simplement, c’est un peu plus compliqué. Mais ça passe partout. Et comme c’est quelque chose – je vous dirai tout à l’heure pourquoi – qui a à voir avec ce que l’être sexué perd dans la sexualité, c’est, comme est l’amibe par rapport aux êtres sexués, immortel. Puisque ça survit à toute division, puisque ça subsiste à toute intervention scissipare. Et ça court.

c’est fête au château (noblesse de l’inconscient)

[texte à venir]

c’est donc fête de l’inconscient,
ça croisse, ça croasse, ça grouille – multiplication des objets
fête  des signifiants (des signifiants familliers (famille + milliers + familiarité) en souvenir du « famillionnaire »)
et sentiment d’étrangeté.
« ça jouit » mais je n’y suis pas pour autant chez moi (dans l’inconscient)
– je me sens cependant extrêmement bien au sortir de ce rêve, extrêmement  forte, sage.

difficile cependant de pointer pourquoi je serais chez des nobles (bien sûr nécessaire pour la grande très grande famille et la fête et la grande demeure mais) et j’y éprouverais un sentiment d’infériorité, de non-appartenance. faut-il rapprocher cela de ce que j’ai pu éprouver par rapport aux psychanalystes – eux trop bien pour moi? et voir dans chef de la demeure, maître de maison de la fin du rêve, l’analyste ? à qui je finis par parler ? ou cette noblesse que j’accorde à l’inconscient se rapporte-t-elle à autre chose ? supériorité du réel ? force supérieure certainement. mais, qu’est-ce qui le rendrait aristocrate, qu’est-ce qui caractérise l’aristocratie ?

à journ

femme a-journée.

fine robe à l’âme

dimanche  6 mars

inondations rue Tiberghien. je monte escalier. à l’étage de l’atelier énorme geyser d’eau me saute à la figure, un parapluie cassé git au sol. me dirige vers la salle de bain (avais dit à la femme en bas que j’allais me laver, m’habiller), mais l’évier de la salle de bain a disparu  (je crois que je me demande comment ça va être réparé, je crois que je me dis que ça ne sera jamais réparé).

je continue mon ascension. je pense que tout est pourri et je me dis qu’il suffira qu’il pleuve 2 jours de suite pour que tout s’effondre et que tout ce qui se trouve dans les étages sera définitivement perdu. ma mère que je croise n’a pas l’air de me croire.

j’arrive tout en haut. une gigantesque armoire me bouche l’accès et pousse l’échelle à laquelle je grimpe. JF me crie de d’abord laisser passer l’armoire qu’il s’apprête à jeter. je lui dis que c’est hors de question et  lui demande d’arrêter de pousser l’armoire et de me laisser passer.

il voulait pousser l’armoire pour la sauver sans doute. je me demande ce qu’il serait passé s’il avait réussi à pousser l’armoire, poussant l’échelle du même coup, et restant, lui, alors bloqué en haut. condamné à rester bloqué en haut. sans compter que le contenu de l’armoire aurait probablement été perdu.

des vêtements dans la garde-robe de ma mère. des vêtements dans la mienne, celle de mon enfance, la petite blanche, avec un petit théâtre, des vêtements que je ne connais pas, neufs. je me réveille à la vue d’une longue robe lamée.

 

Sans titre

(si l’art n’a plus, pour en être, que son nom d’art, alors il s’agit de savoir ce qu’on pourra y mettre, derrière ce nom d’art.)
(le nom propre de l’art, si l’art était un nom propre, t. de duve)

corps de fer, armure de pensées

Les corps de fer et les armures de la pensée*

En 1974, Jacques Lacan soulignait, comme un trait de notre époque, la perte de la dimension amoureuse, renvoyant à  la substitution du Nom-du-Père par un ordre « rationalisé, bureaucratisé » supporté par le « être nommé-à quelque chose ». C’est-à -dire que la chute des Noms-du-Père ne produit pas un vide anarchique mais qu’elle restitue un ordre que Lacan « avec des résonances weberiennes » appelle « de fer » , véritable signe d’une « dégénérescence catastrophique ». En effet, le « nommer-à » dans cet ordre de fer est avant tout nominaliste et aspire à un fonctionnalisme radical en tant qu’il méconnaît ou délocalise le réel de l’autre, sa dimension d’objet, de reste incalculable.

