samedi 11 novembre 2023 · 14h51

#enfances #03 #01 | cheveux (rien gravi)

la perte. dis d’elle la perte
c’est impossible c’est impossible
la perte inaperçue
alors désigne, fais advenir  

alors prie 

quels cheveux
  quelle est la couleur de ces cheveux
    est-ce que c’est ça blond vénitien
quels cheveux mais quels cheveux
  et cette peau
    et le bleu de ces yeux

cela pleut sur elle, cette enfant, cela pleut, glisse

ne dit-on les compliments pleuvent, c’est ce qu’on dit, c’est bien ce qu’on dit

les compliments pleuvent et glissent sur les baleines ouvertes et cassées du  parapluie qui redescend sur elle la couvre de son incompréhension  elle oiselle à deux pattes

elle ne se dit rien à l’audition de ces commentaires

contiennent-ils la moindre malveillance ? oh ! ils n’en contiennent aucune 

les a-t-elle jamais reçus comme compliments ? jamais, non, certes, aucun

il faudrait pouvoir dire, après coup, l’épaisseur vide qui la sépare de ces compliments, jusqu’à quel point cela ne lui parle pas, ne la parle pas, jusqu’au point peut-être où elle est expulsée de ce qui se parle ­– moins elle que son corps ; elle, elle, elle  aurait voulu être comme tout le monde elle bien plutôt aurait voulu qu’on lui dise combien elle était extraordinairement comme tout le monde 

que perd-elle à être distinguée ? distinguée n’est pas nécessaire
elle aurait eu besoin de se reconnaître dans les autres, elle aurait eu besoin de se retrouver, elle aurait eu besoin de leur appartenir 

la vois-tu elle vois-tu tous les autres

ex-sister. est ce qu’il n’y a pas là étymologiquement quelque chose d’un en dehors. emprunté du latin exsistere, « sortir de, s’élever, se manifester, se montrer » ­– quand elle aurait voulu se fondre

elle existe elle est existée elle est positionnée en dehors 

je
ne m’en
n’aperçus car
je n’avais pas / perdu la tête
nul (ne s’aperçut)

je ne perdis

tu n’as pas assez prié

samedi 2 décembre 2023 · 15h29

enfances #06 | voix

– Je suis exaspérée
– Ce n’est alors pas le jour
– Non, en effet, mais c’est le dernier
– Dernière minute

Je veux me souvenir de la voix de mon père, je me souviens, je le vois. Est-ce que je me souviens, de sa voix? Quelque chose de sa voix est là, fragile, nécessitant une attention extrême, une tension. (Qui ouvre un point particulier de l’espace de l’espace de l’attention, un point où quelque chose de sa voix revient, revient à l’existence, qui s’entend à peine, une évocation s’élève dans l’espace de la pensée. Qui se juxtapose à une image de lui qui s’impose, vive et forte.) Etrangement, je le voix vois, penché sur le tiroir d’une commode de son atelier*, cheveux blonds, blancs, barbe blanche, sa peau, la peau de son visage, un peu épaisse, les pores un peu dilatées, le nez, un peu rouge, ce genre de choses que tu vois, que je vois, que tous voient, ainsi qu’il est fait, sa peau claire, la peau claire, oui, rose, j’entends alors quelque chose de sa voix, je ne sais quoi. Et son rire. Tu t’en souviens, tu l’entends? Oui, son corps qui se plie, les bras qui se tiennent le buste, les yeux qui se frisent. Je le souviens. Ses lunettes argentées. Je superpose tous les âges. Peut-être ce qui est resté grâce aux photos. Et de sa voix, que je convoque pour l’exercice, je ne sais que dire. Que je fais exister en moi, qui vient se confondre avec la mienne. Je l’entends, là, qui inarticule. Papa, j’entends pas. Parle plus fort. Visage clair, franc, ouvert. D’une chose qu’il aurait dite, j’aimerais me souvenir, rien. Tu vois, rien ne vient. 2023 – 1996. Bientôt 30 ans. Et ma mère. Sa voix. Peut-être encore moins. Tu ne la confondrais pas avec la tienne? Je ne la confondrais. Évidemment, reconnaissable entre toutes. Tu ne la confondrais ? Je ne sais finalement si. Penses-tu que je puisse distinguer ma voix de la sienne? Mais oui. Mais oui. Ecoute, ce qui ne résonne nulle part, dans ta tête, ce qui n’est même pas moignon de voix, un moignon, trognon, de voix, une trogne de voix, ce qu’il reste, c’est la sienne, entre toutes, bien la sienne, de la tienne, bien séparée. Une instant, je l’entends. Nos voix séparées. La sienne, claire. Elle, entendue. Evocation du cristal. Licence poétique. Est-ce que je vois son visage, les yeux baissés, ses cheveux foncés, ses cheveux plaqués, attachés bas sur sa nuque, ses longs cheveux noirs que nous ne voyions jamais détachés. Son beau nez, sa beauté. Sa voix? Que dit-elle? Quels mots as-tu retenus d’elle? Les mots, ça n’est pas la voix. Non, non, je ne confonds pas. Il y a. Un certain reste de voix. Vidé de mots, mais pris du mouvement de ses phrases, les volutes, un reste en nuage où subsiste précieux quelque chose de ses résonances, les résonances de sa voix, son timbre clair. Les mots, c’est autre chose. Elle dit « C’est raté ». Ce qu’elle dit. Son angoisse. Oui. La tienne. Oui, oui. Rien de plus à dire? Rien. Ta mère dit : « C’est ma faute ».

