Quelle heure est-il ? Il va être 7 heures. Je ne sais pas. Je ne sais déjà plus à quelle heure je me suis levée ce matin. J’enregistre cette note parce que j’ai mal aux mains. Comme tous les jours, je me suis proposée de me lever pour écrire certaines choses, auxquelles je pensais, auxquelles souvent je ne pense que le matin au réveil. Comme si alors mes pensées étaient nettoyées de tout le bruit du jour, du bruit que je vais récolter sur les réseaux sociaux. C’est pas sérieux.
Mais j’avais besoin de savoir quel temps il allait faire. J’avais besoin d’avoir des nouvelles du temps, du climat. Et donc, j’ai appris qu’il y aurait bientôt une nouvelle canicule.
[L’enregistreur, le transcripteur, comme je parle très lentement, c’est-à-dire comme je parle en hésitant beaucoup, en mettant beaucoup d’espace entre les mots, va peut-être écrire tous ces espaces et mettre des points partout. Je me demande, si je les laisserai. Où en étais-je? D’habitude, je les enlève.]
Donc, nous allons vers une quatrième canicule. Qui sera plus importante que les précédentes, en particulier en Espagne et au Portugal, dans le sud-ouest de la France. Mais il devrait faire tout de même 40-41 à Paris. Et cela s’étendra cette fois plus largement en Europe. Donc, remonter vers la Belgique et puis à l’est. De nouveau, un dôme de chaleur. Je ne savais pas quoi faire de cette information. Je l’ai envoyée d’abord dans le groupe de mes deux frères dans WhatsApp, et puis j’ai effacé. Tout ça me perturbe beaucoup, les canicules, le dérèglement climatique, ce qu’on a enduré, ici, à Paris, j’ai si souvent eu envie de leur parler. Mais, ça ne les fait pas du tout réagir. Il est possible qu’ils me voient comme une porteuse de mauvaises nouvelles. Je suis une porteuse de mauvaises nouvelles. Je l’ai envoyée alors à Frédéric et Jules, cette information. Puis je me suis demandé si je l’enverrais sur Facebook.
J’ai été sur Facebook. Et là je suis tombée sur un texte d’Olivier Tonneau. Et j’ai donc oublié, renoncé à poster ces informations.
Le texte d’Olivier Tonneau m’a intéressée. Je trouve qu’il écrit bien et j’aime son ton par rapport à ce qui se passe en Israël. J’aime… J’ai aimé ce dont il parle concernant le sionisme, ce que ce serait être sioniste en Israël, et dans la diaspora.
« (…) je considère que les israéliens et les Juifs de diaspora ne sont pas dans la même situation: les premiers jouissent d’un privilège colonial, les seconds ne retirent aucun bénéfice d’Israël, ils sont prisonniers d’une histoire, parfois d’un fantasme. »
Il me semble qu’il prône une forme de tolérance — je ne sais pas si c’est le bon mot —, de volonté d’écoute ou de compréhension. Je n’arrive pas à en parler, et j’ai tout le tendu vers ça, l’expression de ça.