Ainsi, le « politiquement correct » s’efforce-t-il aujourd’hui de réduire les relations entre l’homme et la femme à des relations de droit civil. On construit des catégories qui permettent de standardiser les opérations, mouvements et stratégies qui constituent les échanges de ces sujets, de sorte qu’ils soit prévisibles et entièrement calculables.

L’ordre de fer est un ordre qui, avant tout, exclut le père réel comme principe d’ex-sistence fondant un dire vrai. Or le Nom-du-Père est une instance qui fonde un mode de nomination qui, d’une certaine manière, apparaît sur fond d’acceptation d’une impossibilité.

Si elle procédait du Nom-du-Père, la nomination faciliterait l’ouverture vers l’usage, l’accès, la possibilité de se servir du nom mais aussi du corps. Tandis que le « nommer-à » de l’ordre de fer décerne au contraire un nom et un corps qu’il s’agit seulement de subir.

C’est d’ailleurs très tôt, en 1945, que Lacan signalait que la pente à  la folie ne doit pas nécessairement être cherchée dans la faiblesse : « il se peut qu’un corps fer, des identifications puissantes, les complaisances du destin […], mènent plus sûrement à  cette séduction de l’être ». Cette séduction de l’être est dans le fil de ce que Lacan avancera ensuite à  propos du self, et en particulier du faux self, (cf. les Séminaires XV et XVI et Eidelberg A., Schejtman F., Soria Dafunchio N. y Ventoso J., Anorexia y bulimia. Sàntomas actuales de lo femenino, Buenos Aires, Serie del Bucle, 2003, p. 111-114.).

Les corps de fer de nombre d’anorexiques et de boulimiques répondent très bien à  cette logique intimement liée au capitalisme hypermoderne. Comme l’indiquait une analysante, il s’agissait pour elle d’avoir un corps fermé, où rien n’entrerait ni ne sortirait – elle ne mangeait pas, ne déféquait pas, n’était pas réglée, n’avait pas de relations sexuelles. Un corps stérilisé et vidé. Impénétrable, fixé par la répétition incessante d’un calcul monotone qui éradiquait toute surprise de l’existence. Modelé par le carcan d’une pensée obsessionnalisée et entièrement ritualisée. Telle est sa différence essentielle d’avec le corps de l’hystérique, soutenu – comme Lacan le formule Lacan en 1976 – dans sa modalité torique (le « tore-trique ») par « l’armature » de l’amour pour le père. Ces corps contemporains se supportent de l’armure des pensées et du « nommer-à » qui, mettant en œuvre un rejet farouche de la dimension amoureuse, prétendent effacer la fonction topologique du trou torique en affirmant un faux self sphérique, fermé, impénétrable. Qu’il s’agisse de la modalité sphère-vide anorexique ou de la sphère-boule boulimique-obèse, on aperçoit comment l’effet thérapeutique requiert une intervention qui, en introduisant la fonction de la coupure, rétablit la structure torique du corps.


* Corps et fonction paternelle, Marcelo Barros, Alejandra Eidelberg, Claudio Godoy y Mà³nica Gurevicz

Anne Lysy : Lʼanorexie : Je mange rien (extrait 1)

[…]

1. Le rien, l’amour et le désir *1

C’est ainsi que j’ai sous-titré ce premier moment, qui reprend le Séminaire IV et « La direction de la cure »2 . Lacan, dans les années 50, met en avant la prévalence, dans tout phénomène humain, de l’ordre symbolique, l’ordre du langage, qui préexiste au sujet et qui le détermine. Il l’appelle le grand Autre pour le distinguer comme au-delà, comme horizon des petits autres, les égaux, les comme moi, les pareils, même si la fonction de ce grand Autre est supportée ou incarnée par des figures proches, par exemple, les parents, le père, la mère, pour l’enfant.

