Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond. L’art doit garder l’homme enraciné consciemment dans ce déséquilibre – et cela ne peut se faire que si aucune conclusion n’est tirée (impliquée – comme un MESSAGE ou une RÉSOLUTION – mais bien plutôt si l’on expose au spectateur, moment par moment, le procès véritable d’une certaine phrase-geste (la quête intérieure d’un style, d’une manière d’être dans le monde) à mesure qu’il se trouve confronté à l’objet réel (la nature). Ainsi l’œuvre d’art est ENRACINÉE dans et PROVIENT de l’abstrait (spirituel, intérieur) et se sert de l’ABSTRAIT comme contenu – lequel contenu trouve DIFFICILE d’EXISTER dans le monde l’objet (nature) et c’est la musique puissante que l’œuvre d’art capture : celle d’ÊTRE HOMME.
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Aucun « développement » n’est possible. Quand il arrive dans une œuvre aujourd’hui, il est faux. C’est une régression vers le primitivisme. (C’est tout naturellement ce que les gens désirent, ce que nous désirons tous – la nature et le sommeil. Sombrer dans la mère – en finir avec la « tension »). Le développement est la négation de la tension ou plutôt la façon d’éviter la tension. Revenir au seul point humain – ce déséquilibre entre intérieur et extérieur – c’est se placer sur le seul vrai point de tension qui n’est jamais résolu ; de même que la TENSION, qui est le fait de l’être-homme, n’est jamais résolue (à moins que l’on ne choisisse finalement d’être animal ou dieu), le DÉVELOPPEMENT dans une œuvre d’art est un abandon, un éloignement de ce point de tension, pour l’animalisme ou le spiritualisme. Dans les deux cas – le rêve, l’assouvissement du désir, le sommeil.
Quand nous disons « développement », nous devrions peut-être remarquer, pour être plus exacts, que cela signifie habituellement le développement de chaque élément à partir de l’élément précédent d’une série – et c’est cela qui est faux. Il existe une AUTRE sorte de développement – où les détails procèdent d’une idée du champ vivant tout entier.
La procédure « impossible » et « fausse » du développement dans l’art courant serait le pas en avant A à partir du pas B – un tel développement ne peut être rien d’autre qu’hypnotisme et mensonge.
Le seul développement possible qui nous laisse éveillé et humain, comme le spectateur, est celui où chaque détail est une continuelle référence au procès de la conscience entrant en collision avec le monde, ce procès qui fait « être » les choses pour nous.
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Nous IGNORONS le fait ou l’acte précédent – ainsi il peut S’ÉVANOUIR comme il doit quand son moment d’être-là est passé – ainsi le NEUF peut surgir, moment par moment.
Si chaque moment est neuf, si nous mourons à chaque moment, quand il surgit nous sommes vivants. Le développement (suivi), c’est la mort. C’est le changement en objet. C’est le faiseur d’idoles.
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Le drame (ce qui est vieux que je rejette) ce sont les gens qui essayent de faire coïncider l’intérieur (leur vie subjective) avec l’extérieur (le monde).
C’est une mauvaise façon de vivre c’est une mort vivante.
Vivre en tant qu’être HUMAIN c’est vivre CONSCIEMMENT la tension entre désir et réalité.
Tous MES « personnages » »font en sorte »qu’ils s’identifient avec la conscience qui (si vous voulez vous donner la peine de de le remarquer vous-même) ne peut MAINTENIR les objets dans la pensée (c’est impossible plus d’un millième de seconde) mais en présente et représente dans chacun des quanta de temps le contenu.
Mais : plus encore – l’étalage des associations (des harmonies) est DIFFÉRENTE pour chaque représentation. J’ai réfléchi à cela. J’ai développé un style qui montre comment cela se passe maintenant pour nous dans la conscience. Je parle pas de généralités, je montre la pensée au travail, moment-par-moment.
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L’univers comme une variation sur le thème de l’informe (énergie) et de la forme s’interpénétrant – maintenant vous voyez, maintenant vous ne voyez plus (l’homme : déséquilibre entre intérieur et extérieur).
Tout art qui donne l’illusion d’un OBJET CONTINU ou qui est fondé sur elle, est mauvais, inutile pour le développement de l’homme, son devenir-lui-même comme un être spirituel, naufragé-sur-la-terre (dans la nature).
Aujourd’hui, pour l’homme qui accepte sa nature scindée (naufragée), le « tout » ne peut être qu’une vision régressive, une sorte de primitivisme. DIFFÉRER le tout (comme chez Duchamp – le « retard » dans le verre. Comme le dit Heidegger, nous sommes entre les dieux qui ont été et les dieux qui vont être doivent « attendre ».)
Richard Foreman, Ie manifeste ontologico-hystérique, 1974











