14 janvier 2013

La grand’route et le signifiant « être père » (extraits)

 

« La route, voilà un signifiant qui mérite d’être pris comme tel – la route, la grand-route sur laquelle vous roulez avec vos divers ustensiles de locomotion, la route qui va par exemple de Mantes à Rouen. Je ne dis pas Paris, qui est un cas particulier.

L’existence d’une grand-route entre Mantes et Rouen est un fait qui à soi tout seul s’offre à la méditation du chercheur.

Supposons que – comme il arrive dans le sud de l’Angleterre, où vous n’avez ces grand-routes que d’une façon excessivement parcimonieuse – vous ayez à passer, pour aller de Mantes à Rouen, par une série de petites routes, comme celle qui va de Mantes à Vernon, puis de Vernon à ce que vous voudrez. Il suffit d’avoir fait cette expérience pour s’apercevoir que ce n’est pas du tout pareil, une succession de petites routes et une grand-route. Nons seulement ça vous ralentit dans la pratique, mais ça change complètement la signification de vos comportements vis-à-vis de ce qui se passe entre le point de départ et le point d’arrivée. A fortiori, si vous imaginez toute une contrée couverte d’un réseau de petits chemins, sans que nulle part n’existe la grand-route.

La grand-route est quelque chose qui existe en soi et qui est reconnu tout de suite. Quand vous sortez d’un sentier, d’un fourré, d’un bas-côté, d’un petit chemin vicinal, vous savez tout de suite que là, c’est la grand-route. La grand-route n’est pas quelque chose qui s’étend d’un point à un autre, c’est une dimension développée dans l’espace, la présentification d’une réalité originale.

La grand-route, si je la choisis comme exemple, c’est parce que, comme dirait M. de la Palice, c’est une voie de communication.

 Vous pouvez avoir le sentiment qu’il y a là une métaphore banale, que la grand-route n’est qu’un moyen d’aller d’un point à un autre. Erreur.

Une grande-route n’est pas du tout pareille au sentier que trace le mouvement des éléphants à travers la forêt équatoriale. Tout importants, paraît-il, que soient ces sentiers, ils ne sont rien d’autre que le passage des éléphants. Sans doute n’est-ce pas rien, puisque c’est soutenu par la réalité physique des migrations éléphantesques. De plus ce passage est orienté. Je ne sais si ces frayages conduisent comme on le dit quelquefois, à des cimetières, qui paraissent bien mythiques – il semble que ce soient plutôt des dépôts d’ossements -, mais assurément les éléphants ne stagnent pas sur leurs routes. La différence qu’il y a entre la grand-route et le sentier des éléphants, c’est que nous, nous y arrêtons, – et l’expérience parisienne revient au premier plan – nous nous y arrêtons au point de nous y agglomérer, et de rendre ces lieux de passage assez visqueux pour confiner à l’impasse.

 Il se passe encore bien d’autres choses sur la grand-route.

Il arrive que nous allions nous promener sur la grand-route, exprès et intentionnellement, pour faire ensuite le même chemin en sens contraire. Ce mouvement d’aller et retour aussi est tout à fait essentiel, et nous mène sur le chemin de cette évidence – c’est que la grand-route est un site, autour de quoi non seulement s’agglomèrent toutes sortes d’habitations, de lieux de séjour, mais aussi qui polarise en tant que signifiant, les significations.

 On fait construire sa maison sur la grand-route, et la maison s’étage et s’éparpille sans autre fonction que d’être à regarder la grand-route. C’est justement parce que la grand-route est dans l’expérience humaine un signifiant incontestable qu’elle marque une étape de l’histoire.

La route romaine, route prise et dénommée comme telle, a dans l’expérience humaine une consistance toute différente de ces chemins, de ces pistes, même à relais, à communication rapide, qui ont pu, à l’Est, faire tenir un certain temps des empires. Tout ce qui est marqué de la route romaine en a pris un style qui va beaucoup plus loin que ce qui est immédiatement accessible comme effet de la grand-route. Partout où elle a été, elle marque de façon quasiment ineffaçable. Les empreintes romaines sont essentielles, avec tout ce qui s’est développé autour, aussi bien d’ailleurs les rapports interhumains de droit, le mode de transmettre la chose écrite, que le mode de promouvoir l’apparence humaine, les statues. M. Malraux peut dire à juste titre qu’il n’y a rien à retenir de la sculpture romaine du point de vue du musée éternel de l’art, il n’en reste pas moins que la notion même de l’être humain est liée à la vaste diffusion des statues dans les sites romains.

