dimanche 20 août 2017 · 13h06

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond.

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond. L’art doit garder l’homme enraciné consciemment dans ce déséquilibre – et cela ne peut se faire que si aucune conclusion n’est tirée (impliquée – comme un MESSAGE ou une RÉSOLUTION  – mais bien plutôt si l’on expose au spectateur, moment par moment, le procès véritable d’une certaine phrase-geste (la quête intérieure d’un style, d’une manière d’être dans le monde) à mesure qu’il se trouve confronté à l’objet réel (la nature). Ainsi l’œuvre d’art est ENRACINÉE dans et PROVIENT de l’abstrait (spirituel, intérieur) et se sert de l’ABSTRAIT comme contenu – lequel contenu trouve DIFFICILE d’EXISTER dans le monde l’objet (nature) et c’est la musique puissante que l’œuvre d’art capture : celle d’ÊTRE HOMME.

 […]

Aucun « développement » n’est possible. Quand il arrive dans une œuvre aujourd’hui, il est faux. C’est une régression vers le primitivisme. (C’est tout naturellement ce que les gens désirent, ce que nous désirons tous – la nature et le sommeil. Sombrer dans la mère – en finir avec la « tension »). Le développement est la négation de la tension ou plutôt la façon d’éviter la tension. Revenir au seul point humain – ce déséquilibre entre intérieur et extérieur – c’est se placer sur le seul vrai point de tension qui n’est jamais résolu ; de même que la TENSION, qui est le fait de l’être-homme, n’est jamais résolue (à moins que l’on ne choisisse finalement d’être animal ou dieu), le DÉVELOPPEMENT dans une œuvre d’art est un abandon, un éloignement de ce point de tension, pour l’animalisme ou le spiritualisme. Dans les deux cas – le rêve, l’assouvissement du désir, le sommeil.

Quand nous disons « développement », nous devrions peut-être remarquer, pour être plus exacts, que cela signifie habituellement le développement de chaque élément à partir de l’élément précédent d’une série – et c’est cela qui est faux. Il existe une AUTRE sorte de développement – où les détails procèdent d’une idée du champ vivant tout entier.

La procédure « impossible » et « fausse » du développement dans l’art courant serait le pas en avant A à partir du pas B – un tel développement ne peut être rien d’autre qu’hypnotisme et mensonge. 

Le seul développement possible qui nous laisse éveillé et humain, comme le spectateur, est celui où chaque détail est une continuelle référence au procès de la conscience entrant en collision avec le monde, ce procès qui fait « être » les choses pour nous. 

[…]

Nous IGNORONS le fait ou l’acte précédent – ainsi il peut S’ÉVANOUIR comme il doit quand son moment d’être-là est passé – ainsi le NEUF peut surgir, moment par moment.

Si chaque moment est neuf, si nous mourons à chaque moment, quand il surgit nous sommes vivants. Le développement (suivi), c’est la mort. C’est le changement en objet. C’est le faiseur d’idoles. 

[…]

Le drame (ce qui est vieux que je rejette) ce sont les gens qui essayent de faire coïncider l’intérieur (leur vie subjective) avec l’extérieur (le monde).

C’est une mauvaise façon de vivre c’est une mort vivante.

Vivre en tant qu’être HUMAIN c’est vivre CONSCIEMMENT la tension entre désir et réalité.
Tous MES « personnages » »font en sorte »qu’ils s’identifient avec la conscience qui (si vous voulez vous donner la peine de de le remarquer vous-même) ne peut MAINTENIR les objets dans la pensée (c’est impossible plus d’un millième de seconde) mais en présente et représente  dans chacun des quanta de temps le contenu.
Mais : plus encore – l’étalage des associations (des harmonies) est DIFFÉRENTE pour chaque représentation. J’ai réfléchi à cela. J’ai développé un style qui montre comment cela se passe maintenant pour nous dans la conscience. Je parle pas de généralités, je montre la pensée au travail, moment-par-moment.

[…]

L’univers comme une variation sur le thème de l’informe (énergie) et de la forme s’interpénétrant – maintenant vous voyez, maintenant vous ne voyez plus (l’homme : déséquilibre entre intérieur et extérieur). 

Tout art qui donne l’illusion d’un OBJET CONTINU ou qui est fondé sur elle, est mauvais, inutile pour le développement de l’homme, son devenir-lui-même comme un être spirituel, naufragé-sur-la-terre (dans la nature). 

Aujourd’hui, pour l’homme qui accepte sa nature scindée (naufragée), le « tout » ne peut être qu’une vision régressive, une sorte de primitivisme. DIFFÉRER le tout (comme chez Duchamp – le « retard » dans le verre. Comme le dit Heidegger, nous sommes entre les dieux qui ont été et les dieux qui vont être doivent « attendre ».)

Richard Foreman, Ie manifeste ontologico-hystérique, 1974

lundi 21 août 2017 · 10h52

l’art, mais alors à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture

l’art, à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture. Dans les suites d’un trauma innommable qui vous coupe de la relation de toute expérience (pour Benjamin, il s’agissait des horreurs de la première guerre mondiale, des « déchainements barbares de la technique »), dont il faut renoncer à se plaindre, qui choisit l’oubli et retrouve pour aborder le monde, la vie, l’état d’enfance et le jeu : il n’y a plus alors de répétition qui tienne, mais une expérience toujours refaite, entièrement revécue.

