mardi 1 juin 2021 · 05h09

Éric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar? 47

(p. 8) Le sujet et sa cause dans la mélancolie

Éric Laurent, "Mélancolie, douleur d'exister, lâcheté morale", Ornicar? 47, p. 8.
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(p.9) (…) « Voici donc liés le moi primordial comme essentiellement aliéné et le sacrifice primitif comme essentiellement suicidaire. » 13 D’une phrase, (…) Lacan donne sa forme au sacrifice primitif dans le fort/da et les jeux d’occultation, qui sont les premiers jeux de l’enfant : « Nous pouvons les concevoir comme exprimant les premières vibrations de cette onde stationnaire de renoncements qui va scander l’histoire du développement psychique ».14 (…) Le sacrifice primitif est sacrifice du sujet, c’est le rapport à l’Autre qui est paranoïaque. A cet égard, le suicide mélancolique est le pendant du meurtre immotivé sur le versant paranoïde ; c’est le point de la structure où affleure le sujet, en tant qu’il est tout entier pris dans le sacrifice, sans aucun recours. (…)

L’action du sujet dans le fort/da est exemplaire. En nommant le vide créé par l’absence de la mère à l’aide de l’alternance présence/absence de la bobine, le sujet la détruit comme objet, mais il constitue cette action même comme objet en la répétant. Le sujet « élève son désir à une puissance seconde (…) Le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la Chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir. »15 Le fort/da n’est plus seulement scansion, mais véritable fondement de l’édifice subjectif du désir. La mélancolie, sacrifice suicide, s’identifie à cette mort du sujet qui se nomme dans le même temps où il s’éternise. Par là, le sujet se fait pur sujet de l’éternité du désir. La mélancolie ne se situe plus à partir du narcissisme, mais à partir des effets du parasite langagier. Plus exactement, le sacrifice narcissique est subordonné au sacrifice symbolique.

(p.14 ) La mélancolie comme passion de l’être:
douleur d’exister et lâcheté morale

(…) (p.15) Il nous faut distinguer, à partir de Télévision, entre la clinique de la lâcheté morale et celle du rejet de l’inconscient. Il s’agit dans le premier cas d’un sujet défini à partir de la structure du langage, la clef en est le désir. Dans le second cas, le rejet de l’inconscient nous renvoie à un autre registre, celui où la  jouissance mortifère se noue à la naissance du symbole. C’est cette zone qu’en 1953, Lacan désignait ainsi :

« Quand nous voulons atteindre dans le sujet ce qui était avant les jeux sériels de la parole, ce qui est primordial à la naissance des symboles, cela nous le trouvons dans la mort.« 39

Une clinique qui ne s’épuise pas à suivre l’établissement du « discours déprimé » est ici indiquée. Nous pouvons y inclure non seulement les phénomènes dépressifs isolés chez l’adulte, échappant à toute reprise dans l’histoire du sujet et de ses symptômes, mais aussi les moments dépressifs majeurs chez l’enfant. Il s’agit là d’interroger le sujet non pas du côté de l’inconscient comme discours de l’Autre, mais du côté du silence des pulsions de mort. Dans la nouvelle jouissance qui fait irruption pour ce sujet, nous trouverons des indications sur ce que nous pourrons attendre à tels ou tels moments des la vie, dans les mauvaises rencontres qui pourront avoir lieu, au cours même de la psychanalyse. Notre hypothèse est que ces moments de rejet de l’inconscient ont même valeur indicative que tel ou tel « phénomène élémentaire » isolé par exemple par Lacan, à la suite de Freud, dans le cas de l’Homme aux loups.

Notes

13   Jacques Lacan, Ecrits, p. 187.
14   Ibid.
15   Ibid., p. 319.
39   Jacques Lacan, Ecrits, p. 320.

mercredi 2 juin 2021 · 17h52

« tout entier pris dans le sacrifice, sans aucun recours »

L’action du sujet dans le fort/da est exemplaire. En nommant le vide créé par l’absence de la mère à l’aide de l’alternance présence/absence de la bobine, le sujet la détruit comme objet, mais il constitue cette action même comme objet en la répétant. Le sujet « élève son désir à une puissance seconde (…) Le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la Chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir. »15 Le fort/da n’est plus seulement scansion, mais véritable fondement de l’édifice subjectif du désir. La mélancolie, sacrifice suicide, s’identifie à cette mort du sujet qui se nomme dans le même temps où il s’éternise. Par là, le sujet se fait pur sujet de l’éternité du désir. La mélancolie ne se situe plus à partir du narcissisme, mais à partir des effets du parasite langagier. Plus exactement, le sacrifice narcissique est subordonné au sacrifice symbolique.

Éric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar? 47, p.11. La citation est de Jacques Lacan dans les Ecrits, p. 319.

On trouvera là les principaux extraits de l’article d’Eric Laurent, « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale » ( Ornicar? 47, 1988) qui m’ont paru porteurs d’une vérité ultime et néanmoins insaisissable. Il en est de ce texte finalement comme de ceux de Catherine Millot : détenteur d’une vérité agalmatique qui me convoque au travail, mais à un travail que je ne parviens fondamentalement pas à faire.
(Pas à faire, peut-être de toute éternité, de tout temps, de moins en moins. De toute éternité = depuis l’enfance, depuis l’école, depuis les bancs de l’école : si ça se trouve. Un travail, une tâche, qui m’échappe depuis les bancs de l’école. )
Cette vérité, n’y aurait-il à accepter qu’elle soit tel un diamant qui ne s’aperçoit que le temps d’un instant, qui éclaire tout, et dont rien ne se préserve l’instant d’après. Dont on est alors seulement requis de transmettre ce qui s’en serait, quelque part en soi, et d’une façon inaperçue, marqué. Le reliquat.
Requis ou pas. Ou pas requis.
Car s’agit-il de s’approprier ? Car s’agit-il d’un savoir dont on puisse être propriétaire ? Faut-il à tout prix qu’il soit vérifiable ? Ne se pourrait-il qu’il vous travaille sans que vous en sachiez rien ? Et s’il y eut un instant de certitude, quoi d’autre sinon baisser les yeux, recueillir en soi des échos du silence, supporter de n’en rien retenir : puisque retenir quoi que ce soit signifierait : c’est raté.
Et faut-il que je remercie le ciel de n’avoir pas le pouvoir de retenir, de m’approprier les mots des autres. Quels mots des autres? Ne puis-je, être celle qui raconte à mon tour? Toujours, est-ce au silence que. Et ta mère ? Y eut-il d’autre lieu que son silence ? N’est-ce l’ordre des choses ? Les uns parlent, les autres. Mais de quand parles-tu ? N’es-tu revenue des tablées familiales ? Et ce silence maternel dont tu t’enrobais toute, que ne donnerais-tu aujourd’hui pour le retrouver?

