dimanche 18 août 2013 · 12h36

Anne Lysy : Lʼanorexie : Je mange rien (extrait 1)

[…]

1. Le rien, l’amour et le désir * (( Extrait de Lʼanorexie : Je mange rien de Anne Lysy sur le site du Pont Freudien))

C’est ainsi que j’ai sous-titré ce premier moment, qui reprend le Séminaire IV et « La direction de la cure » (( J. LACAN. « La direction de la cure », 1958, in Écrits. Paris, Seuil, 1966, pp. 585-645. )) . Lacan, dans les années 50, met en avant la prévalence, dans tout phénomène humain, de l’ordre symbolique, l’ordre du langage, qui préexiste au sujet et qui le détermine. Il l’appelle le grand Autre pour le distinguer comme au-delà, comme horizon des petits autres, les égaux, les comme moi, les pareils, même si la fonction de ce grand Autre est supportée ou incarnée par des figures proches, par exemple, les parents, le père, la mère, pour l’enfant.

L’insertion du sujet dans le langage modifie ou altère pour de bon tout ce qui pourrait être de l’ordre du naturel ou de l’instinctif. C’est un point essentiel de son enseignement qu’il articule avec la triade besoin-demande-désir. Il veut montrer que le désir est irréductible au besoin, que l’objet du désir n’est pas réductible à l’objet du besoin. Le désir n’est pas non plus la satisfaction d’un besoin ; il n’est rien d’autre qu’un désir qui ne tend pas vers un objet mais se présente comme désir de rien. C’est sur ce point que l’anorexique est convoquée par Lacan comme, je dirais, une défenseur de ce rien. C’est comme une façon particulière de mettre en scène et d’utiliser ce rien. Alors ça peut vous paraître un peu abstrait ; je vais vous commenter quelques passages du Séminaire IV qui rendront cela beaucoup plus parlant.

Lacan parle, dans ces passages, de ce qui, structuralement, se passe dans le rapport de la mère à l’enfant quand elle le nourrit. Ce Séminaire IV se déroule en 1956-1957. Il met là en question des théories de l’objet oral des disciples de Freud ; ce qu’il avance, c’est une critique de la conception classique de l’oralité, de l’objet oral. Il faut bien comprendre cela, parce que l’on pourrait dire : l’anorexie, c’est un trouble de l’oralité. Il s’agit de savoir ce que cela veut dire. Or, il va déplacer tout à fait cette question de l’oralité.

Comment procède sa démonstration ? On peut dire que la mère est celle qui satisfait les besoins de l’enfant. Il a faim, elle lui donne le sein ou le biberon, peu importe. Mais c’est plus complexe que cela, du fait du langage. En tant qu’être parlant, quand elle donne à manger, elle fait un don, dit Lacan. C’est-à-dire elle symbolise l’objet ou la relation du nourrissage. Elle fait un don d’amour. Alors comment le nourrissage devient-il don d’amour ? Lacan explique que c’est parce que la mère devient pour l’enfant une puissance qui peut donner ou ne pas donner l’objet. Elle peut refuser. Et dès lors, l’objet oral, l’objet sein, la nourriture n’est plus l’objet de la satisfaction du besoin, mais devient le témoin du don d’amour, la preuve d’amour. Il devient symbolique. Donc, il devient un signifiant, dit Lacan. Il ne vaut plus pour lui-même, mais par le rien qui l’auréole. Comme le fait remarquer Augustin Ménard, c’est ce rien qui fait la valeur essentielle d’un cadeau, par exemple, au-delà de sa valeur marchande (( A. MÉNARD, « Nouveaux symptômes dans l’oralité », La petite girafe, n° 14, 2001, p. 63. )) .

L’oralité, donc, ne se situe plus sur le terrain d’une satisfaction du besoin. Il y a une autre faim en jeu, dirais-je. L’oralité devient, dit Lacan, une activité érotisée, au sens de la libido freudienne. Elle ne met pas seulement en jeu la libido qui est au service de la conservation du corps – se nourrir pour subsister – mais la libido sexuelle. Et, précise-t-il, l’objet réel est lui- même là-dedans indifférent. Que ce soit le sein, le biberon ou autre chose, ce qui compte, c’est la valeur qu’il prend dans la dialectique sexuelle. C’est le fait que « l’activité [orale] a pris une fonction érotisée sur le plan du désir, lequel s’ordonne dans l’ordre symbolique » (( J. LACAN, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, 1956-1957. Op. cit., p. 184.)) . C’est à cet endroit de son développement, dans son séminaire, qu’il évoque l’anorexie mentale, de la page 184 à 187.

