dimanche 5 novembre 2017 · 10h59

dimanche 5 novembre 2017

On ne dépasse jamais la mère, c’est ce que je pensais vouloir dire, devoir dire, même si c’est pas la bonne phrase. D’ailleurs, c’est pas la bonne phrase, la phrase c’était : On ne guérit pas de la mère. On ne guérit pas de la mère, jamais. Une presque vingtaine d’années d’analyse (12 pour du vrai, ensuite plus que des tentatives de rattrapage), et guérie du père, mais de la mère, c’est comme si ça n’avait pas même été entamé. Ou alors tout juste. La première bouchée de la maladie-mère, en analyse, ça a été moi qui me l’a suis servie : « pas sans ma mère« .   Bouchée toujours pas avalée. Je suis sortie d’analyse (quand j’ ai rencontré un homme qui portait (à peu de choses près) le nom de ma mère) et je me suis retrouvée quasi seule avec la mère. Le père s’est comme évaporé, presque comme s’il n’avait jamais existé, que ça en est presque triste, et il n’est resté que la mère. Sous les auspices de l’angoisse, des signes silencieux de l’emprise de la mère sur moi, de ma prise en la mère. On ne dépasse pas la mère. [...]  Lire la suite >

lundi 6 novembre 2017 · 13h45

Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 juin 1974, inédit

11 juin 1974

Voilà. J’ai dû faire quelques efforts pour que cette salle n’ait pas été aujourd’hui occupée par des gens en train de passer des examens et je dois dire qu’on a eu la bonté de me la laisser.

Il est évident que c’est plus qu’aimable de la part de l’Université de Paris I d’avoir fait cet effort puisque, les cours étant finis cette année…
ce que, bien sûr, moi j’ignore
…cette salle aurait dû être à la disposition d’une autre partie de l’administration qui, elle, s’occupe de vous canaliser. Voilà. [...]  Lire la suite >

mardi 14 novembre 2017 · 06h54

ce qui se passe quand je craque

J’ai fumé. Hier et avant-hier. À chaque fois, une cigarette. J’ai acheté un paquet de cigarettes, l’ai planqué au rez-de-chaussée, dans le couloir, sous la première marche de l’escalier de service, et j’y descends à chaque fois que je veux m’en griller une. C’est comme ça que je fais quand je craque. Je craque toujours aux mêmes heures, en début de soirée, vers 18h. Moment où je ressens le plus mon désœuvrement.

Là, il est 6h48, je suis dans le canapé fuchsia, j’écris dans le noir sur mon téléphone, enfoncée dans un coin, le coin gauche, le meilleur, un coussin sous le coude gauche et Chester venu sur mes genoux faire ses papattes (( « Faire ses papattes » : c’est l’expression de Frédéric pour désigner ce que font les chats lorsqu’ils s’installent sur vous, et vous pétrissent du bout de leurs pattes (papattes) antérieures. )). Je bois du thé dans une toute petite tasse, il fait très noir encore, Chester en a fini avec les pattes, s’installe sur mon ventre, douce chaleur[...]  Lire la suite >

jeudi 23 novembre 2017 · 15h49

« Vaincre le capitalisme par la marche à pied »

Walter Benjamin fut celui qui a expliqué combien l’expérience a chuté, au lendemain de la guerre 1914-1918, dont les gens revenaient non pas plus riches mais plus pauvres en expérience communicable (ils en revenaient muets). Depuis, expérience et pauvreté n’ont même fait que s’accentuer, d’autant qu’une catastrophe n’est plus nécessaire pour détruire l’expérience ; c’est le philosophe Giorgio Agamben, très grand lecteur de Benjamin, qui a expliqué – dans Enfance et histoire que l’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces –  sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience… [...]  Lire la suite >

jeudi 30 novembre 2017 · 19h13

Nous sommes les mots; nous sommes la musique; nous sommes la chose en soi. Et c’est ce que je vois quand je reçois un choc.

« Je sais seulement que beaucoup de ces moments exceptionnels amenaient une horreur spécifique et un effondrement physique; ils semblaient tout-puissants; moi-même, passive. Voilà qui suggère qu’en grandissant on est mieux capable à l’aide de la raison de trouver une explication et que cette explication atténue la force écrasante du coup. Je pense que c’est vrai parce que j’ai encore la particularité de recevoir ces chocs inattendus, ils sont maintenant toujours les bienvenus; la première surprise passée, j’ai aussitôt l’impression chaque fois qu’ils sont particulièrement précieux. Et ainsi je persiste à croire que l’aptitude à recevoir des chocs est ce qui fait de moi un écrivain. J’avancerai en guise d’explication qu’un choc, dans mon cas, est aussitôt suivi du désir de l’expliquer. Je sens que j’ai reçu un coup; mais ce n’est pas, comme je le croyais quand j’étais enfant, un simple coup d’un ennemi caché derrière la ouate de la vie quotidienne; c’est le témoignage d’une chose réelle au-delà des apparences; et je la rends réelle en la traduisant par des mots. C’est seulement en la traduisant par des mots que je lui donne son entière réalité. Cette entière réalité signifie qu’elle a perdu son pouvoir de me blesser; elle me donne, peut-être parce que , en agissant ainsi, j’efface la souffrance, l’immense plaisir de rassembler les morceaux disjoints. Peut-être est-ce là le plus grand plaisir que je connaisse. C’est le ravissement que j’éprouve lorsqu’il m’arrive en écrivant d’avoir l’impression de découvrir ce qui va ensemble, de bien monter une scène, de faire tenir debout un personnage. A partir de cela j’atteins à ce que j’appellerai une philosophie; en tout cas, c’est une idée que je ne perds jamais de vue, que derrière la ouate se cache un dessin; que nous – je veux dire les êtres humains – y sommes rattachés; que le monde entier est une œuvre d’art. Hamlet ou un quatuor de Beethoven constituent la vérité sur cette énorme masse qu’on appelle le monde. Mais il n’existe pas de Shakespeare, pas de Beethoven; certainement et une fois pour toutes, Dieu n’existe pas. Nous sommes les mots; nous sommes la musique; nous sommes la chose en soi. Et c’est ce que je vois quand je reçois un choc. »
Virginia Woolf, Instants de vie, pp. 91-93.
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