mercredi 22 avril 2026 · 18h34

je veux commencer en évoquant le vide, le manque

je veux commencer en évoquant le vide, le manque
qu’il ne s’agirait plus de chercher
à recouvrir ou à combler
mais bien au contraire
de découvrir, d’élargir

je parlerais d’une faille
qui ne se laisse pas facilement apercevoir
qui se camoufle

je dis qu’il s’agit de
de la traquer de la pelleter de l’épousseter partout où elle se dissimule se dissémine
de ramener son sable en un seul endroit,
et des matières accumulées
entassées
soigneusement détourer l’espace
— pour alors se tourner vers vous, genoux enfoncés dans le sable, un petit signe de la tête —,
et présenter son vide au jour

une faille
non universelle, personnelle
dont la particularité même la constitue
une faille de départ, sans cause
irrémédiable
irréparable

irréparable

irréparable
comme la forme d’une plante
d’une fleur par exemple
à l’endroit où elle n’est pas le reste du monde, où elle s’en sépare

(irréparable en ce qu’elle se constitue de ce qu’elle est, de sa matière même, de son existence dans sa différence d’avec le reste du monde, sa séparation)

son plein est son trop

de cette faille parvenir à s’extraire, de son fond se hisser
se poser à son bord
vivre là

car elle est la souffrance inaperçue
la source de la honte
elle est le manque en trop du monde
elle est irréparable blessure

il faut vivre
en dehors de soi

25 déc 25
22 avril 26 (anniv papa, Jacques ❤️ 🖤 💔 🩶 🩶 )

mercredi 22 avril 2026 · 18h47

ma pensée trop vagabonde

ma pensée trop vagabonde. écrire, n’a jamais d’autre but, n’a plus jamais d’autre but, que de tenter d’en fixer le cours.

chaotique chemineuse clocharde cloche désordonnée errante flottante fugitive galvaudeuse heurtée mendiant trimardeuse pouilleuse rôdeuse sans-abri sans-logis sdf familière clodo gueuse truande misérable instable bohémienne pauvre nomade malandrine clochette bohème bande aventurière voyageuse ribeleuse libertine coureuse ambulante rétive traînière flâneuse flottante couche-dehors comète chiffonnière camp-volante buissonnière va-nu-pieds

*

pieds nus

je pense parfois que marcher pieds nus est une des choses que je préfère au monde, et qu’il faudrait que je l’écrive. checked. même la nuit, quand je me lève, obligée par l’insomnie et que mes pieds je les pose au sol le plus silencieusement possible, et qu’advient une joie discrète de tout ce que mon pied reçoit du sol, qui résonne dans le corps, comme c’est à chaque pied différent, et comme j’aime cela, dont je ne pense pas que je puisse jamais écrire grand chose de plus.

et je me souviens qu’il est une autre chose dont j’ai pensé que je l’aimais plus que tout au monde, et c’est très curieux tout de même, c’est descendre / monter les escaliers de la maison de Donn, les hautes marches en bois, un peu plus hautes que la normale, un peu plus hautes que celles de Paris, et que cette pensée aussi me vient souvent la nuit, quand je ne dors pas et que je finis par descendre pieds nus, pour remonter quelques heures plus tard, grimper, essayer à nouveau de dormir, ce qui ne réussit pratiquement jamais, et que j’apprécie tellement l’exercice imposé à mes pieds de se tendre, depuis la pointe au talon, d’y poser mon poids quand je descends, et la douceur du bois, et en remontant, tout ce corps, le mien, qui remonte depuis la pointe, cette élongation, cette ascension, puis le pied qui se redépose, qui boit le bois, tandis que l’autre me propulse. immensité de ça. d’où vient que je l’aime tellement ? le seul exercice? la hauteur de la marche, le bois ?

et peut-être d’autant que j’ai perdu un peu de sensation dans le creux de la plante du pied droit, sensation qui revient plus ou moins selon la façon dont j’ai dormi (ou pas), certain positionnement du corps dans le lit, de la nuque je crois. perte de sensation que je ne ressens, paradoxalement, que lorsque je marche à pieds nus.

ou peut-être d’autant que j’ai, plus jeune, tellement marché pieds nus — dans mes chaussures également, je ne portais jamais de chaussettes —, et peut-être est-ce seulement la joie de retrouver cette sensation. mes pieds très grands, très larges.

*

je pensais hier à ça, que je pourrais le faire, ça, lister ce qui me plaît.

*

le corps qui fait souffrir juste ce qu’il faut (privilégiée)

j’aime faire d’autres choses avec mon corps. qui me fait peu souffrir, je l’avoue, et qui ralentit, je l’avoue — tout mouvement étrangement ralenti. qui, m’étais-je parfois dit, me fait souffrir juste ce qu’il faut pour me donner le bonheur de l’éprouver — c’était à une époque où je faisais du tai chi, surgissait alors, dans la seule sensation du déploiement, de l’étirement, une joie modeste venue depuis le membre en mouvement, et que le vieillissement ou la maladie me donnait de ressentir davantage.
peut-être n’est-ce alors que la seule éclipse de pensée qui est appréciée ou ce que le corps me renvoie d’avoir un instant une pensée à lui, par lui, en lui.