« Comment considérer la pauvreté autrement que sous le seul aspect du manque et de ses tristes corollaires, la nécessité soit de le combler, soit de le supporter? Or, on l’a vu, pour répondre à cette question, il ne suffit pas de « prendre le parti » du pauvre. Il faut bien plutôt rejoindre la pauvreté qui conditionne déjà nos existences et montrer en quoi celle-ci peut être une ressource : un moyen de connaissance, un effort, dont les aspirations et la diversité sont irréductibles à l’aliénation d’une vie soumise à l’économie. C’est cette modalité que Benjamin expérimente dans un bref article écrit en 1933, intitulé « Expérience et pauvreté de Walter Benjamin (1933)« .

[…]

mardi 22 août 2017 · 16h00

« Faire avec peu »
— Les moyens pauvres de la technique

l’art, à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture. Dans les suites d’un trauma innommable, qui vous coupe de la relation de toute expérience (pour Benjamin, il s’agissait des horreurs de la première guerre mondiale, des « déchainements barbares de la technique »), dont il faut renoncer à se plaindre, qui choisit l’oubli et retrouve pour aborder le monde, la vie, l’art, l’état d’enfance et le jeu:

Antonia Birnbaum : « »Faire avec peu », Les moyens pauvres de la technique». Texte autour du texte de Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté », écrit en 1933, année de la montée au pouvoir du nazisme, année où Benjamin quitte l’Allemagne. Ce texte a été publié dans la revue Lignes, n° 11, en mai 2003.

vendredi 25 août 2017 · 09h14

tout est choc à l’enfant

Sur FB, cette photo et ce texte de de Viviane Perelmuter
29 juillet

Ce jour-là, il y avait une parade dans la ville et j’avais remarqué l’enfant.
C’était l’expression indéfinissable de son visage et la positon de son corps, souple et solitaire, espiègle et grave…
Singulière gravité de l’enfance, si loin de la naïveté à laquelle on l’associe souvent.
C’est que tout est choc pour l’enfant, tout est matière à s’étonner puisque tout est nouveau.
De là, un pouvoir immense à s’émerveiller autant qu’une forme intense de révolte, qui préserve du renoncement et de toute résignation.
S’y ressourcer… tâche infinie pour l’adulte

mon commentaire:

25 août
tout est choc à l’enfant…. l’expression m’éclaire et résonne avec ma lecture actuellement de W. Benjamin qui, dans Expérience et pauvreté, préconise de s’en rapporter à l’enfance pour survivre justement au choc de la première guerre mondiale. comme un répondre au choc par le choc, se mettre au niveau du choc pour en répondre. prendre acte de l’oubli auquel force le trauma, faire table rase (prendre acte de c que la table a été rasée) et inventer. pour répondre au choc de la barbarie, devenir de nouveaux barbares en retrouvant le premier choc de l’enfance, qui seulement peut permettre d’opposer une réponse valable à l’évènement. et donc répondre du réel par le réel. une réponse qui troque la plainte pour le jeu. excusez-moi d’avoir été si longue, j’essaie ici de resserrer quelque chose, que je perçois du texte de B.

vendredi 25 août 2017 · 15h57

(vacance à la campagne, matin)

(vacance à la campagne, matin)
pourquoi n’écouterais-tu pour aucun autre exercice que celui de l’oreille
avec la plus grande attention
les divers sons d’oiseaux
le crissement rapide que tu reconnais des dents de l’écureuil sur une noisette
les très lointains échos maintenant de l’orage éloigné, qui résonnent pourtant encore, et en ton corps allongé te disent l’étendue, la grande étendue, l’immensité horizontale, les allées d’est en ouest, d’ouest en est, le son du monde, cette voix exceptionnelle, rare, noire, qui te parvient encore
et que s’ajoute le discret son d’une cloche qui signale la demi-heure, le brouhaha d’une voiture ou, dans les canalisations, le grondement sourd d’une chasse juste tirée.
pourquoi faudrait-il qu’il y ait quoique ce soit au-delà du son, de la vibration. pourquoi ne laisserais-tu parfois à l’oreille le loisir de faire ce qu’elle est est seule à pouvoir faire et fait le mieux au monde, et sans arrière-pensées.
tu te couches sur le côté tu fermes les yeux ce sont les battements du cœur que tu perçois, que tu recouvres d’un calme souffle.
tu fais tes provisions. l’heure sonne.

lundi 4 septembre 2017 · 08h37

Donc l’être est une catégorie de police.

Notes autour de l’article « L’âge de l’anexcitation, par Laurent de Sutter, écrivain et juriste »

Donc l’être serait une catégorie de police.

