salut Odilon,
tu sais que je vis avec des joueurs quand je n’en suis moi-même pas. il ne m’est pas toujours facile de les accepter et je ne suis pas sûre de faire ce qu’il y a de mieux pour J. or, je sais d’où je viens, il est tout à fait possible que je puisse me tromper, que mon « instinct » puisse me tromper, cet « instinct » très lié à mon éducation.
la psychanalyse m’a amenée à poser tout ça, que ce soit les jeux, les jeux vidéo — que j’associe toujours avec l’addiction, d’instinct avec l’addiction — en terme de jouissance. Martin aussi d’ailleurs utilisait ce terme, toujours dans la dualité désir/jouissance. mais la psychanalyse a bougé, bouge. et, de mon point de vue, je la vois bien moins sûre qu’elle ne l’était du mal fondé de la jouissance et de la sainteté du désir. à certains égards, elle n’est pas loin d’avoir renversé son opinion : sainteté de la jouissance : liée au corps, du corps, elle seule ne ment pas (certitude), et duplicité du désir (croyance).
il se trouve que je suis issue d’une éducation toute trempée d’interdits et d’idéaux. les idéaux, je suis arrivée à en revenir (la remise en cause de l’art, par exemple, l’envie, le désir de reprendre la question à soi, pour soi, de la réinterroger de fond en comble). pour ce qui est des interdits, c’est plus compliqué. ça touche toujours à la jouissance. et, j’ai un rapport complètement mal foutu à la jouissance. je suis extrêmement interdite (au point bien sûr où ça me rattrape dans la jouissance même de l’interdiction, et où il me faudrait apprendre à renoncer à cette jouissance-là).
ton esprit analytique combiné à ton goût pour le jeu, pour moi c’est rassurant et intéressant. souvent je crains de ne pas suffisamment introduire mon fils au discours, au langage, à la parole, que je manipule avec difficulté, que je ne cesse de perdre. je crains que les jeux ne le détourne, ne le coupe de la curiosité, du goût de savoir. or tu es, vous êtes, Joséphine et toi, me semble-t-il, des personnes qui me paraissez assez bien ancrées dans le langage. donc, ça m’intéresse, tes réflexions, vos réflexions. je vois bien, je suis bien persuadée en fait, que les réactions de Martin — celles d’Allan dans une moindre mesure en fait (parce que je l’aime beaucoup, parce que je suis sensible à son désarroi et curieuse de lui d’une façon générale) —, sont « rétrogrades », en retard sur leur époque, d’un autre temps.
je sais, je sens que ce à quoi nous avons affaire, la montée des addictions (quand il n’y a probablement pas de jouissance sans addiction à la clé), la perte de vitesse de la loi, de la loi du langage, nous convoquent, nous invoquent à découvrir d’autres modes de pensée et de vie. dans le dialogue que nous essayons d’avoir autour de ça, ça nous fait du bien, je crois, à F et moi, d’avoir d’autres sons de cloche.
j’ai parfois l’impression que, si je les laissais faire, jules et frédéric ne lèveraient jamais la tête d’un écran. ce qui est injuste, d’autant que je suis moi-même dans les écrans, même si ce n’est pas les mêmes, même quand il s’agit de travail. moi, je veux — je dois — réapprendre à parler. à parler et à faire. à côté du fait que tu joues, que vous jouiez, toi, vous, en tant qu’artistes, vous êtes dans un faire, un faire avec les mains, avec la matérialité du monde. quand j’en parle à F, il comprend, il y est sensible. que nous vivions de plus en plus dépossédés de la capacité de développer un savoir-faire manuel (et que les artistes soient les derniers héros de la fabrication, du faire malgré que ce tout soit déjà-fait).
j’ai essayé au cours du mois de juillet d’amener ces questions dans les réflexions de notre petit ménage….. eh bien, c’est pas toujours facile, quand les têtes autour de soi préfèrent se pencher sur Pokémon Go.
tout ça me préoccupe tellement…
là-dessus, jules me dit de te dire, que le mieux, c’est de parler, par rapport au fait que je t »écrive.
c’est aussi pour ça que je n’ai plus pu écrire, pour ré-apprendre à parler, à converser. et à faire des choses.
et c’est aussi pour ça que je n’écris plus : j’écris trop, toujours,
j’espère ne pas m’être montrée trop impudique, c’est la faute à cette foutue psychanalyse, dont j’ai fait l’expérience pendant 15 ans. ça marque.
bises !!!