Donc il isole deux mécanismes, ou deux aspects, de cette dialectique par rapport à l’Autre et au désir. D’une part, il dit quelque chose sur le statut de l’objet qu’elle mange, et d’autre part, il dit quelque chose sur le rapport à l’Autre qu’elle instaure par cet objet. Je dis tout ça en préliminaire à la citation. Je ne vais pas citer beaucoup, mais cela vaut la peine de citer quelques passages ce soir, de Lacan.

[…] il est possible que pour jouer le même rôle, il n’y ait pas du tout d’objet réel. Il s’agit en effet seulement de ce qui donne lieu à une satisfaction substitutive de la saturation symbolique. Cela peut seul expliquer la véritable fonction d’un symptôme comme celui de l’anorexie mentale. Je vous ai déjà dit que l’anorexie mentale n’est pas un ne pas manger, mais un ne rien manger. J’insiste – cela veut dire manger rien. Rien, c’est justement quelque chose qui existe sur le plan symbolique. Ce n’est pas un nicht essen [en allemand], c’est un nichts essen. Ce point est indispensable pour comprendre la phénoménologie de l’anorexie mentale. Ce dont il s’agit dans le détail, c’est que l’enfant mange rien, ce qui est autre chose qu’une négation de l’activité. De cette absence savourée comme telle, il use vis-à-vis de ce qu’il a en face de lui, à savoir la mère dont il dépend. Grâce à ce rien, il la fait dépendre de lui. Si vous ne saisissez pas cela, vous ne pouvez rien comprendre, non seulement à l’anorexie mentale, mais encore à d’autres symptômes, et vous ferez les plus grandes fautes. (( J. LACAN, Ibid., p.184.))

Donc, premièrement, il ne s’agit donc pas d’un objet réel mais de rien comme objet. La dialectique de substitution de la satisfaction à l’exigence d’amour, qui fait que l’oralité devient une activité érotisée, se fait autour de cet objet rien. Il ne s’agit pas que l’enfant ne mange pas, ce que Lacan appelle la négation de l’action, il parlera plus loin de négativité, il mange rien. Il ajoute même qu’il savoure l’absence comme telle. Je trouve cette expression très parlante, parce que ça donne déjà une idée d’une satisfaction qui est d’un autre ordre que la satisfaction du besoin, qui est suggérée dans le « savourer l’absence ». C’est le premier aspect sur la question de ce qu’est l’objet.

Deuxième aspect – c’est moi qui les distingue, pour des raisons didactiques –, il utilise ce rien, l’enfant, pour faire dépendre la mère de lui. C’est-à-dire qu’il retourne le rapport de dépendance initial. Comme le paraphrase Jacques-Alain Miller dans un de ses cours, l’enfant met en échec sa dépendance par rapport à l’autre en se nourrissant non pas de quelque chose, c’est-à-dire du sein, en tant qu’objet partiel, mais de cet objet comme annulé, du rien comme objet. Et pour expliquer ce renversement, Lacan fait appel, là, dans ces pages, à ce que Mélanie Klein a appelé la position dépressive et la conjugue avec ce qu’il a lui-même construit, le stade du miroir comme constitutif du sujet sur le plan imaginaire.

Il explique d’abord ceci : la mère peut donner, mais aussi refuser, donc, littéralement elle peut tout : elle est toute-puissante. L’enfant rencontre cette toute-puissance dans sa constitution comme sujet. Il rencontre dans le miroir deux choses, explique Lacan. D’une part, –c’est ce que l’on connaît bien, c’est ce que Lacan a développé dans son texte sur le stade du miroir– il éprouve un sentiment de triomphe, au moment où il se saisit, dans le miroir, comme totalité. C’est une expérience de maîtrise. Il rencontre là sa forme, qui dépend de lui. Forme qui donne un semblant de maîtrise sur ce qu’il éprouve, de fait, parce qu’il s’éprouve comme morcelé et incoordonné. Mais d’autre part –c’est ce que Lacan ajoute au stade du miroir dans le Séminaire IV–, il rencontre « la réalité du maître » : Ainsi le moment de son triomphe est-il aussi le truchement de sa défaite. Lorsqu’il se trouve en présence de cette totalité sous la forme du corps maternel, il doit constater qu’elle ne lui obéit pas. Lorsque la structure spéculaire réfléchie du stade du miroir entre en jeu, la toute-puissance maternelle n’est alors réfléchie qu’en position nettement dépressive, et c’est alors le sentiment d’impuissance de l’enfant.

