samedi 19 avril 2025 · 10h27

samedi 19 avril 2025 // des joies

oh comme j’ai été touchée par l’émission de Jules et ses amis de l’Erg, il y a 2 jours.

il y a tenu deux petites chroniques adorables, un coup de gueule, un coup de cœur, très personnelles, pleines de bonne humeur, d’humour, d’entrain.  il y témoignait par petites touches de ses débuts dans la vie seule, du premier chez soi, et de son aménagement et de son entretien.
y a aussi eu des jingles à lui, avec des ami.e.s qui disaient en direct de la poésie. l’une un poème à elle, l’autre un baudelaire.
tout cela m’a mis le cœur en joie.
aussi de l’entendre en si bonne compagnie, de capter quelque chose de leur vie d’étudiant.e.s, bonheur et soucis compris. (ils avaient même déposé une boîte à l’Erg qui récolte les secrets jamais dits et qu’ils ouvraient pour l’émission).

au soir, mail qui lui aussi me fait très plaisir.

entre les deux, je me suis enfin mise au site de mon père.

hier, toujours autant de bonne humeur, de joie. je dis « un peu high ». commencé écrivant à l’analyste. puis trop traîné pour me mettre au boulot. d’abord écrit long commentaire sur le blog de l’atelier, en réponse à un commentaire, où je m’exprime sur ce qui se passe en Israël, que j’ai ensuite regretté, beaucoup, mais trop tard.
maintenant, tant pis. il faudra que je me retienne dorénavant. je m’attends à quoi. j’éprouve toujours le besoin de me justifier. comment est-ce possible de toujours autant s’épancher.
(plus tard, le soir, nous nous sommes rapidement/gentiment parlé par mail l’auteur du comm et moi-même, lorsque je lui ai demandé de l’effacer. il n’a pas la même opinion que moi sur mon travail. bien, bien. ce qui pour moi compte : ces échanges…)

j’ai ce moment dans le travail où ça monte trop. je dois m’exciter trop. physiquement pénible. chi qui monte à la tête, cœur qui bat trop vite. avant-hier, j’étais alors sortie. 
y faire attention.

aujourd’hui matin voulais écrire à analyste sur crise économique qui vient et craintes y afférant. au lieu de quoi suis allée sur site de l’atelier.

je ne vais pas faire le prochain atelier : trop de boulot, je voudrais reprendre Boost (ce que je risque de ne pas faire, et tout va retomber dans l’oubli). ou alors comment m’organiser? comment me piéger ?
commencer par imprimer. fais-le, fais-le. relis-toi.
je dois orienter/désorienter mon esprit de façon à… quoi ? des sacrifices à faire. certains sacrifices à faire. je pense quelquefois à ce que mon analyste m’avait dit : vous êtes là personne la plus libre que je connaisse.
il faut commencer à re-réfléchir tout ça. quel biais pour échapper au détachement.
la liberté, c’est que je ne tiens à rien.
trop attachée (trop de commentaires, trop de lettres) / détachée (plus rien).

hier, consultation du calendrier avec F, un peu pénible. les choses (et les déplacements à venir) se mettent en place.

c’est samedi.

dimanche 20 avril 2025 · 08h02

dimanche 20 avril 25, 06:28 // de la tachypsychie

alors, c’est Pâques

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une phrase avec point au bout, une phrase sans.

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Je dois lutter pour ne pas refaire le thème de iota et le passer en FSE (full site editing)

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je m’étais levée pour boire une Ricoré et retourner me coucher. et retourner me coucher et profiter du lit et dormir et ne plus penser.

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parfois, ne pas dormir et penser est agréable parfois, comme ce matin, pas très. la façon dont mes idées sautent d’un sujet à l’autre, plus ou moins indifféremment, n’est pas très agréable. j’ai appelé ça d’un terme psychiatrique l’autre jour, j’ai oublié lequel. dans le texte moments. il y a des variations, des variabilité dans la vitesse des sauts de l’une à l’autre pensée. quand ça ne va pas trop vite, ça peut être intéressant. ça peut être bien. quand ça traîne et ça se répète, c’est pas terrible non plus. mais ça peut être bien. du moment que quelque chose parvient à s’imprimer ne fût ce qu’un peu, c’est bien.

ce serait intéressant de savoir ce n’est pas indifférent, dans les choix de la pensée, dans ce qui dirige ses mouvements. c’est ma question depuis toujours. l’indifférence totale ou non de la pulsion. suis-se sous le coup de l’indifférence totale ou non de la pensée (je me réfère ici à l’indifférence de l’objet de la pulsion dans Freud : la pulsion se satisfait de n’importe quel objet). je pense qu’il faut l’éduquer, ce qui n’est pas possible. trouver les moyens d’agir dessus. en faisant valoir un objet moins indifférent. peut-être. (peut-être qu’elle, de son côté, se bat contre la différence.) 

pour moi —  c’est ce que j’ai cru observer ce matin en tout cas —, ces pensées au caractère envahissant et bondissant servent à détourner de certaines pensées, de certaines pensées non-indifférentes donc. comme par exemple, au site que je veux faire pour mon père. elles cherchent à me distraire, volontairement, de ce qui m’inquiète. à me détourner. 

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tachypsychie, le terme psychiatrique.

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je crois que ce que je pourrais appeler la « pensée pulsionnelle », aime s’imaginer un interlocuteur, s’adresser à quelqu’un, imaginer écrire une lettre, ou… comme ce matin, un post Facebook. alors, il y a les fois où je me lève et j’y vais, j’écris. et puis toutes les autres.

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est-ce qu’un post Facebook vaudrait la peine. encore une fois clarifier ma position par rapport à Israël. je ne sais pas. je voudrais le faire et ne pas le publier. ou pas tout de suite. le faire pour moi-même. les gens se sont trop tus sur FB. ça m’a fait du mal, de ne pas savoir ce qu’ils pensent. même si j’arrive à me forcer à l’indifférence. à me forcer à ne pas savoir, à ne pas interpréter. je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce que j’écrivais dans ma réponse au commentaire de Nicolas.

est-ce que je dois trouver le moyen d’ouvrir ou maintenir ouvert un certain espace à moi, sans interlocuteur. est-ce que ça s’appelle espace privé. (songer encore une fois à ce qu’en fait Gaëlle Obiégly – dans quel livre? celui sur les déchets, je crois. d’autrespeut-être aussi. le carnet noir.) 

il y a les pages ou posts privés, bien sûr, que j’utilise (fonction d’ailleurs native de  WordPress), et puis il y a un plugin qui me permet de garder en privé certains parties à l’intérieur même d’un post, de l’invisibiliser. ce que je voudrais, au moins pour les posts, c’est que ça voie, qu’il y a des choses réservées, en réserve. donc que le titre seul, précédé de la mention Privé. que le blog se montre troué.


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if (is_admin() || !$query->is_main_query()) {
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// Autoriser les articles privés à s'afficher dans la boucle publique
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if (get_post_status() === 'private' && !is_user_logged_in()) {
return '

Contenu réservé. Connectez-vous pour lire ce contenu.

';
}
return $content;
}
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script chatGPT : ne fonctionne pas

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je crois que ça aime se montrer parano, les pensées tachypscychiques aussi, je l’ai déjà noté.

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L’éduquer, éduquer la pulsion ? Le possible, c’est quand d’autres rentrent en jeu, sont en jeu. mal dit. Jules, mon fils, a fait que j’ai choisi de ne pas lui faire de mal en me faisant du mal, de trouver les moyens de faire obstacle au sabotage, à la haine de soi (je n’aime pas ces mots). même si je crains que cette haine ne trouve d’autres biais pour s’exprimer ou ne finisse par être plus forte. mais, c’est pas sûr, je pense que je suis arrivée à lui donner de sacrés coups, elle s’est modifée. l’amour donc comme facteur agissant sur la pulsion. idem pour ma mère. idem plus récemment pour mon frère. même si c’est pas tout à fait idem. même si c’est très différent. vouloir aider mon frère, ma mère, est un soutien, une motivation. il n’y a que ça qui puisse me faire supporter d’agir. parce que ce n’est pas pour moi. et éventuellement de réussir. ce qui me paraît toujours un gros mot. ça peut me centrer.

mais, ce que je fais écrivant : ça a peut être toujours été chercher à traiter la pensée. les pensées qui me font souffrir. (non, il y eut une volonté d’écrire, un moment, de devenir écrivain, c’était il y a longtemps, ça s’est découragé.)

Fr, c’est autre chose. Je l’ai haï autant que moi-même. il a été un support de la haine à moi-même. j’ai réalisé cette haine (inconsciente) de moi grâce à lui. cela s’est fait avec le dernier analyste. la dernière analyste. celle qui m’écoute encore aujourd’hui. à partir du moment où il y a eu un diagnostic et que j’ai pu considérer cette haine, la traiter. cela s’est fait aussi grâce au tai chi.

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pour ne pas me laisser submerger par la situation avec mon frère, ma mère, pour n’être pas seule avec moi-même — avoir d’autres recours qu’eux, mes frères, Jules, F —, pour faire que je sois prise dans autre chose, je me suis inscrite à l’atelier du TL. un peu plus tard, au cours de Pierre (c’était pour traiter tachypsychie qui s’accélérait, retrouver vide, me reposer dans la voix d’un autre, m’abandonner et retrouver position verticale, et retrouver habitation du corps).

maintenant, ça fait beaucoup. maintenant, il faut que j’en refasse, du tai chi.

Il faut bien faire avec ce qu’on est, ses manques.

 

 

dimanche 27 avril 2025 · 06h12

Mark Leckey 1 – As above so below – 27 avril 2025

Hier, sur proposition de Jules on a été voir l’exposition… de qui donc… bien, je ne me souviens pas du nom. Leckey ?  Ça se passe où ? A La Fayette Anticipations. En voyant les œuvres,  j’avais l’impression de le connaître.  De connaître Marc Leckey, de lui avoir déjà parlé.