Pour moi, il me semble que c’est quelque chose que la psychanalyse m’a appris. En tout cas c’est quelque chose que Jacques-Alain Miller a mis en évidence. Ça fait longtemps que je ne lis plus de psychanalyse, mais c’est quelque chose qu’elle m’a enseigné. On trouve cette dénonciation de l’être dans son cours de L’être et l’Un, en 2011. (( https://disparates.org/lun/))  L’hénologie contre l’ontologie. Ce qu’il y a contre ce qui est. Ce qu’il y a, dit Miller, c’est du côté de la jouissance, c’est l’Un. Tandis que du côté de ce qui est, du côté de l’être, c’est effectivement la police, c’est le « m’être ».
Ailleurs, et avant ça, mais c’est ici une référence que je n’ai jamais retrouvée, donc, ce que j’en rapporte est à nuancer, peut être imprécis, Miller parle du langage comme d’un instrument de pouvoir. Je voudrais vraiment retrouver ce texte. Ça a été publié dans la Cause freudienne. Celui qui a la parole a le pouvoir. Celui qui maîtrise le symbolique, maîtrise le pouvoir.

Un autre point : celui de la vie nue. Je ne sais pas très bien à quoi de Sutter fait référence, mais « la vie nue », lui, réfère ça à l’être, sans que je comprenne bien pourquoi. Parce qu’elle ne saurait être que conceptuelle, parce qu’il ne saurait y avoir de rapport direct au réel ? Or il y a peut-être un rapport autre que symbolique au réel. Il y a la jouissance, c’est indéniable. La vie nue, je l’aurais prise de ce côté-là, non?

Sortir de la police psychopolitique et des fantasmes d’une « vie nue » imaginée comme édénique, jouer plutôt Peter Sloterdijk et Bernard Stiegler contre Martin Heidegger et Giorgio Agamben, telle est ainsi l’une des grandes ambitions de L’âge de l’anesthésie.

En tout cas, je me suis suffisamment sentie concernée par tout ça, et par le sujet central du livre, celui de l’anesthésie et du capitalisme, que pour l’acheter. (Moi qui ai arrêté de prendre des antidépresseurs parce que je me sentais trop fatiguée, beaucoup trop fatiguée (la fatigue est passée mais je ne dors plus, je n’en suis pas pour autant réveillée, il n’y a pas que les psychotropes qui endorment .)

Bon, j’ai d’autres questions je crois concernant l’excitation, mais faut que je dorme encore un peu dessus…

dimanche 10 septembre 2017 · 12h03

vieillir

Vieillir. C’est assez terrifiant. Et il y a une honte. On aimerait mieux ne pas se montrer. On sent bien qu’on n’a pas tout à fait sa place parmi les images du monde, qu’on ne convient plus  – si tant est que l’on aie jamais convenu. 
 
Et donc, ça va prendre un peu de temps, encore, avant que je ne me fasse à cette nouvelle personne que le temps redessine… Sans que ça ne soit pourtant complètement dramatique, en fait. Gênant, je dirais. Parce qu’on est obligé de trouver d’autres ressources. Je dis on, mais je ne parle que pour moi. Je dis on pour me sentir moins seule. C’est moins gênant, justement.
 
Quand il semble que pendant des années son attrait n’a tenu qu’à la séduction de son image, à quoi on n’a jamais d’ailleurs jamais compris beaucoup plus qu’on ne comprend aujourd’hui son enlaidissement, mais qui conférait un certain pouvoir, dont on n’a pas fait grand chose, qui offrait un confort, qui était tout de même accueilli comme un avantage, à quoi on pouvait s’identifier. Même sans arriver à y croire, on peut s’identifier à sa propre beauté. D’autant qu’elle vous est renvoyée par le regard des autres. Une beauté, une séduction qui procurait un certain plaisir aussi quelquefois, des moments  d’affinité avec soi, avec un certain ordre du monde, les hommes, les femmes, tout le tralala. L’amour. Le sexe n’en parlons pas. C’est juste une question d’instants, de moments, pure affaire éphémère. Avoir trouvé le bon harnachement, le bon appareillage, la hauteur de talon, une nouvelle coiffure, des kilos perdus dans un chagrin d’amour et la cuisse dégraissée, une lecture, un RV, une volonté venue d’ailleurs, un impératif;  la confiance retrouvée, la rue, le dehors repris, la conquête, la légèreté, le bonheur d’avoir des jambes, d’en user, des pieds, posés au sol, hanches, marcher, aller, apparaître,  arpenter, pénétrer le monde, tête haut perchée, visage dans le recueil de l’air, l’oubli, la force.
 
Tout ça cohabite, en alternance, avec l’opposé exact, et certainement dans une proportion d’horreur plus importante qu’aujourd’hui, avec le fait de se voir laide (grosse, moche). Ce  sentiment déjà, inchangé, de ne pas offrir la bonne image. De faire trou dans le domaine des images. L’impossibilité de se montrer au monde. Si ce n’est qu’avec le temps j’ai fait provision de moyens d’y faire face. Ne pas se regarder dans les miroirs, trouver de plus en plus de plaisir à rester chez soi, et des amours aussi, comment ça compte, qui n’ont peut-être d’autres motifs que de rendre l’insupportable supportable, même si dans l’incompréhension la plus radicale. C’est la foi de l’un contre la foi de l’autre. L’autre me croit belle, je me trouve laide. Deux fois aussi bonnes l’une que l’autre : c’est contraire et ça fait l’amour. A côté de ça, pour faire face, supporter la perpétuation des contradictions et l’insupportable d’un désir de mort jamais éteint, épuiser tous les divans d’analystes. Jusqu’à peut-être, même pour eux, devenir trop vieille, être passée trop vieille, être passée de leur côté de l’âge et qu’ils n’y puissent plus mais. Enfin, cette histoire-là, je l’invente à l’instant, ne pas y prêter outre mesure attention. Mais, on trouverait, probablement dans ses plis, si on s’y attardait, si on les y brodait, les traits qui parleraient d’un changement de régime du désir. Et que ce changement ait à voir avec l’âge. 
 