« C’est pourquoi, en marge de cette lutte pour la Palestine, on peut aussi se poser la question de la subjectivité juive (étant entendu, évidemment, que tous les Juifs ne pensent pas de même; en l’occurrence, je pense à des amis qui, si j’en crois les études, semblent plus représentatifs que les antisionistes de Tsedek), de nous entr’aider pour nous libérer du sionisme. Cela m’importe, et d’une certaine façon ça nous incombe parce que le sionisme est né de l’histoire de l’Occident. Or à cette fin, il faut évidemment accepter le temps de chacun et admettre que l’évolution ne se fait pas graduellement, pas à pas, mais parfois dans l’obstination puis la prise de conscience, et il faut tenir sur la différence entre les idées et les faits, et refuser les accusations tout d’une pièce du genre « sionard » et « génocidaire ». Mais dans mon texte, je dis explicitement que je n’attends pas des militants de la Palestine qu’ils se dédient à cette tâche: à chacun la sienne. »
Je pense que je vis avec des personnes plus radicales que moi. J’ai peur de dire des mots comme tolérance, compréhension, écoute. Je reviens une fois encore sur ce que j’arrive à dire, sur ce je ne cesse de répéter : C’est extraordinaire qu’on n’arrive pas à se parler, voilà. Qu’on en soit là. Je pense bien sûr à X, que je nommerai pas ici, mais à aussi à tous les Y et les Z avec qui je n’ai pas parlé, même s’il m’est arrivé de leur écrire — et d’ailleurs, plus souvent qu’à mon tour —, j’ai renoncé. J’ai renoncé à chercher à leur parler. A ceux qui ne disent rien, à ceux qui n’ont rien dit, sinon pour dénoncer le 7 octobre, dont j’ai attendu la parole sur le sort qui était fait aux Palestiniens, qu’ils se prononcent. Et dont je dois comprendre qu’il leur aura semblé que mon insistance à dénoncer Israël, Tsahal, faisait de moi une antisémite, à leurs yeux. Et me mettait vis—à-vis d’eux dans une position d’accusatrice. J’ai accusé ceux qui se taisaient, ceux qui n’ont pas renchéri dans mon indignation. Je ne leur ai pas laissé le temps. Le temps aussi de renoncer à la peur. Me taire n’aurait pas été une solution. Dénoncer, de la façon dont ça se passait. Apparemment pas non plus.
Ca ne sert à rien d’agresser les gens dans leurs croyances, ça ne fait que les figer, les renforcer davantage. Enfin bref, c’est pas de ça dont je voulais parler. Mais c’est ce que j’ai fait. J’ai lu ça, puis j’ai lu son article sur Mediapart, celui qui lui avait attiré de nombreuses foudres, auxquelles donc il répondait sur Facebook.
Eh bien, et de là, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai encore vu, j’ai encore lu sur Facebook quelqu’un qui m’a touchée, qui parlait de la façon dont elle arrivait à choisir méticuleusement, à sélectionner méticuleusement ses centres d’intérêt. Formidable. Est-ce que moi je n’y arrive pas du tout ? C’est ce que je me reproche et c’est ce qui me rend malade. J’ai répondu en commentaire qu’il fallait qu’elle donne la recette! Mais, je crois qu’elle ne répondra pas, probablement qu’elle aussi me croit antisémite.
Le jour s’est levé. Je viens de voir une grue. Le bras de la grue Jourdain. Les bâtiments d’en face dont l’objet de travaux énormes qui vont durer des mois, qui durent depuis des mois. Qui nous empêchent de dormir. Qui nous gâchent les fenêtres ouvertes.
Je ne devrais pas être là, affalée sur mon canapé, je devrais être dehors, non ? Je devrais regarder venir le jour.
Et je me dis ça, oui, ma vie, mes problèmes seraient réglés, mais entièrement, si j’arrivais à m’interrompre dans ce que je fais, auquel de toutes façons je ne crois pas mais que je ne peux pas m’empêcher de faire.
Et je mets… Et je parais… Je me semble… Oui. Je trouve pas les mots. Je ris. Je me frotte les yeux. Aujourd’hui, il fera encore dans les 20 degrés. C’est étonnant, non ? Il faut vraiment en profiter.
On aurait dû plutôt partir à Bruxelles aujourd’hui. Mais, nous partons demain, pour faire des choses vraiment difficiles. Des choses qui me font peur. Et je voudrais bien ne plus… — quelle est l’expression déjà ? — prêter flanc à la peur.
Quelle est cette peur ? J’ai l’impression qu’il m’arrive trop souvent d’avoir peur. Je ne parle pas ici de l’angoisse, de ce qui me transforme radicalement dans certaines circonstances, qui font que je ne suis plus moi-même. Comme quand je dois bouger, quand je dois changer de pays, quand je dois bouger d’ici, bouger d’où que ce soit. Là, est-ce que je suis dans cette angoisse-là ?