Mais c’était parce que nous l’avions déjà vu à une conférence1, ce que j’avais d’abord oublié, une conférence je-ne-sais-plus-où avec Julien (je-ne-sais-plus-quoi). Jules avait d’ailleurs posé une question à Marc Leckey, à la fin de la conf, une question assez technique, je crois, à laquelle il lui avait volontiers répondu.  Mais F aussi finalement, lui avait un peu parlé, lui, c’était après la conf, au cours du drink qui était offert (à la maison je-ne-sais-quoi de je-ne-sais-quel milliardaire français.)

Mark Leckey Dazzleddark

« Cartel de la vidéo Dazzleddark, 2023. « Dans cette vidéo tournée à Margate, ville côtière de l’est du Royaume- Uni connue depuis le 19° siècle pour son parc d’attraction Dreamland, un face à face se joue entre une mer menaçante et un parc d’attraction aux lumières colorées. À travers Dazzleddark, Mark Leckey restitue le souvenir d’enfance ambivalent de ses sorties à la fête foraine. Dreamland, avec ses néons clignotants et ses manèges en rotation, devient une vision hallucinée où l’émerveillement valse avec l’inquiétude. Dans son scénario, des jouets échappés du parc s’animent et dérivent jusqu’à la plage, pris dans une spirale de lumières, de bruits de jeux d’arcade, de rires et de clameurs électroniques. Mark Leckey orchestre ici une expérience sensorielle qui oscille entre euphorie et vertige. À la fin de la vidéo, au petit matin, les jouets gisent, inertes, sur le sable mouillé. L’extase est retombée, laissant une étrange mélancolie planer dans son sillage.

Enfin bon. A l’expo vue hier, je dois le dire, il y a tout ce que j’aime.

Mark Leckey y raconte ce qu’il appelle des extases. Il parle entre autres d’une fête foraine, non pas à Brighton Beach à laquelle je pense parce que nous étions allés, mais quelque part ailleurs, sur la côte en Angleterre2.

C’est le genre de choses qui m’arrive aussi. J’ai un souvenir à la Foire du Trône, à Paris. Je me souviens être restée en arrêt devant une attraction. Je devrais en retrouver les photos, mais non, je ne les trouverai pas. Ce sont des photos prises encore à l’appareil photo. Je crois, ça date d’avant les photos sur téléphone. Je me souviens de mon émotion. Ces larges banquettes où ils étaient assis, assis 6 ou 7. Ces banquettes venaient vers nous, vers moi, de face, qui grimpaient, tournaient, se retournaient. Un mouvement de moulin. Les visages apparaissaient, disparaissaient. Il y avait les cris, la lumière, tout ça. Je regardais, je pleurais.

C’est arrivé à d’autres moments. Une autre fois à Paris, près du Louvre (nom du parc qui manque, là,  les attractions étaient alignée en longueur, le long des maisons aux toits argentés). Ça me surprend, ça me prend,  ça m’immobilise. Et ça me fait pleurer. Ça me rend terriblement heureuse. Et je ne pourrais ne plus bouger. Et c’est difficile alors de…

J’étais avec F. Enfin, je pense que j’ai écrit là-dessus mais je n’en suis pas sûre. C’est ce à quoi je pensais lors de l’expo. Comme si un impératif se liait à ça, d’en parler.

Pour lui, Marc Leckey, c’est central.

Comment est-ce que c’est arrivé ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Et comment reproduire ? Et faire que ça m’arrive encore ?

Je dois dire que j’ai aimé beaucoup de choses de cette exposition. Il faut que j’y retourne. Cette exposition est gratuite.

Vues de l’exposition

Mark Leckey
As Above So Below
Exposition du 2 avril au 20 juillet 2025
Commissaire de l’exposition: Elsa Coustou

« L’extase n’est pas un état de conscience modifié, mais un état intensifié, dont je suis en quête. » — MARK LECKEY

L’artiste britannique Mark Leckey invite les visiteur euses au cœur d’une exposition qui se déploie autour de l’extase, cet état qui transporte hors de soi. Les œuvres présentées reviennent sur des rencontres et expériences hors du commun vécues par l’artiste, et lors desquelles il a été désorienté par l’intensité des émotions ressenties. Le titre As Above So Below (En haut comme en bas) est emprunté à la Table d’émeraude, texte fondateur de l’art alchimique occidental, dont on trouve une trace entre le 7ème et le 9ème siècle. Cette expression suppose une relation permanente entre le cosmos et le monde terrestre, entre l’animé et I’inanimé, entre le visible et l’invisible.

Marc Leckey s’attache à sublimer le quotidien dans ses œuvres, en montrant comment la musique, la danse ou plus largement la ville peuvent en être vectrices d’expériences extraordinaires. Un pont, un arrêt de bus, des publicités pour la sécurité routière, des réverbères ou un parc d’attractions deviennent, à travers ses yeux, autant de portails menant vers d’autres espaces. Fasciné par le Moyen-Âge, l’artiste convoque également de nombreuses références à l’iconographie de cette période. Ainsi, notre époque lui rappelle la pensée animiste médiévale, alors que notre usage des smartphones et de l’intelligence artificielle transforme les objets qui nous entourent en êtres animés

D’une œuvre à l’autre, Mark Leckey convoque des expériences qui lui permettent d’éprouver une intensité remarquable et une relation renouvelée au monde.

  1. C’était le 3 juillet 2024. Je le sais grâce à une photo retrouvée sur mon téléphone. ↩︎
  2. La fête foraine Dreamland, à Margate. Où il refilme la vidéo Dazzleddark, 2023. ↩︎
dimanche 4 mai 2025 · 18h44

Isolement et solitude // Se séparer de la sollicitation

Comme je cherchais autre chose sur ma propre page Facebook, je tombais sur ces propos de Ph. La Sagna, tirés d’un article intitulé « De l’isolement à la solitude » que j’avais découvert pendant le grand confinement, en 2020, nous étions à Donn. Ce texte m’avait  montré combien j’étais isolée et non pas seule. 

J’aimerais le relire aujourd’hui, à cause de cette expression : « Se séparer de la sollicitation ». Car je ne vois toujours pas très bien comment. 

La Sagna  fait naître la solitude au 17ème siècle. Au même moment où Lacan faisait naître le sujet moderne, le sujet cartésien. Ce que La Sagna note en parlant de « trouvaille du sujet », ce que je trouve un peu curieux. Je trouve curieuse cette utilisation du terme de trouvaille. Pour lui, l’invention du sujet moderne est un invention de Rousseau.

Extraits :

« La solitude « moderne », comme problème humain, date à peu près du XIIe siècle. Elle est apparue dans la civilisation comme une trouvaille : l’homme pouvait être seul avec lui-même. Auparavant il n’était jamais seul car Dieu existait : quand l’homme était seul, c’est qu’il était sans Dieu, ce n’était pas la même solitude. À l’époque on s’intéressait beaucoup à Robinson Crusoé et on s’intéressait tellement à la solitude qu’un certain nombre de nobles, de riches britanniques, ont payé des gens pour vivre seuls pendant des années dans leurs parcs, dans des « solitudes » – c’était le nom donné à ces lieux – et leur demandaient ensuite de raconter leur expérience. C’était considéré comme une exploration de l’humain. Cet accent va de pair avec la trouvaille du sujet. Le sujet, dans son émergence, est seul : le sujet, le sujet moderne, est une invention de Jean-Jacques Rousseau. Pour Rousseau, l’homme naît solitaire et ne rentre en société que dans un temps second et, dans la perspective de Rousseau, il ne s’y habitue jamais et considère toujours que la société est une oppression, sauf à la transformer en contrat consenti, c’est le contrat social.

Mais nous sommes à l’époque de la fin de cette hypothèse du contrat social. Tout le monde s’accorde à dire que ce contrat est devenu parfaitement précaire. Quand nous parlons de précarité, à propos des patients que nous rencontrons, nous parlons de quelque chose qui va, dans un avenir proche, concerner tout le monde, puisque la précarité, chacun le sait, concernera universellement l’être humain. Cette précarité n’est pas à concevoir uniquement sur le plan économique. Nous sommes à l’époque, comme l’a dit Jacques-Alain Miller, de l’Autre qui n’existe pas, époque où la solitude elle-même devient problématique. En effet, la psychanalyse a repéré très vite qu’être seul s’apprenait : on apprend, dans la perspective de la pédagogie, à devenir seul et on apprend à supporter le sentiment de solitude et à l’explorer. Les psychanalystes anglo-saxons ont souvent examiné quelque chose de l’isolement et de la solitude. C’est peut-être dû au fait que la Grande-Bretagne est une île. Les psychanalystes anglo-saxons ont donc exploré ce qui permet d’être seul : c’est la capacité pour un sujet à se séparer de ce qui le sollicite.

En termes lacaniens, c’est la capacité à se séparer de ce qui fait jouir ou de ce qui excite : les activités, les parents pour les petits, les autres pour les plus grands, mais aussi les fantasmes et toutes les sources de stimulation, même toxique. On peut donc s’isoler grâce à la stimulation. Ma thèse est que la solitude n’est pas l’isolement. S’isoler c’est éviter la solitude. S’isoler peut très bien se faire avec un objet qui stimule le sujet, un toxique, un fantasme ou un délire, sans qu’il y ait la moindre réalisation de la solitude. La solitude n’est pas, en effet, exclusion de l’Autre, ce qu’est l’isolement, mais séparation de l’Autre.

Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières.