évidemment, je suis, pour l’instant tout du moins, une préservée privilégiée de la maladie (d’autant que l’arthrose il y a quelques années apparue s’est considérablement calmée, me laissant tout juste cette sensation de plus — supplémentaire.)

(qu’on se le dise, depuis toujours, il n’est rien que je redoute plus que la souffrance physique. non pas depuis toujours, depuis mes premières règles, il y a donc très longtemps, même si ça m’est arrivé tôt, et avant ça je ne savais pas ce qu’était souffrir. tout de moins ce fut l’impression, ce qu’il m’en est resté.)

à moins que je ne vive sur un mode à ce point anesthésié, au moins mentalement, que la moindre sensation…

mais donc, il est d’autres choses que j’aime faire avec mon corps.
et peut être est-ce parce que je bouge si peu que j’apprécie abusément le simple fait de marcher pied nus.
je ne pense finalement pas qu’il soit nécessaire d’en savoir beaucoup plus à ce sujet.

le corps fut le lieu d’un trop.

*

la séparation qui eut lieu des mouvements, des gestes, du corps

Je n’ai que peu compris qu’on en soit venus à dédier les moments de mouvements à des heures et des lieux spécifiques (salles de gym, moments de danse), à des exercices auxquels s’astreindre. quand nous ne payons pas quelqu’un pour les faire à notre place, ces mouvements. c’est pour moi l’un des combles du capitalisme. que l’on paie pour pouvoir bouger et que l’on en paie d’autres pour bouger à votre place. n’est-ce qu’une question de capitalisme? ou de valeurs, de hiérarchie de valeurs, liée au capitalisme. et au patriarcat. je ne suis pas sûre que l’on me suive. je pense au travail manuel, pensez au ménage par exemple, qui n’est jamais que mouvements, d’abord.

mouvements dont je me souviens que mon enfant se faisait une joie d’accompagner (une joie et ma joie). c’est le mouvement, le geste en soi, et le faire avec moi, qui l’enchantaientt. nous nous mouvions ensemble. ici les bras plongés dans un seau d’eau, là chargés d’une casserole qu’il ramenait gaiement à la cuisine. gestes dont il apprendra, on ne sait comment, à déconsidérer la valeur. c’est un fait de société, c’est entendu, bien sûr. valeur qu’il restituait aussi à mes yeux, grande valeur, intelligence.)

qu’est-ce qui fait que devenir adulte dans nos sociétés bourgeoises est devenu se séparer du mouvement, du corps, de ses efforts. et que nous allions payer pour suer en salle. je suis une rien du tout, mais pour retrouver le moyen de supporter la vie, il m’arrive de me dire, moi l’hyper-privilégiée : de chaque mouvement que tu as à faire, réjouis-toi. cela dit, l’inertie je l’avoue est toujours la plus forte et l’on me voit rarement sortir de chez moi, me lever de mon coin de canapé. de mon ordi, de mon écran.

*

la découverte des merveilleux livres de Jane Sautière

ce n’est pas du tout ce que je voulais écrire. je voulais parler des deux merveilleux livres de… mots qui manquent… NOMS qui manquent…. jane ! sautière ! que j’ai lus hier. l’un le jour, l’autre la nuit. deux courts et merveilleux livres. merveilleux aussi d’être courts et d’offrir leur saisie à l’insomnie. la fin de celui que j’ai lu cette nuit est renversante. titres? titres? l’un sur son travail, ses années de travail à la prison, l’autre sur… le …vieillissement, sur cet extraordinaire qui vous arrive au corps… dont je ne dirai rien maintenant. il faudrait que je redorme, me nettoie de moi, et retourne à ces livres. je vais plutôt me lever. reconnaissance à ces livres dont j’espère que j’écrirai quelque chose, ce qui m’avait fait me lever ce matin, tôt, et poser pied à terre. poser pied à terre. ressentir dans mon ventre. nous sommes des instruments à percussion. je voulais resserrer à Jane Sautière mes pensées vagabondes. une fois de plus failli.

Jane Sautière en quelques dates

12 juin 1952 Naissance à Téhéran.
Juillet 1970 Retour définitif en France.
15 septembre 1975 Éducatrice pénitentiaire en Seine-Saint-Denis.

  • Zones d’ombre, avec Jean-Marie Dutey, Gallimard, 1998
  • Fragmentation d’un lieu commun, Verticales, 2003
  • Nullipare, Verticales – Phase deux, 2008
  • Dressing, Verticales, 2013
  • Stations (entre les lignes), Verticales, 2015
  • Mort d’un cheval dans les bras de sa mère, Verticales, 2018
  • Corps flottants, Verticales, 2022
  • Comment vivre, Figura, 2022, essai-conversation avec Maïté Snauwaert
  • Tout ce qui nous était à venir, Paris, Verticales, 2024.
quelques pages lues à la bibliothèque

Fragmentation d’un lieu commun — je l’avais commencé à la bibliothèque. le suivant, donc, je l’ai lu cette nuit, ici — Tout ce qui nous était à venir.

Titre tiré d’une complainte de Ruteboeuf, mise en exergue du livre :

« Li mal ne sevent seul venir
Tout ce qui m’estoit a avenir
S’est advenu »

« Tout ce qui m’était », est passé à « tout ce qui nous était ». il s’avère qu’elle connaît un « nous » que je ne connais pas.

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