Suite du texte Isolement et solitude
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Élaborer sa solitude et rompre l’isolement
La psychanalyse ne se situe pas du côté de cette empathie. Elle pense, tout d’abord, que cet accès à la douleur ou à la solitude de l’autre est une illusion, mais surtout que ce n’est pas cela dont il s’agit dans la psychanalyse : il ne s’agit pas de rentrer en relation avec l’autre, mais de rentrer en relation avec son inconscient, avec ce qu’il a de plus propre. Pour y accéder il faut savoir accéder à des choses dont on est séparé, des choses cachées. On ne peut acquérir ces choses cachées que dans une certaine solitude. Être analysant n’est pas forcément se rapporter à l’analyste comme à un Autre avec qui on va partager des sentiments, mais aller au plus profond de soi-même dans une certaine solitude, pour fabriquer une nouvelle solitude qui va permettre de constituer une base d’opération solide pour rencontrer les autres. Il ne s’agit donc pas, pour l’analyste, de pénétrer les sentiments de solitude du sujet qui vient le rencontrer, ni de rompre son isolement, mais de prendre place auprès de son isolement pour voir s’il est possible, avec lui, de construire une nouvelle solitude, moins précaire, à partir de laquelle il pourra rompre son isolement.
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Le réel de la solitude
Lorsqu’on rencontre une solitude réelle, on vérifie l’inexistence de l’Autre. Qu’il n’y ait pas d’Autre peut ouvrir la porte à un ennui profond, à une douleur ou à un enthousiasme. Ce n’est pas joué d’avance et les gens que nous rencontrons en général ont surtout eu l’expérience de l’ennui profond, et non de l’enthousiasme que cela suscite. Mais on sent, cela se voit dans certains cas, qu’en très peu de séances les sujets repartent avec le sentiment que, dans leur expérience à eux, quelque chose vaut. Nous avons fait valoir qu’il y a des personnes qui ont des relations sociales et qui pourtant sont terriblement isolés : ce sont ceux qui ne fréquentent que des semblables. Cela produit une forme d’isolement : on est entre soi, c’est-à-dire en compagnie de soi-même et, comme le disait Paul Valéry, « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. »
Solitude de l’Un ou de l’Autre
Dans la psychanalyse, le refus de l’Autre est quelque chose qui, au maximum, donne une forme de folie qui s’appelle la paranoïa, et c’est le point de départ de Lacan. Il nous en donne un excellent exemple dans le Misanthrope de Molière, dont il nous dit que c’est un cas où le sujet trouve une satisfaction amèrement jubilatoire dans sa position de victime isolée. L’exemple même de l’isolement subjectif, c’est la position de la victime isolée et incomprise et cette position est commode pour avoir l’impression que l’on a une unité, une unité réelle. C’est pour cette raison que la victime est toujours en train de revendiquer, parce qu’elle veut que soit reconnue, certes sa misère, mais surtout l’unité de cette misère. C’est certainement une chose à ne pas oublier. Chez certains patients, ce statut de victime qui donne au sujet une unité réelle, leur permet parfois de maintenir un Ego, un moi assez solide pour affronter la société. C’est alors quelque chose à respecter, auquel on ne touche pas et qu’on ne met pas en question parce que c’est un appui incommode certes, mais un appui du sujet.
Pourquoi est-ce qu’on tient tant à être Un ? C’est justement pour éviter de rencontrer l’Autre puisque l’Un et l’Autre s’opposent absolument. Ce qu’on ne veut pas rencontrer c’est un Autre qui pourrait disparaître et souvent les sujets disent : « Je ne veux pas aller vers les gens parce que j’ai peur qu’ensuite ils s’en aillent et ce serait terrible » ou, par exemple au féminin : « Je ne veux pas avoir de partenaire parce qu’après, ils sont toujours partis et ils m’ont laissée seule ». En effet, ce qui fait que l’Autre fait peur c’est qu’il pourrait s’en aller, voire qu’il pourrait disparaître. Mais quel est cet Autre qui peut disparaître ? On pourrait penser que c’est d’abord la mère, le père, les parents, l’Autre de l’amour, mais pour certains, ce qui pourrait disparaître c’est le langage en tant que tel. Je me réfère ici au cas d’une patiente qui travaille – elle ne travaille pas depuis des années – mais elle travaille à essayer de reconstituer un langage, c’est-à-dire de faire que les mots restent ensemble et que l’Autre du langage ne disparaisse pas complètement. On peut dire que c’est une activité de réinsertion dans l’Autre du langage.