La solitude a aussi pu être décrite, toujours par certains psychanalystes anglo-saxons comme Mélanie Klein, comme une aspiration. Le sentiment de solitude fait découvrir une aspiration secrète de l’être humain, l’aspiration à être compris sans avoir besoin de recourir à la parole. Il est assez curieux que les psychanalystes soulignent ce point, mais il est évident que si l’on rencontre des gens pour rentrer en conversation, c’est parce qu’il y a un souhait secret que quelque chose qui ne peut se dire soit appréhendé par l’autre, un souhait secret d’être compris sans avoir recours à la parole. Être seul c’est aussi pouvoir se dégager de la parole. Cela va bien au-delà de se séparer simplement de la présence des autres, puisque cela peut vouloir dire : se séparer de sa parole à soi, de sa propre parole et rentrer tout d’un coup en compagnie de ce qui ne parle pas. Karl Kraus, qui était un ennemi de la psychanalyse, disait qu’il y a deux ennemis de l’humanité qui menacent notre intégrité : ceux qui veulent nous tuer et ceux qui veulent nous parler. Et il ajoutait : « La loi ne vous protège que contre les premiers, donc les seconds sont plus dangereux. » Certes, l’homme était assez singulier, mais l’idée que la parole permet de rencontrer l’autre est peut-être une idée saugrenue. On peut s’isoler des autres pour protéger sa solitude, mais comme on est souvent en conversation avec soi-même, être seul suppose de savoir se détacher de sa pensée, savoir trouver une absence à soi-même. C’est particulièrement vrai dans la solitude féminine décrite par certains auteurs comme Marguerite Duras. Cette solitude particulière est celle que procure un amour accompli, car son idée, qui était aussi celle de Lacan, c’est que l’amour accompli mène à la solitude. »

Voilà, j’aurais en ce moment beaucoup d’autres choses à publier que ceci, mais je publie ceci, pour m’encourager à le relire, et pour y trouver peut être de quoi nourrir, consolider, armée mon envie de résister aux sollicitations et de tenir plus longtemps, mieux, dans un choix que j’aurais fait. De résister à l’oubli de mes motivations. »

Ah oui, on peut lire l’article, là :

https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-2-page-43?lang=fr&tab=texte-integral

 

Edit: 5 mai,6 mai 25.

mardi 6 mai 2025 · 14h52

Isolement et solitude // travailler à ce que l’Autre ne disparaisse pas complètement

Suite du texte Isolement et solitude

(…)

Élaborer sa solitude et rompre l’isolement

La psychanalyse ne se situe pas du côté de cette empathie. Elle pense, tout d’abord, que cet accès à la douleur ou à la solitude de l’autre est une illusion, mais surtout que ce n’est pas cela dont il s’agit dans la psychanalyse : il ne s’agit pas de rentrer en relation avec l’autre, mais de rentrer en relation avec son inconscient, avec ce qu’il a de plus propre. Pour y accéder il faut savoir accéder à des choses dont on est séparé, des choses cachées. On ne peut acquérir ces choses cachées que dans une certaine solitude. Être analysant n’est pas forcément se rapporter à l’analyste comme à un Autre avec qui on va partager des sentiments, mais aller au plus profond de soi-même dans une certaine solitude, pour fabriquer une nouvelle solitude qui va permettre de constituer une base d’opération solide pour rencontrer les autres. Il ne s’agit donc pas, pour l’analyste, de pénétrer les sentiments de solitude du sujet qui vient le rencontrer, ni de rompre son isolement, mais de prendre place auprès de son isolement pour voir s’il est possible, avec lui, de construire une nouvelle solitude, moins précaire, à partir de laquelle il pourra rompre son isolement.

(…)

Le réel de la solitude

Lorsqu’on rencontre une solitude réelle, on vérifie l’inexistence de l’Autre. Qu’il n’y ait pas d’Autre peut ouvrir la porte à un ennui profond, à une douleur ou à un enthousiasme. Ce n’est pas joué d’avance et les gens que nous rencontrons en général ont surtout eu l’expérience de l’ennui profond, et non de l’enthousiasme que cela suscite. Mais on sent, cela se voit dans certains cas, qu’en très peu de séances les sujets repartent avec le sentiment que, dans leur expérience à eux, quelque chose vaut. Nous avons fait valoir qu’il y a des personnes qui ont des relations sociales et qui pourtant sont terriblement isolés : ce sont ceux qui ne fréquentent que des semblables. Cela produit une forme d’isolement : on est entre soi, c’est-à-dire en compagnie de soi-même et, comme le disait Paul Valéry, « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. »

Solitude de l’Un ou de l’Autre

Dans la psychanalyse, le refus de l’Autre est quelque chose qui, au maximum, donne une forme de folie qui s’appelle la paranoïa, et c’est le point de départ de Lacan. Il nous en donne un excellent exemple dans le Misanthrope de Molière, dont il nous dit que c’est un cas où le sujet trouve une satisfaction amèrement jubilatoire dans sa position de victime isolée. L’exemple même de l’isolement subjectif, c’est la position de la victime isolée et incomprise et cette position est commode pour avoir l’impression que l’on a une unité, une unité réelle. C’est pour cette raison que la victime est toujours en train de revendiquer, parce qu’elle veut que soit reconnue, certes sa misère, mais surtout l’unité de cette misère. C’est certainement une chose à ne pas oublier. Chez certains patients, ce statut de victime qui donne au sujet une unité réelle, leur permet parfois de maintenir un Ego, un moi assez solide pour affronter la société. C’est alors quelque chose à respecter, auquel on ne touche pas et qu’on ne met pas en question parce que c’est un appui incommode certes, mais un appui du sujet.

Pourquoi est-ce qu’on tient tant à être Un ? C’est justement pour éviter de rencontrer l’Autre puisque l’Un et l’Autre s’opposent absolument. Ce qu’on ne veut pas rencontrer c’est un Autre qui pourrait disparaître et souvent les sujets disent : « Je ne veux pas aller vers les gens parce que j’ai peur qu’ensuite ils s’en aillent et ce serait terrible » ou, par exemple au féminin : « Je ne veux pas avoir de partenaire parce qu’après, ils sont toujours partis et ils m’ont laissée seule ». En effet, ce qui fait que l’Autre fait peur c’est qu’il pourrait s’en aller, voire qu’il pourrait disparaître. Mais quel est cet Autre qui peut disparaître ? On pourrait penser que c’est d’abord la mère, le père, les parents, l’Autre de l’amour, mais pour certains, ce qui pourrait disparaître c’est le langage en tant que tel. Je me réfère ici au cas d’une patiente qui travaille – elle ne travaille pas depuis des années – mais elle travaille à essayer de reconstituer un langage, c’est-à-dire de faire que les mots restent ensemble et que l’Autre du langage ne disparaisse pas complètement. On peut dire que c’est une activité de réinsertion dans l’Autre du langage.

(…)

Quand le monde s’efface des silences se mettent à parler

Ce qu’il faut viser, c’est que la découverte que l’Autre n’existe pas n’enlève pas au sujet le goût du désir de l’Autre. Ce qui est sensible dans de nombreux cas cliniques c’est que ce désir de l’Autre est là. Le désir de l’Autre est tout autre chose que la recherche de l’unité. À la place de l’Autre qui n’existe pas, l’homme a inventé l’unité et Lacan pense que cette unité, ce culte de l’unité, a donné le chiffrage et avec le chiffrage, la science et, l’homme s’est ainsi trouvé avec un nouveau partenaire. Ce nouveau partenaire ce n’est pas l’Autre, autrui ou Dieu, qui n’est pas autrui, c’est le monde. Le partenaire de l’homme moderne c’est le monde, le monde entier, mais un monde où l’Autre disparaît un peu plus tous les jours, c’est patent et où tout est victime de la mesure, c’est-à-dire de l’effet de l’Un. À l’intérieur de ce monde de l’unité du chiffrage et de la science, il reste ce qui parle. Ce qui parle n’est pas obligatoirement un sujet et ce qui parle n’est pas obligatoirement ce qui parle : ce qui parle se sent chez quelqu’un quand il s’arrête de parler. C’est dans les silences que s’entend ce qui parle le plus. Ce qui parle, dit Lacan dans le Séminaire livre xx, n’a affaire qu’avec la solitude [4].

Cela signifie qu’on parle tous seuls, mais surtout que, dès que l’on se met à parler, on ne rencontre pas seulement le fait que l’Autre est absent, qu’il ne répond pas, mais on découvre aussi quelque chose qui est l’effet de cette absence. Cet effet est que le savoir, ce qu’il est possible de savoir de soi, du monde, de l’inconscient, est rompu, n’a plus d’unité et qu’il y a dans ce savoir quelque chose qu’on ne peut pas savoir et qui est le savoir inconscient. Cela signifie qu’il n’y a pas d’accès à l’Autre : il n’y a accès qu’à des effets du langage ou de l’inconscient, ce qui donne une idée de la vraie solitude. C’est dans un lapsus, dans une parole, dans une énonciation, que l’on rencontre le mieux l’Autre. On rencontre cet Autre comme un autre discours – le discours de l’Autre – qui surprend le sujet même s’il sort de sa bouche et qui, à peine proféré, disparaît. Et dès qu’il a disparu, apparaît le sentiment de solitude. C’est avec beaucoup de petites solitudes de cette sorte que peut se construire une solide solitude, une solitude à soi. À partir de ce moment-là, il est possible de ne plus avoir peur d’aller vers un Autre qui risque de disparaître parce qu’il est toujours possible de se « réfugier » dans cette solitude.

Pour conclure, la psychanalyse d’orientation lacanienne ne vise pas la communication, elle vise la transmission, ce qui n’est pas la même chose. Ce qu’il s’agit de transmettre, pour celui qui parle, c’est la place, pour lui, de ce qui ne parle pas et ce qu’il s’agit d’accueillir, pour celui qui reçoit ce qui est transmis c’est, en effet, ce qui ne parle pas et, par excellence, celui qui ne parle pas. »

https://shs.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-2-page-43?lang=fr&tab=texte-integral

////

(Je pense qu’il y a une autre face à l’unité dont il est question ici, et qu’il faut faire valoir, c’est une unité qui supporte de s’additionner à d’autres sans leur équivaloir, une unité où un n’est pas égal à un et où les uns s’additionnent pour faire autre chose qu’un. Celle qui se soutire du Yad’lun, du y-a-de-l’un. L’unité qu’il y a dans ce qu’il y a de plus particulier, cette particularité même poursuivie dans l’analyse, ainsi qu’il est souligné ici, par où consiste la séparation d’avec l’Autre, et que l’on peut chercher à transmettre, dont on cherche à témoigner.)