Maintenant, avec l’âge, c’est autre chose qui se met en place. Quelque chose de moi est toujours moi, mais la jeunesse c’est fini. Ça mue. Une autre image se met en place. Une autre personne. Une inconnue, à laquelle il faut se faire. Et ça prend des ans.  Une inconnue, c’est l’inconnu. Il faut chercher d’autres ressources,  faire du balai à l’intérieur de soi,  se redisposer, se réaménager. À l’instar des vêtements, y a tous les trucs qui ne conviennent plus, qui ne sont pas de son âge. C’était soi, ça soutenait sa présence au monde, eh bien, c’est fini, ça n’a plus cours, il faut l’évacuer. Et bien souvent les trucs qu’on jette de rage par la fenêtre reviennent par la porte d’entrée dont ils ont encore les clés. Il faut trouver d’autres trucs,  accueillir du neuf qu’on ne voit pourtant pas venir tant on a les yeux rivés sur ce qui fout le camp. Comme devenir adulte, si c’est encore possible, prévenue qu’on est de la force de l’inertie. Toujours eu envie, de devenir adulte, jamais parvenue, ça serait le moment, l’instant. La femme-enfant à 18 ans ça passe. A 53, ça exaspère. Passer d’avoir été désirée à  trouver les moyens d’aller désirante au monde. Pas le pire mal, car si être désirée soutenait mon être, ça ne me facilitait nullement l’existence. S’en trouver étrangement obligée à plus de mobilité, de mouvements. Moi qui suis si statique. À cause de quoi, j’ai fini par trouver le tai chi, qui est du mouvement lent.
 
Et aussi pour avoir épuisé toutes les ressources d’une pensée tombée malade, stérile, à force de lui avoir demandé de pallier ce manque d’image. Ce qui n’est pas son job. Quelque bel air qu’elle se donne la  pensée ne fait pas corps. On aura beau s’y réfugier, tenter de s’inventer un corps de lettres, distinct de son corps propre, chercher ainsi à  le forclore,  à lui faire rejoindre l’absence de l’image, dans  un exercice  qui l’anesthésie et vous laisse à la merci de toutes les angoisses de la terre au moindre pas hors la pensée, hors l’être. // Cap alors au pire, en finir avec tous les antidépresseurs et autres somnifères, en finir avec tous les excitants que le corps ne processe plus, dans le blanc des yeux regarder l’angoisse. La traiter en amie, lui faire rendre son jus, dégorger ce qu’il est possible de ses vérités, renoncer à leurs quêtes. Beaucoup pleurer, faire pleurer. //
 
Et donc avec le tai chi, je me retrouve un corps. Et c’est un autre corps, hors image et hors corps, corps et hors corps. Intérieur et extérieur. Généreux, personnel, exquis. Un corps comme l’inconscient : qui ne calcule ni ne juge.  Je redeviens hystérique, au sens où mon corps se remet à me parler et c’est bon 😋. Alors qu’autrefois, c’était inquiétude, étrangeté, fracas, aujourd’hui, c’est accueil, curiosité, écoute. Reconnaissance (et reconnaissance des deux côtés).  Y a la méditation aussi  (dont le  tai chi est  une forme). ( Et tout ça, curieusement dans l’air du temps. Dans certains airs du temps.) 
 
Avec tout ça, la seule chose sûre, c’est qu’il ne m’arrivera jamais de me dire que je me sens toujours jeune. S’il y a certainement  le sentiment de quelque chose d’intimement immuable, la jeunesse, elle, c’est fini, voorbij.  C’est autre chose à la place.  Le commencement de la vieillesse, les choses qui se détruisent, s’abiment, dysfonctionnent. La vie apparaît constituée  d’une succession de vies différentes.
 
Mais mon image n’a jamais convenu. Ni jeune ni vieille. Quand d’autres, si bien vieux que jeunes, s’en sont sortis, s’en sortent, s’en sortiront. Ça n’est pas une injustice. C’est une question de mode de jouir, de marque (au départ). Je (me) suis damnée à n’offrir pas la bonne image ; je peux dire, avec quelques regrets, que j’y ai sacrifié ma vie (à mon absence d’image, à ce manque). La différence, d’hier à aujourd’hui, c’est que si mon image ne me convenait pas autrefois, une autre image m’était renvoyée par les autres. Une image qui paraissait répondre aux canons de la séduction. Au moins, aujourd’hui je ne rencontre plus cette image de mon propre fantasme dans le regard des autres.  Image qui ne s’apparentait d’ailleurs qu’en apparence à celle de mon fantasme, soit celle de l’image impossible, vraie, celle de l’image qui manque à l’image, à jamais forclose, l’image de soi. 
 