Aurais-je aimé parler de mes lectures? Faire montre de ? Etre comme mon père, comme mon frère?

Quelque chose dans ce texte de Laurent s’offre se dérobant. Je ne sais si c’est parce qu’il me dit quelque chose qu’il n’est pas de mon pouvoir d’entendre, parce qu’il me convoque à le comprendre par moi-même, à m’en approprier l’intelligence ou parce que le saisir me donnerait les armes pour combattre en moi ce qui se défend de l’être. Suis une fois encore non-claire?

Ce texte ne detînt-il encore rien de plus que rien que sa dérobade à elle seule semble suffire à me sidérer.
Tant de termes ici brûlants : sacrifice, suicide, meurtre, mort. Les mots de l’Autre scène.

Pas nécessairement de quoi papoter entre l’entrée et le plat principal.

Je n’ai rapporté dans le blog que ce qui concerne les jeux du fort-da de l’enfant et la question de la lâcheté morale vs le rejet de l’inconscient.
L’énigme pour moi se situe dans les jeux de l’enfant, et le lien qu’y tire Lacan entre ces jeux et un dit sacrifice primitif…
Jusqu’il y a peu, j’avais interprété cette façon chez moi de comprendre quelque chose sans arriver à le restituer, du côté de l’hystérie, comme une façon de faire exister le savoir en le maintenant dans l’Autre.
Aujourd’hui, je me demande si je peux le dire autrement.
Cela dit, indépendamment du fait qu’il m’échappe, ce dont j’attends de ce texte c’est qu’il modifie mon rapport à la mort. Que je puisse en comprendre quelque chose. Sans que ce ne soit absolument nécessaire, en fait. Et il y a le pari que des choses se comprennent sans qu’on n’en sache grand chose.

mercredi 2 juin 2021 · 22h37

Un exercice de lecture

par Esthela Solano*

source: https://www.psychaanalyse.com/pdf/lacan_LECTURES.pdf

Le Séminaire « R.S.I »1, d’une grande complexité, inaugure le passage de l’enseignement de Jacques Lacan à ce que Jacques-Alain Miller a nommé « le tout dernier enseignement».

Quel est l’intérêt de Lacan au moment de ce Séminaire?

Celui de toujours, celui de la pratique analytique, au sens de l’opération analytique. Dans ce Séminaire il se pose à plusieurs reprises la question qui l’a occupé tout au long de son enseignement et qu’il reformule dans la leçon du 14 janvier 1975, de la façon suivante : « Qu’est-ce qu’implique que la psychanalyse opère ? »2.

Cette question, qui concerne l’opération du discours analytique, ne va pas sans comporter un questionnement de l’interprétation analytique s’agissant de savoir ce à quoi l’interprétation doit répondre pour être efficace au niveau de la jouissance du symptôme. À l’horizon de cette question nous trouvons dans ce Séminaire une interrogation sur la passe comme visée ultime de l’analyse, c’est-à-dire le passage de l’analysant à l’analyste. Lacan aborde en effet la passe dans les termes suivants : «cette passe par quoi en somme, ce dont il s’agit, c’est que chacun apporte sa pierre au discours analytique en témoignant de comment on y entre »3.

Au centre de ce Séminaire, on trouve en cascade une redéfinition de la pratique analytique déduite d’une redéfinition de la fonction du symptôme, laquelle comporte une redéfinition de la fonction du père. L’outil de référence de ce questionnement est le nœud borroméen, « c’est de l’expérience analytique dont il rend compte. Là est son prix »4. Ce nouvel instrument permettra de repenser à nouveaux frais, l’expérience analytique. Ce que nous savons de Lacan analyste confirme cette cohérence entre sa pratique et sa théorie des nœuds borroméens.

En guise d’introduction, quelques rappels concernant la logique borroméenne

Le noeud borroméen se définit de trois ronds de ficelles noués de façon telle que si l’un des trois se libère, l’ensemble se dénoue.

C’est par les travaux du mathématicien Georges Th. Guilbaud que Lacan découvre le nœud borroméen. Il se définit d’une propriété essentielle : trois ronds de ficelles sont noués de façon telle que si l’un des trois se libère, l’ensemble se dénoue. J.-A. Miller parlera à ce propos de la trinarité du nœud. Cette trinarité n’est fondée sur rien d’autre que sur la consistance du rond de ficelle, chacun des trois ronds correspondant aux registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Leur logique ne répond pas à une logique du nombre ordinal, laquelle veut que 1,2,3 constituent une suite ordonnée impliquant la distinction : « plus grand que, plus petit que » qui donne l’assise d’une hiérarchie. Au tout début de l’enseignement de Lacan, on trouve un ordonnancement hiérarchique des registres symbolique, imaginaire et réel où le premier prédomine sur les deux autres. Dans les termes de la logique boroméenne, réel, symbolique et imaginaire deviennent équivalents. La fonction borroméenne comporte désormais la dimension du cardinal c’est-à-dire qu’il y a le 1, il y a le 2, il y a le 3. On peut indifféremment écrire 231 ou 321 ou 132…

Pourquoi cette rupture d’avec l’ordinal ? Pour mettre en évidence que l’idée d’ordre et de hiérarchie relève d’une géométrie imaginaire. J.-A. Miller rappelle, dans son cours « Pièces détachées »5, que la topologie borroméenne est conçue comme une tentative de dépasser la conception métrique de l’espace dans laquelle nous sommes immergés.

Cette dernière provient de la géométrie inaugurée par les Grecs. Cette géométrie imaginaire est solidaire du miroir, elle a servi de base à tout ce qui découle de la mesure et de l’ordre. Lacan place le nœud borroméen comme antithétique à la conception métrique voire imaginaire de l’espace. De fait, le nœud borroméen ne s’imagine pas et il faut en passer par la manipulation ; ce qui n’empêche pas de s’embrouiller ! Le nœud inaugure donc un autre rapport où l’imaginaire et l’ordinal ne sont pas dominants.