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Quand le monde s’efface des silences se mettent à parler
Ce qu’il faut viser, c’est que la découverte que l’Autre n’existe pas n’enlève pas au sujet le goût du désir de l’Autre. Ce qui est sensible dans de nombreux cas cliniques c’est que ce désir de l’Autre est là. Le désir de l’Autre est tout autre chose que la recherche de l’unité. À la place de l’Autre qui n’existe pas, l’homme a inventé l’unité et Lacan pense que cette unité, ce culte de l’unité, a donné le chiffrage et avec le chiffrage, la science et, l’homme s’est ainsi trouvé avec un nouveau partenaire. Ce nouveau partenaire ce n’est pas l’Autre, autrui ou Dieu, qui n’est pas autrui, c’est le monde. Le partenaire de l’homme moderne c’est le monde, le monde entier, mais un monde où l’Autre disparaît un peu plus tous les jours, c’est patent et où tout est victime de la mesure, c’est-à-dire de l’effet de l’Un. À l’intérieur de ce monde de l’unité du chiffrage et de la science, il reste ce qui parle. Ce qui parle n’est pas obligatoirement un sujet et ce qui parle n’est pas obligatoirement ce qui parle : ce qui parle se sent chez quelqu’un quand il s’arrête de parler. C’est dans les silences que s’entend ce qui parle le plus. Ce qui parle, dit Lacan dans le Séminaire livre xx, n’a affaire qu’avec la solitude [4].
Cela signifie qu’on parle tous seuls, mais surtout que, dès que l’on se met à parler, on ne rencontre pas seulement le fait que l’Autre est absent, qu’il ne répond pas, mais on découvre aussi quelque chose qui est l’effet de cette absence. Cet effet est que le savoir, ce qu’il est possible de savoir de soi, du monde, de l’inconscient, est rompu, n’a plus d’unité et qu’il y a dans ce savoir quelque chose qu’on ne peut pas savoir et qui est le savoir inconscient. Cela signifie qu’il n’y a pas d’accès à l’Autre : il n’y a accès qu’à des effets du langage ou de l’inconscient, ce qui donne une idée de la vraie solitude. C’est dans un lapsus, dans une parole, dans une énonciation, que l’on rencontre le mieux l’Autre. On rencontre cet Autre comme un autre discours – le discours de l’Autre – qui surprend le sujet même s’il sort de sa bouche et qui, à peine proféré, disparaît. Et dès qu’il a disparu, apparaît le sentiment de solitude. C’est avec beaucoup de petites solitudes de cette sorte que peut se construire une solide solitude, une solitude à soi. À partir de ce moment-là, il est possible de ne plus avoir peur d’aller vers un Autre qui risque de disparaître parce qu’il est toujours possible de se « réfugier » dans cette solitude.
Pour conclure, la psychanalyse d’orientation lacanienne ne vise pas la communication, elle vise la transmission, ce qui n’est pas la même chose. Ce qu’il s’agit de transmettre, pour celui qui parle, c’est la place, pour lui, de ce qui ne parle pas et ce qu’il s’agit d’accueillir, pour celui qui reçoit ce qui est transmis c’est, en effet, ce qui ne parle pas et, par excellence, celui qui ne parle pas. »
https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-2-page-43?lang=fr&tab=texte-integral
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(Je pense qu’il y a une autre face à l’unité dont il est question ici, et qu’il faut faire valoir, c’est une unité qui supporte de s’additionner à d’autres sans leur équivaloir, une unité où un n’est pas égal à un et où les uns s’additionnent pour faire autre chose qu’un. Celle qui se soutire du Yad’lun, du y-a-de-l’un. L’unité qu’il y a dans ce qu’il y a de plus particulier, cette particularité même poursuivie dans l’analyse, ainsi qu’il est souligné ici, par où consiste la séparation d’avec l’Autre, et que l’on peut chercher à transmettre, dont on cherche à témoigner.)