Comme je cherchais autre chose sur ma propre page Facebook, je tombais sur ces propos de Ph. La Sagna, tirés d’un article intitulé « De l’isolement à la solitude » que j’avais découvert pendant le grand confinement, en 2020, nous étions à Donn. Ce texte m’avait montré combien j’étais isolée et non pas seule.
J’aimerais le relire aujourd’hui, à cause de cette expression : « Se séparer de la sollicitation ». Car je ne vois toujours pas très bien comment.
La Sagna fait naître la solitude au 17ème siècle. Au même moment où Lacan faisait naître le sujet moderne, le sujet cartésien. Ce que La Sagna note en parlant de « trouvaille du sujet », ce que je trouve un peu curieux. Je trouve curieuse cette utilisation du terme de trouvaille. Pour lui, l’invention du sujet moderne est un invention de Rousseau.
Extraits :
« La solitude « moderne », comme problème humain, date à peu près du XIIe siècle. Elle est apparue dans la civilisation comme une trouvaille : l’homme pouvait être seul avec lui-même. Auparavant il n’était jamais seul car Dieu existait : quand l’homme était seul, c’est qu’il était sans Dieu, ce n’était pas la même solitude. À l’époque on s’intéressait beaucoup à Robinson Crusoé et on s’intéressait tellement à la solitude qu’un certain nombre de nobles, de riches britanniques, ont payé des gens pour vivre seuls pendant des années dans leurs parcs, dans des « solitudes » – c’était le nom donné à ces lieux – et leur demandaient ensuite de raconter leur expérience. C’était considéré comme une exploration de l’humain. Cet accent va de pair avec la trouvaille du sujet. Le sujet, dans son émergence, est seul : le sujet, le sujet moderne, est une invention de Jean-Jacques Rousseau. Pour Rousseau, l’homme naît solitaire et ne rentre en société que dans un temps second et, dans la perspective de Rousseau, il ne s’y habitue jamais et considère toujours que la société est une oppression, sauf à la transformer en contrat consenti, c’est le contrat social.
Mais nous sommes à l’époque de la fin de cette hypothèse du contrat social. Tout le monde s’accorde à dire que ce contrat est devenu parfaitement précaire. Quand nous parlons de précarité, à propos des patients que nous rencontrons, nous parlons de quelque chose qui va, dans un avenir proche, concerner tout le monde, puisque la précarité, chacun le sait, concernera universellement l’être humain. Cette précarité n’est pas à concevoir uniquement sur le plan économique. Nous sommes à l’époque, comme l’a dit Jacques-Alain Miller, de l’Autre qui n’existe pas, époque où la solitude elle-même devient problématique. En effet, la psychanalyse a repéré très vite qu’être seul s’apprenait : on apprend, dans la perspective de la pédagogie, à devenir seul et on apprend à supporter le sentiment de solitude et à l’explorer. Les psychanalystes anglo-saxons ont souvent examiné quelque chose de l’isolement et de la solitude. C’est peut-être dû au fait que la Grande-Bretagne est une île. Les psychanalystes anglo-saxons ont donc exploré ce qui permet d’être seul : c’est la capacité pour un sujet à se séparer de ce qui le sollicite.
En termes lacaniens, c’est la capacité à se séparer de ce qui fait jouir ou de ce qui excite : les activités, les parents pour les petits, les autres pour les plus grands, mais aussi les fantasmes et toutes les sources de stimulation, même toxique. On peut donc s’isoler grâce à la stimulation. Ma thèse est que la solitude n’est pas l’isolement. S’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler peut très bien se faire avec un objet qui stimule le sujet, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas, en effet, exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre.
Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières.
La solitude a aussi pu être décrite, toujours par certains psychanalystes anglo-saxons comme Mélanie Klein, comme une aspiration. Le sentiment de solitude fait découvrir une aspiration secrète de l’être humain, l’aspiration à être compris sans avoir besoin de recourir à la parole. Il est assez curieux que les psychanalystes soulignent ce point, mais il est évident que si l’on rencontre des gens pour rentrer en conversation, c’est parce qu’il y a un souhait secret que quelque chose qui ne peut se dire soit appréhendé par l’autre, un souhait secret d’être compris sans avoir recours à la parole. Être seul c’est aussi pouvoir se dégager de la parole. Cela va bien au-delà de se séparer simplement de la présence des autres, puisque cela peut vouloir dire : se séparer de sa parole à soi, de sa propre parole et rentrer tout d’un coup en compagnie de ce qui ne parle pas. Karl Kraus, qui était un ennemi de la psychanalyse, disait qu’il y a deux ennemis de l’humanité qui menacent notre intégrité : ceux qui veulent nous tuer et ceux qui veulent nous parler. Et il ajoutait : « La loi ne vous protège que contre les premiers, donc les seconds sont plus dangereux. » Certes, l’homme était assez singulier, mais l’idée que la parole permet de rencontrer l’autre est peut-être une idée saugrenue. On peut s’isoler des autres pour protéger sa solitude, mais comme on est souvent en conversation avec soi-même, être seul suppose de savoir se détacher de sa pensée, savoir trouver une absence à soi-même. C’est particulièrement vrai dans la solitude féminine décrite par certains auteurs comme Marguerite Duras. Cette solitude particulière est celle que procure un amour accompli, car son idée, qui était aussi celle de Lacan, c’est que l’amour accompli mène à la solitude. »
Voilà, j’aurais en ce moment beaucoup d’autres choses à publier que ceci, mais je publie ceci, pour m’encourager à le relire, et pour y trouver peut être de quoi nourrir, consolider, armée mon envie de résister aux sollicitations et de tenir plus longtemps, mieux, dans un choix que j’aurais fait. De résister à l’oubli de mes motivations. »
Ah oui, on peut lire l’article, là :
https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-2-page-43?lang=fr&tab=texte-integral
Edit: 5 mai,6 mai 25.