« Le rond de ficelle est certainement la plus éminente représentation de l’Un en ce sens qu’il n’enferme qu’un trou »

L’ambition de Lacan était d’extraire la psychanalyse d’une géométrie euclidienne. Il énonce dès le Séminaire Encore que le nœud borroméen se supporte du rond de ficelle : « Le rond de ficelle est certainement la plus éminente représentation de l’Un en ce sens qu’il n’enferme qu’un trou »6. Un simple rond de ficelle donne accès à la représentation de l’Un comme isolant un trou.

Le Séminaire Encore inaugure dans l’enseignement de Lacan, comme J.-A. Miller l’a mis en évidence, une coupure. La problématique de la jouissance y vient au premier plan. Le point de départ n’est plus l’Autre en tant que l’Autre du langage mais l’Un en tant que tel et ceci, dans la mesure où la jouissance relève de l’Un et ne fonde aucun rapport à l’Autre : « la jouissance, en tant que sexuelle est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel ».7

Le phallus en tant que symbole relève de l’Un et pas de l’Autre. Et cet Un ne vas sans comporter le trou du non-rapport.

Le principe du non-rapport entre l’Un de la jouissance et l’Autre du langage est mis en avant depuis ce Séminaire. Dans cette perspective, le réel, l’imaginaire et le symbolique relèvent chacun de l’Un. Ce qui fonde le nouage de ces trois ronds en tant que trois Un, c’est le principe de non-rapport entre eux. Dans le Séminaire « R.S.I. », Lacan distingue trois effets correspondant à ces trois Un.

  • Un effet de sens provenant du symbolique,
  • un effet de jouissance qui est le propre de l’imaginaire en tant qu’il relève du corps
  • et un effet de non-rapport qui caractérise le réel.

À partir de ces trois effets, de la distinction et de l’équivalence des trois registres, Jacques Lacan établit quelques correspondances selon les propriétés de ces trois registres.

  • La propriété du registre imaginaire est de l’ordre de la consistance. C’est ce qui tient ensemble, c’est le propre de la consistance. À cet égard, le corps consiste, il tient ensemble avant de se dissoudre. La corde consiste elle aussi, le rond de ficelle également et en ce sens, chaque rond de ficelle a sa propre consistance.
  • La caractéristique propre au symbolique, isolée par Lacan dans ce Séminaire, c’est celle du trou. Le registre du trou n’est pas le même que celui du manque.
    Tout au long de son premier enseignement Lacan nous avait conduit à réfléchir en terme de manque. J.-A. Miller a mis en évidence la perspective structuraliste de la catégorie du manque, puisqu’il comporte la notion de place. À une même place, peuvent venir s’inscrire différents éléments. La notion du manque est solidaire de la notion de place et d’éléments qui s’y inscrivent. Le trou n’est pas du même ordre que celui de la place puisqu’il implique son absence, aussi bien que celle de l’élément.
    Dans ce sens, le trou est le propre du symbolique parce que le signifiant fait trou dans le réel. Selon Lacan, le symbolique tout entier, tourne autour d’un trou qu’il qualifie « d’inviolable », c’est-à-dire irréductible, équivalent à l’Urverdrängt, au refoulement originaire et dont l’écriture correspond au mathème S(A barré). Il y a d’un côté, la correspondance du symbolique au trou et de l’autre, le fait que chaque registre, chaque rond de ficelle, enferme un trou.
  • Il y a enfin le registre du réel qui correspond à l’ordre de l’ex-sistence.
    L’étymologie provient de exsistere veut dire « sortir de ». Le préfixe ex veut dire « sortir de » et le verbe sistere renvoie à « être placé » , ainsi exsistere veut dire être placé hors de. Le réel ex-siste en dehors de l’imaginaire et du symbolique : de l’imaginaire parce qu’il relève de l’irreprésentable et du symbolique parce qu’il relève du hors-sens.
    Cependant, dans la mise à plat du nœud borroméen, l’ex-sistence désigne ce qui se trouve en dehors du champ délimité par chaque rond de ficelle, lui-même conçu comme enfermant un trou. L’ex-sistence est corrélative au trou dans la mesure où pour Lacan pour que quelque chose ex-siste, il faut un trou.

Après ces rappels, je vais vous faire part de ma lecture récente du Séminaire « R.S.I. ».

Venir à Montpellier m’a amenée à relire pour la énième fois le Séminaire « R.S.I. ».

Jusque-là, chaque lecture m’avait permis de prendre un petit bout par-ci, un petit bout par-là, mais cette lecture fut détonnante puisque, pour la première fois, j’ai attrapé un fil conducteur. Cela est en grande partie lié au fait que j’anime à Paris, avec Serge Cottet, l’Atelier de psychanalyse appliquée. Cette année, le texte de référence est Inhibition, symptôme et angoisse8. J’étais donc plongée samedi dernier dans les chapitres IV et VII qui traitent du symptôme phobique. C’est en revenant sur le Séminaire « R.S.I. » que je travaillais dans la perspective de cette conférence, que je suis tombée sur ceci : tout au long du Séminaire, Lacan entretient une conversation avec Freud, c’est limpide !

Cette conversation comporte une relecture critique de deux textes de Freud : « Le moi et le ça »9 et Inhibition, symptôme et angoisse10. Dans cette discussion avec Freud, Lacan redéfinit le symptôme et donne une nouvelle lecture de l’angoisse. L’élaboration du symptôme se poursuivra l’année d’après dans le Séminaire Le sinthome11, avec l’œuvre de Joyce et aboutira à la construction du concept de « sinthome ». Poursuivons ce parcours.

Le 17 décembre 1974, Lacan commente ainsi ce que Freud appelle le moi : « La fonction du moi est une fonction imaginaire .»12 C’est un petit commentaire mais on s’aperçoit qu’à partir de ce moment là, il ne lâchera pas sa proie. Définissons ensemble le moi et le ça freudien. Je le rappelle rapidement sans quoi nous ne pouvons pas suivre le cheminement de Lacan.

Freud élabore la distinction topique de ces deux notions dans son texte « Le moi et le ça »13, texte de 1923, l’année de la découverte de sa maladie. Il redéfinit certaines questions fondamentales comme celle de l’organisation génitale infantile et bouleverse la métapsychologie en reformulant la première topique. Cette démarche s’inscrit à la suite de son texte « Au-delà du principe du plaisir »14, en tirant les conséquences de la découverte de la fonction de répétition et de la pulsion de mort. C’est dans cet esprit que Freud réélabore la topique aboutissant à ce texte « Le moi et le ça »15. Le terme de ça est emprunté à Groddeck qui avait écrit l’année précédente Le livre du ça16. Groddeck correspond avec Freud depuis 1917. Le texte freudien fait apparaître un terme inédit qui est celui de surmoi.