La grand-route est ainsi un exemple particulièrement sensible de ce que je vous dis quand je parle de la fonction du signifiant en tant qu’il polarise, accroche, groupe en faisceau les significations. Il y a une véritable antinomie entre la fonction du signifiant et l’induction qu’elle exerce sur le groupement des significations. Le signifiant est polarisant. C’est le signifiant qui crée le champ des significations.

Comparez sur un grand atlas trois cartes.

Sur la carte du monde physique, vous verrez des choses inscrites dans la nature, certes disposées à jouer un rôle, mais encore à l’état naturel. Voyez en face une carte politique – vous y trouvez sous forme de traces, d’alluvions, de sédiments toute l’histoire des significations humaines se maintenant dans une sorte d’équilibre, et traçant ces lignes énigmatiques qui sont les limites politiques des terres. Prenez une carte des grandes voies de communication, et voyez comment s’est tracée du sud au nord la route qui traverse les pays pour lier un bassin à un autre, une plaine à une autre plaine, franchir une chaîne, passer sur des ponts, s’organiser. Vous vous apercevez que c’est cette carte qui exprime  le mieux, dans le rapport de l’homme à la terre, le rôle du signifiant. 

Ne faisons pas comme cette personne qui s’émerveillait que les cours d’eau passent précisément par les villes. Ce serait faire preuve d’une niaiserie analogue que de ne pas voir que les villes se sont formées, cristallisées, installées au nœud des routes. C’est à leur croisement, d’ailleurs avec une petite oscillation, que se produit historiquement un centre de significations, une agglomération humaine, une ville, avec tout ce que lui impose cette dominance du signifiant.

Que se passe-t-il quand nous ne l’avons pas, la grand-route, et que nous sommes forcés, pour aller d’un point à un autre, d’additionner les uns aux autres des petits chemins, des modes plus ou moins divisés de groupement de signification? Pour aller de ce point à ce point, nous aurons le choix entre différents éléments du réseau, nous pourrons faire notre route comme cela, ou comme ceci, pour diverses raisons, commodité, vagabondage, ou simplement erreur au carrefour.

Il se déduit de cela plusieurs choses, qui nous expliquent le délire du président Schreber.

Quelle est le signifiant qui est mis en suspens dans sa crise inaugurale? C’est le signifiant procréation dans la forme la plus problématique, celle que Freud lui-même évoque à propos des obsessionnels, qui n’est pas la forme être mère, mais la forme être père.

Il convient ici de vous arrêter un instant pour méditer sur ceci, que la fonction d’être père n’est absolument pas pensable dans l’expérience humaine sans la catégorie du signifiant.

Que peut vouloir dire être père? Vous connaissez les discussions savantes dans lesquelles on entre aussitôt, ethnologiques ou autres, pour savoir si les sauvages qui disent que les femmes conçoivent quand elles sont placées à tel endroit, ont bien la notion scientifiques les que les femmes deviennent fécondes quand elles ont dûment copulé. Ces interrogations sont tout de même apparues à plusieurs comme participant d’une niaiserie parfaite, car il difficile de concevoir des animaux humains assez abrutis pour ne pas s’apercevoir que, quand on veut avoir des gosses, il faut copuler. La question n’est pas là. La question est que la sommation de ces faits – copuler avec une femme, qu’elle porte ensuite quelque chose pendant un certain temps dans son ventre, que ce produit finisse par être éjecté – n’aboutira jamais à constituer la notion de ce que c’est qu’être père. Je ne parle même pas de tout le faisceau culturel impliqué dans le terme être père, je parle simplement de ce qu’est  être père au sens de procréer. 

Il faut un effet de retour pour que le fait pour l’homme de copuler reçoive le sens qu’il a réellement, mais auquel aucun accès imaginaire n’est possible, que l’enfant soit de lui autant que de la mère. Et pour que cette effet d’action en retour se produise, il faut que l’élaboration de la notion être père ait été, par un travail qui s’est produit par tout un jeu d’échanges culturels, portée à l’état de signifiant premier, et que ce signifiant ait sa consistance et son statut. Le sujet peut très bien savoir que copuler est réellement à l’origine de procréer, mais la fonction de procréer en tant que signifiant est autre chose.

 

 

Jacques Lacan, Le séminaire, Livre III, Les psychoses, chap. XXIII « La grand’route et le signifiant « être père », p. 326

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