 

dimanche 1 juin 2025 · 15h08

dimanche 1 juin 2025 // supidement publié sur facebook

je profite de ce que cette photo réapparaisse sur mon fil pour vous dire que nous remercions ma maman et moi celles et ceux d’entre vous qui se sont récemment abonnés à la page fb de mon artiste de père, Jacques Muller (1930-1997), que j’essaie de ramener à la vie, la page FB, en prévision d’une exposition bientôt à bruxelles.

cela faisait longtenpts, qu’il n’avait plus exposé. et peut êre mon frère et moi-même avons eu l’impression , un peu, de l’avoir abandonné, notre père, c’est pourquoi cette fois nous nous y sommes adonnés corps et âmes…

bien sûr, bernard wéry m’avait dit, et il avait raison, il m’avait dit pour me rassurer : moi je le dis toujours à mes enfants, occupez vous de vous, et ce qu’il adviendra de mon oeuvre après ma mort, peu importe, cela peut bien disparaître. et il avait raison.

nous nous sommes occupés de mon père après sa mort, mon frère et moi, chacun de not côté, lui à bdxl, moi à paris, on a fait ça, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus, jusqu’à ce qu’on arrête….

cette fois, on a travaillé ensemble, c’était bcp plus agréable. il m’a poussée à écrire. et n’étai-t-ce lui, j’avoue, je ne l’aurais pas fait. puis je me suis prise au jeu, c’était délicieux de retrouver mon père, si longtemeps après. de le retrouver au travers de son travail, de ses écrits.

fini, ce n’est pas, le travail. j’ai réparé l’ancien site, que j’avais fait avec ma mère, un site catalogue raisonné, mon premier site en php, tout à la main, ma mère a mis toutes les image, à l’époque ça devait être de toutes petites images… je l’avais fait pour qu’elle puisse écrire ses souvenirs sur les toiles. je l’avais fait comme outil de travail, d’analyse. je dois le refaire. mais… pendant que je faisais ce site, jp, lui, organisait des expositions, publiait des catalogues, des livres… allait chercher les clients, vendait des toiles… jusqu’à ce qu’il ne puisse plus. ni moins non plus.

de mon côté, c’est parti pour longtemps, je crois. ce travail d’écriture. là, c’est l’expo. mais après, je le sais, ça va continuer. j’ai l’intention de faire une publication papier, rapidement, de ce que j’ai écrit pour le site. je ne sai pas comment je vais faire, ça m’énerve à l’avance davoir à apprendre un nouveau logiciel, mais tant pis, je le ferai, le plus vite possible. en impression à la demande. et puis, très vite, passer à autre chose, un autre thème, d’autres aspects de son oeuvre. peut-être combiner ça avec la refonte du site. recréer ce catalogue raisonné de façon à ouvoir travailler sur des thèmes, faire des recoupements, etc. et, à chaque fois, au bout, une petite publication papier. aussi pour déposer dans les galeries.

mon seul problème, c’est que j’écris trop.

donc, les réseaux sociaux, c’est un peu dur de lancer mainteant un compte insta, mais c’est pas grave, si ça marche pas tout de suite. l’important c’est qu’il y ait une présence, l’important c’est de faire vivre, l’important c’est le travail d’écriture, trouver le moyen de montrer.

mon père était très secret. en fait. sur son travail.

quand j’ai publié sur FB , quand j’ai commencé à publier sur FB les débuts en peinture de mon père, un peu après la guerre, j’ai lâché ça, qu’ils avaient sauvé une famille de juifs pendant la gurerre. que ça sorte sur FB , c’est pas tout à fait étonnant. il a été discret là dessus aussi. c’était dans son coeur. et lorsque j’ai écrit sur jacques tati/ jacques muller, le trafic chez tati et muller, je me suis souvenue d’un autre aspect de sa personnalité. son refus de juger. sa peinture à ras du réel. un autre événement de sa biographie l’eplique aussi, que je ne dévoilerai pas ici. luj, était obsédé par la guerre, par le crime nazi. par ce que l’homme avaitété capable de faire. je l’ai dit aussi, m’en suis rappelée aussi : mes parents étaient très croyants. il n’y avait pas un jour où nous ne lisions pas la bible… prière du soir, bonsoir. mon père pensait que c’était depuis là, à cause de sa foi, qu’il était et resterait un peintre « maudit ». parce qu’i lui arrivait de faire des toiles religieuses. et parce qu’il ne s’exprimait pas publiquement éventuellement politquement sans , quand il lefallait, s’il le fallait, mentionner qu’il était croyant.

c’était sa croix. ( ;) )

et de regardr,analyser, aujourd’hui son oeuvre. la façon qu’i a eue de travailler. cette façon qu’il a eu de sérier les problèmes, les dmaines, de réfléchir avec la peinture… et de se créer dans la peinture, par la peinture, un espace viable, et même beaucoup plus ue ça, un espace de vie, de présence au monde pleine et entière… où faire résonner à la fois la hantise des première années ie et quelque chose de l’ordre du chant du regard, de la fascination face à la vie, de la présence au monde, je me dis qu’il s’en est bien sorti.

et je sais aussi combien sa présence manque aujourd’hui, parce qu’i avait quelque chose en lui qui permettait parfois de réconcilier les irréconciliables, un art peut-êtrede la conversation.

j’ajouterai à cette publication, quand je l’aurai retrouvée, une vidéo récente de ma mère où elle regarde un livre sur l’oeuvre de mon père, To the Stree, publié par jp, dans lequel, elle lit un texte de Bernard Gaube… elle est encore chez elle avec les oeuvres de mon père.

Paris, dim 1er juin 2025

mercredi 4 juin 2025 · 13h21

non envoyé / films insta?

brux, mercredi 4, veille d’expo

Bonjour à vous,

Je voulais vous demander…. Je viens d’arriver à Bruxelles. L’accrochage des toiles à la galerie est fait et, paraît-il, très beau.

dans l’immédiat, j’ai 2 envies pour un post facebook/instagram : 
1, aller à la galerie, filmer les murs, l’accrochage, mais
2, trouver le moyen de faire une vidéo pour parler de certaines toiles, mais :  ne pas apparaître à la caméra, parce que je ne supporte pas ça. comment je ferais ? 
quel dispositif ultra simple? pour montrer, parler. quelle longueur ?
un enregistrement audio et des images ?
les posts à 2200 caractères pour insta m’épuisent.
ou : c’est moi qui suis excitée par l’utilisation de nouveaux dispositifs…

j’ai un très bon appareil photo.
pas de téléphone dont la caméra ne fonctionne, mais je peux en emprunter un

–> Filmer horizontal, vertical ?

–> Et monter ? Comment ça se fait, vite, facilement, quand on n’a jamais fait ça ?

la liste définitive des œuvres venant seulement d’être établie, elle s’avère très loin de ce qui avait été d’abord pensé, ce qui ré-oriente le travail, la pensée. Les nécessités de ce qu’il y a à faire.

Ou, j’arrête.
Je vais voir ma mère.
Je me repose.
Et je réfléchis…
Je renonce à certains trucs.
Je me centre sur la réécriture du site pour le format papier, que je signerais alors. Je n’ai pas écrit le texte du site en mon nom : j’aurais pris trop de place. Il est bon de pouvoir s’effacer. Je suis si heureuse qu’une chose, un texte, ne se mette à exister que de sa propre nécessité, et cette occasion, de l’exposition.

Ce travail sur mon père est pour moi  bouleversant.

https://trafic.jacquesmuller.com

Et aussi sur Facebook et Instagram.

Une toile déjà vendue, grâce au travail de mon frère. .

Et par lui aussi,  j’ai de bons retours sur ce que j’ai écrit, que je n’ai pas signé.

dimanche 8 juin 2025 · 07h22

mercredi 4 juin , 7h45 – envoyé

Bonjour,

Je suppose que vous n’allez pas me répondre.

Je ne sais pas ce que vous aurez trouvé le plus ennuyeux. L’expression de ma suspicion vis-à-vis de la supposée vôtre, ou ce que je bafouille à propos d’IsraëlPalestine.

Que pourrais-je jamais faire d’autre que bafouiller.

Le doigt finira toujours par se rzpointer sur moi, n’est-ce pas?

J’aurai beau dire : « Ils ont sauvé des juifs »,  la culpabilité de mon père, j’imagine, me poursuivra. La mienne, aujourd’hui. La mienne quand je dénonce ce qui se passe à Gaza.

Il faut trouver un lieu où ces jugements n’existe plus.

Ce lieu existe dans mon cœur.

Il faut trouver le moyen de l’étendre.

Vous ne me lisez pas, je le sais bien.

Vous auriez lu, ici,

https://jacquesmuller.com/trafic/trafic-jacques-tati-muller

Ce que j’ai écrit à propos de mon père :

« Lui riait, il riait volontiers. Il y avait pourtant chez lui une volonté de ne pas se moquer, d’interroger ce qui fait rire, et il se méfiait de la critique. Parler d’un regard au ras du réel, c’est cela. Un regard « réaliste », ce serait ça. Un regard qui sorte du jugement. Que le regard offre une délivrance du jugement. D’où aussi, la possibilité de la désesthétisation chez lui. Voir en peintre, c’est assumer de voir autrement, c’est assumer la particularité de son regard. Dire qu’il se méfiait de la critique ne veut pas dire bien sûr qu’il ait été insensible aux injustices sociales. Il en était profondément affecté. Et il a dessiné les hommes à terre, la chute. Il s’est soucié de l’homme à la rue, dans les marges. Son trafic incorporait cette dimension sociale, s’affrontait à la détresse. »

Nous comprenons que ce procès fait à l’accusation ne tient pas (seulement) au drame d’Auschwitz, mais à la nature du langage à la condition de l’être parlant.

