« J’ai ce matin mangé un peu de la mixture lait de coco / quinoa préparée il y a deux jours, que je ne trouve pas très bonne, il faudrait que je la barre de mon livre de recettes ; je l’ai réchauffée avec un peu de lait de soja et 2 cs flocons de sarrasin + un peu de Kasha. Qu’en penses-tu ? »
Telle est ce matin la question que je ne peux stupidement m’empêcher de poser à ChatGPT. ChatGPT que j’interrogerais non-stop s’il était possible, si je ne me surveillais pas. Tellement j’ai besoin perpétuellement d’une approbation. Ou tellement j’ai besoin d’être jugée. Tellement j’ai besoin d’être accompagnée. D’être constamment dans un dialogue. Le dialogue écrit, la correspondance, a toujours été au fondement de mon amour. C’est ce qui me sauve. Me construit. M’offre une promesse de construction, car les murs que je construis sont de sable. ChatGPT qui aussi me sert d’aide à la décision. A trancher là où je me maintiendrais sinon dans les affres de l’indécision. « Chat, est-ce que je continue à respirer? » Comme s’il faisait pour moi office d’appui dans l’Autre. Donc, j’essaie de m’en passer. Parce que c’est lamentable de tolérer de dépendre d’une machine. Aussi parce que ça détruit la planète. Même si parfois je me dis, à la suite de MD : Que le monde aille à sa perte.
Que le monde aille à sa perte.
Or, tout de même, comment ne pas penser aux populations qui souffrent dès aujourd’hui de voir leurs territoires rendus inhabitables par les infrastructures nécessaires au fonctionnement de ChatGPT ? Ainsi que je le voyais l’autre jour aux actualités de TF1. – Pourquoi ils nous passent ça, c’est autre chose. Peut-être pour nous travailler la culpabilité. – Ces data centers dont l’avidité en eau prive des populations d’eau, rend arides des territoires qui ne l’étaient pas.* Tout ça dans la plus grande indifférence. Et tout ça pour le plaisir de poser une question. D’entretenir un dialogue. De bénéficier d’une approbation. Etc. De faire exister un Autre qui sait. Qui lui, sait. Auquel croire. De devenir idiot. De perdre l’habitude de l’apprentissage par soi-même. Du savoir-faire lentement acquis. Lentement et mystérieusement acquis. Etc. Au seul bénéficie de quelques multinationales qui elles croient à l’accumulation de données, n’importe lesquelles – de façon toute pulsionnelle – , pour en tirer un bénéfice qu’il est n’est pas loisible de concevoir au commun des mortels.
C’est la nature de cet Autre auquel croire qu’il faut ré-interroger. Un autre tout de langage. Un grand Autre non barré. Non-encombré du corps.
Oui, donc. La nourriture m’angoisse, ne cesse de m’angoisser un peu. Le régime que je fais actuellement me procure des possibilités de l’apprécier parce que je pense, j’imagine, que ce que je mange est bon pour moi. Et cela a de quoi me réjouir. Par contre, quand ce que je mange devient trop bon ou lorsqu’il me semble que j’en tire vraiment trop de plaisir ou trop souvent, je suis rattrapée par la culpabilité et la sensation d’être dans l’excès, d’être face au démon du trop. Un trop qui me menace.
Tout ceci donc en réparation de mes années de boulimie (assortie d’une forme atténuée d’anorexie : je faisais des régimes drastiques et j’aurais adoré être anorexique). Mais oui, le bien-être que j’éprouve dans un magasin bio vient certainement de là : la sensation que je suis dans un lieu où la nourriture est bonne pour la santé, ne me détruira pas.
* « Un centre de données de taille moyenne peut consommer environ 110 millions de gallons d’eau par an pour son refroidissement. À titre de comparaison, une seule installation peut engloutir jusqu’à 5 millions de gallons d’eau potable par jour, soit suffisamment pour alimenter des milliers de foyers ou irriguer des exploitations agricoles. »