L’insertion du sujet dans le langage modifie ou altère pour de bon tout ce qui pourrait être de l’ordre du naturel ou de l’instinctif. C’est un point essentiel de son enseignement qu’il articule avec la triade besoin-demande-désir. Il veut montrer que le désir est irréductible au besoin, que l’objet du désir n’est pas réductible à l’objet du besoin. Le désir n’est pas non plus la satisfaction d’un besoin ; il n’est rien d’autre qu’un désir qui ne tend pas vers un objet mais se présente comme désir de rien. C’est sur ce point que l’anorexique est convoquée par Lacan comme, je dirais, une défenseur de ce rien. C’est comme une façon particulière de mettre en scène et d’utiliser ce rien. Alors ça peut vous paraître un peu abstrait ; je vais vous commenter quelques passages du Séminaire IV qui rendront cela beaucoup plus parlant.

Lacan parle, dans ces passages, de ce qui, structuralement, se passe dans le rapport de la mère à l’enfant quand elle le nourrit. Ce Séminaire IV se déroule en 1956-1957. Il met là en question des théories de l’objet oral des disciples de Freud ; ce qu’il avance, c’est une critique de la conception classique de l’oralité, de l’objet oral. Il faut bien comprendre cela, parce que l’on pourrait dire : l’anorexie, c’est un trouble de l’oralité. Il s’agit de savoir ce que cela veut dire. Or, il va déplacer tout à fait cette question de l’oralité.

Comment procède sa démonstration ? On peut dire que la mère est celle qui satisfait les besoins de l’enfant. Il a faim, elle lui donne le sein ou le biberon, peu importe. Mais c’est plus complexe que cela, du fait du langage. En tant qu’être parlant, quand elle donne à manger, elle fait un don, dit Lacan. C’est-à-dire elle symbolise l’objet ou la relation du nourrissage. Elle fait un don d’amour. Alors comment le nourrissage devient-il don d’amour ? Lacan explique que c’est parce que la mère devient pour l’enfant une puissance qui peut donner ou ne pas donner l’objet. Elle peut refuser. Et dès lors, l’objet oral, l’objet sein, la nourriture n’est plus l’objet de la satisfaction du besoin, mais devient le témoin du don d’amour, la preuve d’amour. Il devient symbolique. Donc, il devient un signifiant, dit Lacan. Il ne vaut plus pour lui-même, mais par le rien qui l’auréole. Comme le fait remarquer Augustin Ménard, c’est ce rien qui fait la valeur essentielle d’un cadeau, par exemple, au-delà de sa valeur marchande3 .

L’oralité, donc, ne se situe plus sur le terrain d’une satisfaction du besoin. Il y a une autre faim en jeu, dirais-je. L’oralité devient, dit Lacan, une activité érotisée, au sens de la libido freudienne. Elle ne met pas seulement en jeu la libido qui est au service de la conservation du corps – se nourrir pour subsister – mais la libido sexuelle. Et, précise-t-il, l’objet réel est lui- même là-dedans indifférent. Que ce soit le sein, le biberon ou autre chose, ce qui compte, c’est la valeur qu’il prend dans la dialectique sexuelle. C’est le fait que « l’activité [orale] a pris une fonction érotisée sur le plan du désir, lequel s’ordonne dans l’ordre symbolique »4 . C’est à cet endroit de son développement, dans son séminaire, qu’il évoque l’anorexie mentale, de la page 184 à 187.

Donc il isole deux mécanismes, ou deux aspects, de cette dialectique par rapport à l’Autre et au désir. D’une part, il dit quelque chose sur le statut de l’objet qu’elle mange, et d’autre part, il dit quelque chose sur le rapport à l’Autre qu’elle instaure par cet objet. Je dis tout ça en préliminaire à la citation. Je ne vais pas citer beaucoup, mais cela vaut la peine de citer quelques passages ce soir, de Lacan.