Te manque ? Cet impalpable de leur corps? Ni plus, ni moins. Que. Et puis qui le sait, ce qui manque. Ou pas. Ce qui pleure à l’intérieur. Ou pas. Ce qui s’accommode de ces manques. Ce qui se construit. Qui sait ce qui reste, où ça se retient, comment. C’est inscrit. En toi, c’est inscrit, la voix. Qui le sait. Dans quelles séparations intimes, quels corps existés?

Tu sais, je cherche.

La voix de ma tante. Est la première des voix qui te soit revenue, en fait. A l’énoncé de l’exercice. Oui. Sa voix joyeuse, vive, grave, rapide. Sa bouche, marquée par les rides, ses lèvres, qui bougent, s’ouvrent, ferment, mastiquent soft les mots qui lui sortent, sa voix qui dans les airs envoie ses sons joyeux, rauques, dans la rocaille de son accent et de la cigarette. De sa gourmandise. Oui. La finesse de ses lèvres, tu t’en souviens. Oui. Par où se projette le filet doux de sa forte voix. De l’intérieur du corps vers le dehors, dans le dehors. C’est elle qui a gagné le plus d’adjectifs. Sa voix? Ben oui. Son rire, ses petits yeux bleus, son petit nez. Autour de ses lèvres, qui viennent y mourir, des milliers de petites rides verticales, sur tout son visage, les rides. Parsemés de rires rides. Chaleureuse. La voix? Oui. Oui. La peau un peu bronzée, bonne mine. Les cheveux courts et blonds, platine. Les cheveux platines, oui. Une voix qui s’élève sans peur, une voix rassemble, qui organise, qui entraîne. Une voix nombreuse et qui prend l’espace, une voix, tu le sais, qui donnes la voix. Une voix qui t’a manqué. Que tu veux faire entendre à ton tour. Que d’autres la prenne.

De ma mère la voix aurait été première. C’est ce qu’on dit. Je l’imagine. Et je m’imagine attachée à elle par le secret de sa voix. Ce qui un temps nous aurait liées. Sa voix venue, m’envelopper. Venue nue t’envelopper. T’habiller. M’habiller. Dans les plis de sa voix. Une voix secrète? Une voix de secrets, de murmures. Un voix pour consoler aussi.

Ta mère, c’est la voix qui manque. Aussi. Ca se laisse dire. Aussi, ta voix, la tienne, se confond avec son silence, à elle. Voix silencieuse. Il y eut un temps, le vôtre, un temps à vous deux, à vous avant tous les autres, toi et elle. A vous toutes les deux. Lorsque vous étiez elle et toi seules. Les tissus de sa voix. Tu as grandi.

*

Quelle voix as-tu donnée. Tes parents. Vos voix. Pendant un temps, vos voix à trois. Ce trio. Deux ans (de babil). Ensuite, tes frères.

On ne parle pas des voix que tu continues d’entendre? Il s’agit de l’enfance. Les voix à l’origine de la formation du surmoi. Les voix qui interdisent, grondent. Ton père te gronde? Et ma mère se réfère à mon père, renvoie. De la mère sa voix renvoie à la voix, à l’aboi du père. Grave, le père gronde. Souvent, il ordonne le silence.

