Elle me raconte

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Elle me raconte. Elle est en face de moi. Elle me raconte. Elle ne me regarde pas. Ses yeux sont baissés, parfois elle les lève, mais c’est très court, c’est un éclair bleu. Cet éclair me touche d’une façon incroyable. Elle me raconte comment elle jouit, comment elle a été sur le point de jouir, comment elle a voulu jouir, comment elle est partie, frustrée, dépitée. Elle avait curieusement commencé en me disant : « Il y a un épisode que je veux te raconter, c’est un épisode… » J’avais trouvé l’expression un peu curieuse. Je l’écoutais me parler en la regardant. Je la regardais comme si elle ne me voyait pas. Je n’arrivais pas à penser. Je me disais seulement : elle va vouloir que je raconte. Elle va s’attendre à ce que je raconte, à mon tour. Et ça, ça m’effrayait. Je me disais : jamais, jamais. Je me demandais s’il fallait que je coupe, que je raccroche, et que non, ce n’était plus possible. J’étais toute ouïe, je l’écoutais, je voulais l’écouter. Toute cette étrangeté. Je me suis dit : est-ce que ça me suffit ? Non. J’aurais voulu tout savoir de ce qui avait conduit à ce qu’elle me racontait. Je me demandais si elle en savait quelque chose. Comment ça se goupillait pour en arriver à ce qu’elle me racontait, et dont elle ne paraissait pas se douter de l’absolue étrangeté pour moi.

Elle termine en disant : « Je pourrais en mourir de désir, je me dis parfois. De désir de vouloir jouir. »
Elle me regarde brièvement, elle baisse les yeux à nouveau, elle appelle son chat. Et puis, ça ne rate pas : elle plante son regard bleu dans mes yeux et me dit : « Alors, et toi, raconte. » Et stupidement, je lui dis qu’elle est jeune : « Tu es jeune. — Et alors ? Raconte. — Non. » Je lui dis : « Non, Estelle, moi, je ne veux pas raconter, je ne raconte pas. » Je lui dis : « Moi, je ne raconte pas. » Ça ressemble un peu à « Moi, j’embrasse pas », c’est bizarre. Je lui dis : « Je dois y aller, mon fils m’attend », ce qui est totalement faux. « Quoi, tu as honte ?» elle dit. Je cherche à toute vitesse une petite croix pour fermer la fenêtre. Je lis « Close » ou « Quitter la réunion » et je clique, je quitte. Je me lève du lit où j’étais installée, puis je m’y recouche. Je ferme les yeux.

SMS, texto : « J’ai été maladroite, sorry. À bientôt ? »
Je pense : Non.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu une telle réaction. Je pense qu’il n’y a plus personne à qui je voudrais raconter ça, parler de ça. Je pense que j’aurais parlé si elle m’avait parlé de quelque chose qui aurait un tant soit peu ressemblé à mon expérience, à ma propre expérience. Je pense que je pourrais en parler à mon analyste. Je pense que les choses auraient été différentes si j’avais senti qu’elle m’aimait. Mais ce que je ressens, c’est une absence d’amour, nous concernant, une absence d’amour. Qu’elle m’aime ne m’aurait pas nécessairement conduite à l’aimer, mais peut-être à parler. Or, je ne sens pas du tout de l’amour entre nous. Et elle ne m’a jamais parlé que d’une expérience sans amour. Ça m’intéresse, je ne dis pas. Et ce mot sur la honte… Comme si elle voulait, elle, me faire honte. Aujourd’hui, me dis-je, je suis contente de ne lui avoir pas parlé. De ne pas vouloir en parler tout court. Et il y a un peu de tristesse à me sentir séparée de l’amour. Mais l’amitié ? Je n’aurais pas détesté.

Le soir, à je ne sais quel moment — j’avais sans doute un peu bu —, je me retrouve à dire à mon fils : « Pendant longtemps, j’ai cru à une universalité du désir ou de la jouissance féminine, j’ai cru que ce que je vivais, toutes… C’est petit à petit que j’ai compris qu’il n’y avait rien de moins universel, rien de plus particulier, et que c’était comme ça, et que c’était pareil pour les hommes. Qu’on disait toujours : Les hommes, tous les mêmes , mais non.» Et voilà, c’est tout. Et j’ai dit ce que j’avais à dire, je m’en rends compte.

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