C’est là que peut s’insérer ce à quoi je faisais allusion tout à l’heure, quand je vous parlais de l’anorexie mentale. On pourrait aller un peu vite, et dire que le seul pouvoir que détient le sujet contre la toute-puissance, c’est de dire non au niveau de l’action, et introduire ici la dimension du négativisme, qui n’est pas sans rapport avec le moment que je vise. [c’est-à-dire le « ne pas manger », nicht essen, pas nichts essen.] […] Je ferais néanmoins remarquer que l’expérience nous montre, et non sans raison, que ce n’est pas au niveau de l’action et sous la forme du négativisme, que s’élabore la résistance à la toute-puissance dans la relation de dépendance, c’est au niveau de l’objet, qui nous est apparu sous le signe du rien. C’est au niveau de l’objet annulé en tant que symbolique que l’enfant met en échec sa dépendance, et précisément en se nourrissant de rien. C’est là qu’il renverse la relation de dépendance, se faisant, par ce moyen, maître de la toute-puissance avide de le faire vivre, lui qui dépend d’elle. Dès lors, c’est elle qui dépend par son désir, c’est elle qui est à sa merci, à la merci des manifestations de son caprice, à la merci de sa toute-puissance à lui. (( J. LACAN, Ibid., pp. 186-187. ))

Comme le souligne Recalcati, on a ainsi le rien dans sa valeur dialectique, qui autorise le renversement des rapports de force. L’enfant est objet de l’Autre, impuissant. Il dépend de cet Autre, c’est le statut natif du sujet. Eh bien maintenant, le sujet rend l’autre dépendant de lui, et le plonge dans l’impuissance de l’angoisse. Comme beaucoup d’auteurs le soulignent, notamment Carole Dewambrechies-La Sagna, ce n’est généralement pas l’anorexique qui est angoissée, c’est l’entourage qui ne sait plus quoi faire.

C’est le versant dialectique de l’anorexique que Lacan décrit ici. Il en fait une figure de maîtrise et surtout de protestation, voire de refus. Mais c’est aussi un appel, une tentative d’ouvrir une brèche chez cet Autre omnipotent. C’est dans un passage de « La direction de la cure », des mêmes années, qu’il revient ainsi sur l’anorexie et la caractérise par ce refus, en reprenant les termes : besoin, demande, désir. Je renvoie à un paragraphe de « La direction de la cure » : quand l’Autre rabat l’amour au niveau du besoin, dit-il, il est étouffant. Quand l’Autre « confond ses soins avec le don de son amour », quand l’Autre, à la place de donner ce qu’il n’a pas – ce qui est la définition de l’amour – quand l’Autre, donc, à la place de donner ce qu’il n’a pas « le gave de la bouillie étouffante de ce qu’il a », alors l’enfant refuse. Il refuse de satisfaire à la demande de la mère. « C’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d’un désir (anorexie mentale). » (( J. LACAN, « La direction de la cure », Op. cit., p. 628. ))

Comment comprendre cela ? Le « non » anorexique veut dissocier la dimension du désir et du besoin. Ou de la demande qui traduit le besoin. Le « non » ou le « rien manger » est ainsi, en dernier ressort, une défense subjective du désir. Lacan dit là aussi, d’ailleurs : « Il faut que la mère désire en dehors de lui ». Autrement dit, qu’elle lui lâche les baskets ! Qu’elle ne le gave plus. Parce que c’est ce qui lui manque à lui pour trouver la voie vers le désir.

2. Un refus dialectique – exemples

C’est un refus dialectique, soulignait notre collègue italien Recalcati. Il a la valeur d’un appel à l’autre. Je vais vous donner deux ou trois petits exemples pas très travaillés, mais qui concrétisent un peu certaines choses. Le premier, je ne connais pas tous les détails, c’est un fait qu’on m’a raconté. Il s’agit d’une petite fille et de sa mère, reçues par un analyste, et la petite fille a déclenché soudain une anorexie. Cette mère se préoccupe beaucoup de ce qu’il advient de ses enfants quand ils sont à la maternelle. Elle surveille tout, elle veut tout savoir, et même tout voir. Son idéal, ce serait par exemple qu’on installe des caméras dans les crèches. C’est, d’ailleurs, paraît-il, un projet qui risquait de se réaliser. Sa fille devient anorexique à un moment précis : c’est au moment où la mère dit son projet : « Je vais ouvrir une garderie chez moi ». Qu’est-ce que cela signifie pour l’enfant ? Qu’est-ce qui a pu se produire là ? Eh bien, elle devient un objet de soins – ce qu’elle était déjà – mais au même titre que n’importe quel autre enfant. Jusque là, elle avait plus ou moins pu s’accommoder des soins gavants. Mais au moment où la dimension de l’amour est pour de bon écrasée, elle proteste. D’ailleurs, aspect significatif, dès que la mère, qui a réalisé un peu ce qui se passait par son travail en analyse, a dit qu’elle renonçait au projet, l’anorexie a cessé.