Mère ne moufte. Laisse dire.

Mère aime, Père aime. Ils aiment. Nous aimons. Nous nous aimons. Souvent, j’haime. Un peu beaucoup à la folie pas dut.

Peu souvent considère-t-on les voix détachées de ce qu’elles articulent. Aujourd’hui, c’est ce qu’il me reste. Tu as pourtant encore le sens de l’interdit. Tu l’as dit. Et quel sens. Aucun autre, même. Tu fais à toi seule la voix qui interdit. Je fais toutes les voix, à moi seule. A soi seule, les voix. Il continue d’y avoir les voix violentes. Les voix insensées. Tu crois qu’il y un lien? De quoi à quoi? De la loi à la voix? De la loi à la violence ? La loi vient dans la voix. Qui ne veut pas la loi? De la voix? Plutôt que du texte de la loi ? C’est par la voix que la loi ne cesse de s’articuler.

La voix qui échappe à la loi, comme tout ce qui est du corps. L’excès de la voix.

Retour à l’enfance. Retourne à l’enfance, à l’objet de l’enfance, de ce qu’il subsiste des voix de l’enfance. Tu voudrais radoucir l’image de ton père. Qui avait un grand sens de l’interdit. Dis-moi, comment se dégage-t-on de ça? De quoi? Du goût de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce savoir-là, moral, de ce débat. Ce débat de voix? Tu voudrais radoucir l’image de ton père. Tu l’as dit grondant. Ajoute : débattant. Un père fortement débattant, porté au débat. Ajoute : intéressant. Voilà. Tu as dit sa peau, la clarté de sa prunelle, le goût tendre de sa voix. Tu l’as dit. Dit un mot sur son angoisse. L’angoisse dans sa voix.

La voix parle de celui qui dit les mots, renseigne, donne corps. Tu sais, le corps, celui qui n’a pas voix au chapitre. La voix échappe à celui qui parle. Dit au-delà ou en deçà.

La voix incarne et excède. A la loi aussi bien qu’au corps qu’elle étend aux airs, aux airs, et à tous les airs.

Tu voudrais dire quelque chose de clair, net et définitif sur la vois voix et tu ne trouves pas? Non je ne trouve pas. Sur le petit grain de la voix. Je voudrais, oui, dire, et tout calmer. Tu entends une voix quand tu écris. Oui, souvent j’écris pour entendre une certaine voix.

Qu’as-tu manqué de dire? La voix en retrait de ta mère. La façon qu’elle eut de prendre sur elle le péché du monde, le poids de la voix, de ce qui contrevient à la loi. Par son manque incarner ce que la loi ne peut prendre en charge.

Tu sais chérie, une fois de plus, on n’a rien dit.

* Le tiroir au fond duquel était caché les lettres de leur rencontre, à ton père et à ta mère, ainsi que tu l’as écrit, qu’il a été écrit dans le chapitre sur les meubles. Les lettres que tu as extraites, dont tu as dénoué le noeud qui les ceignait, et que tu as lues. Qu’elle a lues.

lundi 18 décembre 2023 · 17h11

enfances #08-01 | Ma mère au Rami

C’est à Poperinge(1) surtout, chez la mère de ma mère, en Flandre, que nous jouions à de nombreux jeux inconnus de nous. Cela se passait lors des grands rassemblements de Noël. Nous y jouions l’après-midi, dans la salle à manger où plusieurs tables couvertes de nappes blanches étaient alignées perpendiculairement à la grande baie qui donnait sur le jardin. Dans un brouhaha de voix et de corps qui se frôlaient, la table était débarrassée et la vaisselle faite, les conversations retombées, certains convives avaient rejoint leur chambre ou un fauteuil où somnoler. Le jour tombait vite. Dehors, parfois, la neige couvrait le jardin. 