[…] il est possible que pour jouer le même rôle, il n’y ait pas du tout d’objet réel. Il s’agit en effet seulement de ce qui donne lieu à une satisfaction substitutive de la saturation symbolique. Cela peut seul expliquer la véritable fonction d’un symptôme comme celui de l’anorexie mentale. Je vous ai déjà dit que l’anorexie mentale n’est pas un ne pas manger, mais un ne rien manger. J’insiste – cela veut dire manger rien. Rien, c’est justement quelque chose qui existe sur le plan symbolique. Ce n’est pas un nicht essen [en allemand], c’est un nichts essen. Ce point est indispensable pour comprendre la phénoménologie de l’anorexie mentale. Ce dont il s’agit dans le détail, c’est que l’enfant mange rien, ce qui est autre chose qu’une négation de l’activité. De cette absence savourée comme telle, il use vis-à-vis de ce qu’il a en face de lui, à savoir la mère dont il dépend. Grâce à ce rien, il la fait dépendre de lui. Si vous ne saisissez pas cela, vous ne pouvez rien comprendre, non seulement à l’anorexie mentale, mais encore à d’autres symptômes, et vous ferez les plus grandes fautes.5

Donc, premièrement, il ne s’agit donc pas d’un objet réel mais de rien comme objet. La dialectique de substitution de la satisfaction à l’exigence d’amour, qui fait que l’oralité devient une activité érotisée, se fait autour de cet objet rien. Il ne s’agit pas que l’enfant ne mange pas, ce que Lacan appelle la négation de l’action, il parlera plus loin de négativité, il mange rien. Il ajoute même qu’il savoure l’absence comme telle. Je trouve cette expression très parlante, parce que ça donne déjà une idée d’une satisfaction qui est d’un autre ordre que la satisfaction du besoin, qui est suggérée dans le « savourer l’absence ». C’est le premier aspect sur la question de ce qu’est l’objet.

Deuxième aspect – c’est moi qui les distingue, pour des raisons didactiques –, il utilise ce rien, l’enfant, pour faire dépendre la mère de lui. C’est-à-dire qu’il retourne le rapport de dépendance initial. Comme le paraphrase Jacques-Alain Miller dans un de ses cours, l’enfant met en échec sa dépendance par rapport à l’autre en se nourrissant non pas de quelque chose, c’est-à-dire du sein, en tant qu’objet partiel, mais de cet objet comme annulé, du rien comme objet. Et pour expliquer ce renversement, Lacan fait appel, là, dans ces pages, à ce que Mélanie Klein a appelé la position dépressive et la conjugue avec ce qu’il a lui-même construit, le stade du miroir comme constitutif du sujet sur le plan imaginaire.

Il explique d’abord ceci : la mère peut donner, mais aussi refuser, donc, littéralement elle peut tout : elle est toute-puissante. L’enfant rencontre cette toute-puissance dans sa constitution comme sujet. Il rencontre dans le miroir deux choses, explique Lacan. D’une part, –c’est ce que l’on connaît bien, c’est ce que Lacan a développé dans son texte sur le stade du miroir– il éprouve un sentiment de triomphe, au moment où il se saisit, dans le miroir, comme totalité. C’est une expérience de maîtrise. Il rencontre là sa forme, qui dépend de lui. Forme qui donne un semblant de maîtrise sur ce qu’il éprouve, de fait, parce qu’il s’éprouve comme morcelé et incoordonné. Mais d’autre part –c’est ce que Lacan ajoute au stade du miroir dans le Séminaire IV–, il rencontre « la réalité du maître » : Ainsi le moment de son triomphe est-il aussi le truchement de sa défaite. Lorsqu’il se trouve en présence de cette totalité sous la forme du corps maternel, il doit constater qu’elle ne lui obéit pas. Lorsque la structure spéculaire réfléchie du stade du miroir entre en jeu, la toute-puissance maternelle n’est alors réfléchie qu’en position nettement dépressive, et c’est alors le sentiment d’impuissance de l’enfant.

