jeudi 3 juillet 2025 · 11h11

Visite du mercredi 2 juillet

Ma mère hier, à la salle à manger, à table, m’accueille en me tendant les bras, où je fonds sans délai. Sa joliesse, sa douceur, le ton plus bas, plus calme qu’à l’habitude, les mots qu’elle nous glisse pour dire son contentement de me voir, de nous voir, Frédéric et moi, et les mots qu’elle retrouve pour dire qu’elle n’est pas sûre d’avoir grand-chose à me dire. Je suis prise dans son orbe. Nous nous asseyons. Le repas n’est pas servi, je lui montre les photos que j’ai ramenées. Elle les étale devant elle, en jeu de cartes, me dit d’écrire qui est qui, sinon elle oublie tout.

Plusieurs fois, sur l’une d’elles, elle me montre Frédéric en me demandant qui c’est — alors qu’il est assis juste en face d’elle. Je lui réponds que c’est Frédéric, justement, celui qui est là, avec nous.
Ça lui plaît, cette correspondance entre la photo et « la réalité » — elle sourit, elle approuve —, cette séparation réétablie entre représentation et réalité, qui ont tendance à se confondre pour elle. Les mots la quittent, et au fond tout repasse au réel, à l’en-deçà de la représentation.

Elle s’adresse à moi, alternant entre les « vous », les « Madame », les « Véronique » et les « ma petite fille ».

Elle dévore ses tartines à la confiture d’abricot. Tous, tous les sans-dents, dévorent leurs tartines de confiture… F trouve que c’est abusé, qu’on ne peut pas parler de confiture, tellement il y en a peu. Il nous quitte après le repas, et nous allons à la chambre, maman et moi…

On y lit, à la table, devant la fenêtre, plusieurs livres à la fois : Jacques Muller, Les Dernières peintures, « toujours très bien », mais surtout Quick et Flupke, qu’elle lit et relit. Ou fait mine de lire et relire, à haute voix, en suivant les cases, en disant les mots qu’elle veut, qu’elle invente, en guettant mes regards, mon approbation. 

Vers 20 h, je crois, je m’énerve un peu auprès de l’infirmière de l’étage de ce qu’elle n’ait pas encore été mise au lit. Habituée à être au lit plus tôt, elle commence à montrer des signes de fatigue et je regrette de ce que je vais avoir à l’abandonner dans la salle, où je la vois errer maintenant, après une soirée aussi apaisante. L’infirmière est bien d’accord avec moi, et prend sur elle de la mettre au lit elle-même, comme elle n’est pas arrivée à trouver G, ce qui est bien sympa.

Nous nous embrassons, elle et moi, ma mère et moi : à demain…

NB : G. Je lui avais posé la question du moment où il la mettrait au lit, et il m’avait répondu : « 19 h, 19 h 30, 20h… ça dépend, ça dépend de l’état de la personne, si elle est bien… c’est eux qui décident »… J’avais émis quelques doutes. C’est très souvent très tôt, juste après le repas, vers 18h30, 19h.

vendredi 4 juillet 2025 · 14h32

visite du jeudi 3 juillet 25
— Tu veux qu'on aille quelque part ? Parce que je vais avec toi.

Hier, j’arrive en retard, après qu’elle a mangé… Quelques mots avec G à propos de ce qui s’est passé la veille. Ma mère, elle, est très souriante et demande assez vite à ce qu’on aille à la chambre:
Tu veux qu’on aille quelque part ? Parce que je vais avec toi. On y va ?
— On y va.
G prévient qu’il la mettra au lit très tôt, la première. Je lui dis :
— Tu vois bien, c’est quand toi ça t’arrange.
— Non, non, répond-il, c’est que…
Enfin, blablabla… Et tout à la fois, je m’excuse (je passe ma vie à ça), je sais que je suis trop énervée en ce moment. J’ai juste pas trop envie qu’on me raconte des histoires. En même temps, les histoires… Le sel de la vie…

Dans la chambre, cette fois, c’est les gaufrettes que je trouve là qui l’intéressent beaucoup. Elle est très contente, elle trouve ça très bon. Elle trouve assez fantastique qu’il y ait un paquet aussi et qu’on puisse se servir. Qu’elle puisse m’en proposer.

Je parle de mettre de la musique, elle trouve ça très bien aussi. Elle dit : « Oui, on fait ça ici. » C’est tous les jours très différent, n’est-ce pas, ses réactions.