Je crois qu’on ne doit pas parler de ça. 
mercredi 13 septembre 2017 · 11h12

« AVANT L’ÊTRE, IL Y A LA POLITIQUE »

Par Mickaël Perre, sur Facebook

Il y a quelques mois paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ». Dans un entretien récent, Laurent de Sutter revient sur cette manière singulière de procéder par « décadrage » ou décalage constants :

« chacun de mes livres s’empare d’un dossier très pratique (la prostitution, la police, la pornographie, etc.) pour raconter autre chose ; chacun de mes livres se veut, d’entrée de jeu, une machine à décadrage, un dispositif créant les conditions d’une vue parallaxe sur un problème qu’à trop aborder frontalement on ne parvient plus à rien en penser. De même que Poétique de la police était une théorie de l’image, Pornostars une théorie du désir ou Métaphysique de la putain une théorie de la vérité, je considère L’âge de l’anesthésie comme une théorie de l’être. » (entretien avec Fabien Ribery)

Ce décalage n’induit aucun décrochage, il n’introduit aucune rupture ni aucune contradiction dans le discours de l’auteur ; au contraire, il nous fait voir de nouveaux rapports et tisse de nouveaux liens entre les choses. Toutefois, le décalage comme opérateur de réflexion ne possède une pertinence théorique que s’il nous fait voir autre chose, que s’il nous fait sortir du cadre. Or c’est bien l’ambition de l’ouvrage : nous faire sortir du cadre de la politique (et de la philosophie politique traditionnelle) pour voir comment celle-ci communique avec l’ontologie. Il y a donc l’être et la politique : il n’en va pas simplement de l’être de la politique (de sa définition ou de de son essence), mais plus précisément, de la manière dont la politique exige pour fonctionner la constitution d’une ontologie adaptée aux opérations policières de contrôle et de répression qu’elle souhaite mettre en œuvre. En ce sens, on peut lire L’âge de l’anesthésie à la fois comme la mise à l’épreuve et le développement d’une intuition formulée par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux : « avant l’être, il y a la politique » (p.249). Cette antériorité de la politique sur l’être n’est pas chronologique (car la politique et l’être se définissent en même temps) mais logique : il faut que la politique dispose d’une ontologie pour pouvoir prendre forme ; toute décision politique ne peut se déployer sans un horizon ontologique déterminé qu’elle aura activement contribué à tracer. Bref, on ne peut pas élaborer un dispositif de contrôle sans se donner une certaine image de l’être à contrôler. La politique est dès lors inséparable d’une métaphysique. La grande nouveauté du livre de Laurent de Sutter ne réside pas seulement dans l’analyse des mécanismes de domination que le « narcocapitalisme » met en œuvre pour produire des sujets anesthésiés, des corps désaffectés, rivés à leur propre fonctionnalité dévitalisée. Elle réside aussi dans la mise en évidence d’une « police des étants » ou d’une métaphysique policière (l’auteur poursuit ainsi l’entreprise philosophique commencée avec Poétique de la police paru cette année) : l’Être n’est jamais neutre, il est policier par vocation ; il est une catégorie d’ordre. En raison même de l’importance qu’il accorde à la métaphysique saisie dans son lien constitutif à la politique, L’âge de l’anesthésie nous semble plus proche de L’Anti-Œdipe que de Naissance de la clinique.

Quelle est donc la métaphysique du « narcocapitalisme » contemporain ? Quelle est l’ontologie de notre modernité pharmacologique ? À grand renfort d’exemples, Laurent de Sutter déploie sous nos yeux l’ontologie impliquée dans la « psychopolitique » moderne (contrôle de la psyhé). Il montre alors que toutes les inventions narcotiques, ainsi que les applications politico-« médicales » qu’on a pu en tirer au cours de l’histoire récente, peuvent être référées à un problème ontologique spécifique. Chaque problème clinique et politique trouve ainsi sa formule ontologique. Par exemple, le problème clinique de l’excitation « maniaco-dépressive » est lié au problème ontologique de la stabilité ou de la subsistance : si l’excitation met l’individu « hors de lui » (ce qu’indique bien l’étymologie : ex-citare), comment maintenir l’être dans ses limites ? Comment mettre un terme à « l’errance de l’être », à cet état de « désêtre » et de dispersion que constitue l’excitation ? Comment donner une stabilité à un être qui tend à se dissoudre dans les fluctuations intensives qui l’agitent ? De la même façon, la cocaïne est envisagée en lien avec le problème du dualisme corps-esprit. L’enjeu proprement métaphysique de la cocaïne (conçu comme « carburant du cerveau »…) est de savoir comment annuler la résistance que la matière oppose à l’esprit : comment optimiser l’efficacité de l’esprit ? Comment purifier la volonté ? Ou en termes platoniciens : comment faire sortir l’esprit de la « prison du corps » ? Comme le montre Laurent de Sutter, la logique de la dématérialisation qui sert de principe métaphysique à la prise de cocaïne constitue, par métonymie, le modèle de l’économie capitaliste, comme économie dématérialisée (certaines de ces pages font écho au manifeste publié l’an dernier par Jean-Clet Martin : Asservir par la dette, et qui dénonce lui aussi, à travers un autre appareillage conceptuel, la « mauvaise métaphysique » de la politique et de l’économie actuelles). En cherchant à promouvoir au niveau économique le « déploiement libre des puissances permises par l’oubli de tout ce qui pourrait les contraindre » (p.64), par l’abstraction généralisée de la monnaie, purifiée de tout référent extérieur ou matériel, le capitalisme est profondément cocaïnique. « Il n’y a de capitalisme que de la cocaïne – de même qu’il n’y a de cocaïne qu’en tant que requérant un système économique adéquat à sa volatilité, à son illégalité, à son addictivité et à son immatérialité (…) Tout capitalisme est, nécessairement, un narcocapitalisme » (p.67).
Par conséquent, si l’être est bien « l’allié objectif de toute police », s’il est bien « la catégorie sur laquelle repose chaque entreprise visant à établir un ordre au sein duquel les places peuvent être assignées de manière sûre » (p.136), la question urgente d’une contre-politique ou d’une « politique » de résistance est donc la suivante : comment sortir de cette ontologie policière ? Comment ouvrir de nouvelles possibilités d’existence au-delà des frontières que tracent pour nous, et malgré nous, les substances que nous assimilons ? Comment en finir avec cette « interpellation » pharmacologique des individus en « sujets » anesthésiés ? Et si la politique est dans son fonctionnement indissociable d’un certain quadrillage ontologique, comment élaborer une politique sans être, une politique sans ontologie ?

