Elle est dans un fauteuil relax du grand salon quand j’arrive, qu’elle démolissait sagement. Nous passons à table. À nouveau très souriante, enjouée même, riant volontiers, un peu plus bavarde que la veille. Quelques phrases très compréhensibles. Plusieurs autour de ma robe. Tu as une jolie robe. Ça me fait plaisir de te voir. Tu penses que tu vas rester un peu avec moi ? Ce n’est pas très bon, tu sais, ces tartines. Ces gens… ils ont des problèmes.
Après le repas, elle parle du fait que je vais aller dormir. Que je vais aller dans ma chambre. Elle me dit au revoir. Si tu dois aller dormir… Alors, je lui propose d’y aller. On va à ta chambre, me demande-t-elle. Elle est d’accord. Nous remontons le couloir doucement, main dans la main. Elle, vaillante, avec ses petits pas (toujours en chaise roulante). Elle demande si je n’ai pas mal aux jambes. Arrivées à la porte, elle me demande si elle peut rentrer. Mais elle hésite, reste sur le seuil. Je l’attire à l’intérieur avec le restant du paquet de gaufrettes du Pain Quotidien. Et la 40 (Symphonie no 40). Son air de surprise à chaque fois quand ça démarre, les bras qu’elle lève haut. Puis, elle recommence à s’étonner de ce que je n’aille pas au lit. Tu ne vas pas te coucher ? Ah bon, je croyais. Bon, je te laisse, hein. Bisou. Elle indique sa joue. Au revoir.
Et elle se dirige vers la sortie. Prend la mauvaise porte, celle des toilettes. Me dit de l’aider. Venez m’aider. Oh, tu te trompes de porte, lui dis-je, regarde, et je lui ouvre la porte de la chambre. Je retourne m’asseoir, on discutait avec F et Jules dans WhatsApp, et j’aime bien la laisser faire sa vie. Mais elle ne sort pas, elle retourne à la porte des toilettes, me rappelle, je la lui ouvre, la fais coulisser, retourne m’asseoir.
Je papote sur mon téléphone, jusqu’à ce que je me dise que je vais tout de même aller voir, on ne sait jamais, les aide-soignantes ne seraient pas contentes si elle mettait trop de désordre. Elle avait refermé la porte. J’entrouvre et vois qu’elle est aux toilettes. Elle me dit : Vous pouvez entrer, vous pouvez entrer. J’y vais. Elle s’est relevée, se rhabille. Je l’aide à remonter son pantalon. Je veux la mettre sur la chaise roulante, mais la voilà qui s’en va sur ses deux jambes, décidée, vacillante mais elle continue, exprimant un peu la difficulté. Elle va vers le lit qu’elle ouvre (défait le drap), tente d’y grimper. Il est trop haut. Je le contourne et me dépêche de l’abaisser avec la télécommande. Elle s’assoit, enlève ses chaussons, me demande de l’aider, une fois sur le lit tente d’enlever son pantalon, renonce, se couche.
— Ah, tu n’as pas ton pyjama, là, lui dis-je un peu stupidement. Ne sachant pas ce qu’il y a lieu de faire.
— Oui, c’est pas grave.
Non. Inhabituel, exceptionnel même, ce n’est jamais arrivé, je ne la voyais plus jamais marcher, j’ignorais qu’elle savait encore faire tout ça, elle trouve toujours des trucs pour m’étonner, mais effectivement, c’est pas grave, bien. Elle commence à déboutonner sa chemise, abandonne, ne fait plus rien, allongée, écoute.
Je m’assois dans le fauteuil que je rapproche de son lit, sur lequel j’allonge mes jambes. Ça la fait rigoler. Elle ferme les yeux, les ouvre, me regarde, on se regarde, les referme. Je ferme les yeux. Les ouvre. Elle me regarde. Referme les yeux.
Sur mon téléphone, j’écris : « Cette femme est crevée. Et détendue. »
J’admire son repos. Ses bras. Au-dessus de sa tête. Posés sur le lit, qu’un ou deux doigts tapotent au rythme de la musique. Parfois elle chante quelques notes. Elle reste sensible aux bruits du couloir, surprise à chaque fois. Décidément, tu n’es pas sourde, tu as de bonnes oreilles. Oui, c’est possible, tant mieux.
Le temps passe, et je me demande si l’aide-soignante ne va de nouveau pas nous oublier. Je me lève, pensant courir, vérifier, signaler qu’on est là. Je la trouve assise au grand salon, pour sa pause de 20 minutes, m’explique-t-elle. Elle parle de venir ensuite, après Monsieur je ne sais plus qui, Garcia ou Ramirez. Je lui parle de la fatigue de ma mère. Elle vient alors avec moi à la chambre, je m’excuse. Non, c’est pas grave, répond-elle.
Elle déshabille maman, lui demande certaines collaborations qu’elle ne comprend pas. Je veux faire tout ce que vous voulez, lui dit-elle. Elle lui fait un bisou sur le bras.
On la remonte dans le lit en la soulevant avec l’alèse. L’aide-soignante m’indique comment mettre le lit à la bonne hauteur et ajuster les barreaux, et s’en va gentiment. La lumière du rideau entrouvert tombe sur son visage de maman, mais mon appareil photo n’a plus de batterie. Je n’ai plus que mon téléphone, dans la caméra ne fait plus que des photos floues. Je ferme mieux les rideaux, ce qu’elle approuve, puis trouve le moyen d’abaisser le volet (un appui long). Elle trouve que c’est bien. Dans la pénombre, j’attends avec elle la fin de la 41, qui se traîne un peu, je trouve. À un moment, elle ouvre les yeux et prononce clairement :
— Je vais à Eurom,
et les referme en souriant. Je me dis que moi aussi. J’attends la fin pour pouvoir m’en aller sur le début du concerto en ré mineur.
— Alors, à demain.
— Oui, ma petite fille.
Je suis vidée.
J’ai tout de même mis du temps à comprendre que la fatigue et l’envie d’aller au lit dont elle me parlait étaient les siennes. Peut-être d’ailleurs avait-elle mal aux jambes.