C’est dans cette deuxième topique que Freud reformule la représentation de l’appareil psychique. Celui-ci est désormais conçu comme une trinarité c’est-à-dire représenté par trois instances. Leur introduction et leur distinction se fait, ainsi qu’un nouveau rapport de la fonction économique et dynamique de la libido. Nous trouvons dans le texte de Freud, l’introduction d’une triplicité : le moi, le ça et le surmoi (non différencié de l’Idéal du moi).

Le moi est présenté comme ayant une certaine indépendance à l’égard du ça et du surmoi. Le moi a beaucoup à faire puisqu’il commande l’accès à la motilité, il contrôle les décharges d’excitations pulsionnelles, il veille au refoulement et résiste aux injonctions du ça et du surmoi. Cette construction freudienne aboutit à la représentation de l’appareil psychique où se différencient sur une surface, l’espace du moi, du ça et du refoulement. Freud définit le ça comme étant le lieu des pulsions. Le moi apparaît comme la partie du ça modifiée sous l’influence directe du monde extérieur par l’intermédiaire des perceptions conscientes. Le moi garde finalement une certaine continuité avec le ça puisqu’il n’en est qu’une différenciation superficielle. Il a comme mission d’imposer le principe de réalité à la place du principe de plaisir, plaisir qui règne sans limitation dans le ça, qui est l’espace de la pulsion. Du côté du moi, nous avons affaire aux perceptions. Arrivée à ce point, je voudrais faire valoir le propos de Freud donnant lieu à un commentaire de Lacan. Freud dit en effet : Le moi est avant tout un moi corporel. Le corps propre est d’abord une surface à laquelle correspond la topique du moi. Vous trouverez cela dans le chapitre II du texte de Freud. Il y a dans la traduction anglaise une petite note ajoutée en 1927 (avec l’accord de Freud) qui a toute son importance. On peut y lire ceci : « Le moi peut être considéré comme une projection mentale de la surface du corps et de plus il représente la surface de l’appareil mental »17.

Il est donc question dans ce passage, d’espace, de surface du corps et de la mise en continuité, et dans cet espace psychique, des trois instances représentées : moi, ça et surmoi. Dans la leçon du 17 décembre 1974 du Séminaire nous trouvons une interprétation du moi corporel freudien, lorsque Lacan dit : « [c’est] dans le sac du corps que se trouve figuré le moi »18. Sac qui peut tout aussi bien être représenté par un cercle. Comme nous l’avions rappelé, avec le nœud borroméen, Lacan se propose de sortir la psychanalyse des présupposés de la géométrie euclidienne et de la définition de l’espace qui en dérive.

« La mise à plat du nœud borroméen est autre chose que la surface. Elle suppose une toute autre dit-mension que la continuité implicite à l’espace ».
« Les nœuds, dans leurs complications, sont bien faits pour nous faire relativer les prétendues trois dimensions de l’Espace, seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume de solide ».

Rappelons les propriétés de l’espace géométrique euclidien déclinées par Poincarré. L’espace géométrique euclidien est continu, il a trois dimensions et il est homogène ; tous ces points sont identiques entre eux. Nous pouvons en conséquence constater que l’espace de l’appareil psychique freudien, celui de sa deuxième topique, est un espace continu aussi bien qu’homogène. Dans le Séminaire Encore, Lacan avait déjà fait remarquer cette distinction entre l’espace métrique et le nœud borroméen : « La mise à plat du nœud borroméen est autre chose que la surface. Elle suppose une toute autre dit-mension que la continuité implicite à l’espace »19. Lacan veut nous extraire de la mise en continuité. Il l’exprime déjà dans Encore : « Les nœuds, dans leurs complications, sont bien faits pour nous faire relativer les prétendues trois dimensions de l’Espace, seulement fondées sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume de solide »20. Autrement dit, les propriétés de l’espace métrique sont commandées par la géométrie de l’image spéculaire. La forme de l’espace s’en trouve assujettie, ajoute-t-il, et cela par le biais du regard et de la sphéricité qu’il introduit. Lacan veut donc désolidariser la psychanalyse de la conception métrique de l’espace qui est soumise à l’engluement imaginaire, voire au rapport à notre propre image, siège de la conception du monde sphérique.

Comment Lacan va-t-il procéder ?

« L’homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement son corps il n’en a strictement aucune idée, il croit que c’est moi, chacun croit que c’est soi, mais c’est un trou et puis au-dehors il y a l’image et avec cette image il fait le monde »

Il va trouer le moi. Il va faire un trou dans l’espace du moi corporel freudien21. Lacan attribue l’opération de trouage à Freud avançant qu’il a lui-même présenté le moi comme un trou. Et il le justifie en disant simplement que le moi isolé par Freud se spécifie d’être un trou. En effet le moi est ouvert au monde, il doit laisser entrer le monde. Cela a pour conséquence que le sac du corps qui préfigure le moi soit bouché par la perception. Lacan opère ainsi une torsion, celle du trouage de la dimension imaginaire du moi freudien : Le moi au fond, n’est qu’un trou. C’est en lisant la conférence de Nice du 30 novembre 1974 que nous le comprenons mieux encore : « L’homme aime son image comme ce qui lui est le plus prochain, c’est-à-dire son corps. Simplement son corps il n’en a strictement aucune idée, il croit que c’est moi, chacun croit que c’est soi, mais c’est un trou et puis au-dehors il y a l’image et avec cette image il fait le monde »22.

Chez Lacan, le monde qui vient boucher le moi n’est rien d’autre qu’une représentation sphérique provenant de notre représentation du corps. Lacan est allé jusqu’à dire que toute la philosophie grecque est marquée dans sa pensée, par la topologie sphérique qui relève de l’imaginaire du corps.

Lacan extrait ce qui est de l’ordre du recouvrement imaginaire dans le moi pour concevoir à la place, le phénomène du trou qui ex-siste. Il s’agit en définitive, de ce qui relève dans le moi, du réel, du non-représentable. Chez Lacan, le monde qui vient boucher le moi n’est rien d’autre qu’une représentation sphérique provenant de notre représentation du corps. Lacan est allé jusqu’à dire que toute la philosophie grecque est marquée dans sa pensée, par la topologie sphérique qui relève de l’imaginaire du corps. Se servant du trou comme outil, Lacan va relire les instances de la triplicité freudienne. Une fois qu’il a troué le moi, il va lire les pulsions de vie et de mort freudiennes, comme relevant du trou de la vie et de la mort qui en tant que réel caractérise le ça freudien.

