qui que quoi dont surtout où
Je ne sais plus quoi faire. Je songe à la liberté qu’offre l’écriture. Mais n’arrive pas à trouver son espace. C’est un petit peu une question d’espace. Où écrire? Je suis toujours plus ou moins à chercher où le faire, à me poser cette question. Où et quand. Quand ? A horaires réguliers, la nuit, à l’inspiration. Et sur quel support? Souvent embarrassée par ces questions. On n’imagine pas jusqu’à quel point. Embarrassée, arrêtée. Sur la table du salon, au lit, au café, à la bibliothèque. Faut-il que je l’annonce : c’est fait, j’écris, laissez-moi tranquille? Moi, qui ai tellement besoin envie de faire ça en catimini, sans l’annoncer justement, discrètement. Et puis, papier, quel papier, téléphone ou carnet, ordinateur et quel programme, un fichier Word? Et le sauver où, dans quel répertoire ? Ou directement dans le blog.
d’un.e autre le livre cadre et la limite d’une page
Dans un autre registre, à moins qu’il ne s’agisse du même : il m’est même arrivé de rêver écrire sur les pages d’un livre déjà écrit. Ecrire dans un Duras. Je sais que ce n’est pas possible, pourtant j’y réfléchis. Je me dis que ce serait l’idéal. Vous comprenez? Mes lettres viendraient s’écrire dans les pages d’un livre existant. Il ne s’agit pas seulement d’un filet de sécurité, mais de faire exister un support. Qu’il y ait déjà un livre, un livre et ses limites, son cadre. Ce livre me protégerait du spectre de l’illimité. J’appellerais ça comme ça. Ca n’est pas exactement là, ça, l’illimité, mais ça se profile. Un spectre, un vide. Un manque de support, que je ne trouve pas le moyen de faire exister. Les pages du livre alors comme un cadre. J’arriverais au bas de la page, je la tournerais, je continuerais mon travail. Combien reste-t-il de pages? C’est quelque chose que je fais même régulièrement en lisant. Evaluer, à les tenir entre mes doigts, ce qu’il me reste à lire, non par ennui, mais pour me re-situer quelque part. J’évalue, je peux tenir en main les pages qu’il me restent à remplir. Ca n’est pas rien, ce qui reste, et ça n’est pas tout. Ca n’est pas impossible. Ca s’inscrit quelque part dans le possible, ça a une limite physique réelle, dans la réalité. Je suis en manque de cette limite-là. Je choisirais un livre dans lequel j’aurais confiance. (Je n’arrive pas à déterminer si ce choix compte, ce choix d’un livre existant, de son auteur. Les livres aimés s’offrent à moi aussi comme des exemples : cela est de l’ordre du possible, cela ressemble à ce que je voudrais faire, cela me donne envie. Est-ce que je cherche à m’inscrire dans une filiation d’envie, est-ce que cela aussi serait important, je ne sais pas. Je choisis souvent des livres assez courts.) J’ai pensé que je pourrais faire cela aussi avec un fichier Word existant. Trouver le fichier Word d’un roman de Duras, par exemple. Appuyer sur le bouton Insert du clavier, celui sur lequel il arrive qu’on appuie malencontreusement et qui efface les mots qu’on a écrit, et mes mots viendraient s’écrire à la place de mots déjà écrits. Prendraient leur place. Cette place que je n’arrive pas à faire, à trouver. Il ne s’agit pas d’effacer Duras, il s’agit de profiter du cadre qu’elle a déjà posé faute d’arriver à moi-même pouvoir échapper au vertige. Il s’agit de travailler dans un espace délimité existant. Est-ce que serait une version du vertige de la page blanche? Je pourrais acheter un cahier, écrire dans ce cahier. Je l’ai fait, à mes débuts. Mais reprendre à l’ordinateur, recopier, prend du temps. Et, du temps, j’en manque. Je m’étais déjà dit ça : mon temps pour l’écriture ne peut être que du temps volé (mais c’est encore autre histoire). Il me semble pourtant que sur papier, c’est la vraie liberté. Cependant, je crois que je m’abuse. Je me trompe. Il est faux que je veuille écrire sur papier : le papier existe dans l’espace. Le papier prend de la place. Et cela, au fond je ne le supporte pas bien. Contrairement à tout ce que je viens d’avancer, développer ici. Il se trouve qu’il y a une histoire que je n’ai pas racontée. Que je raconte malgré qu’elle n’ait sans doute rien à voir avec ça :
le texte volé (décodine)

J’écrivais alors bien davantage qu’aujourd’hui. C’était le début, en fait. Je commençais à écrire. C’est à cette époque de ma vie où je commençais à écrire. Je m’étais alors mise à l’écriture. A l’écriture de fiction. A l’époque de mon accident au genou et de la découverte de Lacan. Une vingtaine d’année, je comptais. Il y avait des carnets, un ou deux cahiers, deux je crois, dans lesquels j’avais écrit les aventures de Décodine.