La réponse de l’auteur se développe en deux temps : il faut défendre la possibilité d’une « anti-ontologie», brouiller les catégories ontologiques les mieux établies et les plus fonctionnelles. En un mot : refuser d’« être ». Mais cette réponse serait trop abstraite si elle n’était pas suivie de certaines propositions éthiques : contre ce programme politique d’anesthésie ou de désexcitation généralisée, il faut réexciter la vie, persister dans l’intranquillité, creuser l’écart qui empêche l’individu de verrouiller son être dans une subjectivité cohérente et prévisible. Car comme le montre Laurent de Sutter, l’excitation est d’abord l’expérience d’un écart ou d’une non-coïncidence avec soi, d’un appel du dehors qui ventile les possibles. C’est dans cette marge, dans cette fêlure ouverte par l’excitation, que la liberté s’actualise et que de nouveaux modes d’existence peuvent prendre forme. Comment donc en finir avec cette injonction policière à « être » ? En s’efforçant toujours de n’être rien. Tâche d’une « politique de l’excitation » comme seule politique valable. Politique du « dépassement de l’être » (p.144-145). Politique qui ne se situe plus « avant l’être » mais « après l’être ».

 

Voir aussi : https://unphilosophe.com/2020/01/13/entretien-avec-laurent-de-sutter-la-raison-nest-raison-que-parce-quelle-est-delire/

mercredi 13 septembre 2017 · 15h48

Il n’y a de politique que de l’excitation
— pour aller vers un dépassement de l'être

Il n’y a de politique que de l’excitation – et toute tentative pour en finir avec l’excitation doit être comprise comme une tentative d’en finir avec la politique, c’est-à-dire de faire en sorte que la politique, comme procédure de mise à l’épreuve de l’être des individus, n’ait pas lieu. De fait, le développement du narcocapitalisme n’a cessé de tirer argument de la nécessité de rendre toute politique impossible, par la promotion d’une anthropologie d’où toute excitation pourrait être extirpée – et, avec elle, la possibilité de sa viralisation. La promotion de l’être qui constituait le cœur de cette anthropologie n’était rien d’autre que le premier moment d’un geste d’anéantissement de tout ce qui pouvait ressembler à une épreuve du dehors ou à un mouvement de sortie. Les tenants de cette anthropologie le savaient : le repli dans les limites de l’être signait la fin de toute politique imaginable – dès lors que la politique, en tant qu’excitation, implique la désidentification, le dépassement de l’être. Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145
mercredi 13 septembre 2017 · 19h15

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être,

Est politique tout ce qui procède à l’effondrement de l’être, tout ce qui en manifeste l’instabilité, la labilité, la perméabilité, l’inconsistance; est politique tout ce qui ne cesse de se soustraire au régime d’ordre par lequel l’être peut être institué ou garanti. Dire qu’il n’y a de politique que de l’excitation équivaut donc à dire qu’il n’y a de politique que du désêtre – il n’y a de politique que de l’amok, de ce qui échappe au contrôle par lequel les sujets se retrouvent contraints dans les limites de l’être. L’idée que la politique serait une affaire rationnelle, dont seraient comptables des sujets soustraits aux mouvements de d’excitation, est le slogan favori du narcocapitalisme – ce qui assure le mieux sa prise sur les sujets en question, ce qui les instaure en sujets. S’il s’agit de se débarrasser de lui, il convient donc de se débarrasser d’abord de cette idée, puis de la totalité des accessoires psychopolitiques qui l’accompagnent, pour enfin se réconcilier avec ce qui forme le fond de folie de tout groupement humain – folie qui est la seule raison qu’il soit possible d’espérer.