Autre petite donnée clinique, reprise au livre de Jessica Nelson, pour cette dimension d’appel à un autre qui serait un peu moins tout présent. Il y a un détail frappant. Si frappant, d’ailleurs, qu’elle en fait le titre même de son livre. Elle dit que le déclic qui a été le début de la fin de l’anorexie – ça a pris du temps –, ça a été une phrase de sa mère, quelque chose à ce moment- là a basculé. Sa mère a dit, à un moment donné, à un repas, et sur un ton léger : « Ça y est ! Tu as fini tes trois petits pois, tu peux sortir de table! » Elle l’interprète après coup comme un décalage opéré par sa mère dans sa propre position. Elle dit :

Des années plus tard, j’ai compris que, à ce moment précis, ma mère m’avait inconsciemment signifié que l’arme que j’utilisais contre ma famille, la maigreur et le refus de m’alimenter « normalement », cessait d’avoir la même emprise sur elle.

La « forme d’humour » est là-dedans importante. C’est cette forme d’humour qui compte, qui a démontré qu’elle n’est plus dépendante.

En effet, Isabelle [c’est sa mère] n’était plus dépendante du chantage par la peur que j’exerçais sur tous, au moyen de ma lente destruction physique. ‘Tu penses que tu as tous les pouvoirs sur nous ? semblait-elle sous-entendre. Ça suffit comme ça.’ […] Qu’avait bien pu déclencher en moi cette petite phrase ? [Parce qu’elle dit « J’ai remonté la pente à ce moment-là.] Avec la distance, je vois aujourd’hui dans l’anorexie une arme raffinée, tragique, aux significations multiples. Une arme qu’on ne retourne pas nécessairement contre soi dans une pulsion suicidaire [ça peut arriver !] mais dont on se sert pour affirmer une identité propre dans l’effacement. L’anorexie est une forme de rébellion singulière, si singulière néanmoins qu’elle a bien du mal à être considérée comme telle. (( J. NELSON, Op. cit., p. 10. ))

Ce sont les paroles de Jessica, son témoignage. Ce n’est pas une professionnelle qui parle.

Quand on peut déployer comme cela les coordonnées de l’histoire du sujet, on rencontre souvent des moments de déception dans la demande d’amour, qui ne sont pas forcément seulement dans les rapports à la mère, cela peut être autant le père ou une personne importante pour le sujet. Et la protestation et la demande d’amour négative peuvent aller très loin. Cela atteint des extrémités caractéristiques de l’anorexie. Je cite Recalcati :

« Le corps devient squelette, se voue à la mort pour ouvrir un manque dans l’autre, pour secouer l’autre. »

C’est comme si, réduit à la peau sur les os, tendant à se faire disparaître, il se fait d’autant plus consistant « pour exister vraiment pour l’Autre, pour aveugler l’Autre. » (( M. RECALCATI, « Les deux riens de l’anorexie », in La Cause Freudienne, n° 48, mai 2001, p. 148. ))

[…]

mardi 11 juin 2019 · 15h11

Mada

Madame,

Je voudrais essayer de vous raconter quelque chose qui s’est passé hier, de quelque chose dans quoi je suis embourbée, dont je ne parviens pas à sortir, et qui ne se laisse pas facilement saisir, relater, même en analyse. Cela a trait à ma relation avec Édouard.

Avant cela, un bout de rêve fait cette nuit.  Je m’apprêtais à pénétrer, à la fin de ce rêve, dans la chambre d’un homme mourant. Allongé, les yeux clos, son visage et son corps dénudés, ses bras maigres, particulièrement éclairés. Il ouvre les yeux, me voit, dans l’entrebâillement de la porte. Il est possible que nous nous parlions. Nous nous parlons, même si cela a quelque chose de répugnant pour moi. Je sais qu’il ne va pas tarder à mourir. Je suis beaucoup plus jeune qu’aujourd’hui. Il est très vieux. Sa figure a quelque chose de biblique, évoque celle de Job, son image en peinture, son corps osseux, la peau flasque et éclairée, lumineuse.

