Je pense que ma vie aura été, jusqu’à présent, dominée par un seul et même objet : l’objet rien. Enfin, qu’il ait été le seul, je n’en sais (bien sûr) fichtre rien, mettons que cela reste à découvrir. Y eût-il autre chose que rien, se peut-il qu’il y eût jamais autre chose que rien. A tout le moins, à lui seul cet objet domina-t-il largement ma vie psychique, cet objet que j’ai pris coutume d’appeler l’objet surtout-rien. Le démontrer, risque de n’être pas-rien. A quoi donc, je devrais échouer. A moins que je n’arrive à faire en sorte qu’il n’en fût rien et qu’écrire sur rien fût bel et bien rien. Comme il convient, fût jamais rien. En quoi consisterait ma seule chance d’y arriver. D’arriver à rien. [...]
Surtout rien
Le philosophe Giorgio Agamben : « La pensée, c’est le courage du désespoir »
Article publié par Télérama le 10/03/2012, propos recueillis par Juliette Cerf : http://www.telerama.fr/idees/le-philosophe-giorgio-agamben-la-pensee-c-est-le-courage-du-desespoir,78653.php
Le capitalisme ? Une religion. L’homme ? Un animal désoeuvré. La loi ? Trop présente. Le philosophe italien analyse avec sagacité notre société et ses dérives « biopolitiques ».[…]
La théologie est maintenant très présente dans votre réflexion. Pourquoi ?
Les dernières recherches que j’ai entreprises m’ont montré que nos sociétés modernes, qui se prétendent laïques, sont au contraire gouvernées par des concepts théologiques sécularisés qui agissent avec d’autant plus de puissance qu’ils ne sont pas conscients. Nous n’arriverons jamais à saisir ce qui se passe aujourd’hui sans comprendre que le capitalisme est en réalité une religion. Et, comme le disait Walter Benjamin, il s’agit de la plus féroce des religions car elle ne connaît pas d’expiation… Prenez le mot « foi », d’habitude réservé à la sphère religieuse. Le terme grec qui lui correspond dans les Evangiles, c’est pistis. Un historien des religions qui essayait de comprendre la signification de ce mot se promenait un jour dans une rue d’Athènes. Tout à coup, il vit écrit sur une enseigne : « Trapeza tes pisteos ». Il s’approcha et se rendit compte qu’il s’agissait d’une banque : trapeza tes pisteos veut dire « banque de crédit ». Ce fut une illumination. [...] Lire la suite >