Laurent de Sutter, L’âge de l’anesthésie, pp. 144-145

jeudi 14 septembre 2017 · 19h18

Laurent de Sutter, L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects – Premières impressions

Laurent DE SUTTER, L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects, Les Liens qui Libèrent, 2017, 156 p., 15,50 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 979-10-209-0508-6

Le narcocapitalisme, selon Laurent de Sutter c’est l’idée que le capitalisme se soit soutenu de l’anesthésie, c’est-à-dire dire d’une volonté de réduire les excitations et d’anesthésier les corps. Depuis l’utilisation par Kraepelin de l’hydrate de choral pour calmer les maniaco-dépressifs, en passant par la cocaïne, l’invention de l’anesthésie et la pilule contraceptive. Tout ça a servi à l’être, à ce que l’humain soit réduit à l’être (au langage), séparé de son corps. Parce que l’être est toujours policé, contrôlable.

Cela rejoint la dénonciation par Lacan du sujet de la science (dont il fait remonter l’origine à Descartes). In fine, pour la science, le corps idéal est un corps mort (et l’on voit se développer les séries où le médecin légiste est l’un des principaux acteurs de la police scientifique, c’est lui qui apporte les preuves intangibles : le cadavre ne ment pas.)

Sutter examine ensuite la naissance des foules, du concept de foule (je ne me sens pas tout à fait à l’aise avec sa lecture de la Psychopathologie des foules de Freud, mais ça n’a pas d’importance).

Ce qu’il  cherche, vise, c’est – me semble-t-il – ce qu’il y a au-delà du sujet, qui le dépasse, c’est pourquoi il en appelle au désêtre, à la désidentification. La foule, dit-il, fait peur parce qu’elle s’excite, parce que naît ou renaît en elle le sentiment, l’énergie de ce qui la dépasse et qui est vivant. Dans les phénomènes de foule, il y a désidentification à soi (Sutter évacue/élude me semble-t-il la possibilité d’une identification à un leader (au cœur de la lecture freudienne)) et naissance, accroissement d’autre chose, de vital.

Ce livre est à la recherche d’une communauté possible, où la police de l’être ne règne pas en maître. Ce qui implique (de faire tout sauter) de repartir depuis la simple observation de ce qu’il y a, de ce qui circule. Et une réconciliation, un renouage avec le corps (qui fait si peur, apparemment).

mardi 19 septembre 2017 · 11h44

La vie des plantes, E. di Coccia

Il va falloir que  je range ce livre, lu cet été, « La vie des plantes »,  c’est toujours un moment que je déteste. Je déteste ranger un livre, je déteste m’en séparer, il me semble toujours que je n’en ai pas fini avec lui, qu’il faudrait que je le lise encore, que je ne suis pas suffisamment parvenue à l’assimiler. Je déteste l’oubli qui menace. S’agissant de ce livre, dont je me suis sentie très proche,  je me suis demandée quelle aura été son expérience à Emmanuele di Coccia, de ce souffle, par lequel  il relie le ciel,  la terre et les arbres. Le lisant à la campagne, il me semblait que ma propre  expérience du lien avec cela qui nous environne, se renforçait, s’embellissait, se révélait de façon nouvelle. Le chi (ki)  que je connais en tai chi m’a  paru proche du pneuma, du souffle qu’il décrit. Je me demandais quelle expérience physique, quelle pratique peut-être, lui avait  inspiré ce livre dont l’ample souffle m’a touchée comme rarement.

lundi 2 octobre 2017 · 11h43

Préférer un pot d’eau ébréché, c’était le grand truc…

A. C. : Pour la caméra, toute parcelle de vie est divine. Le corps et les objets sont faits pour la cérémonie argentique et numérique. Au collège, je servais la messe. Les objets rituels avaient une énergie qui me transportait. J’aime les dessins animés. Tout frémit, maisons, voitures, arbres, tout participe à l’action. J’ai tourné un film Thérèse, qui raconte la vie de carmélites dans un couvent. Elles sont pauvres. Elles font des prodiges avec rien. Tout luxe les fait rire.

Préférer un pot d’eau ébréché, c’était le grand truc… Il n’y a pas encore aujourd’hui, comme pour les rasoirs et les appareils photo, de caméra jetable… La caméra quadrille peu de choses, je le pense. Nos souterrains sont inmontrables, infilmables, les images sont trop fortes. Nous sommes condamnés à la suggestion, à la partie pour le tout, à l’allusion, à ce que vous appelez les détails de la vie quotidienne. En même temps, l’ordinateur et ses effets spéciaux permettent de donner corps à n’importe quelle image mentale, de retravailler à l’infini l’image réaliste, de se livrer à tout désir visuel et sonore. Peut-être entrerai-je plus tard dans cette galaxie.