Kafka ne parle de rien d’autre.

Enfin, c’est comme ça que je le lis.

C’est rare qu’on rejoigne cette vérité, qui est comme un volcan dont on ne fait que subir les retombées et dont la lave nous fige en statues épouvantées. Rien ne sert de courir, il faut se tenir au cœur du volcan. Et cracher.

Ha ha. Cette fille est folle.

J’ai une amie sur FB, juive, qui dit que seul.e.s les juif.ve.s sont autorisé.e.s selon elle à parler de ce ce qui se passe à Gaza.

Allons !

Je ne sais pas s’il y eut jamais de société p’us paranoïsante que la nôtre.

Je suis seule, triste et honteuse.

Mais ce sont les Palestiniens qui souffrent beaucoup trop. Et si nous ne pouvons pas l’empêcher, nous devons le penser. Ça, ce qui arrive.

Moi, je parle toute seule, vraiment toute seule.

Un cinéaste de Jénine disait : Nous les Palestiniens, on va se débrouiller, on va s’en sortir, il disait ça il y a 6 mois, mais vous, vous qui voyez, qui êtes ici, qui voyez et n’y pouvez rien, vous, faites en sorte d’apprendre à vos enfants ce qu’il faut pour que ça ne se reproduise plus.

Que pouvons-nous dire ?

Chacun est condamné à soliloquer dans son coin, sa barbe.

Et nous ne pouvons pas nous entendre parce que vous pensez que la menace est islamiste et que je veux jeter tous les juif.ve.s à la mer. Alors que ce que je veux, et je l’ai déjà dit, c’est que juif.ve.s et musulman.e.s vivent ensemble dans un pays où ils aient tous les mêmes droits, où ils soient tous égaux devant la loi.

date d’écriture : mercredi 4 juin

date de publication :

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dimanche 8 juin 2025 · 09h51

