Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, mise en scène Christophe Rauck, à Nanterre-Amandiers

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Paris. Hier soir, Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, mise en scène Christophe Rauck, au théâtre Nanterre-Amandiers. 

Je reprends ici un extrait d’un article du Monde :

 » Se juxtaposent donc l’histoire de Carol, que l’on découvre en 1969, poignets bandés, à sa sortie de l’hôpital. Celle d’Anna, qui débute ici en 1992, alors que, en descente de drogue, elle supplie un ami médecin de lui fournir la substance qui pourra la calmer. Enfin celle de Bonnie, de nos jours, saisie dans son travail quotidien à l’hôpital, où elle dirige le service des urgences. Au cœur de cette constellation où figurent aussi les maris et petits amis – c’est bien le couple et la maternité comme modèles absolus du bonheur qui sont questionnés ici –, il y a une maison de famille, foyer de naissance et de mort, à la fois refuge et prison. » 
— Le Monde,  Fabienne Darge, 25 mars 2025.

C’est étrange, nulle part, on ne parle de folie. Alors qu’il y a surtout ça quand même. Le metteur en scène, Christophe Rauck, non plus ne parle pas de folie. Pour lui, Pour lui, « l’écriture d’Alice Birch permet d’interroger des sujets du quotidien (la maternité, le couple, l’héritage familial) à l’endroit du politique. Être une femme dans le monde moderne, qu’est-ce que ça implique concrètement ?  » 

https://nanterre-amandiers.com/wp-content/uploads/2025/03/dprod-anatomiedunsuicide-v4.pdf

Nulle part donc mention de la folie, de la psychose. Du trauma, par contre, oui,  c’est une notion maintenant rentrée dans le langage courant et qui s’impose à toustes. 

Est-ce moi qui suis trop obsédée par la folie ? Mais où réside le politique ici mentionné ? Dans le seul fait de parler de femmes ? Peut-être. De deux femmes mariées, une mère et sa fille, Carol et Anna — respectivement incarnées par Audrey Bonnet et Noémie Gantier —, à des maris qui les aiment,  et qui réagiront chacune très différemment à la naissance de leur fille? Je veux bien que tout soit politique, mais parler de femmes suffit-il à soi seul ? 

Ou dois-je comprendre que le discours se réduit à dire : c’est le mariage et la maternité qui poussent les femmes au suicide ? Ce n’est certainement pas ce que la pièce dit. Mais c’est ce que j’entends dans ce qui se dit d’elle. Et ce qui se résout du « trauma intergénérationnel » au travers des choix de la petite-fille, Bonnie — jouée par Servane Ducorps —, est-ce là la résolution politique ? Elle trouve cette solution. Mais n’est-ce pas la solution du désespoir, est-ce que ce n’est pas jeter le bébé avec l’eau du bain ? 

Du « trauma » dont il serait question, on ne sait rien. Dans son interview, Christophe Rauck mentionne le suicide d’un oncle de Carol. Qu’est-ce qui est dit disant cela ? Pourtant, beaucoup de choses sont dites et montrées et admirablement jouées. Dites et montrées et jouées de l’opacité de la folie. (Ce très beau moment où toute la scène, du sol au plafond, aux cintres, est couverte de  textes  projetés, qui bougent, se transforment en lettres qui ne veulent plus rien dire dans lesquelles Anna erre comme une âme en peine.) 

Peut-être qu’on ne sait plus grand chose de la folie aujourd’hui ? Ou ce que l’on en a su se défait-il ? Fait-elle toujours aussi peur ? Ou s’agit-il, ne la nommant pas, d’éviter de la stigmatiser ? Est-ce le regard sur la folie qui doit changer, qui change, qui se fait plus discret ? Ou les frontières entre folie et normalité sont-elles devenues si poreuses, qu’on ne se risque plus à les désigner ? Au travers des voix d’artistes ou d’auteurices, la folie est aimée parce qu’elle ne peut faire autrement que de parler frontalement de la vie, de la mort, du désir de vivre et de mourir, de l’impossibilité d’être mère ou d’être père. Parce qu’elle a toujours remis en cause toutes les institutions, dont celle du langage. 

Qu’est-ce que ça changerait si l’on parlait de la pièce en parlant de folie ? Qu’est-ce qu’on dirait de plus ? Qu’est-ce qu’on dirait de moins ? 

Peut-être qu’aujourd’hui on se tait pour la laisser prendre la parole ?

Moi-même, souvent, je me dis que je me loupe peut-être à force de mettre ma folie en avant (le fais-je vraiment, à mes propres yeux sûrement), et que si j’en parlais non pas comme de folie mais comme d’une « normalité différente », cela me rendrait les choses plus faciles. Mais n’est-ce pas ce que je fais, ce que je cherche à faire ? 

Parler de la folie sans la nommer. Ou, la nommer différemment. Trouver comment la nommer différemment. Non pas comme d’une espèce déficiente, mais différente et avec laquelle on n’est pas sans s’entendre, sans s’enrichir mutuellement ? 

Est-ce que ce n’est pas une gageure pour les psychanalystes ? Dire de la folie ce qui la rende entendable. Et, peut-être, vivable. Aussi, dire quelque chose de l’incurable. Et trouver le moyen de distinguer déconstruire, dénoncer ce qui du patriarcat a tendu à rejeter la folie  violemment, voire à se construire sur ce rejet, idem d’ailleurs sur celui des femmes. 

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