C’est là que peut s’insérer ce à quoi je faisais allusion tout à l’heure, quand je vous parlais de l’anorexie mentale. On pourrait aller un peu vite, et dire que le seul pouvoir que détient le sujet contre la toute-puissance, c’est de dire non au niveau de l’action, et introduire ici la dimension du négativisme, qui n’est pas sans rapport avec le moment que je vise. [c’est-à-dire le « ne pas manger », nicht essen, pas nichts essen.] […] Je ferais néanmoins remarquer que l’expérience nous montre, et non sans raison, que ce n’est pas au niveau de l’action et sous la forme du négativisme, que s’élabore la résistance à la toute-puissance dans la relation de dépendance, c’est au niveau de l’objet, qui nous est apparu sous le signe du rien. C’est au niveau de l’objet annulé en tant que symbolique que l’enfant met en échec sa dépendance, et précisément en se nourrissant de rien. C’est là qu’il renverse la relation de dépendance, se faisant, par ce moyen, maître de la toute-puissance avide de le faire vivre, lui qui dépend d’elle. Dès lors, c’est elle qui dépend par son désir, c’est elle qui est à sa merci, à la merci des manifestations de son caprice, à la merci de sa toute-puissance à lui.6

Comme le souligne Recalcati, on a ainsi le rien dans sa valeur dialectique, qui autorise le renversement des rapports de force. L’enfant est objet de l’Autre, impuissant. Il dépend de cet Autre, c’est le statut natif du sujet. Eh bien maintenant, le sujet rend l’autre dépendant de lui, et le plonge dans l’impuissance de l’angoisse. Comme beaucoup d’auteurs le soulignent, notamment Carole Dewambrechies-La Sagna, ce n’est généralement pas l’anorexique qui est angoissée, c’est l’entourage qui ne sait plus quoi faire.

C’est le versant dialectique de l’anorexique que Lacan décrit ici. Il en fait une figure de maîtrise et surtout de protestation, voire de refus. Mais c’est aussi un appel, une tentative d’ouvrir une brèche chez cet Autre omnipotent. C’est dans un passage de « La direction de la cure », des mêmes années, qu’il revient ainsi sur l’anorexie et la caractérise par ce refus, en reprenant les termes : besoin, demande, désir. Je renvoie à un paragraphe de « La direction de la cure » : quand l’Autre rabat l’amour au niveau du besoin, dit-il, il est étouffant. Quand l’Autre « confond ses soins avec le don de son amour », quand l’Autre, à la place de donner ce qu’il n’a pas – ce qui est la définition de l’amour – quand l’Autre, donc, à la place de donner ce qu’il n’a pas « le gave de la bouillie étouffante de ce qu’il a », alors l’enfant refuse. Il refuse de satisfaire à la demande de la mère. « C’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d’un désir (anorexie mentale). »7

Comment comprendre cela ? Le « non » anorexique veut dissocier la dimension du désir et du besoin. Ou de la demande qui traduit le besoin. Le « non » ou le « rien manger » est ainsi, en dernier ressort, une défense subjective du désir. Lacan dit là aussi, d’ailleurs : « Il faut que la mère désire en dehors de lui ». Autrement dit, qu’elle lui lâche les baskets ! Qu’elle ne le gave plus. Parce que c’est ce qui lui manque à lui pour trouver la voie vers le désir.

2. Un refus dialectique – exemples

C’est un refus dialectique, soulignait notre collègue italien Recalcati. Il a la valeur d’un appel à l’autre. Je vais vous donner deux ou trois petits exemples pas très travaillés, mais qui concrétisent un peu certaines choses. Le premier, je ne connais pas tous les détails, c’est un fait qu’on m’a raconté. Il s’agit d’une petite fille et de sa mère, reçues par un analyste, et la petite fille a déclenché soudain une anorexie. Cette mère se préoccupe beaucoup de ce qu’il advient de ses enfants quand ils sont à la maternelle. Elle surveille tout, elle veut tout savoir, et même tout voir. Son idéal, ce serait par exemple qu’on installe des caméras dans les crèches. C’est, d’ailleurs, paraît-il, un projet qui risquait de se réaliser. Sa fille devient anorexique à un moment précis : c’est au moment où la mère dit son projet : « Je vais ouvrir une garderie chez moi ». Qu’est-ce que cela signifie pour l’enfant ? Qu’est-ce qui a pu se produire là ? Eh bien, elle devient un objet de soins – ce qu’elle était déjà – mais au même titre que n’importe quel autre enfant. Jusque là, elle avait plus ou moins pu s’accommoder des soins gavants. Mais au moment où la dimension de l’amour est pour de bon écrasée, elle proteste. D’ailleurs, aspect significatif, dès que la mère, qui a réalisé un peu ce qui se passait par son travail en analyse, a dit qu’elle renonçait au projet, l’anorexie a cessé.