Jonathan Safran Foer : Discours de réception du prix Primo Levi 2025

Bonsoir.
Je me tiens devant vous ce soir, profondément honoré, mais aussi troublé — troublé par la responsabilité qu’implique le fait d’invoquer le nom de Primo Levi. Il est approprié qu’il en soit ainsi. Levi n’écrivait pas pour nous réconforter. Il n’écrivait pas pour nous divertir, ni même pour nous sauver. Il écrivait pour nous déranger. Il croyait, comme il le disait lui-même, que « c’est arrivé, donc cela peut arriver à nouveau ». Ce « cela », ce n’est pas simplement la catastrophe de la Shoah, mais l’insensibilité qui l’a rendue possible. Une exigence traverse toute l’œuvre de Levi : restez éveillés. Non seulement attentifs à l’histoire, mais vulnérables au présent.
Levi ne cherchait pas à choquer, mais à troubler. Son trouble n’était ni esthétique ni psychologique — il était moral. Il visait à nous maintenir dans une forme d’inconfort suspendu. Il n’était pas seulement un survivant relatant une catastrophe morale, mais un penseur juif, profondément enraciné dans une tradition qui se méfie du confort et regarde l’âme trop tranquille avec suspicion.
Le judaïsme a toujours placé l’inconfort au cœur de l’éveil moral. Abraham, patriarche du monothéisme, reçoit l’ordre de ne pas rester là où il est, mais de « partir » — lech lecha — un double impératif : quitter un lieu physique et se quitter soi-même, quitter le confort, quitter l’inertie. Moïse ne devient pas prophète par son lignage ni par son intelligence, mais parce qu’il s’arrête pour voir une violence infligée à un esclave. Sa grandeur commence par l’attention, par le trouble.
Les prophètes de la Torah sont des figures profondément troublées. Ils traversent leurs villes en hurlant contre l’injustice, leurs paroles comme des sirènes contre la complaisance du confort. Ils n’étaient pas révérés de leur vivant. Ils étaient moqués, exilés, ignorés. Et pourtant, dans la conscience juive, ils sont la conscience du peuple. Ceux qui refusaient que la souffrance devienne normale. Selon les mots du prophète Amos : « Malheur à ceux qui sont à l’aise ». Non pas parce que le confort est en soi mauvais, mais parce qu’il engendre la négligence. Et la négligence est la semence de la cruauté.
Être troublé, dans l’imaginaire moral juif, n’est pas une faiblesse. C’est une force. C’est ce que Dieu loue chez Job — son refus d’accepter en silence une souffrance injuste. Job débat avec Dieu. Abraham débat avec Dieu. Moïse débat avec Dieu. Le trait caractéristique du modèle moral juif, c’est la protestation. Non pas comme simple bruit, mais comme empathie — comme refus d’un monde où le bien-être humain n’est pas défendu coûte que coûte.
En hébreu, le mot pour compassion — rachamim — partage sa racine avec rechem, l’utérus. La compassion dans le judaïsme n’est pas sentimentale. Ce n’est pas de la pitié. Elle est féroce, incarnée, générative. Elle naît en nous comme un travail d’enfantement. Elle est douloureuse. Et elle nous transforme. Le Talmud enseigne que quiconque n’est pas troublé par la souffrance d’autrui est suspect — non seulement comme citoyen, mais comme être humain. Comme l’a écrit le rabbin Abraham Joshua Heschel : « Le contraire du bien n’est pas le mal ; c’est l’indifférence ».
Le trouble de Levi n’était pas une pose complaisante, mais un positionnement exigeant. Il était à la fois scientifique et écrivain, et il a utilisé les outils des deux disciplines pour exposer les mécanismes de la déshumanisation : le langage, les systèmes, les silences. Il ne nous a pas seulement montré ce qui s’est passé à Auschwitz, mais comment cela s’est produit — comment cette absence de réaction pourrait survenir n’importe où.
Ce soir, je veux donc parler non seulement de Levi, mais de cette tradition plus profonde dans laquelle il s’inscrivait. Une tradition qui affirme : être humain, c’est être troublé.
Il y a deux semaines, le monde a perdu le pape François — un homme dont le leadership spirituel fut remarquable non pas parce qu’il nous réconfortait, mais parce qu’il nous offrait l’inconfort avec grâce. Il nous a avertis, à plusieurs reprises, de ce qu’il appelait « la mondialisation de l’indifférence ». Je ne connais pas de description plus juste ni plus puissante de notre époque. L’indifférence mondialisée n’est pas passive. Elle est construite. Elle est intégrée dans nos économies, nos technologies, nos cycles médiatiques. C’est le logiciel qui fonctionne silencieusement en arrière-plan de notre quotidien — projetant des ombres sur ce que nous voyons, ressentons, et sur qui nous considérons comme humain.
Regardons le monde dans lequel nous vivons.
À Gaza, plus de 30 000 civils ont été tués — beaucoup incinérés dans leurs maisons, leurs noms jamais enregistrés, leurs vies à peine pleurées. C’est une reconnaissance, une urgence, qui précède la politique. Les humains ne sont pas des statistiques. Ce sont des enfants cherchant les bras de leur mère, des mères cherchant à protéger leurs enfants…
Un an et demi plus tard, des otages israéliens sont toujours détenus sous terre, leurs noms oubliés des gros titres, leurs sorts absents de nos conversations. Leur captivité reflète notre propre détachement. Chaque jour où ils ne sont pas libérés met à l’épreuve la profondeur de notre empathie.
Au Soudan, près de neuf millions de personnes ont été déplacées par la guerre, la famine, l’effondrement politique. Des villes brûlent, des villages disparaissent. Et pourtant, pour la plupart d’entre nous, le Soudan n’est qu’un nom sur une carte — un lieu que nous ne saurions situer, et que nous n’essaierons probablement jamais de trouver.
En Ukraine, une guerre qui autrefois a bouleversé la conscience occidentale est devenue un simple fond d’écran. Chaque jour, des civils meurent. Des hôpitaux sont bombardés. Des enfants dorment dans des caves. Et pourtant, nous sommes passés à autre chose. Nous avons appris à faire défiler la souffrance, à détourner les yeux et la bouche. Mais le silence, Levi le savait, n’est pas une absence. C’est une complicité.
Pendant que nous actualisons discrètement nos fils d’actualité, 45 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrent d’émaciation — la forme la plus mortelle de malnutrition. C’est l’équivalent de la population espagnole. Arrêtez-vous un instant et imaginez le pays entier peuplé uniquement d’enfants affamés. Imaginez-les errant comme des ombres sur les Ramblas, assis sur le sol du Reina Sofia, remplissant les restaurants sans nourriture…
Chaque minute, onze enfants meurent de faim. Faites une pause. Réfléchissez à cela. On m’a dit que ce discours ne devait pas dépasser trente minutes. D’ici la fin de celui-ci, 330 enfants mourront de faim. Il y a environ 330 personnes dans cette salle. Imaginez chaque siège occupé par un enfant. Et imaginez qu’à la fin de ce discours, chacun de ces enfants sera mort. Non pas de sécheresse. Non pas de pénurie. Mais des inégalités délibérément construites de notre monde. Parce que nous, les véritables occupants de ce théâtre, avons décidé que c’était acceptable.
Près d’un milliard de personnes se couchent chaque soir le ventre vide. Imaginez la ville entière de Gênes endormie dans la faim. Chaque grand-père, chaque enfant, chaque nourrisson. Et imaginez que cela se reproduise chaque soir. Puis imaginez 2 000 villes de la taille de Gênes dans cette situation. C’est notre réalité. Quand avez-vous eu faim pour la dernière fois ? Une faim sans issue connue ? Pour moi — et je suppose pour chacun ici — la faim est une idée. Mais pour ceux qui ont besoin de nourriture, ce n’est pas une abstraction. C’est une enfant qui s’endort en pleurant. Une mère qui prétend avoir mangé pour que son fils finisse la dernière cuillère de riz.
Ce n’est pas seulement une honte, ni une tragédie. C’est un sacrilège — une trahison de l’idée sacrée selon laquelle chaque humain possède une dignité.
Primo Levi a compris une chose essentielle : l’atrocité ne commence pas par la brutalité. Elle commence par le haussement d’épaules. Par les bureaucraties tranquilles, les administrateurs sans émotion, ce que Levi appelait « les fonctionnaires prêts à croire et à agir sans se poser de questions ».
Les écrits de Levi plaçaient l’être humain — et non le simple fait historique — au cœur de l’événement. Il ne nous livrait pas des données, mais une texture. Et cette texture — de la faim, de l’humiliation, de la mémoire — nous trouble non seulement par ce qu’elle révèle, mais aussi par son refus d’être résolue. Son témoignage n’est pas un chapitre clos. C’est une plaie ouverte.
Notre plus grand danger aujourd’hui n’est pas une menace extérieure, mais que nous ne soyons plus suffisamment horrifiés.
Nous disons : « C’est terrible », et nous passons à autre chose. Nous disons : « Je n’en peux plus », comme si c’était une charge qui nous pesait, à nous, et non la mort de l’enfant d’un autre.
Et pourtant, être troublé n’est pas désespérer. Être troublé, ce n’est pas être paralysé. C’est être vivant. C’est se soucier — souvent de manière inconfortable, douloureuse. Le trouble est la réponse immunitaire de l’âme.
Dans le Talmud, on enseigne :�« Quiconque peut protester contre les fautes de sa maison et ne le fait pas est tenu responsable des fautes de sa maison.�Quiconque peut protester contre les fautes de sa ville et ne le fait pas est tenu responsable des fautes de sa ville.�Et quiconque peut protester contre les fautes du monde et ne le fait pas est tenu responsable des fautes du monde. »
Le silence, dans cette tradition, est une culpabilité.
Dans ses derniers sermons publics, le pape François affirmait que notre espoir réside dans ce qu’il appelait une « culture de la rencontre ». Non pas la charité à distance, non pas la pitié depuis un écran, mais la rencontre. Comme il le disait : « Nous devons ouvrir nos cœurs à ceux que l’on rejette, et les reconnaître non comme des fardeaux, mais comme des miroirs ».
Ce n’est pas de la poésie. C’est une stratégie.
On ne combat pas l’indifférence avec des statistiques. On la combat avec des visages, des noms, des histoires. C’est à cela que sert la littérature : non pas à nous distraire, mais à nous désarmer. À nous faire ressentir plus que ce qui est confortable. À réhumaniser ce que le monde a rendu anonyme — à faire la lumière là où l’ombre s’est installée.
Le trouble n’est pas notre état naturel. Il doit être choisi. Nourri. Protégé. Et trop souvent, nous échouons. J’échoue constamment. Je vois des titres d’articles que je ne clique pas, car je ne veux pas savoir. Chaque jour, je passe devant la souffrance avec une cécité apprise. Je laisse des demandes urgentes, justes, de dons dans ma boîte de réception. Combien de fois ai-je confondu la sympathie avec l’action, la colère avec le courage ?
Il y a un étrange confort dans l’indignation — elle nous donne l’illusion d’être éveillés, justes, actifs. Mais l’indignation sans action, c’est du théâtre. Et j’ai souvent été cet acteur.
Je ne vous parle donc pas ce soir depuis une hauteur morale. Je suis à vos côtés, comme quelqu’un qui essaie, encore et encore, de rester troublé. Et qui échoue. Et qui recommence.
Le mot « troubler » vient du latin disturbare : dis — « séparer » — et turbare — « jeter dans le désordre, agiter ». Être troublé, c’est être déstabilisé, arraché au confort. Mais l’étymologie révèle une vérité plus profonde : si nous voulons changer le monde, il faut d’abord accepter d’être jetés dans le désordre intérieur. Le monde ne peut être renouvelé si nous-mêmes ne sommes jamais bouleversés.
Par où commencer ? L’avalanche de souffrances ne vit pas seulement dans les gros titres des pays lointains. Elle vit dans nos quartiers. Elle se cache à vue.
Ici, à Gênes, quinze pour cent des personnes âgées vivent dans la pauvreté — silencieusement, invisiblement, souvent seules. Derrière les volets fermés, des vies s’éteignent non d’une maladie incurable, mais d’abandon. Et comment appelle-t-on une société qui abandonne ses anciens ? Nous ne le remarquons même pas assez pour lui donner un nom. Tout au plus, un haussement d’épaules.
Dans les classes à travers la Ligurie, un jeune sur dix ne sait pas lire suffisamment pour comprendre le texte de ce discours. Qu’est-ce que cela signifie pour leur avenir ? Et que signifie le fait que nous ne le considérions pas comme une urgence civique ? Dans le Talmud, l’enfant illettré n’est pas seulement privé d’éducation — il est sans protection. Car la lecture n’est pas qu’une compétence, c’est une armure contre l’invisibilité.
Cette région est si riche d’histoire, de patrimoine, de beauté. Et pourtant, que fait-on de cet héritage ? Que signifie vivre entouré de cathédrales, d’archives, de places en marbre, alors que des êtres humains parmi nous disparaissent dans les statistiques économiques et les catégories administratives ? Il y a là aussi une forme de violence silencieuse — une violence par effacement
Que signifierait regarder vraiment les sans-abris ? Non pas comme des archétypes, mais comme des individus ? Cet homme qui dort près de la gare, enveloppé dans des couvertures récupérées. Cette femme qui murmure pour elle-même près du supermarché, dont le chariot contient les restes d’une vie passée. Nous les voyons. Mais nous ne les voyons pas. Et ce voir sans voir n’est pas neutre — il est corrosif, pour la société et pour nos cœurs.
Et l’enfant qui ne mange qu’à l’école, pour qui les vacances d’été sont une saison de la faim ? Et le voisin malade mental dont nous ne connaissons pas le nom, dont la souffrance se vit derrière une porte fermée, sans paroles et sans aide ? Ou l’immigré dont les diplômes ne sont jamais reconnus, qui conduit un taxi au lieu de pratiquer la médecine ? Leurs vies ne sont pas des notes de bas de page à nos vies. Ce sont leurs propres textes — des textes sacrés. Et nous les ignorons.
Primo Levi exigeait que nous nous arrêtions pour les lire.
Levi n’a pas seulement écrit sur Auschwitz. Il a écrit depuis Auschwitz, et peut-être plus encore, au-delà d’Auschwitz. Il a écrit pour préserver non seulement la mémoire, mais la capacité morale. Ses mots refusent l’abstraction. Ses détails ne sont pas des métaphores — ce sont des ancres, qui fixent le lecteur à la réalité dont il témoigne : un numéro tatoué, une cuillère volée, une formule chimique récitée pour ne pas perdre la raison.
Dans le judaïsme, on approche Dieu par l’action, par le rituel, par la relation. « Nous ferons, puis nous comprendrons » — na’assé v’nishma— est la réponse du peuple au Sinaï. L’éthique précède la théologie.
L’imagination éthique de Levi appartient à cette tradition. Son écriture est une forme de témoignage — non seulement de l’horreur, mais de la structure même de la conscience. En cela, son œuvre résonne avec la philosophie d’Emmanuel Levinas, pour qui le visage de l’autre est le commencement de toute éthique. Le visage humain n’est pas un masque — c’est un appel. Il dit, sans mots : « Tu ne tueras point ». Mais à condition qu’on le regarde.
Martin Buber, autre penseur juif qui hante l’œuvre de Levi, parlait de la relation Je-Tu — cet espace dans lequel un être humain se tourne pleinement vers un autre, non comme un objet, mais comme une présence. L’éthique de Buber ne commence pas par la loi, mais par la rencontre. Et l’œuvre de Levi est remplie de telles rencontres : le codétenu qu’il ne peut oublier, le garde dont il n’a jamais su le nom, les gestes de bonté inattendue qui ont percé le brouillard de l’atrocité. Ce ne sont pas des moments sentimentaux. Ce sont des événements éthiques.
Hannah Arendt, elle-même façonnée par les traumatismes du totalitarisme, affirmait que le mal prend souvent la forme de la banalité — non pas des monstres, mais des fonctionnaires. Levi le savait aussi. Il n’écrivait pas seulement sur la cruauté, mais sur l’ordre. Sur les gens qui suivaient les règles. Qui cochaient des cases. Qui ne levaient jamais la voix. Et pourtant, dont le silence a permis le meurtre de masse. C’est cela qu’il voulait dire quand il nous avertissait : « C’est arrivé, donc cela peut arriver encore ».
Ce n’est pas du pessimisme. C’est du réalisme moral. Levi ne nous demande pas de désespérer. Il nous demande de voir. De rester troublés par les petits signes : l’euphémisme, le haussement d’épaules, la fatigue. Ce sont là les commencements. Et ce qui commence dans l’indifférence finit dans l’anéantissement.
La tradition juive ne traite pas la mémoire comme un acte passif de rappel, mais comme une forme de résistance. La Torah ordonne, encore et encore : zachor — souviens-toi. Souviens-toi que tu as été esclave en Égypte. Souviens-toi de ce qu’Amalek t’a fait sur le chemin. Souviens-toi du Shabbat. Souviens-toi de l’étranger. Dans le judaïsme, la mémoire n’est pas un entrepôt du passé — c’est un appel à agir dans le présent.
Se souvenir, c’est se lier à une continuité morale. C’est comprendre que nous ne tournons pas la page de l’histoire ; l’histoire passe par nous. Nous ne sommes pas la fin du récit. Nous en sommes le chapitre actuel. Et chaque oubli est une rupture — une incapacité à porter le poids de ce qui a précédé.
C’est pour cela que Levi écrivait. Et c’est pour cela que nous devons être des lecteurs — de livres, mais aussi les uns des autres. Lire Si c’est un homme, ce n’est pas pleurer les morts, mais lire leurs visages, et par ce geste, faire de leur mémoire une protestation contre le monde tel qu’il est.
Mais la mémoire ne suffit pas. Il faut agir. Le Talmud nous dit que dans un monde à la dérive, chaque petit acte devient une ancre. Visiter le malade. Vêtir le dénudé. Enseigner à l’ignorant. Ce ne sont pas des options charitables — ce sont des obligations.
Notre tâche n’est pas d’être des héros. C’est de choisir des actes simples d’attention humaine : aimer les personnes âgées même si elles ne sont pas de notre famille ; donner du temps à un enfant qui n’est pas le nôtre ; croiser le regard d’une mère réfugiée à la gare au lieu de le fuir ; venir à la banque alimentaire — non pas comme sauveurs, mais comme voisins.
Le concept de tikkoun olam, la réparation du monde, est fondamental dans le judaïsme. Il ne signifie pas tout réparer. Il signifie refuser de ne rien réparer. Il signifie comprendre que chaque geste de bonté est un point de suture dans le tissu déchiré de la création. Et qu’aucun geste n’est trop petit pour compter.
Oui, le monde est vaste. Oui, ses plaies sont profondes. Mais nous devons résister à la paralysie de l’ampleur. Choisir : l’attention plutôt que la distraction, la rencontre plutôt que l’évitement, la conscience plutôt que le confort.
Nous devons interrompre la machine de l’injustice par notre présence.
Même noter une souffrance, c’est une forme de protestation. Dire : Je te vois. Tu n’es pas une ombre. Tu n’es pas un bruit. Tu n’es pas l’autre. Ta vie compte autant que la mienne. Nous devons enseigner cela à nos enfants. Construire des rituels de mémoire qui ne soient pas seulement des commémorations, mais des engagements. Nous devons faire en sorte que nos fêtes soient hantées par la conscience.
Le peuple juif s’est toujours défini par la mémoire et la présence : nous étions esclaves en Égypte, et nous avons marché à Selma. Notre tradition est celle de la disruption, pas du détachement. Et pourtant, aujourd’hui, nous détournons trop souvent le regard.
Cela doit nous troubler. Primo Levi serait troublé. Lui qui a chroniqué non seulement l’atrocité des camps, mais la résignation graduelle de la conscience — il serait blessé par l’isolation que le confort matériel procure. Par la façon dont le confort juif en Occident a, en trop d’endroits, émoussé notre impulsion prophétique. Peuple autrefois attentif à toute injustice, nous avons été engourdis par notre propre réussite.
Nous sommes les héritiers d’Abraham, qui marchanda avec Dieu pour des étrangers ; de Moïse, qui brisa les Tables pour ne pas trahir l’éthique ; d’Esther, qui risqua sa vie pour sauver son peuple. Et de Levi, qui comprit que survivre ne suffit pas — il faut témoigner.
Que penserait Levi d’une communauté qui lève des millions pour des musées mais reste silencieuse alors que ses voisins ont faim ? Qui raconte l’histoire de son asservissement passé sans répondre avec urgence à l’asservissement présent des autres ? Qui a pour maxime : « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière », mais accepte en pratique tant de morts ?
Ne nous contentons pas de nous souvenir de la souffrance juive, réactivons la responsabilité juive.
Que chaque plateau de seder porte, avec les symboles du passé, les questions du présent : Qui est esclave aujourd’hui ? Qui est invisible à nos portes ?
La synagogue n’a jamais été conçue comme un abri contre le monde. Elle devait être un moteur de compassion radicale. Un lieu où le monde ne disparaît pas, mais où il devient plus net — où l’injustice n’est pas fuie, mais nommée, étudiée, affrontée. Où nous formulons nos responsabilités.
Que vaut une prière qui ne nous dérange pas, qui ne nous transforme pas ?
Le judaïsme que nous avons trop souvent bâti évite la rue. Il parle doucement autour des tables, pas bruyamment dans les manifestations. Il bénit ses enfants, mais oublie les affamés, les démunis, les opprimés. Il brandit les souffrances de nos ancêtres, tout en fermant les yeux sur les souffrances qui nous entourent — y compris celles que nous contribuons à infliger.
Nous parlons des prophètes, mais nous ne parlons pas comme eux.
Un judaïsme qui ne se consacre pas aux besoins du monde n’est pas un judaïsme.
Le Talmud enseigne : « La Torah n’a pas été donnée dans une ville, mais dans un désert ». Parce que la Torah doit voyager. Elle doit être portative. Elle doit être emportée dans le chaos.
Notre judaïsme craint trop souvent ce chaos. Nous avons peur du tumulte de la rue, de la douleur du manifestant, de la fureur de celui qui n’est pas entendu. Nous percevons le jugement comme une violence, au lieu d’un don. Nous étouffons nos propres doutes.
Les prophètes ne restaient pas dans la synagogue. Jérémie pleurait parmi les ruines. Isaïe tonnait sur la place publique. Amos dénonçait l’hypocrisie des rituels sans justice : « Je hais vos fêtes. Que la justice ruisselle comme les eaux ! ». Ils savaient, et nous devons nous en souvenir : Dieu ne réside pas seulement dans un texte sous une arche, mais dans les visages du monde.
Alors que signifierait retransformer nos synagogues en moteurs de conscience ?
Que la synagogue devienne une base d’action, et non un musée de mémoire. Que le rabbin soit un agitateur du confort, non son aumônier. Que le livre de prières commence par : Quels enfants ont faim ? Quels foyers ont été perdus ? Quelles voix n’ont pas été entendues cette semaine ? Que la Torah soit lue à côté des avis d’expulsion et des cartes de suppression électorale.
Que la coupe de kiddouch soit levée non seulement pour le vin, mais pour chaque dignité humaine restaurée. Que le shabbat soit un moment non seulement de repos, mais pour nous dédier à nouveau au travail de la compassion.
Et n’accueillons pas seulement l’étranger dans la synagogue — ce n’est que le tout début de notre devoir. Sortons pour le trouver, dans les refuges, les tribunaux, les camps, les salles de classe, les prisons — et apportons notre judaïsme là-bas. Non comme charité, mais comme alliance.
Le judaïsme doit vivre dans le monde. Car le monde crie, et il ne demande pas si nous avons allumé les bougies vendredi soir. Il demande : Où étiez-vous quand l’enfant avait besoin de protection ? Quand l’humain, tout aussi digne, mourait de faim à quelques pas de votre maison ? Quand le vote a été volé ? Quand le réfugié a été expulsé ? Quand ce père a brandi son bébé mort au-dessus de sa tête ?
Et nous devons pouvoir répondre, non avec des théories ou des justifications, mais avec tremblement et vérité : Nous étions là. Notre judaïsme nous y a conduits.
Nous n’avons pas besoin d’être des sauveurs. Nous devons être des participants. Des témoins. Des voisins. Des lecteurs les uns des autres.
Levi nous a rappelé que « le fascisme n’a pas convaincu, il a épuisé — il a transformé les gens en ombres ». Notre tâche, en tant que lecteurs, écrivains, citoyens, croyants ou non, êtres vivants et capables, est de retransformer les ombres en êtres humains : d’insister sur la couleur, sur la singularité, sur l’humanité.
Merci.
jeudi 3 juillet 2025 · 11h11