Je me réveille. Je pense que c’est de l’oncle Vincent qu’il s’agit, qui est déjà mort. Je me dis que c’est « l’oncle Vint sans », « vint sans » qu’il faut entendre, « celui qui vint sans, privé ». J’avais écrit un livre, il y a 20 ans, intitulé « Vincent ». C’est à ce livre que je pense. Il n’y s’agissait pas de mon oncle, du moins pas de mon oncle Vincent, mais d’un Vincent avec lequel j’avais vécu. Un livre moins sur sa personne que sur ce qui m’avait liée à lui, écrit au départ d’un rêve dont j’avais méthodiquement analysé chacun des termes. Suspendue nue à un barre au milieu d’un grenier, je criais son nom, Vincent; je suis ici obligée d’ajouter que ma mère s’appelle Delbaere.

J’ai immédiatement pensé que ce rêve avait trait à une situation de la veille, dont j’avais pensé devoir faire l’effort de vous parler, dont il m’avait effleuré qu’on pouvait la catégoriser sous le syntagme « jouissance d’être privée». J’ai pensé alors que ce rêve, c’était l’adieu à cette jouissance, à cette jouissance qui mourait…

La situation. Hier matin, nous entrons dans la chambre, Édouard et moi, debout près du lit, il me touche rapidement les fesses, le sexe, je proteste aussi rapidement, choquée. J’étais allée le chercher, l’avais emprunté cinq minutes à son jeu vidéo pour l’amener devant la cheminée de la chambre, lui demander son avis sur les objets qui s’y trouvent. Les deux statuettes chinoises, un homme et une femme, l’homme plus vieux que la femme, les livres, un paquet  de photos. C’est à propos des photos que je voulais qu’il intervienne, elles ne me paraissaient pas avoir leur place, là. L’idée, c’était de retourner à des choses que nous avions pu faire ensemble autrefois, en complicité, où nous disposions des objets, à notre goût, sur différentes surfaces de l’appartement. La question des photos a été très vite réglée, il s’agissait des photos d’un livre qu’il avait voulu faire, il les a rangées ailleurs. Ce problème clos, puisque je ne souhaitais pas ajouter d’autres objets à la cheminée, j’ai malheureusement, parce que ce n’était pas le moment, plus le moment, évoqué le meuble de l’appartement d’Orléans, celui des parents de Édouard, que nous devons vider, un meuble dont j’avais pensé qu’il pourrait avantageusement remplacer la commode IKEA où je range mes vêtements. J’avais songé, il y a quelque temps et avec un grand plaisir qui m’avait étonnée, que ce meuble pourrait venir là, dans la chambre, à droite du lit. Un très grand plaisir. Je n’avais pas parlé de ce sentiment à Édouard, mais j’avais parlé du meuble. Nous étions tombés d’accord. Un même plaisir, réjouissance secrète, étonnée, m’était venu à l’idée de ramener la deuxième table de nuit d’Orléans, Édouard ayant récemment ramené la première pour son propre usage. Ces deux tables, ce meuble en bois foncé, ouvragé, en provenance de l’un de leurs voyages, aux grands-parents, voyage en Asie, le couple de longues statuettes en ivoire, qui vient de chez eux également, arrivé récemment, sont liés. Ils ouvrent pour moi, curieusement, la possibilité de me sentir un jour ici chez moi. A me sentir chez eux, dans leurs meubles, leurs marques, je me sentirais davantage chez moi.  Rassurée profondément. De même que Outrée me rassurait avant que nous ne nous mettions à tout chambouler. Ce meuble que je verrais dans la chambre, pourrait évoquer le grand meuble, le très grand meuble marqué 1862, qui ne date probablement pas de 1862, qui se trouve dans le salon de ma mère et que j’ai toujours connu, également en bois ouvragé, avec ses têtes de lions sculptées, un large anneau doré leur passant dans la bouche.

