28 décembre 2012

« La violence du réel est insoutenable pour qui doit la soutenir seul »

Comme ce non-lieu (la plaine des Asphodèles) interdit tout perspective commune, qu’elle condamne chacun à trouver en lui seul l’avenir et le sens qui collectivement font défaut, et que par suite chacun à seul en charge son humanité, il est presque impossible de se figurer sous quelle forme collective le monde présent pourrait quitter la plaine.1

 

Cédric Lagandré, La plaine des Asphodèles ou Le monde à refairePour Cédric Lagandré, la plaine des Asphodèles, c’est où nous vivons aujourd’hui. Nous qui ne cherchons, dit-il, plus de sens à nos vies.

Que je choisisse de m’attarder à ce livre-là en particulier, c’est un peu au hasard, le désir est d’étude, le désir est d’arrêt, de pause2. Bien sûr, il m’aura bouleversée un jour ou deux3, comme  je commençais à le lire, quand j’y aurai saisi ce qu’il y a aujourd’hui4 d’héroïque et surtout de solitaire à se poser à chaque instant la question de ce que l’on fait ( à quoi confine probablement pour moi la question du sens : quoi faire? quoi faire et qui vienne à s’inscrire dans une « ligne de vie » que je me tracerais, dont je puisse donc arrêter le sens, d’une façon qui fût communicable au reste du monde (où le sens se révèlerait arrêté au seul instant de sa communication, forme de répétition atténuée du trauma initial.))

Bouleversée donc par ce livre, quand  j’y ai reconnu ce trait particulier de ma vie – que CL nomme, circonscrit – son questionnement sans répit où, Sisyphe damnée, je suis effectivement absolument seule5. Lieu même de ma solitude .

Tout ceci étant d’ores et déjà difficile à affirmer dans la mesure où s’y  pose la question  de ce qu’est le sens.  Cette question se posant à moi différemment qu’à Cédric Lagandré, quand je me dresse pour ma part depuis grand nombre d’années à déconsidérer le sens et à chercher à m’en détacher,  ceci en conséquence directe de mon analyse et de ma lecture de l’enseignement de Jacques-Alain Miller (à la suite de celle de Lacan).

À bien des égards, en effet, le sens vient-il trop vite et  trop bien à qui est en analyse, lui apportant d’ailleurs jouissance  dont les  effets thérapeutiques ne tardent à se montrer, quand il lui faut des  années (une bonne dizaine pour ce qui me concerne) à se faire  repérer pour ce qu’elle est, « joui-sens » seulement promise au flot continu ne trouvant forme d’arrêt, qui est coude, qu’au lieu du non-sens où il se grippe s’arrête trébuche,  d’où il repart retourne. Et dont rien n’est su. Finalement. Expérience m’ayant amenée à déconsidérer le symbolique (à entendre, venant de moi, comme le langage et son monde), à le détrôner, et à chercher, mais à tâtons certainement, d’autres voies dans l’abord du réel et dans ma recherche d’une « conduite », d’un rapport à l’éthique (qui ne nous incombe que du langage), d’arrangements possibles du désir (le monde que défend Cédric Lagandré et dont il déplore la perte)  et de la jouissance (celui auquel je voudrais arriver à me faire) (dit grossièrement).

J’écris ceci comme je commence cette lecture. Revenant sur ce qu’elle a provoqué en moi.

Notes:
  1. Cédric Lagandré, La plaine des Asphodèles, ou Le monde à refaire, p. 12. []
  2. que je parle ici de hasard, vient peut-être simplement de ce que je serais incapable de reconnaître longtemps mon désir, dont ce bouleversement serait la flamme, l’embrasement, vite éteint,  et que je me refuse à affirmer quoi que ce soit sans y apposer une teinte de doute. []
  3. Et c’est ce bouleversement donc qu’aujourd’hui je veux retenir, rattraper, récupérer, prolonger. []
  4. en forme de contrainte contemporaine, peut-être, quand on s’y laisse, et pour qui a un pied dans le monde ancien, l’autre dans le nouveau []
  5. Et ce d’autant plus que je suis arrivé à évacuer de ma vie tout ce qui pourrait faire obstacle à ce questionnement,  évacuation en quoi consiste peut-être déjà l’obstacle,  ou l’un des obstacles majeurs,  à son élucidation – dans la mesure où elle consiste à avoir évacué tout ce que je considérais comme empêchement à mes élucubrations (tout ou pas-tout?  j’ai pu accueillir finalement un homme et un enfant),  quand ces empêchements, si j’avais pu m’en accommoder, délaissant l’espoir d’une découverte de sens par mon seul moi-même, m’auraient peut-être amenée à une  élucidation qui ne se serait pas située du côté d’un sens glorieusement indépendant. Vains regrets,  puisque je suis bien obligée de faire avec cette matière là de ma jouissance :  celle de ma pensée. []
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