G arrive, effectivement, tôt, la met au lit.

Et puis, musique. Et nous, ravies. Je l’ai filmée, six minutes. Je trouve que c’est très beau. Mais… Il m’est difficile d’en juger, c’est ma mère. C’est ma mère, et ce qui nous arrive. j’ai essayé de retirer un court extrait et je n’y suis pas arrivée.

Je ne sais pas ce qui fait cette beauté. Elle ne tient peut-être qu’à l’intensité de ce qui nous lie, de nos moments.

samedi 5 juillet 2025 · 17h25

Visite de vendredi 4 juillet
— Je vais à Eurom

Elle est dans un fauteuil relax du grand salon quand j’arrive, qu’elle démolissait sagement. Nous passons à table. À nouveau très souriante, enjouée même, riant volontiers, un peu plus bavarde que la veille. Quelques phrases très compréhensibles. Plusieurs autour de ma robe. Tu as une jolie robe. Ça me fait plaisir de te voir. Tu penses que tu vas rester un peu avec moi ? Ce n’est pas très bon, tu sais, ces tartines. Ces gens… ils ont des problèmes.

Après le repas, elle parle du fait que je vais aller dormir. Que je vais aller dans ma chambre. Elle me dit au revoir. Si tu dois aller dormir… Alors, je lui propose d’y aller. On va à ta chambre, me demande-t-elle. Elle est d’accord. Nous remontons le couloir doucement, main dans la main. Elle, vaillante, avec ses petits pas (toujours en chaise roulante). Elle demande si je n’ai pas mal aux jambes. Arrivées à la porte, elle me demande si elle peut rentrer. Mais elle hésite, reste sur le seuil. Je l’attire à l’intérieur avec le restant du paquet de gaufrettes du Pain Quotidien. Et la 40 (Symphonie no 40). Son air de surprise à chaque fois quand ça démarre, les bras qu’elle lève haut. Puis, elle recommence à s’étonner de ce que je n’aille pas au lit. Tu ne vas pas te coucher ? Ah bon, je croyais. Bon, je te laisse, hein. Bisou. Elle indique sa joue. Au revoir.

Et elle se dirige vers la sortie. Prend la mauvaise porte, celle des toilettes. Me dit de l’aider. Venez m’aider. Oh, tu te trompes de porte, lui dis-je, regarde, et je lui ouvre la porte de la chambre. Je retourne m’asseoir, on discutait avec F et Jules dans WhatsApp, et j’aime bien la laisser faire sa vie. Mais elle ne sort pas, elle retourne à la porte des toilettes, me rappelle, je la lui ouvre, la fais coulisser, retourne m’asseoir.

Je papote sur mon téléphone, jusqu’à ce que je me dise que je vais tout de même aller voir, on ne sait jamais, les aide-soignantes ne seraient pas contentes si elle mettait trop de désordre. Elle avait refermé la porte. J’entrouvre et vois qu’elle est aux toilettes. Elle me dit : Vous pouvez entrer, vous pouvez entrer. J’y vais. Elle s’est relevée, se rhabille. Je l’aide à remonter son pantalon. Je veux la mettre sur la chaise roulante, mais la voilà qui s’en va sur ses deux jambes, décidée, vacillante mais elle continue, exprimant un peu la difficulté. Elle va vers le lit qu’elle ouvre (défait le drap), tente d’y grimper. Il est trop haut. Je le contourne et me dépêche de l’abaisser avec la télécommande. Elle s’assoit, enlève ses chaussons, me demande de l’aider, une fois sur le lit tente d’enlever son pantalon, renonce, se couche.

— Ah, tu n’as pas ton pyjama, là, lui dis-je un peu stupidement. Ne sachant pas ce qu’il y a lieu de faire.

— Oui, c’est pas grave.

Non. Inhabituel, exceptionnel même, ce n’est jamais arrivé, je ne la voyais plus jamais marcher, j’ignorais qu’elle savait encore faire tout ça, elle trouve toujours des trucs pour m’étonner, mais effectivement, c’est pas grave, bien. Elle commence à déboutonner sa chemise, abandonne, ne fait plus rien, allongée, écoute.

Je m’assois dans le fauteuil que je rapproche de son lit, sur lequel j’allonge mes jambes. Ça la fait rigoler. Elle ferme les yeux, les ouvre, me regarde, on se regarde, les referme. Je ferme les yeux. Les ouvre. Elle me regarde. Referme les yeux.

