C’est de la sculpture, je crois, que m’est venue cette habitude de ne penser que sur le moment, car j’avais pris l’habitude de ne penser qu’avec les mains et qu’à l’instant d’en faire usage. De la pratique intermittente de la sculpture, j’ai conservé aussi l’habitude du plaisir auquel j’étais par nature predisposée : mes yeux avaient tellement manié la forme des choses que j’en avais appris de mieux en mieux le plaisir, en m’y enracinant. Je pouvais, sans recourir à plus que je n’étais, je pouvais profiter de tout. Exactement comme hier devant la table de mon petit-déjeuner, je n’avais besoin pour former des boulettes de pain, que de la surface de mes doigts et de la surface de la mie de pain. Pour posséder ce que je possédais je n’avais jamais eu besoin de souffrance ni de talent. Ce que je possédais ce n’était pas pour moi de la conquête, c’était du don.
Et en relation aux hommes et aux femmes, qu’étais-je ? J’ai toujours eu une admiration extrêmement affectueuse pour les façons masculines, et sans empressement, j’ai le plaisir d’être féminine, être féminine fut pour moi aussi un don. Je n’ai eu que la facilité des dons, et non le bouleversement des vocations – est-ce cela ?
La passion selon G. H., Clarice Lispector, p. 36.