ST2 / liminaire
Dans terreur, il y a terre. Cette nuit-là, j’entends : dans terreur, il y a terre.
ST4
Erre : lieu d’errance. Ton erre favorite. Comme une erreur.
ST2
Vers les trois heures, j’ai ouvert à la terreur des coupables, mon maître. La nuit avançant, à entendre ses jugements sévères, j’ai eu besoin de mordre, de mordre la poussière, et j’ai mordu la terre, sa pomme. Elle était fraîche et boueuse et je me repaissais loin des regards, avilie, les yeux sur la fenêtre ouverte à l’absence des dieux et des pierres des yeux. Dans la chambre flottait les cendres d’une fine lune. Je roulais au sol.
ST4
Atterrer. D’abord, ça a été littéralement « mettre à terre ». C’est petit à petit que s’est insinuée la notion d’abattement psychologique intense proche de l’effroi, de la stupeur, voire de la terreur qui cloue au sol et empêche de bouger. Illustration, dans l’évolution de la langue, d’un passage du concret (renverser physiquement) à l’abstrait (accabler moralement). L’évolution inverse se voit aussi (ainsi ce soir-là, cette nuit-là, le corps écoute la langue.)
ST2
Ce soir-là, cette nuit-là, la langue est de terre. Et la terre se fait langue. Et la terre se souvient de toutes les terres de la terre. Et le corps est pris par ces souvenirs de la terre. Passée à la langue, la terre en perd son orthographe. La terre n’est plus qu’ouïe. Je l’entends entendre, ça fait un grand silence qui agrandit la nuit.
ST1 ST2
Au travers des plafonds et des planchers, au travers des vides, la terre fait son travail et me supporte. Je comptais sur elle, il me semble que je la savais. N’étais-je elle. Il faisait si noir. Je laissai les invocations. Il y avait. Ce qu’il y avait. La forte présence des grands champs retournés à quelques mètres de là. Leur odeur. Les terres éventrées où je me baignais. Les volées de coups de bêche encore en mémoire. Les brèches ouvertes. Lait noir jusqu’à la nausée. Tout suintait et mes aisselles. Les cuisses de presque quel corps je dirais collaient et je tirais à moi une couverture inutile et rêche. Ne méritant plus rien, vers les cinq heures, la terre m’avait rapatriée à sa version sale de la cave, version noire humide obscure propice peut-être aux rats que je n’avais pas vus. Mais au matin tout a changé. Vous savez le changement du matin. L’astre se levait, de nulle part, du fond de la fatigue, je revenais à moi dans la douceur de la chambre aux murs roses, sous les fenêtres blanches, la juste terreur conçue de mon crime s’étant évanouie, emportée par les brumes de l’aube naissante. Dans le chant des oiseaux, je regardais la lumière arriver. Lait blanc du jour.
ST3
Quand tout l’or du monde fut installé, j’ai coulé dans les escaliers toute ma masse molle, coulée marche à marche, c’est un chat qui m’avait enseignée, vers la porte et le dehors, les escaliers encore puis la terre, enfin, la terre, la terre, enfin, dont je ne sais encore que dire tant j’étais encore moi, je dis tant j’étais encore moi-même, vous comprenez, me décidant cependant – comme me saisissaient sa fraîcheur sa dureté son étrangeté – à prendre possession d’elle, la terre, à me glisser sous le masque de son altérité. Ici, tout est difficile à dire, car la terre à cet endroit est parcourue de plantounettes fines, je les appelle ici ainsi faute de connaître leurs noms, de milliards de plantounettes où trainaient également feuilles et branches sèches, coques abandonnées de noisettes. J’étais arrivée à ce que j’avais voulu, l’oubli, sans plus, mes doigts agrippés dans la terre, j’y coulais. Vous savez bien comment on fait, on y va un os à la fois, où quelques os à la fois, et puis les muscles, les muscles par paquet, les faisceaux de muscles, le seau de la peau, sa nasse, on les confie au grave, à la gravité de la terre et on s’enfonce, on s’étale. Bref.
ST4
Se terrer : « Être terré, être couvert de terre. Se terrer, se cacher sous terre, en parlant de certains animaux. Se cacher à l’abri du danger ou vivre hors du contact avec autrui ». Mais encore : « Se mettre à couvert du feu de l’ennemi par des travaux de terre ».
ST1
Les travaux de la nuit portèrent. Je ne basculerais ce jour-là dans aucune tranchée. Je resterais beaucoup allongée assistant depuis le sol à de nombreuses joutes de lumière, de véritables tournois. Mais aucune tranchée de terre ce jour-là ne me prendrait, je ne serais alourdie d’aucun casque ni barda, j’écrirais au soleil dans le sable du bord de l’étang. Il n’y aurait ni ennui ni guerre où m’enfoncer ni ver à mâchonner. Aucun cauchemar vivant. De quelques vêtements allégée, j’aurais regardé à travers les roseaux, le chêne ployer. Aurèle aurait dit : c’est la terre à l’envers, aujourd’hui. C’était la terre à l’envers. Non que je tienne à tout prix à terminer sur une note gaie. Pour ce jour-là, c’était assez.
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Codicille : Ma 2ème proposition pour l’atelier « Tarkos, 4 strates ». Premier jet écrit lisant Tarkos. Écrit au départ de ce bout de phrase qui me revenait « Dans terreur, il y a terre » que j’attribuais de façon en partie erronée à Lacan dans le séminaire 2, son travail autour du « famillionnaire », qui m’a amenée à rechercher les étymologies d’atterer. Voir : https://www.littre.org/definition/atterrer Ces recherches ont fait mes S4, qui ont guidé l’ensemble, jusqu’au bout. Je voulais de l’état de terre, me laisser guider par le « ter » de terre, de terreur et d’atterré, le ter qui résonne aussi avec le taire. Et quand j’ai visité la page de la terreur dans le Littré et que je suis tombée sur : « Il est la terreur des coupables, se dit d’un juge sévère« , le texte était lancé. (J’avoue j’avais aimé aussi : « Il y a des maladies qui atterrent jusques à nos desirs et nostre cognoissance« .) Au bout de quelques jours, une nuit, je me suis effrayée du manque de la terre, de l’artificialité de ce que j’avais écrit, de mes seuls jeux de mots, d’une écriture qui m’apparaissait finalement tellement séparée de la terre elle-même. (Il me semblait que je ne m’y laissais toucher que par des bouts de mots, des bouts de langue, rien de concret). Jusqu’à ce que je me rende compte que je me trompais, qu’il y avait bien de la terre partout, dans la langue que j’utilisais, que je ne l’avais ni trahie ni sacrifiée. Cela je le lisais chez les autres aussi. Que la terre ne s’oubliait pas. Que c’était la langue dont je voulais, la seule d’ailleurs à ma portée. Si je n’ai pas abandonné, c’est que dès le premier jet, certains passages m’ont émue. Que j’espère maintenant n’avoir pas trop gonflés. Passages secrets.
SOURCE : https://www.tierslivre.net/ateliers/boost-01-tarkos-quatre-strates-de-la-terre/