very dear,
ce matin, je suis découragée, j’ai peur. tout le monde dort, je t’écris, fenêtres grand ouvertes. Jules est chez nous pour les vacances.
il est bien possible que j’aie toujours des raisons de m’inquiéter, que je me trouve toujours dans l’actualité l’une ou l’autre « bonne » raison de m’inquiéter. par où je m’empresse de stuffer ma vacuité, de remplir ma vacuité. mon inquiétude est telle, que je me vois comme un oiseau de mauvais augure. un oiseau, une oiselle ; une vieille oiselle, oisive oiselle qui voudrait crier l’alerte.
en ce moment c’est le temps, le climat, ce qui arrive, ce qui est là. les canicules qui se succèdent. après celle de mai et de juin (les plus de 40), cette troisième qui s’entame.
hier, à nouveau 37° à Paris, hier à nouveau nous fermons les volets.
à nous qui sommes privilégiés, le présent n’est rien. le confinement, l’obscurité, la semi-léthargie par moments, la demi-inconscience (l’oubli) qui n’est pas loin d’être agréable. mais c’est l’avenir.
on nous dit que nous vivrions l’été le plus frais des étés à venir. je regarde des graphiques de canicules, je regarde des cartes des feux de forêt, je regarde le brasier de la France. qu’arrive-t-il cette année dans l’hexagone ? jamais je n’ai autant considéré le territoire dans sa physicalité — les récoltes, les terres, les paysages, les animaux… ce dôme blanc qui la surplomb, que je vois dans mon appli de téléphone, le dôme de chaleur, reviendra-t-il l’an prochain s’installer au dessus de de la France? est-ce une fatalité, un hasard incalculable ? les usines arrêtées, les récoltes gâchées, les terres détruites, les trains qui ne roulent plus, les coupures de courant, les pénuries d’eau, les morts de chaleur — plantes, animaux, personnes. quel avenir possible? je songe aux enfants. je vois des exodes climatiques. et je me demande si on doit se dépêcher de quitter la France, de s’installer à Bruxelles, ou si la Belgique elle non plus ne restera pas longtemps épargnée. s’il faut aller plus au Nord encore. ou s’il n’y aura plus nulle part où aller. si c’est fini d’habiter.
certains le laissent entendre. nous étions fixes, nous habitions. nous deviendrions nomades. est-ce pour demain, après-demain? d’ici là, que faire? comment se préparer ? comment nous préparer ?
voilà, ma vérité, très cher. pourquoi suis-je comme ça?
Olivier Tonneau1 sur Facebook parle de « fascination de l’apocalypse ». est-ce là ma honte? car j’éprouve bien quelque honte à ainsi traquer les augures du pire. les signes auguraux du pire. y a-t-il de quoi se faire honte? d’ailleurs n’y a-t-il en moi un quelconque espoir à le voir s’accomplir? c’est comme lors du covid. oui, tout cela a bien des airs de covid.
garder ces images épouvantables dans un coin sombre et fermé au fond de ma tête? voir venir. et travailler à la force. à ce qui nous donnera de la force. garder le cap des événements et s’enrobuster, comme le dit Olivier Hamant dans cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=DhhHzTqAHiI&t=6s (que j’ai transcrite ici).
cette vidéo m’a donné de l’espoir. elle explique ce qui s’est passé, en des termes très simples, très clairs, et elle offre les mots (au moins les mots) d’une parade possible. cela m’a paru à portée, et soulageant. aller vers plus de robustesse, en finir avec la performance — ce sont les termes qu’il oppose —, cela me convient tout à fait. la société, ce qu’il dessine ici comme projet de société, conviendra à nombre d’entre nous. est même excitante, quelles que soient ses exigences.
or, si je la trouve excitante, si j’en suis même à penser qu’elle est tout ce qu’il nous faut, nous faut à tous, tout ce que je nous souhaite, tout ce que je me souhaite, qu’on en finisse avec la vie envisagée comme un combat à mener seul.e, qu’on apprenne la collaboration, serai-je moi suffisamment flexible, réapprendrai-je à devenir roseau, moi qui suis à ce point figée — une vraie bûche — et qui tous les jours contemple ça : comment je suis devenue seule… alors, je m’effraie bien un peu et mets à songer… à ce qu’il y a en face… (à l’ennemi véritable et à sa violence…)
tu vois?
bon, 9 heures. profiter de la matinée.
belle journée, very dear, j’espère n’avoir pas été trop lourde,
je t’embrasse,
v
- Olivier Tonneau écrit :
« Une merveilleuse découverte: Olivier Hamant. J’ai commencé cette vidéo mu par la fascination morbide pour l’apocalypse qui vient, je la finis joyeux, d’abord par le simple plaisir de comprendre, ensuite parce que Hamant dessine une autre société qui me semble belle, crédible, et dont il montre même que les prémisses existent déjà. A la fin de la vidéo, Hamant présente le concept de « minorité active »: un groupe minoritaire mais hétérogène, dans lequel se retrouvent des personnes qui normalement ne se voient pas – niveau social, origine ethnique, éducation etc. Chacun se sent à sa place, car chacun est représenté; ces minorités actives, dit Hamant, on le pouvoir d’activer les majorités silencieuses. Je forme le voeu ardent que le meeting de Mélenchon à Saint-Denis ait donné à voir une telle minorité et qu’elle allume tous les feux de la majorité. Espoir! » ↩︎