Non. Je parle de la peur un peu comme d’une addiction, c’est-à-dire en fait d’une occupation. D’une occupation. Et non seulement d’une occupation, mais de l’utilisation d’un certain mode de discours, —l’utilisation dans ma tête — , d’un certain mode de discours, lié à un certain rôle.
Lequel? Qu’est-ce que je voulais dire ? La, la, la, la. La, la, la, la. Les choses s’en vont, les idées. Qu’est-ce qui va avec la peur? … La, la, la, la. La, la, la, la. Qu’est-ce que c’est, cette chanson? La peur donc. Je pense que j’aime m’accrocher à certains filets tout faits, préfabriqués, et que les filets de la peur sont plus — possiblement, c’est des hypothèses tout ça — plus tentants que ceux de l’avenir, de la construction de demain. Est-ce que choisir de dire j’ai peur, c’est pas choisir de mettre n’importe quel mot sur la situation, voilà. C’est juste essayer de mettre des mots sur un futur proche donc je ne sais pas exactement de quoi il sera fait et parce qu’il va falloir faire des choses et que je ne suis pas sûre d’y arriver.
On doit vider le grenier, parce que quelqu’un viendrait loger là. Ceci suite à une requête de mon frère, il y a un an, dont nous ne sommes même plus sûrs qu’il y tienne encore. Or, vider le grenier va demander également de vider la cave. Et puis, ça va demander de remplir la petite pièce, la petite mansarde, où il y a tous les dessins de mon père. A laquelle,j’ai tellement pas envie de toucher, sacro-sainte à mes yeux… . Et puis, il faudra tout descendre à la cave, qui est pleine. Et donc il faudra vider la cave. Ben oui, pourquoi avoir peur ? Et alors, il y a toute la saleté. Et donc, on va nettoyer cette saleté ? Et puis, il y a la porte à réparer. Pourquoi est-ce qu’on n’arriverait pas à nettoyer ? Et nous serons fatigués, mais… à Bruxelles, il ne devrait faire que 36 degrés — dans le grenier, ça va être quelque chose. Là, il va falloir monter et descendre les escaliers. C’est pour ça qu’on ferait mieux de partir maintenant, qu’il ne fait pas encore trop chaud. J’ai bien essayé de. Mais ça ne va pas marcher. Ils ont des choses à faire à Paris. Moi, qu’est ce que je dois faire encore ? Un contrat pour M., est-ce que je ne devrais pas la contacter ? Je m’étais dit je dois la contacter, puis hier je me suis dit, ça va, ça va tomber à l’eau, on n’y arrivera pas.
Donc mes histoires de peur, là oui, je ne pense jamais que j’arriverai à faire quelque chose, je pense toujours que je n’y arriverai pas, je parie toujours que les choses ne vont pas marcher. En cela, je suis comme ma mère. Or, ça va très bien marcher. Et ce sera amusant. Est-ce que je suis occupée d’essayer de m’en persuader? Non. Je ne sais pas pourquoi. Je me sens capable de penser que ça puisse être amusant, pas au point m’en réjouir, mais un petit peu, un petit peu envie de commencer, de m’y mettre, que nous nous y mettions, et qu’est-ce qui va m’arriver là-bas?