https://itineraires.revues.org/1282

samedi 21 octobre 2017 · 08h20

« violent et revanchard, cru et cruel »

publié ceci sur FB, sur mon mur. ça n’a pas été facile. je l’avais d’abord mis en commentaire sur le mur de quelqu’un qui avait publié cet  article de Libération, « Balance ton porc ? Non merci ! ». cela n’avait suscité aucune réaction. je crois que j’ai essayé alors de le replacer, dans un autre commentaire, ailleurs. et ça n’en a toujours pas suscité plus. j’ai pris alors mon courage à deux mains, parce qu’il en fallait, et j’ai publié ce texte sur mon propre mur. il est toujours resté sans réaction. j’en ai été blessée. il n’avait pas été facile à écrire, j’étais moi-même bouleversée, et il me semblait que mes amis au moins auraient pu me témoigner leur présence:

selon cet article, #Balancetonporc est un « hashtag violent et revanchard, cru et cruel ». j’ai 54 ans. me faire agresser en raison de mon sexe ne m’arrive plus (si ça peut rassurer, c’est les jeunes qui se font emmerder, avec l’âge, ça se tasse). ça m’est arrivé. violemment, cruellement, crûment. et dans les gestes, les paroles, souvent, il y avait quelque chose de l’ordre de la revanche, de la haine, pour ce que je suis, ce que je représente, comme femme. j’ai pour ma part toujours encaissé en silence. certaines sont sans doute mieux préparées à faire face. je ne l’étais pas. j’ai été seule avec ça, toujours. cela m’a modelée, faite, petit à petit, jour après jours. au fur et à mesure qu’apparaissaient sur mon corps les dits « signes de ma féminité ». ça a contraint ma façon de marcher, ma façon de m’habiller, mes envies de sortir, mes désirs de voyager. mes désirs tout court. ça a barré des joies, des enthousiasmes, des gaietés. ça m’a contrainte à m’enlaidir. à désaimer mon corps. alors, si j’ai finalement lu très peu de témoignages sur twitter ou ailleurs, en raison de la nausée que ces lectures provoquaient, il est certain que ça résonne en moi et que de leur nombre quelque chose me parvient, qui me fait signe et qui me fait du bien. un immense silence qui se dévoile et se déchire. peut-être y a t-il quelque chose à faire, peut-être n’est-ce pas une fatalité. tandis qu’après-coup une sorte de colère monte en moi. une colère jusque là jamais même éprouvée, qui me prend à retardement, parce que ces agressions concernaient de trop près mon être de femme, mon intimité, ma pudeur. ça n’est pas du tout de la victimologie. je ne me suis jamais sentie victime. j’en ai ressenti l’énigme (de mon propre être). j’en ai été saisie. je m’y suis figée. alors aujourd’hui, ce hashtag, #balancetonporc, s’il m’a d’abord heurtée, j’ai fini par sentir qu’il comportait quelque chose de juste. parce qu’enfin bon, ok, l’énigme, le silence, c’est bien, c’est comme ça, « on se débrouille », il n’en reste pas moins qu’il est peut-être temps, finalement, et juste, pour moi, de les nommer, tous ceux-là, à qui je n’avais jamais rien dit, à qui il n’était rien possible de dire, parce qu’ils étaient plus forts que moi, parce qu’ils étaient cons, parce que cela aurait encore plus attisé leur colère, il était peut-être temps de les injurier en retour. (alors non, je n’y suis pas allée de mon #hashtag, mais je considère que celles qui y vont, y vont pour moi aussi, je cautionne.)
cela dit, par delà l’injure, « l’indignation de masse » dont il est question ici, qui a lieu, qui se manifeste, celle-là me touche profondément. qui comporte en son creux quelque chose d’infiniment juste. même s’il n’y a pas d’oreilles pour l’entendre (parce qu’il faudrait que ça rentre dans un cadre jurid……)

dimanche 5 novembre 2017 · 10h59

dimanche 5 novembre 2017

On ne dépasse jamais la mère, c’est ce que je pensais vouloir dire, devoir dire, même si c’est pas la bonne phrase. D’ailleurs, c’est pas la bonne phrase, la phrase c’était : On ne guérit pas de la mère. On ne guérit pas de la mère, jamais. Une presque vingtaine d’années d’analyse (12 pour du vrai, ensuite plus que des tentatives de rattrapage), et guérie du père, mais de la mère, c’est comme si ça n’avait pas même été entamé. Ou alors tout juste. La première bouchée de la maladie-mère, en analyse, ça a été moi qui me l’a suis servie : « pas sans ma mère« .   Bouchée toujours pas avalée. Je suis sortie d’analyse (quand j’ ai rencontré un homme qui portait (à peu de choses près) le nom de ma mère) et je me suis retrouvée quasi seule avec la mère. Le père s’est comme évaporé, presque comme s’il n’avait jamais existé, que ça en est presque triste, et il n’est resté que la mère. Sous les auspices de l’angoisse, des signes silencieux de l’emprise de la mère sur moi, de ma prise en la mère. On ne dépasse pas la mère.

Je n’y arrive pas. Je n’arrive même pas à faire comme elle. Je n’arrive pas à venir après elle, à devenir mère à mon tour. Son exemple inimitable contraint ma vie entière. Sa sainteté m’obsède. Il y a eu tant d’années à ne vouloir surtout pas faire comme elle (mêlées aux années passées à faire mieux qu’elle), que quand je me suis retrouvée à sa place, c’est-à-dire que je suis devenue mère, même si ça a été d’abord belle-mère, la belle-mère vient bel et bien à la place d’une mère, rien que ça c’était tout, c’était bien ça l’impossible : venir à la place de la mère, c’était juste impossible de faire comme elle. J’avais pu la haïr, dans les faits, elle était  devenue l’indépassable modèle, il ne me semblait absolument pas qu’on puisse être mère autrement qu’elle l’ait été. Et je dois bien le dire que depuis lors, je ne trouve plus ma place.

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