Sur mon téléphone, j’écris : « Cette femme est crevée. Et détendue. »

J’admire son repos. Ses bras. Au-dessus de sa tête. Posés sur le lit, qu’un ou deux doigts tapotent au rythme de la musique. Parfois elle chante quelques notes. Elle reste sensible aux bruits du couloir, surprise à chaque fois. Décidément, tu n’es pas sourde, tu as de bonnes oreilles. Oui, c’est possible, tant mieux.

Le temps passe, et je me demande si l’aide-soignante ne va de nouveau pas nous oublier. Je me lève, pensant courir, vérifier, signaler qu’on est là. Je la trouve assise au grand salon, pour sa pause de 20 minutes, m’explique-t-elle. Elle parle de venir ensuite, après Monsieur je ne sais plus qui, Garcia ou Ramirez. Je lui parle de la fatigue de ma mère. Elle vient alors avec moi à la chambre, je m’excuse. Non, c’est pas grave, répond-elle.

Elle déshabille maman, lui demande certaines collaborations qu’elle ne comprend pas. Je veux faire tout ce que vous voulez, lui dit-elle. Elle lui fait un bisou sur le bras.

On la remonte dans le lit en la soulevant avec l’alèse. L’aide-soignante m’indique comment mettre le lit à la bonne hauteur et ajuster les barreaux, et s’en va gentiment. La lumière du rideau entrouvert tombe sur son visage de maman, mais mon appareil photo n’a plus de batterie. Je n’ai plus que mon téléphone, dans la caméra ne fait plus que des photos floues. Je ferme mieux les rideaux, ce qu’elle approuve, puis trouve le moyen d’abaisser le volet (un appui long). Elle trouve que c’est bien. Dans la pénombre, j’attends avec elle la fin de la 41, qui se traîne un peu, je trouve. À un moment, elle ouvre les yeux et prononce clairement :

— Je vais à Eurom,

et les referme en souriant. Je me dis que moi aussi. J’attends la fin pour pouvoir m’en aller sur le début du concerto en ré mineur.

— Alors, à demain.

— Oui, ma petite fille.

Je suis vidée.

J’ai tout de même mis du temps à comprendre que la fatigue et l’envie d’aller au lit dont elle me parlait étaient les siennes. Peut-être d’ailleurs avait-elle mal aux jambes.

samedi 12 juillet 2025 · 12h59

mardi 15 juillet 2025

J’ai été seule
     Avec le nom
           Qui s’est détaché de moi
      Comme un bouchon qui ne tient plus
            Qui ne bouche pas
Et saute sous les remontées 
     Des canalisations engorgées 

C’est une façon que j’ai eue 
D’être seule 

J’ai parfois dû racheter le bouchon perdu
Ou je l’ai emprunté ou je l’ai volé 

     Il ne tient toujours pas
     Embouchure abîmée, usée 
     Je le garde à la main
     Serré dans les phalanges
     Je l’attache à une chaîne 
     Une chaînette 
     Que j’ancre à la langue
     Ou au nombril 

Il arrive encore que des vents l’arrachent 
Des tourbillons étourdissants

C’est pourquoi je tiens en réserve quelques bouchons de rechange 
   Glanés, mal adaptés, dont j’ai un peu honte.
   Pour le cas où 
   Et qui ne sont pas de la bonne marque 

Ma marque n’est qu’un souvenir, je crois
Que je cherche seule et distraite. Éparpillée. 

Au bas des lettres, j’écris mon nom.

Paris, Les Oiseaux, sam. 12 juillet 2025, 12:42
(publié sur FB le 15 juillet)
samedi 26 juillet 2025 · 16h22

Un cheval à la tête arrachée et qui continue d’avancer – le demi-trait

Longtemps il y a eu un corps
Longtemps il y a eu l’image
Et c’était séparé
C’était comme un cheval à la tête arrachée et qui continue d’avancer
Un demi-trait

Principalement, je me tenais parmi les déchirures
Dans l’encolure du désastre
Dans le cercle des peaux arrachées, des poils, de la colle du sang et l’odeur
Mais aussi, je me tenais dans les jambes, 4
Je me tenais dans l’échine souple, la vaste croupe rousse. Le fouet de la longue queue
Je n’étais ni dans la tête ni dans le cou, absents
Dans la merveille des yeux noirs, de la bouche douce à périr, des oreilles soyeuses et intelligentes, je n’étais pas
Mais dans les sabots, les 4 sabots séparés, la corne rugueuse, l’ongle, si.
(Les fers, eux, absents
Tous fers absents
Comme tous feux éteints.)