La peur de Décodine c’est pas très épatant
La peur de Décodine c’est bien plus qu’embêtant
…
Décodine vit peur, Décodine vit chien
Décodine vit peur, Décodine vit bien
Ca avait commencé avec cette chanson. Puis des histoires étaient venues, dont je n’ai plus le moindre souvenir. C’était gracieux, je dirais. Un personnage léger, une enfant. Ces histoires, je les avais ce jour-là sur moi, glissées dans un sac à main. Je pense que je les avais fait lire à une amie comédienne qui me les avait rendues, m’exprimant d’ailleurs son admiration. (Un joli sac en cuir marron un peu patiné, souple, un sac pour homme, comme un petit sac de voyage, format aviateur, avec des poches sur le côté où facilement glisser un paquet de cigarette et un briquet, des clés ou des mouchoirs en papier, un cadeau de ma tante, Titi.) Nous étions R et moi, mon premier petit ami et moi, lui metteur en scène de son état, moi comédienne, garés devant la maison, la maison de mes parents où je ne sais pas si je vivais encore, probablement, et nous vidions la voiture ou nous la chargions au contraire, et j’avais laissé mon sac sur le siège avant et la portière ouverte et mon sac a été volé. C’est triste. J’ai espéré que l’auteur du vol se rende compte de l’importance pour moi de ces carnets et me les restitue. Ca n’a pas eu lieu.
perquisition au domicile
Ensuite, autre histoire, un an ou deux plus tard, la police était venue chez moi, en mon absence, je crois, à moins qu’ils ne soient venus avec un mandat de perquisition, je m’en souviens vaguement, d’un réveil au bruit de coups frappés à la porte, knock knock on wood, de leur entrée dans l’appartement, leurs corps de bleu vêtus, la façon dont ils avaient circulé dans l’appart, moi ayant enfilé un peignoir, ils avaient trouvé que l’on pouvait soulever le matelas du grand lit et qu’il y avait là une sorte de cache, à moins que ça ne soit moi qui stupide, zélée, stupide, le leur avais montré, il y avait sur ma table de travail, au milieu de la pièce, non loin du lit, un séminaire de Lacan ouvert, un carnet où je prenais des notes, les souvenirs sont vraiment vagues, ces corps, deux ou plutôt trois, la rapidité de ça, les tiroirs ouverts, pas le temps même de voir ce qu’ils emportent. Ils avaient dû saisir des carnets à moi, des journaux, et lorsque plus tard, au commissariat, ils m’ont interrogée, ils m’ont embêtée avec des choses qu’ils avaient lues dans ces carnets : Mais Roger, vous l’avez écrit là, Roger, vous l’avez écrit, vous l’aimez encore. C’est écrit là : Je t’aime encore Roger. Peut-être que c’est à cause de ça que depuis, c’est fini, écrire dans des carnets. C’est trop dangereux. Enfin, coup sur coup, ça faisait beaucoup. Ces objets saisis ne m’ont jamais été restitués. R avait eu un procès bidon. L resté loin de Bruxelles pendant des mois.
( le passage à la portabilité
J’ai alors abandonné totalement l’écriture sur papier. Les ordinateurs, les PC, sont arrivés. Et l’écriture a trouvé sa place dans mon grand appartement sur mon grand ordinateur. Son imposant écran, ma tour au pied du grand bureau. Cela m’a offert un point fixe, pendant des années, un point d’ancrage.
Ensuite, il y a eu le déménagement à Paris. L’impossibilité de retrouver le bureau que j’avais à Bruxelles, l’assise, la perte de son point fixe, les lumbagos puis l’hernie cervicale qui m’empêchaient de rester à une table. Et alors est venu le téléphone, le téléphone portable suivi des ordinateurs portables, tandis que je renonçais petit à petit au PC fixe en raison des problèmes de dos et du manque d’un bureau à moi.)
Envoyé depuis mon téléphone.
Illustration : le sac ressemblait un peu à ça, un peu.