Je suis toujours poursuivie par le passé, un passé que je n’arrive pas à reconstituer, à ré-actualiser, qui me parait plus grand que moi, auquel je ne peux renoncer; peut-être simplement la présence réelle, effective, de ces éléments du passé me rassurerait-elle, me soulagerait-elle. Ce qui pour moi avait été la famille, dans la perfection de mes parents, dans la perfection de l’œuvre de ma mère, la maison tenue, le ménage fait, l’entretien, comme si par ces meubles d’un ménage dont je ne savais rien mais qui m’avait de l’extérieur paru tenir, j’en récupérerais quelque liant, quelque glu, quelque glu sainte, que je puisse à mon tour transmettre à Anton, comme si nous ne vivions pas déjà dans une sacrée colle, pour lui, certainement, alors que maintenant que je m’y trouvais, maintenant qu’il fallait que ce soit de mon fait, de jouer à papa et maman, le sentiment était pour moi que cela coulait, s’écoulait de toutes parts, que rien ne tenait qui ressemble à ce qu’il m’avait paru, de l’extérieur, de mes parents, de leurs édifications, de ce qu’ils avaient pu me donner, de grand, d’amour, et que tout cela ne cessait de se perdre. De se perdre avec ce que moi-même, je ne cessais de refuser d’accomplir, cette  façon de me dérober, absolument impérative, de faire trou dans l’édifice, de ne pas reproduire. Ce double mouvement, ces tensions contraires, épuisantes.

La famille, l’infamille, l’affamille. La sainte, l’infâme. 

Enfin. 

Hier donc, je parlais de ce meuble qu’on pourrait ramener et Édouard a demandé : « Et on fait quoi du meuble qui est là ? »

Et je l’ai mal pris.
Ou j’ai voulu mal le prendre.
J’ai parlé d’ironie.
D’ironie entendue dans le ton de sa voix.
(De l’impossible évoqué, l’impossible de remplacer ce neuf meuble par de l’ancien, l’IKEA par la massif asiatique, toutes les actions que cela impliquait, les déplacements réels, physiques, matériels, les muscles que nous n’avons pas, les jambes, les bras, la camionnette, les escaliers, notre paresse, et la nouvelle place à trouver au meuble rejeté. )

J’ai été vexée qu’il ne souvienne plus que j’en avais déjà parlé. Qu’il n’aie pas entendu que c’était important.Et j’ai tout de suite senti que je ne reviendrais pas là-dessus, que c’était trop tard, que je ne pourrais pas sortir de là, que je m’enferrerais. Que je préférerais l’absence de solution à la solution, que je préférerais restée fâchée sur F, que je me refuserais à lui expliquer, à reparler de ce meuble, de ces meubles, qu’une fois de plus l’angoisse m’empêcherait d’avancer dans la voie du changement, que quelque chose de la situation actuelle était trop satisfaisant malgré moi. Quelque chose de notre discord. Quelque chose de mes accusations, de ma séparation.Je n’écouterais pas ses explications. L’angoisse était là. J’étais fâchée.

Et je me suis demandée comment je m’en sortirais, comment j’allais m’en sortir. Il y a une grande jouissance à accuser l’autre d’être l’agent de sa frustration et une grande nécessité à rester privée, à rester sans. 

Enfin, il faut que je dise un mot sur ce qui m’a fait penser que je ne pourrais pas revenir en arrière. Qu’il n’y aurait pas d’apaisement de l’angoisse. C’est que j’étais toujours dans l’arrière-goût de ce moment où F m’avait touché le sexe, où j’avais pensé qu’une fois de plus il le faisait sans « transition », d’une façon qui pour moi ne peut être que choquante. Je ne supporte pas ce que je sens alors, la façon dont cela surgit de nulle part. Je le lui ai dit mille fois, que je ne supportais pas sa façon d’aller « droit au but ». Qu’il n’y mette pas de formes, pas de bornes. Qu’il ne tienne pas compte du fait que nous sommes en période de construction ou de reconstruction. Que rien n’est gagné, au contraire, tout perdu. Qu’il ne peut me considérer comme « acquise », qu’il faut un contexte, que nous l’élaborions ce contexte, ce nouveau contexte. Peut-être un contexte où se dépasse la famille, où elle se troue, se sépare d’elle-même, où nous soyons à deux.

Oui, il manque quelque chose entre Édouard et moi qui me permette de supporter la violence de ce que je ressens quand il met sa main sur mon sexe. Il manque un terrain d’entente.

Avec P, il y avait les lettres, comme champ pour le désir (il y avait ce si beau champ nu de l’in-famille). 

Je ne devrais rien dire de plus.

Voilà, j’arrête là,

Bien  à vous,

Rêve du 8 au 9 juin. Lettre envoyée le 11, à 15H

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