Dans le symbolique, le trou se caractérise par l’Urverdrangt, c’est-à-dire par quelque chose à quoi nous ne pouvons donner de nom ni de sens : c’est un impossible, irréductible. Comment le trou dans le symbolique apparaît-il dans la deuxième topique freudienne? Cela se conçoit facilement si l’on applique le principe d’extraction de ce qui le bouche. Le trou dans le symbolique est bouché, dans la construction freudienne, par l’identification première au Père, d’où provient l’Idéal du moi. L’Idéal du moi dérive de la première et la plus importante identification, celle qui va précisément produire une sorte de fermeture de ce trou symbolique. Cette identification vient à la place du signifiant qui manque dans l’Autre pour nommer l’être du sujet.

J.-A. Miller a produit le mathème suivant : I(A) barré sur S(A) barré. Dans le Séminaire « R.S.I. » Lacan propose la relecture suivante : le ça relève du réel, le moi de l’imaginaire et l’Idéal du moi, du symbolique. La mise à plat du nœud borroméen comporte la prise en compte du trou, de la consistance et de l’ex-sistence, et implique en conséquence l’impossible mise en continuité de l’appareil psychique : « Mon petit nœud borroméen est destiné à vous montrer que l’existence est de sa nature ex-sistence, ce qui est ex c’est ce qui tourne autour du consistant et fait intervalle».23

Le concept d’ex-sistence s’oppose à l’idée d’un cercle qui distingue le dehors et le dedans. Le trou d’une corde posée à plat ne délimite pas un dedans et un dehors puisque c’est la même chose, avance Lacan.

Il s’agit pour Lacan de déplacer la psychanalyse, de la décoller de la pensée qui fait cercle et pour laquelle ce qui est dedans diffère de ce qui est dehors. Le concept d’ex-sistence s’oppose à l’idée d’un cercle qui distingue le dehors et le dedans. Le trou d’une corde posée à plat ne délimite pas un dedans et un dehors puisque c’est la même chose, avance Lacan. C’est précisément cela l’ex-sistence, seulement pour la caractériser il faut quelque chose qui ait fonction de trou.

Pourquoi importe-t-il autant à Lacan de se décoller des données cartésiennes de l’Espace et de la pensée qui fait cercle ?

Parce-que cela concerne l’opération de l’analyste.

À partir de quoi l’analyste opère-t-il ? Lacan rappelle que l’analyste n’opère qu’à partir du sens mais il ajoute : vous n’opérez qu’à le réduire, ce sens. Qu’est-ce que le sens ? Dans le Séminaire « R.S.I. », le sens est défini comme un effet provenant du symbolique et qui retentit dans l’imaginaire. Quelque chose dans l’imaginaire, répond à cet effet. Qu’est-ce qui répond au niveau de l’imaginaire ? Le propre de l’effet de sens, c’est qu’une fois que la phrase est capitonnée, dans l’après-coup, on a l’impression d’y comprendre quelque chose. Selon Lacan, cet effet de sens est tout à fait sphérique. Pourquoi ? Ce qui domine dans la parole c’est le malentendu. Dès lors, l’effet de sens donne l’impression d’avoir attrapé quelque chose au niveau de la signification, quelque chose qui se ferme et qui fait croire à la communication. Lacan compare l’effet de sens à ce qui domine dans l’imaginaire à savoir, la bonne forme. L’imaginaire se soutient de notre propre rapport à l’image comme bonne forme au sens de la Gestalt. L’enfant accède à cette forme complète, totalisante, qui fait Un au moment du stade du miroir. Il y aurait donc une parenté entre la « bonne forme » de l’image et la « bonne forme » de l’effet de sens.

Ainsi, l’opération analytique est happée dans la débilité mentale si elle suit la pente de l’effet de sens qui relève du rapport à la « bonne forme ». Si elle se laissait guider par les effets de sens, l’interprétation deviendrait débile. Débilité du mental lorsqu’il se coince du côté de la « bonne forme» c’est-à-dire de ce qui se ferme comme effet de sens sphérique. Le réel de la jouissance ne peut être ainsi attrapé, puisque la bonne forme et la sphéricité de l’effet de sens voilent, recouvrent le hors-sens de la jouissance du symptôme. La jouissance se trouve dans un autre registre que celui du sens. Lacan dit c’est d’autre chose que du sens qu’il s’agit dans la jouissance. « Autre chose que du sens » veut dire que la jouissance comporte du hors-sens.

Une fois la triplicité du moi et du ça trouée, Lacan s’attaque à la triplicité de l’inhibition, du symptôme et de l’angoisse. Il s’y réfère à plusieurs reprises dans le Séminaire « R.S.I. ». Rappelons la place de Inhibition, symptôme et angoisse24 dans l’œuvre de Freud. Il s’agit d’un texte de 1926 qui comporte une relecture du symptôme et plus fondamentalement, de la fonction de l’angoisse. Freud met ici en application la triplicité dégagée dans sa deuxième topique avec « Le moi et le ça»25. Il écrit ce texte en réponse à Otto Rank qui, dans Le traumatisme de la naissance26, fait de l’angoisse de la naissance, le cœur du symptôme. Freud élabore alors une nouvelle théorie du symptôme et de l’angoisse, opposée à celle de sa Métapsychologie27. Freud concevait que le refoulement de la pulsion comportait d’une part le refoulement de son représentant et d’autre part, la transformation en angoisse du quantum d’affects qui se voyait refuser l’accès à la conscience. L’angoisse était donc une conséquence du refoulement de la pulsion. Dans Inhibition, symptôme et angoisse28, c’est l’angoisse qui est cause du refoulement. Le signal d’angoisse vécu au niveau du moi comme un signe de déplaisir, de Unlust, engendre l’opération de refoulement de la pulsion. La conception de la métapsychologie s’en trouve complètement modifiée. Dans ce texte, Freud mettra à profit sa nouvelle topique et sa nouvelle théorie du symptôme en revisitant les cas de l’Homme aux loups et du petit Hans. Cela permet à Freud une nouvelle élaboration de sa théorie du symptôme et de l’angoisse.

