Notes manuscrites retrouvées dans un carnet orange. Les protagonistes étaient nommés A, B et C. Je reconnais une conversation eue avec ma mère, et transcrite après coup, je crois, probablement plusieurs jours après. Mais ce n’est pas sûr. Il est possible que j’aie pensé alors à l’écriture d’une fiction. Il est probable que j’aie songé à le continuer. A moins que je n’aie volontairement choisi de ne pas parler du souvenir qui revient à ma mère et dont je me souviens également. Est-ce que nous nous en étions alors parlé? Et est-ce ce dont je voulais parler? Ou pas. Il existe des photos de ce séjour à 3 à Nieuport. C’est l’unique fois où nous avions fait cela. J’avais loué un chambre sur la digue, toute en longueur, et j’avais invité ma mère. La relation était alors plutôt tendue, dans l’ensemble. Je ne regrette évidemment pas de l’avoir fait, au contraire.

C’est la fin d’après-midi. Peut-être le premier jour de leur séjour là. Peut-être viennent-iels d’arriver à l’hôtel. Sur la petite terrasse qui donne sur la mer, V et sa mère sont assises l’une en face de l’autre. Jules, lui, est appuyé à la balustrade.
Véronique : J’ai besoin d’un café. D’abord, je vais prendre un café.
Lutgarde : Mais tu n’as pas besoin d’un café.
V : Qu’en sais-tu? Qu’en sais-tu que j’aie besoin ou pas d’un café ?
L : Mais, non, tu n’as…
V : J’ai besoin d’un café. Enfin, je le sais que j’ai besoin d’un café.
L : Mais non, tu n’as pas besoin d’un café. Écoute…
V : Je le sais quand même. C’est mon corps, non ? Je le sens. C’est mon corps, d’accord ?
L : Oui. Non. Oh, écoute, comme tu veux, à la fin.
Jules : Qu’en sais-tu ? Qu’en sais-tu ? Qu’en sait-elle ? C’est comme une chanson. (Il met ses mains sur ses oreilles.)
L : Que dis-tu ? Que dit-il ? Oh, va jouer autre part, tu veux ?
V : Mais non, il ne veut pas. Mais enfin, maman, mais laisse-le, s’il te plaît, c’est mon enfant.
J : J’ai mal à l’oreille.
V : C’est vrai ? Tu as mal à l’oreille ? Fort ? L’oreille droite ?
J : Non, pas fort. Enfin, j’ai un peu mal à l’oreille.
L : Il ne pourra pas nager dans la mer.
V : Mais si, il pourra nager dans la mer. Mais oui, Jules, tu pourras nager. T’inquiète pas.
J : J’ai juste un peu mal à l’oreille. C’est passé maintenant.
V : C’est ce vent. Si tu veux rentre, Jules.
J : Oui. Je peux regarder la télévision ?
V : Oh ben non, non. Pourquoi ? Est-ce que… Oh, et puis si. Bon, regarde la TV, si tu veux. (Elle tousse) Moi aussi, j’ai presque mal à la gorge.
L : Presque?
V : Ça chatouille. Voilà. C’est un degré de douleur tout à fait supportable.
L : Alors, ce n’est pas de la douleur.
( V Soupire, rit. Se secoue.)
L : Tu ris.
V : On n’arrive jamais à se parler.
L : Ça n’a pas d’importance.
V : Non, c’est vrai. Pas d’importance. Tu sais pourquoi tu dis que je n’ai pas besoin de café?
L : Oh, écoute, je ne sais pas. Moi, en tout cas, je n’ai plus besoin de café.
V : Voilà, justement! (Elle rit.)
L : Si je devais en boire un seul de plus, je ne dormirais pas ce soir.
V : C’est vrai que ma gorge chatouille. C’est un léger dysfonctionnement. Il ne faut pas que je m’endorme. Je vais vraiment m’endormir. C’est si bon de dormir.
L : Tu as toujours beaucoup dormi.
V : Oui, c’est vrai. Je ne sais pas pourquoi.
L : On oublie bien quand on dort.
V : Dormir est un délice. Cela s’impose à moi. C’est plus fort que tout. Quand je veux dormir, je veux dormir. Je n’arrive à plus rien vouloir d’autre.
L : Moi, je n’ai jamais bien dormi.
V : Non, c’est vrai. Enfin, jamais. Tu crois ?
L : Je crois, oui.
(V tousse.)
L : Tu sais, tu devrais prendre une tasse de thé avec du miel. Cela adoucirait ta gorge.
V : Je n’ai pas très mal.
L : Ton amie Marie un jour m’avait demandé ça.
V : Quoi?
L : Eh bien, quand j’avais commencé à avoir des insomnies.
V : Marie ?
L : Oui. Je ne sais plus ce que je lui avais répondu. On oublie, hein? Ma parole, c’est vrai que tu t’endors!
V : Peut-être que je devrais me faire une tasse de thé. Je m’intéresse à ce que tu dis.
L : Oh non, ce n’est pas important, ce que je dis.
V : Imagine quelqu’un qui s’endormirait chaque fois qu’il se passe quelque chose d’important. Est-ce qu’il ne t’a pas soignée, Marie ?
L : Si, c’est possible, si. Je ne sais plus.
V : Elle te faisait des shiatsus!
L : Oui, c’est possible. C’est bien possible. Mais je ne sais même plus en quoi consistent les… Comment dis-tu ?
V : Shiatsu. Médecine japonaise. Par accupression. Comme l’acupuncture mais avec les doigts.
L : Parce que je n’arrivais pas à dormir. Oui. Mais maintenant je dors mieux. C’est loin tout ça.
V : Je m’en souviens. Papa était encore en vie.
L : Oh non!
V : Je me souviens, je crois, de ce que tu avais dit à Marie.
L : Ah bon ? Elle t’en avait parlé et elle t’en aurait parlé ?! Est-ce qu’elle n’était pas sous le serment d’Hippocrate ?
V : Marie ? Oh, c’est pas son genre. De se taire sur quoi que ce soit. Elle était toujours à vouloir dire. On y croyait beaucoup à la parole en ce temps-là. Je vais me faire une tasse de thé.
L : Oh, moi aussi, j’en veux bien une.
V. Tu n’arriveras pas à dormir.
L : Oh, moi aussi, j’en ai besoin, si.
V: Bon, j’y vais. Thé vert?
L : Thé au lait.
V : OK.
(Elle revient.)
L : Regarde la mer.
V : Oui.
L : On est bien, là.
V : Oui.
L : Je me suis souvenue de ce que j’avais dit à Marie.
V : Je vais chercher le lait, je reviens.
L : Pourquoi faut-il qu’on ait toujours besoin de porter des choses à la bouche ?
J : Dans la bouche.
L : Dans la bouche, si.
J : Parce que c’est bon.
V : Tu ne regardes plus la télé.
J : J’ai laissé passer l’heure du goûter, j’ai faim.
L : Il n’y a plus rien au frigo.
V : Avant, toi, ton frigo était toujours plein.
L : Maintenant, il est toujours vide, je sais.
J : Je sais où il y a des gâteaux.
V : Tu ne vas plus regarder la télé ?