Autre petite donnée clinique, reprise au livre de Jessica Nelson, pour cette dimension d’appel à un autre qui serait un peu moins tout présent. Il y a un détail frappant. Si frappant, d’ailleurs, qu’elle en fait le titre même de son livre. Elle dit que le déclic qui a été le début de la fin de l’anorexie – ça a pris du temps –, ça a été une phrase de sa mère, quelque chose à ce moment- là a basculé. Sa mère a dit, à un moment donné, à un repas, et sur un ton léger : « Ça y est ! Tu as fini tes trois petits pois, tu peux sortir de table! » Elle l’interprète après coup comme un décalage opéré par sa mère dans sa propre position. Elle dit :

Des années plus tard, j’ai compris que, à ce moment précis, ma mère m’avait inconsciemment signifié que l’arme que j’utilisais contre ma famille, la maigreur et le refus de m’alimenter « normalement », cessait d’avoir la même emprise sur elle.

La « forme d’humour » est là-dedans importante. C’est cette forme d’humour qui compte, qui a démontré qu’elle n’est plus dépendante.

En effet, Isabelle [c’est sa mère] n’était plus dépendante du chantage par la peur que j’exerçais sur tous, au moyen de ma lente destruction physique. ‘Tu penses que tu as tous les pouvoirs sur nous ? semblait-elle sous-entendre. Ça suffit comme ça.’ […] Qu’avait bien pu déclencher en moi cette petite phrase ? [Parce qu’elle dit « J’ai remonté la pente à ce moment-là.] Avec la distance, je vois aujourd’hui dans l’anorexie une arme raffinée, tragique, aux significations multiples. Une arme qu’on ne retourne pas nécessairement contre soi dans une pulsion suicidaire [ça peut arriver !] mais dont on se sert pour affirmer une identité propre dans l’effacement. L’anorexie est une forme de rébellion singulière, si singulière néanmoins qu’elle a bien du mal à être considérée comme telle.8

Ce sont les paroles de Jessica, son témoignage. Ce n’est pas une professionnelle qui parle.

Quand on peut déployer comme cela les coordonnées de l’histoire du sujet, on rencontre souvent des moments de déception dans la demande d’amour, qui ne sont pas forcément seulement dans les rapports à la mère, cela peut être autant le père ou une personne importante pour le sujet. Et la protestation et la demande d’amour négative peuvent aller très loin. Cela atteint des extrémités caractéristiques de l’anorexie. Je cite Recalcati :

« Le corps devient squelette, se voue à la mort pour ouvrir un manque dans l’autre, pour secouer l’autre. »

C’est comme si, réduit à la peau sur les os, tendant à se faire disparaître, il se fait d’autant plus consistant « pour exister vraiment pour l’Autre, pour aveugler l’Autre. »9

[…]

Notes:
  1. Extrait de Lʼanorexie : Je mange rien de Anne Lysy sur le site du Pont Freudien []
  2. J. LACAN. « La direction de la cure », 1958, in Écrits. Paris, Seuil, 1966, pp. 585-645. []
  3. A. MÉNARD, « Nouveaux symptômes dans l’oralité », La petite girafe, n° 14, 2001, p. 63. []
  4. J. LACAN, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, 1956-1957. Op. cit., p. 184. []
  5. J. LACAN, Ibid., p.184. []
  6. J. LACAN, Ibid., pp. 186-187. []
  7. J. LACAN, « La direction de la cure », Op. cit., p. 628. []
  8. J. NELSON, Op. cit., p. 10. []
  9. M. RECALCATI, « Les deux riens de l’anorexie », in La Cause Freudienne, n° 48, mai 2001, p. 148. []
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