C’est de la sculpture, je crois, que m’est venue cette habitude de ne penser que sur le moment, car j’avais pris l’habitude de ne penser qu’avec les mains et qu’à l’instant d’en faire usage. De la pratique intermittente de la sculpture, j’ai conservé aussi l’habitude du plaisir auquel j’étais par nature predisposée : mes yeux avaient tellement manié la forme des choses que j’en avais appris de mieux en mieux le plaisir, en m’y enracinant. Je pouvais, sans recourir à plus que je n’étais, je pouvais profiter de tout. Exactement comme hier devant la table de mon petit-déjeuner, je n’avais besoin pour former des boulettes de pain, que de la surface de mes doigts et de la surface de la mie de pain. Pour posséder ce que je possédais je n’avais jamais eu besoin de souffrance ni de talent. Ce que je possédais ce n’était pas pour moi de la conquête, c’était du don. [...]
C’est de la sculpture, je crois, que m’est venue cette habitude de ne penser que sur le moment,
Je me levai enfin de ma table, cette femme.
Moi seule saurai si cette faille fut nécessaire.
Je me levai enfin de ma table, cette femme. Ne pas avoir ce jour-là de domestique allait m’autoriser à une occupation à mon goût : faire du rangement. J’ai toujours aimé ranger. Je suppose que c’est là mon unique vacation véritable. En mettant de l’ordre dans les choses, je crée et comprends en même temps. Mais comme je me suis peu à peu enrichie en plaçant assez bien mon argent, je m’en suis retrouvée empêchée d’exercer cette vocation : pour peu que je n’eusse pas appartenu par la culture et l’argent à la classe à laquelle j’appartiens, j’aurais normalement dû avoir un emploi de femme de ménage dans une grande maison de riches, où il y a beaucoup à ranger. Ranger, c’est trouver la meilleure forme. Pour peu que j’eusse été domestique-femme de ménage, je n’aurais pas même eu besoin de ma sculpture en amateure; si de mes mains j’avais pu ranger tout mon saoul. Mettre en forme rangée ? [...] Lire la suite >
Clarice Lispector, La passion selon G. H.
livre de toute beauté, qui vous annihile comme il se doit. sur la folie, qui en restitue la cruauté et la joie, l’aridité, la sueur, donne à en entr’apercevoir l’ universelle vérité, celle à laquelle il est tellement impossible de renoncer.