Visite du mercredi 2 juillet

Ma mère hier, à la salle à manger, à table, m’accueille en me tendant les bras, où je fonds sans délai. Sa joliesse, sa douceur, le ton plus bas, plus calme qu’à l’habitude, les mots qu’elle nous glisse pour dire son contentement de me voir, de nous voir, Frédéric et moi, et les mots qu’elle retrouve pour dire qu’elle n’est pas sûre d’avoir grand-chose à me dire. Je suis prise dans son orbe. Nous nous asseyons. Le repas n’est pas servi, je lui montre les photos que j’ai ramenées. Elle les étale devant elle, en jeu de cartes, me dit d’écrire qui est qui, sinon elle oublie tout.

Plusieurs fois, sur l’une d’elles, elle me montre Frédéric en me demandant qui c’est — alors qu’il est assis juste en face d’elle. Je lui réponds que c’est Frédéric, justement, celui qui est là, avec nous.
Ça lui plaît, cette correspondance entre la photo et « la réalité » — elle sourit, elle approuve —, cette séparation réétablie entre représentation et réalité, qui ont tendance à se confondre pour elle. Les mots la quittent, et au fond tout repasse au réel, à l’en-deçà de la représentation.

Elle s’adresse à moi, alternant entre les « vous », les « Madame », les « Véronique » et les « ma petite fille ».

Elle dévore ses tartines à la confiture d’abricot. Tous, tous les sans-dents, dévorent leurs tartines de confiture… F trouve que c’est abusé, qu’on ne peut pas parler de confiture, tellement il y en a peu. Il nous quitte après le repas, et nous allons à la chambre, maman et moi…

On y lit, à la table, devant la fenêtre, plusieurs livres à la fois : Jacques Muller, Les Dernières peintures, « toujours très bien », mais surtout Quick et Flupke, qu’elle lit et relit. Ou fait mine de lire et relire, à haute voix, en suivant les cases, en disant les mots qu’elle veut, qu’elle invente, en guettant mes regards, mon approbation. 

Vers 20 h, je crois, je m’énerve un peu auprès de l’infirmière de l’étage de ce qu’elle n’ait pas encore été mise au lit. Habituée à être au lit plus tôt, elle commence à montrer des signes de fatigue et je regrette de ce que je vais avoir à l’abandonner dans la salle, où je la vois errer maintenant, après une soirée aussi apaisante. L’infirmière est bien d’accord avec moi, et prend sur elle de la mettre au lit elle-même, comme elle n’est pas arrivée à trouver G, ce qui est bien sympa.

