10 mai 2013

L’expression élémentaire, celle qui n’a pas de but communicatif préconçu, est un réflexe. A quel besoin, à quelle impulsion du corps obéit-il ?

JE pense que les différents modes d’expression : pose, geste, acte, son, mot, graphisme, création d’objet…, résultent tous d’un même ensemble de mécanismes psycho-physiologiques, qu’ils obéissent tous à une même loi de naissance. L’expression élémentaire, celle qui n’a pas de but communicatif préconçu, est un réflexe. A quel besoin, à quelle impulsion du corps obéit-il ?
Retenons parmi les réflexes provoqués par une rage de dents par exemple, la contraction violente des muscles de la main et des doigts, dont les ongles s’enfoncent dans la peau. Cette main crispée est un foyer artificiel d’excitation, une « dent » virtuelle que détourne en l’attirant, le courant de sang et le courant nerveux du foyer réel de la douleur, afin d’en déprécier l’existence. La douleur de la dent est donc dédoublée aux dépens de la main ; son expression, le « pathos logique », en serait la résultante visible.
Faut-il en conclure que la plus violente comme la plus imperceptible modification réflexive du corps, de la figure, d’un membre, de la langue, d’un muscle, serait ainsi explicable comme tendance à désorienter, à dédoubler une douleur, à créer un centre « virtuel » d’excitation ? Cela est certain et engage à concevoir la continuité désirable de notre vie expressive sous forme d’une suite de transports délibérants qui mènent du malaise à son image. L’expression, avec ce qu’elle comporte de plaisir, est une douleur déplacée, elle est une délivrance.

 

hans-bellmer-petite-anatomie-de-imageLA formation assez étrange de ces centres virtuels d’excitation semble être le facteur essentiel de l’expression, elle devrait être l’objet de recherches plus suivies. Le domaine à explorer se présenterait comme celui des perceptions intérieures, que nous avons consciemment ou inconsciemment, de notre organisme et des migrations de son centre d’excitation prédominante ; perceptions où s’inscrivent les « tensions musculaires », « l’orientation dans l’espace », « les sensations tactiles » et l’apport « des facultés auditives et olfactives » qui leur sont attachées.

Il s’avère à première vue que le vocabulaire habituel aura peine à s’adapter au monde en perpétuel mouvement de ces schémas interoceptifs, dont chacun se calque sur les autres, et dont la description simultanée n’a guère été cultivée.

Comment décrire en effet, sans l’appauvrir, le plan de situation d’une petite fille assise qui « rêve », qui se penche – l’épaule gauche haussée, le bras étiré – nonchalamment sur la table, qui cache l’instinctive caresse de son menton entre l’aisselle et la poitrine, la tête ajoutant ainsi son poids au poids de l’épaule et du bras, dont la pression, se réfléchissant dans la contre-pression de sa base d’appui, glisse en diminuant le long de ses muscles, s’attarde autour de la jointure, suit le coude, passe déjà affaiblie, par le poignet légèrement relevé, prend un dernier essor en descendant le long de la main, pour aboutir, entre la pointe de l’index et le dessus de la table, dans l’accent aigu d’un petit grain de sucre.

On s’explique assez bien qu’une certaine lassitude de l’enfant, le soir, détermine cette attitude, qu’elle joue sur des rêveries de récompense, sur des promesses, plus ou moins comprises, d’ordre affectif et sexuel. L’interdiction du plaisir étant un fait momentanément indiscuté, il s’ensuit la nécessité de nier la cause du conflit, d’effacer l’existence du sexe et de sa zone, de l »‘amputer », la jambe y comprise. L’image en reste néanmoins disponible, prête à se découvrir une signification, une place vacante, à se revêtir ainsi d’une réalité permise.

Dès que, par le geste intuitif du menton, l’analogie « sexe-épaule » est établie, les deux images entremêlent leurs contenus en se superposant, le sexe à l’aisselle, la jambe naturellement au bras, le pied à la main, les doigts de pied aux doigts. Il en résulte une bizarre fusion du « réel » et du « virtuel », du « permis », et du « défendu », des composantes dont l’une gagne vaguement en actualité ce que l’autre cède ; et il en résulte un amalgame ambigu de « perception pure » et de « représentation pure », au contour irisant par le léger décalage de deux contenus voulus convergents mais opposés. Le choc de la confusion qui s’y mêle, certain « vertige », paraît être le symptôme et le critère de l’efficacité intérieure, de la probabilité de cette solution, et, dirait-on : il accuse la présence dans l’organisme d’un esprit de contradiction, d’intentions assez irrationnelles, enclin à l’absurde sinon au scandaleux, esprit qui se serait mis en tête de fournir par la réalisation de l’impossible même, les preuves d’une réalité particulière.

Hans Bellmer, Petite anatomie de l’image, Éditions Allia, pp. 9 – 13

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