C’est ainsi que je dirais, après coup, la séparation du corps et de l’image.
Je vois que c’était comme ça.
Et d’inconfort, je roulais sur moi-même dans les rues en pente de l’enfance.
Aux pieds des foules adolescentes dans les fêtes, ne rencontrant qu’indifférence, abritant bouche mordue, effroi.

C’était au commencement, il y a longtemps
C’est sans souvenir : ça ne trouve ses mots qu’aujourd’hui.

C’était au commencement, il y a longtemps
C’est sans souvenir, ça ne trouve ses mots qu’aujourd’hui.

Il devait bien y avoir un sexe quelque part dans la masse susdite, de l’animal extraordinaire et aimé, quelque part pas à sa place, je parie, qui naviguait, qui s’échappait dans les replis
De ce corps mouvant.

Et qu’on ne s’étonnât pas que je fis montre de quelque exaspération
On s’étonnait cependant
Je ruais.

Dans les rues, je ruais
Dans les roues, je ruais
Ce serait ici que commence la solitude
Le chant adressé à Dieu dans les vapeurs à hauteur des yeux
Comme l’image est nette, celle-là
De cette vision brouillée
De cette absence comblée
Son corps de rue roué avance
Jour après jour
Renouvellement. Demeure de joie

Je me demande si je ne pourrais pas encore parler de certains aléas que vécut ce corps distrait parcourant les rues. Mais je ne le ferai pas, je sens que je dois dire autre chose, sans encore savoir quoi.

Le corps tel qu’il est connu aujourd’hui mit du temps à se faire. On l’aura compris.

Ce corps qui était seul pourtant ne l’était pas
N’est-elle la terre parsemée de corps qui me voient sans que je ne voie ce qu’ils voient (et réciproquement)
C’est l’image du corps qu’on a qu’on ne voit pas et qui renvoie foultitude d’informations non-informées dont nul ne sait rien, si ce n’est au départ de ce qu’il vit de son propre corps.

Du cheval la tête arrachée : le visage arraché à l’image.

On peut dire que le mien de corps était grand. Comme tu es grande. Dira-t-on qu’il était joli. On ne le dira pas puisqu’elle ne l’a jamais cru, pas faute qu’on le lui ait répété pourtant. Ou qu’elle ne s’aperçût des effets qu’il causait (parfois). L’autre drame du corps pouvant bien être d’être et ne pas être ce qu’on dit de lui. De n’être que ce que l’on dit, définitivement pas. L’autre schize ici bien mal affirmée. Après celle susdite du regard.

Ré-examinons la foule d’informations non-informées: la sensation, dira-t-on. Et au-delà. De quel au-delà parle-t-on. De là où se situe le sentiment de soi, nulle part ailleurs repris, qui correspondrait au « je », nulle part repris, par la pensée toujours reprisé, et profondément ancré dans le corps non-vu, trouvant ou ne trouvant pas de limite dans l’image imaginée seulement de soi et reflétée par les miroirs et reflétée par les regards et les paroles en commentaires. Parfois les attouchements. Parfois les attouchements et ce qu’ils provoquent d’éclipses. Voilà. C’est quelque part là aussi que se trouve le collier d’épaule susdit, chevalin. Celui où je fondamentalement me tiens. Lisière de l’absent visage, du gouffre.

La somme d’informations non-informées par où on se sent soi, le faut-il qu’elles le soient ? A priori c’est soi aussi d’être non-informé. Je me comprends. C’est d’être le lieu de la vie. La vie ! Remballe-moi ça tout de suite. On appellerait ça la conscience de soi. Globalement. Le lieu de l’inquiétude.

C’est poinçonné par le nom que tout ça tiendrait ensemble ? C’est ce qui se dit. C’est ce qui se dit. Sujet à caution (…)

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Texte du 25 juillet 2023, lors de l’atelier de François Bon sur le roman, retravaillé ce jour, 26 juillet 25 et publié sur Instagram : https://www.instagram.com/p/DMm-1Zstg8u/?img_index=1 .

Voir texte original sur la page de l’atelier : https://www.tierslivre.net/ateliers/de-la-preparation-du-corps-0-1-schizes-1-et-2-cheval/

Voir la page de l’atelier de François Bon – un cycle sur les outils de l’élaboration et de l’invention du roman#été2023 #07 | de la préparation du corps, Francesca Woodman

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