Dans le Séminaire « R.S.I. », Lacan entreprend une lecture borroméenne de Inhibition, symptôme et angoisse29 en rappelant, le 17 décembre 1974, que ces trois termes sont aussi hétérogènes que les termes de réel, symbolique et imaginaire. Tout au long du Séminaire « R.S.I. » il est question de la clinique du petit Hans réinterprétée à la lumière du nœud borroméen. Le SéminaireIV, La relation d’objet30 fut l’objet d’une relecture détaillée du cas grâce aux outils dégagés de la linguistique via Saussure et Jakobson. À la lumière de la catégorie du signifiant et du signifié, de la métaphore et de la métonymie, Lacan aboutira à la construction de la métaphore paternelle, qu’il reprendra dans le texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »31, lorsqu’il s’occupe du Président Schreber. Il applique son travail sur le petit Hans au Président Schreber pour en déduire la métaphore paternelle agissante dans les névroses et forclose dans les psychoses. Le commentaire du petit Hans dans le Séminaire IV est une lecture structuraliste centrée autour de la notion fondamentale du manque d’objet. Lacan y différencie trois types de manque et trois types d’opérations qu’il décline en castration, frustration et privation. La lecture du Séminaire « R.S.I. »n’est pas structuraliste mais borroméenne. Elle n’est pas centrée sur la catégorie du manque ni sur la défaillance de la métaphore paternelle mais bien autour de la catégorie du trou et de la jouissance hors-sens, au cœur du symptôme. Au centre du cas du petit Hans, Lacan repèrera la fonction nodale de la jouissance phallique et avancera le côté hors-sens de cette même jouissance. Ce qui est au principe de la phobie de l’enfant ce n’est pas l’angoisse de castration, au sens d’une opération dont le père comme agent menace l’enfant selon la logique oedipienne. Non, au cœur de la phobie il y a l’angoisse certes, mais Lacan redéfinit l’angoisse comme étant ce quelque chose qui, de l’intérieur du corps ex-siste, et qui l’éveille et le tourmente. Le lieu de l’angoisse se situe dans le corps et non pas à sa surface. Le corps est ici compris comme substance jouissante. Pourquoi y a-t-il de l’angoisse ? Parce-que quelque chose tourmente le corps, un hors-corps qui tourmente le corps à l’intérieur. Cette ex-sistence relève de la fonction phallique. C’est la fonction phallique qui embarrasse l’enfant. Hans ne parvient pas à se débrouiller de l’association du corps et de la jouissance phallique. Lacan fera la même année une conférence à Genève sur le symptôme32 où il sera question de Hans et de ce qui se trouve au principe de sa phobie à savoir, la rencontre avec sa propre érection, laquelle n’est pas auto-érotique, d’après Lacan. L’érection est vécue par l’enfant comme ce qu’il y a de plus hétéro, d’étrange, d’incompréhensible, d’extérieur au corps. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’interrogent les enfants. Il y a là quelque chose d’un non-sens dont le siège est une jouissance qui prend en otage un organe et que l’enfant ne parvient ni à expliquer ni à y donner du sens. Lacan ajoute : Ce truc bizarre, il va l’incarner dans un objet externe, par exemple un cheval qui rue, qui piaffe, qui se renverse, qui tombe par terre. Ce qui comporte la preuve que, pour l’enfant, cette jouissance étrange ex-siste à son corps comme un cheval qui rue, qui donne des coups de pieds ou qui tombe à terre. Dans la série des conférences américaines, la même année, Lacan l’exprime ainsi: « En quoi consiste donc la phobie du petit Hans? Dans le fait qu’il constate soudainement qu’il a un petit organe qui bouge, qu’il veut y donner un sens, mais aussi loin que ce sens aille, aucun petit garçon n’éprouvera jamais que ce pénis lui soit attaché naturellement. Je veux dire qu’il pense, l’enfant, que ce pénis qui bouge, il appartient à l’extérieur du corps. C’est pourquoi il le regarde comme une chose séparée, comme un cheval qui commence à se soulever et à ruer. »33

Contrairement à Freud qui fait de l’angoisse de castration, angoisse de perte de l’organe dérivée de la menace provenant du père, le cœur de la formation du symptôme phobique, Lacan dans le Séminaire « R.S.I. » donne une axiomatique borroméenne de l’angoisse, en indiquant qu’elle provient justement de ce discord entre la jouissance et le corps propre. L’angoisse présentifie en effet le hors-sens de la jouissance en tant que telle. Interrogeons dès lors la fonction du cheval. La thèse freudienne consiste à dire que c’est un artifice qui permet de donner corps à l’angoisse en la propulsant au dehors. Le cheval capture l’angoisse et, à condition d’éviter l’animal, cela fait gagner une certaine autonomie par rapport à l’angoisse. Par ailleurs, le cheval procure un nom à Hans, il lui permet de désigner son angoisse : le cheval vient comme nom, nommer le hors-sens de la jouissance qui est en cause dans cette angoisse là. Voilà pourquoi Lacan dit que l’angoisse ne part ni de l’imaginaire, ni du symbolique.

L’angoisse part du réel, c’est le signe du réel et en ce sens, elle ne trompe pas car elle signe la rencontre avec le hors-sens. Pourquoi la sexualité est-elle donc traumatique ? La jouissance hors-sens fait trou dans le symbolique qui est dès lors, absolument débile à recouvrir ce hors-sens. Le registre symbolique se trouve, par rapport à la jouissance sexuelle, troué. Quel est le bénéfice du symptôme phobique du petit Hans ? Hans ne peut plus sortir dans la rue parce qu’il risque de retrouver un cheval mais s’il l’évite, il n’est pas angoissé. Freud relève le gain du symptôme sur l’angoisse grâce à l’inhibition. Lacan, lui, indique que le cheval permet de circonscrire le champ de l’angoisse tandis que le corps de l’enfant se trouve frappé d’inhibition dans sa fonction motrice. Il redéfinit ainsi l’inhibition en disant qu’elle affecte le corps – donc l’imaginaire – et qu’elle résulte de l’intrusion de l’imaginaire dans le trou du symbolique. Cela signifie que l’inhibition affecte le corps chaque fois qu’il est saisi dans ses fonctions, par le hors-sens imposé par le refoulement. Le corps est affecté par le refoulement, autrement dit par le trou du symbolique. Et c’est de là que provient l’inhibition de ses fonctions c’est-à-dire, chaque fois qu’un signifiant manque pour donner du sens à ce qui affecte le corps. Je vous ai présenté la nouvelle lecture de Hans, la redéfinition de l’angoisse, la redéfinition de l’inhibition, et nous arrivons au moment crucial de ce Séminaire qui comporte une redéfinition du symptôme.

