réveillée un peu trop tôt. j’hésite à refermer les yeux.
c’est plus calme pour moi d’être à bruxelles, plus facile dans la maison de ma mère. il y a cette envie de maintenir son ordre, l’ordre auquel elle s’est accrochée, par où elle traçait les limites de son labyrinthe ou de son terrier, par où elle s’auto-limitait, échappait à l’angoisse. angoisse sur laquelle je mets mes mots. je dis : angoisse du trop ouvert. une maison comme un corps sûr, avec au mur les toiles de mon père. au mur les portraits d’elle, ce corps encore reçu, le souvenir du logis de son regard. une maison où elle a su donner à chaque chose sa place, d’où elle a évacué les excès, allant toujours l’économie. il y a un conservatisme qui n’est pas nécessairement politique, qui ne le devient pas pour autant, mais qui trouve peut-être sa source dans cette forme d’angoisse, d’instabilité foncière, de délitement perpétuel où il faut redresser toujours des parois de sable, où tout vous transperce. je pense à ceux dont les corps ne tiennent qu’approximativement, qui tendent à s’étendre ou se réduire. qui en retirent joie et difficultés. je ressens la maison de ma mère comme un corps où je suis mieux. un corps stable qu’il vaut la peine de chercher à entretenir, à maintenir. une mémoire vivante. dans la maison de me mère je deviens ma mère et les gestes qu’elles faisaient que je reprends sont les siens. partout ailleurs, ces gestes deviennent sources d’angoisse. ici je me coule en elle. je renonce joyeusement à tout. partout ailleurs nulle part ailleurs cela n’est possible, partout ailleurs je suis rattrapée par une volonté d’être moi-même, de me rejoindre, me construire, ne surtout pas rejoindre ce que je ressens alors comme son sacrifice. elle le répétait : qui n’en n’était pas un. sacrifice au service des autres, dans une organisation où elle où elle trouvait sa place, la creusait (envoyant vers le monde ses pseudopodes d’amour, ses bras d’algues). ce qui pour elle a fait corps logeait dans de savants arrangement gravitationnels (probablement autour d’un vide dont chaque corps prenait sa part) – mon père, son travail d’artiste, voire d’artiste maudit, mon père, sa parole, sa culture, la maison, la famille, les enfants; et dieu, la certitude de l’amour de dieu. les murs en suintent encore, chaque grain de lumière et me couler dans l’amour d’elle, je ne peux le faire qu’ici. en ces temps de maintenant. dans la proximité de la maison de repos. ailleurs, partout ailleurs je ne suis rattrapée que par ses démons : être une mauvaise mère, mal faire, rater. ailleurs, il n’y a plus rien. sable sable et tourbillons. un tout à toujours refaire. une peur de tomber dans son trou, quand il n’y a aucun mur pour me rattraper. [...]