Nous nous embrassons, elle et moi, ma mère et moi : à demain…

NB : G. Je lui avais posé la question du moment où il la mettrait au lit, et il m’avait répondu : « 19 h, 19 h 30, 20h… ça dépend, ça dépend de l’état de la personne, si elle est bien… c’est eux qui décident »… J’avais émis quelques doutes. C’est très souvent très tôt, juste après le repas, vers 18h30, 19h.

vendredi 4 juillet 2025 · 14h32

visite du jeudi 3 juillet 25
— Tu veux qu'on aille quelque part ? Parce que je vais avec toi.

Hier, j’arrive en retard, après qu’elle a mangé… Quelques mots avec G à propos de ce qui s’est passé la veille. Ma mère, elle, est très souriante et demande assez vite à ce qu’on aille à la chambre:
Tu veux qu’on aille quelque part ? Parce que je vais avec toi. On y va ?
— On y va.
G prévient qu’il la mettra au lit très tôt, la première. Je lui dis :
— Tu vois bien, c’est quand toi ça t’arrange.
— Non, non, répond-il, c’est que…
Enfin, blablabla… Et tout à la fois, je m’excuse (je passe ma vie à ça), je sais que je suis trop énervée en ce moment. J’ai juste pas trop envie qu’on me raconte des histoires. En même temps, les histoires… Le sel de la vie…

Dans la chambre, cette fois, c’est les gaufrettes que je trouve là qui l’intéressent beaucoup. Elle est très contente, elle trouve ça très bon. Elle trouve assez fantastique qu’il y ait un paquet aussi et qu’on puisse se servir. Qu’elle puisse m’en proposer.

Je parle de mettre de la musique, elle trouve ça très bien aussi. Elle dit : « Oui, on fait ça ici. » C’est tous les jours très différent, n’est-ce pas, ses réactions.

G arrive, effectivement, tôt, la met au lit.

Et puis, musique. Et nous, ravies. Je l’ai filmée, six minutes. Je trouve que c’est très beau. Mais… Il m’est difficile d’en juger, c’est ma mère. C’est ma mère, et ce qui nous arrive. j’ai essayé de retirer un court extrait et je n’y suis pas arrivée.

Je ne sais pas ce qui fait cette beauté. Elle ne tient peut-être qu’à l’intensité de ce qui nous lie, de nos moments.

samedi 5 juillet 2025 · 17h25

Visite de vendredi 4 juillet
— Je vais à Eurom

Elle est dans un fauteuil relax du grand salon quand j’arrive, qu’elle démolissait sagement. Nous passons à table. À nouveau très souriante, enjouée même, riant volontiers, un peu plus bavarde que la veille. Quelques phrases très compréhensibles. Plusieurs autour de ma robe. Tu as une jolie robe. Ça me fait plaisir de te voir. Tu penses que tu vas rester un peu avec moi ? Ce n’est pas très bon, tu sais, ces tartines. Ces gens… ils ont des problèmes.

Après le repas, elle parle du fait que je vais aller dormir. Que je vais aller dans ma chambre. Elle me dit au revoir. Si tu dois aller dormir… Alors, je lui propose d’y aller. On va à ta chambre, me demande-t-elle. Elle est d’accord. Nous remontons le couloir doucement, main dans la main. Elle, vaillante, avec ses petits pas (toujours en chaise roulante). Elle demande si je n’ai pas mal aux jambes. Arrivées à la porte, elle me demande si elle peut rentrer. Mais elle hésite, reste sur le seuil. Je l’attire à l’intérieur avec le restant du paquet de gaufrettes du Pain Quotidien. Et la 40 (Symphonie no 40). Son air de surprise à chaque fois quand ça démarre, les bras qu’elle lève haut. Puis, elle recommence à s’étonner de ce que je n’aille pas au lit. Tu ne vas pas te coucher ? Ah bon, je croyais. Bon, je te laisse, hein. Bisou. Elle indique sa joue. Au revoir.

Et elle se dirige vers la sortie. Prend la mauvaise porte, celle des toilettes. Me dit de l’aider. Venez m’aider. Oh, tu te trompes de porte, lui dis-je, regarde, et je lui ouvre la porte de la chambre. Je retourne m’asseoir, on discutait avec F et Jules dans WhatsApp, et j’aime bien la laisser faire sa vie. Mais elle ne sort pas, elle retourne à la porte des toilettes, me rappelle, je la lui ouvre, la fais coulisser, retourne m’asseoir.

Je papote sur mon téléphone, jusqu’à ce que je me dise que je vais tout de même aller voir, on ne sait jamais, les aide-soignantes ne seraient pas contentes si elle mettait trop de désordre. Elle avait refermé la porte. J’entrouvre et vois qu’elle est aux toilettes. Elle me dit : Vous pouvez entrer, vous pouvez entrer. J’y vais. Elle s’est relevée, se rhabille. Je l’aide à remonter son pantalon. Je veux la mettre sur la chaise roulante, mais la voilà qui s’en va sur ses deux jambes, décidée, vacillante mais elle continue, exprimant un peu la difficulté. Elle va vers le lit qu’elle ouvre (défait le drap), tente d’y grimper. Il est trop haut. Je le contourne et me dépêche de l’abaisser avec la télécommande. Elle s’assoit, enlève ses chaussons, me demande de l’aider, une fois sur le lit tente d’enlever son pantalon, renonce, se couche.

— Ah, tu n’as pas ton pyjama, là, lui dis-je un peu stupidement. Ne sachant pas ce qu’il y a lieu de faire.

— Oui, c’est pas grave.

Non. Inhabituel, exceptionnel même, ce n’est jamais arrivé, je ne la voyais plus jamais marcher, j’ignorais qu’elle savait encore faire tout ça, elle trouve toujours des trucs pour m’étonner, mais effectivement, c’est pas grave, bien. Elle commence à déboutonner sa chemise, abandonne, ne fait plus rien, allongée, écoute.

Je m’assois dans le fauteuil que je rapproche de son lit, sur lequel j’allonge mes jambes. Ça la fait rigoler. Elle ferme les yeux, les ouvre, me regarde, on se regarde, les referme. Je ferme les yeux. Les ouvre. Elle me regarde. Referme les yeux.

Sur mon téléphone, j’écris : « Cette femme est crevée. Et détendue. »

J’admire son repos. Ses bras. Au-dessus de sa tête. Posés sur le lit, qu’un ou deux doigts tapotent au rythme de la musique. Parfois elle chante quelques notes. Elle reste sensible aux bruits du couloir, surprise à chaque fois. Décidément, tu n’es pas sourde, tu as de bonnes oreilles. Oui, c’est possible, tant mieux.

Le temps passe, et je me demande si l’aide-soignante ne va de nouveau pas nous oublier. Je me lève, pensant courir, vérifier, signaler qu’on est là. Je la trouve assise au grand salon, pour sa pause de 20 minutes, m’explique-t-elle. Elle parle de venir ensuite, après Monsieur je ne sais plus qui, Garcia ou Ramirez. Je lui parle de la fatigue de ma mère. Elle vient alors avec moi à la chambre, je m’excuse. Non, c’est pas grave, répond-elle.

Elle déshabille maman, lui demande certaines collaborations qu’elle ne comprend pas. Je veux faire tout ce que vous voulez, lui dit-elle. Elle lui fait un bisou sur le bras.

On la remonte dans le lit en la soulevant avec l’alèse. L’aide-soignante m’indique comment mettre le lit à la bonne hauteur et ajuster les barreaux, et s’en va gentiment. La lumière du rideau entrouvert tombe sur son visage de maman, mais mon appareil photo n’a plus de batterie. Je n’ai plus que mon téléphone, dans la caméra ne fait plus que des photos floues. Je ferme mieux les rideaux, ce qu’elle approuve, puis trouve le moyen d’abaisser le volet (un appui long). Elle trouve que c’est bien. Dans la pénombre, j’attends avec elle la fin de la 41, qui se traîne un peu, je trouve. À un moment, elle ouvre les yeux et prononce clairement :

— Je vais à Eurom,

et les referme en souriant. Je me dis que moi aussi. J’attends la fin pour pouvoir m’en aller sur le début du concerto en ré mineur.

— Alors, à demain.

— Oui, ma petite fille.

Je suis vidée.

J’ai tout de même mis du temps à comprendre que la fatigue et l’envie d’aller au lit dont elle me parlait étaient les siennes. Peut-être d’ailleurs avait-elle mal aux jambes.

samedi 12 juillet 2025 · 12h59

j’ai été seule avec le nom
— encore de la mauvaie poésie

J’ai été seule
     Avec le nom
           Qui s’est détaché de moi
      Comme un bouchon qui ne tient plus
            Qui ne bouche pas
Et saute sous les remontées 
     Des canalisations engorgées 

C’est une façon que j’ai eue 
D’être seule 
J’ai parfois dû racheter le bouchon perdu
Ou je l’ai emprunté ou je l’ai volé 

     Il ne tient toujours pas
     Embouchure abîmée, usée 
     Je le garde à la main
     Serré dans les phalanges
     Je l’attache à une chaîne 
     Une chaînette 
     Que j’ancre à la langue
     Ou au nombril 

Il arrive encore que des vents l’arrachent 
Des tourbillons étourdissants

C’est pourquoi je tiens en réserve quelques bouchons de rechange 
   Glanés, mal adaptés, dont j’ai un peu honte.
   Pour le cas où 
   Et qui ne sont pas de la bonne marque 

Ma marque n’est qu’un souvenir, je crois
Que je cherche seule et distraite. Éparpillée. 

Au bas des lettres, j’écris mon nom.

Paris, Les Oiseaux, sam. 12 juillet 2025, 12:42
(publié sur FB le 15 juillet)
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