Je rappelle rapidement que dans Inhibition, symptôme et angoisse34 Freud écrit, à propos du symptôme de Hans : Un seul et unique trait en fait une névrose, c’est la substitution du cheval au père. Selon Freud, le symptôme est un compromis : la haine du père est une motion refoulée qui se transforme en son contraire, l’enfant craint dès lors sa vengeance sous les espèces de la castration. Le cheval se substitue au père (Hans craint d’être mordu par le cheval) à la place de l’angoisse d’être châtré par lui. Cette substitution signe, selon Freud, le symptôme névrotique chez l’enfant. Dans son premier enseignement, Lacan a fait de cette substitution la clé du symptôme sous les espèces de la métaphore qui comporte cette opération de substitution d’un signifiant par un autre. Cela veut dire que, dans la correction apportée par le symptôme à la défaillance de la métaphore paternelle chez Hans, le cheval apparaît comme un Nom-du-Père de substitution. La définition du symptôme dans le Séminaire « R.S.I. »n’est pas du tout articulée par Lacan, en termes de substitution ou de métaphore parce que cette perspective comporte la prédominance du symbolique.

Comment redéfinir le symptôme dans la perspective de l’équivalence entre réel, imaginaire et symbolique?

La peur du cheval assure pour Hans une fonction, celle de prendre en charge cette jouissance énigmatique qui est pour lui, hors-sens. C’est une façon de la nommer et de l’incarner en dehors de lui. Dans cette perspective, le symptôme assure une fonction de nomination. Lacan la conçoit comme étant de l’ordre de ce qui s’écrit par l’intermédiaire d’une lettre.

Rappelons ce que Lacan énonce le 18 février 1975, que le symptôme reflète dans le réel ce qui fait « qu’il y a quelque chose qui ne marche pas»35. Cela se traduit subjectivement par un « ça m’arrive et je ne sais pas ce que ça veut dire, je trouve ça absurde, insensé, pourquoi ai-je peur du cheval ? » Le symptôme apparaît comme pur hors-sens. L’idée du sens dans le symptôme est possible s’il est soumis à l’analyse, et dans ces conditions on peut en extraire un bout de savoir. La dimension du symptôme est corrélative à la dimension du parlêtre, c’est-à-dire des êtres qui ne tiennent leur être que de la parole. Il y a quand-même, une sorte de cohérence entre parler et avoir des symptômes. Le symptôme existe parce qu’il a une fonction. La peur du cheval assure pour Hans une fonction, celle de prendre en charge cette jouissance énigmatique qui est pour lui, hors-sens. C’est une façon de la nommer et de l’incarner en dehors de lui. Dans cette perspective, le symptôme assure une fonction de nomination. Lacan la conçoit comme étant de l’ordre de ce qui s’écrit par l’intermédiaire d’une lettre.

Une lettre, ce n’est pas un signifiant.

Quand il y a un signifiant, il y en a toujours un autre et, avec deux, on peut toujours avoir des effets de sens, mais avec la lettre c’est différent. Une lettre se répète identique à elle-même. Cela indique que la fonction du symptôme en tant qu’il est corrélé au réel, relève de l’écriture : de la lettre et non pas du signifiant. Dans le registre de l’inconscient, n’importe quel signifiant peut venir prendre la fonction d’une lettre de jouissance, selon Lacan. Ce qui ne cesse pas de s’écrire au titre de symptôme, provient de là. Par le biais de la lettre, le symptôme réalise une façon unique et singulière, de jouir de l’inconscient.

Pourquoi la fonction du symptôme peut-elle être équivalente de la fonction du père ?

Le père assure dans l’écriture logique de sa fonction, l’exception. Le symptôme, par l’intermédiaire d’une lettre soustraite à la chaîne signifiante, isolée de toute articulation pour fonctionner comme telle, assure la fonction d’exception, celle de la lettre par rapport au signifiant. C’est par l’intermédiaire de la fonction d’exception que la lettre du symptôme serait équivalente de la fonction du père.

Dans RSI, Lacan rappelle qu’il a opéré sur le Nom-du-Père, un passage de l’unique au multiple. Dans cette perspective, il présente désormais le réel, le symbolique et l’imaginaire comme étant des Noms-du-Père. Cela signifie que l’on est sorti du Nom-du-Père comme relevant du registre symbolique. Lacan nous met ici devant la proposition borroméenne qui comporte qu’il y a des Noms-du-Père multiples qui doivent être distingués selon les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire.

Tirant les leçons du cas du petit Hans pour qui le cheval nomme la jouissance impossible, Lacan nous amène vers une définition de la nomination. Premièrement dit-il, la nomination n’a rien à voir avec la communication, c’est autre chose. Nommer quelque chose ce n’est pas communiquer, nommer quelque chose comporte que « la parlotte », c’est-à-dire le symbolique, se noue à quelque chose de réel. Le signifiant « cheval », isolé par le petit Hans de sa langue maternelle, relève de la parlotte. Ce signifiant se noue à quelque chose de réel : sa jouissance, impossible à nommer, en conséquence de quoi il assure pour l’enfant, un effet de nomination. Dans cette perspective, Lacan pose que la fonction du père permet de « donner un nom aux choses ». Ça ne veut pas dire un père éducateur qui assure un magistère de nomination. La fonction de nomination comme étant le propre du père, c’est ce qu’accomplit à merveille le registre de la langue toute-seule. Quelle que soit cette nomination, elle ex-siste au réel qui est innommable. Il faut dès lors s’interroger à ce propos si la nomination est le propre du symbolique.

La relecture du texte Inhibition, symptôme et angoisse par Lacan, aboutit à la théorie de la nomination comme quatrième terme qui vient nouer les trois autres.

Lacan distingue la nomination de l’imaginaire en terme d’inhibition, la nomination du symbolique en terme de symptôme, la nomination du réel en terme d’angoisse.