Ah oui. Est-ce qu’il y avait quelqeu chose d’autre dont je voulais parler? Ah oui. J’ai commencé hier à créer un nouveau thème pour le blog, Iota. L’heure de nulle part. Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Parce que le thème que j’ai est vieux, c’est un thème intermédiaire entre… l’ancien système et le nouveau. Et là, maintenant, c’est fait, je suis passée à un thème à blocs, et tout ce que je connaissais, tout ce que j’ai mis au point comme fonctionnalités, je dois trouver un moyen de le faire dans ces nouvelles technologies. Et donc, je me suis aidée de chatgpt, et je me suis beaucoup énervée avec lui, contre lui. Je déteste quand il fait semblant de savoir, c’est complètement idiot. Et est-ce que j’aurais pu me passer de lui pour faire ce ce que j’ai fait hier? Peut-être. J’étais occupée à chercher une solution, jusqu’à ce que finalement, je me rende compte que j’avais la solution, que j’avais déjà trouvé une fois la solution, mais que je l’avais oubliée. C’est ça le problème avec l’oubli, avec le fait que j’oublie, c’est que je suis très souvent amenée à rechercher des solutions que j’ai déjà trouvées. Et là, heureusement, j’ai retrouvé. Et donc, j’ai grandement avancé. Mais, c’est vrai que ce nouveau template, je ne le connais pas bien. Et donc, je m’en veux beaucoup, oui, de faire ça. Et en même temps, je me dis que je dois le faire. Je m’en veux parce que ça prend du temps. Et je redécouvre les choses que j’ai faites. Je me dis, oh Seigneur, j’ai fait tout ça. Ça m’a pris tellement de temps.
Il va faire beau aujourd’hui. Là, je vais essayer de retouver les raisons qui m’ont poussée à venir écrire ici, avant que je ne m’installe et ne consulte Facebook.
Il faut que je trouve le moyen de ne pas m’installer dans mon coin de canapé dès le matin pour en sortir le soir tard, pour aller au lit, sans être sortie dans la rue. Hier, je suis arrivée à sortir grâce à Frédéric, une fois de plus. Que se passe-t-il ? Comment a-t-il fait ? Il m’a proposé d’aller chercher le linge et de le plier avec lui à la laverie. Et le comble, c’est qu’une fois que je sors, eh bien, il n’y a plus moyen de me faire rentrer.
Et donc… quoi d’autre? Ecrire à un hôpital, je ne sais plus lequel, une clinique, je ne sais plus laquelle. Pour pouvoir faire partie d’essais clinique de psychédéliques pour lutter contre la dépression et l’addiction . Mais pour ça, il faut que je candidate. Je voudrais leur parler de ce que je prétends être mon addiction, moins aux réseaux sociaux qu’au fait d’être tout le temps sur un ordinateur ou sur un écran. Là, du moment je suis là-dedans, et bien c’est n’importe quoi. Du moment que j’arrive à me donner l’illusion que je fais quelque chose de créatif, bon, ça passe encore mais. Enfin bon, bref, j’arrête là.
Et j’ai encore acheté des chaussures qui me font mal aux pieds, très mal. Je ne voulais pas les prendre mais F a insisté parce qu’il a pensé que c’était bon, que ce serait bon cette fois. Puisque je n’arrête pas de m’acheter des chaussures qui s’avèrent ensuite inmettables, importables. Donc je crois qu’à Bruxelles je vais juste m’acheter les mêmes chaussures qu’il y a 5 ans. Comme ça. Alors quoi, je suis sûre, non ? Mes pieds sont mal foutus. Non non, ça c’est l’aspect rigolo, à ce point symptomatique, rigolo, « Pas trouver chaussure à son pied ». That’s the story of my life.
L’Alzheimer, s’aggrave. Les difficultés à trouver les mots, ça s’aggrave.
Et comment se concentrer ?
Ah oui, je voudrais trouver le moyen de participer à des maraudes. Quelque chose comme ça. Comment est-ce qu’on appelle ça ? De l’aide. Aider les populations. Qu’est-ce que je pourrais faire, ici à Paris ? À qui m’addresser ? Où aller ?
Et aussi, il m’arrive de penser qu’il faut beaucoup plus se concentrer effectivement sur ce qu’il y a lieu de faire pour de vrai, pour le climat.
Et il m’arrive aussi de penser qu’en fait, dans les situations d’urgence, souvent, je me révèle être bien plus efficace que dans n’importe quelle autre situation.
Bon, j’arrête ici. 34 minutes, c’est fou. Allez. J’appuie sur stop et…