Un jeu était alors proposé. Quelquefois celui de Nain Jaune, moins souvent celui de Monopoly. Il y avait les jeux de carte. Je me souviens du bonheur avec lequel j’ai appris ces jeux, ces règles, à une table maintenant égaillée, dans une ambiance allégée, un intervalle de temps. Les cigarettes fumaient, malgré le froid, il faisait chaud, le lustre au-dessus de la table était allumé. Il y avait le jeu de Rami. Ma mère devenait à ce jeu une toute autre personne, presqu’une inconnue. Elle se montrait drôle et décidée, intransigeante. D’où est-ce que cela lui venait? Probablement enfants y avaient-elles souvent joué ses soeurs et elle.(2) 

Elle jouait rapidement, sans hésitation, dans une parfaite maîtrise de toute la gestuelle. Elle tenait ses cartes en un impeccable éventail, savait les battre aussi de façon impressionnante (pour l’enfant que j’étais) et les distribuer dans un rythme et une précision qui me réjouissaient. Enfin, toutes mes tantes y montraient la même dextérité. Il régnait entre elles quand elles jouaient une étrange harmonie, pleine d’humour et d’excitation contenue. Elles jouaient. Il est possible que leur mère même, ma grand-mère, se soit parfois jointes à nous. Enfin, si elle ne jouait pas, elle n’était pas loin, assise dans son fauteuil à deux pas de la table, attentive à ce qui s’y passait, répondant à l’occasion à l’interpellation joyeuse de l’une de ses filles. Un même sang, une même féminité, une même énergie. J’essayais de jouer comme ma mère. Mais j’étais trop lente et ne pouvais m’empêcher d’hésiter. Qu’est-ce qui de cette situation permettait à ma mère de se montrer si vive, enjouée, drôle et absolument décidée à gagner? Le jeu sans doute, le jeu certainement, elle aimait le jeu. Les restes d’enfance, la confiance. La présence de sa mère. Les voix qui fusaient dans sa langue maternelle, toutes se prenant au jeu, autant que les cartes. Probablement, ma mère se montrait-elle aussi déterminée et sûre d’elle au jeu de Nain Jaune. Mais le déroulé n’en n’était pas aussi fluide que celui du jeu de carte. Avec le poker ou le bridge, que je ne n’étais pas parvenue à apprendre, on montait un cran dans le sérieux. Mon père jouait lui aussi, tout en restant extérieur, pataud et souriant. Les soeurs, la famille flamande, lui accordaient une bienveillance amusée et gentiment moqueuse. J’aurais aimé m’inscrire dans leur flux à elles. Mes cousins et cousines en étaient. Leurs voix plus aiguës, excitées, énervées, s’invectivaient les unes les autres, se fâchaient. Ils étaient plus forts que nous. J’aimais tout cela. 

Quand nous y jouions, au retour, entre nous cinq, nous arrivions à reconstituer une version bruxelloise de cette ambiance, mais l’ascendant naturel de mon père reprenait le dessus, ça devenait son jeu, et ma mère retournait à l’ombre qu’elle paraissait aimer. 

  1. Nous y allions tous les ans à Noël. Ils parlaient flamand, nous parlions français. Ils se débrouillaient tous très bien en français, enfants compris, et nous ne parlions que mal le flamand, sauf bien entendu ma mère. La famille qui se rassemblait à Noël était nombreuse, ma mère comptait cinq soeurs et un frère. Nous étions toujours accueillis dans un grand bourdonnement où s’exclamait en patois de Poperinge : « Ze zin do’, ze zin do’, de Brusselors » (« Ze zijn daar, ze zijn daar, de Brusselaars », « Ils sont là, ils sont là, les Bruxellois »). C’est une époque où le conflit linguistique en Belgique était assez vivant. Nous n’étions pas mal reçus, mon père était respecté, mais une certaine animosité se trahissait. 
  2. Il existe une photo où  trois d’entre-elles, dans de très fraîches robes, sont autour d’une table posée dans le jardin, toutes les trois si jeunes et jolies, et apprêtées, cartes à la main, concentrées sur le jeu. La photo est posée et amusante. Ma mère y est assise sur le bord de la table, à droite, une carte en main qu’elle s’apprête à poser dès qu’il sera possible. Avec sa coiffure sage, sa robe cintrée d’un ruban, elle m’évoque l’Alice de Lewis Caroll. Au centre, ma tante dans ses courts cheveux blonds a déjà son éternel porte-cigarette entre les dents. Tante Sabeth, à gauche, porte une robe ornée d’un motif de grandes fleurs noires et blanches, le visage décoré d’un léger sourire carnassier qui lui sied. 
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