En effet, si la nomination n’est le propre que du symbolique – et celle-ci comporte la fonction du père – alors nous revenons à la suprématie du symbolique. Mais nous pouvons constater que Lacan dans RSI va concevoir différents types de nomination qui se déclinent selon les trois registres réel, imaginaire et symbolique. La relecture du texte Inhibition, symptôme et angoisse36 par Lacan, aboutit à la théorie de la nomination comme quatrième terme qui vient nouer les trois autres. Lacan distingue la nomination de l’imaginaire en terme d’inhibition, la nomination du symbolique en terme de symptôme, la nomination du réel en terme d’angoisse.

Concernant l’inhibition, Lacan nous livre une indication clinique importante, car si l’inhibition assure une fonction de nomination, alors il n’est pas question de se précipiter à vouloir libérer le sujet de celle-ci, car elle peut avoir pour fonction de nouer, de faire tenir le nœud du réel, de l’imaginaire et du symbolique. De même pour le symptôme et l’angoisse, tous deux conçus ici comme étant une fonction qui fait tenir ensemble R, S et I. Cette reprise d’Inhibition, symptôme et angoisse37 à la lumière de la relecture du petit Hans, aboutit à un resserrage de l’opération analytique.

Bouclons le parcours

Nous étions partis du rappel concernant le décentrage opéré par Lacan des effets imaginaires, sphériques, du sens. Au cours de ce Séminaire, Lacan aboutira à la distinction entre le sens et l’équivoque, en disant que l’équivoque est autre chose que le sens. Il s’agit d’obtenir, par le biais de l’équivoque signifiante, que l’opération analytique produise des e. Lacan conçoit que l’opération analytique, voire l’interprétation du symptôme, doit jouer sur l’équivoque. Le maniement de l’équivoque comporte de jouer avec le cristal de la lalangue, dans le registre symbolique, pour faire trou dans la sphéricité de l’effet de sens imaginaire. C’est une condition pour avoir une chance de toucher la jouissance hors sens du symptôme.

Pour conclure

Dans le Séminaire IV, Lacan produit une lecture structuraliste du cas du petit Hans. Il applique les résultats de cette lecture au cas Schreber, pour en déduire d’une part, la métaphore paternelle et la fonction attenante du symptôme, et d’autre part, sa forclusion dans la psychose. Dans le Séminaire « R.S.I. »Lacan prend son point de départ de la deuxième topique freudienne en y appliquant la topologie borroméenne. Il fera de même avec Inhibition, symptôme et angoisse38qu’il relit et reformule en s’appuyant sur le cas du petit Hans. L’année suivante, il fait retour sur la psychose, cette fois via Joyce, pour une reformulation de la théorie de la forclusion, des suppléances et du « sinthome ». N’y a-t-il pas là un mouvement très intéressant?


* Conférence prononcée au Collège Clinique de Montpellier dans le cadre du cycle consacré au Séminaire « R. S. I.». Esthela Solano est psychanalyste, membre de l’ECF.

1 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », séminaires des 10 et 17/12/74, Ornicar ?, 2, 1975 ; séminaires des 14 et 21/1/75, Ornicar ?, 3, 1975.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 14 janvier 1975, op.cit.

3 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 19 novembre 1974, inédit.

4 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 17 décembre 1974, op.cit.

5 Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, 2004-2005, inédit.

6 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 115.

7 Ibid.,p. 14.

8 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, coll. Quadrige, Paris, PUF, 2005.

9 Freud S., « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2004.

10 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

11 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005.

12 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 17 décembre 1974, op.cit.

13 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

14 Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2004.

15 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

16 Groddeck G., Le livre du ça, Paris, Gallimard, 1963.

17 Freud S., « Le moi et le ça », op.cit.

18 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », op.cit.

19 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op.cit., p. 1

20. 20Ibid., p. 121.

21 Ibid., p. 120.

22 Lacan J., Conférence de Nice (1974), Cahiers cliniques de Nice, juin 1998.

23 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 15 janvier 1975, inédit.

24 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

25 Freud S., « Le moi et le ça », op. cit.

26 Rank O., Le traumatisme de la naissance, Paris, Petite bibliothèque de Payot, 2002.

27 Freud S., Métapsychologie, Folio Essais, Paris, Gallimard, 1968.

28 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

29 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

30 Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994.

31 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 531.

32 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Bloc-notes de la psychanalyse, n° 5, 1985, p. 5-23.

33 Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités américaines », Scilicet, n° 6-7, 1976, p. 7-31.

34 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

35 Lacan J., « R.S.I. », leçon du 18 février 1975, inédit.

36 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

37 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

38 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

vendredi 4 juin 2021 · 06h46

orage et tachypsychie

l’orage est passé, le jour se lève. quelle beauté cet orage, quel appaisement. immensité. tout du long, j’aurais pu écrire, je ne l’ai pas fait. j’ai laissé l’orage à l’orage. il ne se représentera plus jamais. à moins qu’il n’ait ouvert une nouvelle ère, d’orages.

difficultés.

hier relu ces passages dans Emmanuel Carrère qui m’avaient mis la puce à l’oreille.

bien sûr j’aurais dû écrire pendant l’orage. je n’ai plus que les dernières gouttes, et tout du long qu’il s’abattait, splendide, je pensais à ce moment où il s’arrêterait. au centre de ma maladie, c’est bien plutôt le temps. un gros problème avec le temps. celui qui passe. à Emmanuel Carrère, quand on lui dit que c’est une maladie qu’il a, ça le soulage et je le comprends. j’ai éprouvé moi aussi un soulagement à ce nouveau diagnostic. (tandis qu’il me vient aujourd’hui qu’à cette identification (à la maladie, à une maladie, à un cas) (qui fut constructrice) éventuellement aussi, je pourrais renoncer, que le temps en serait venu.)

je recherchais hier ce passage qui m’avait frappée dans Yoga sur la tachypsychie, moi non plus, je ne connaissais pas ce mot. c’est elle que j’ai reconnue. et après, dans tout le récit qui suit, l’histoire de sa folie, l’effroi. de type 2. là, que j’ai pris au sérieux mon état et que je me suis dit ça ne pouvait pas m’arriver. quand était-ce? au mois d’août, d’août 2020? de type 2, bipolaire. la psychiatre que je venais de consulter (espérant m’en sortir avec des anxyolitiques) m’avait justement prescrit des médicaments pour une bipolarité de type 1. après Yoga, j’ai lu tout ce que je pouvais sur la bipolarité. d’abord sur internet. puis dans les livres. c’est comme ça que je me suis remise à lire de la psychanalyse. sur la psychose, la psychose ordinaire, la psychose manicaco-dépressive. jusqu’à ce que je me centre sur la mélancolie.

psychose ordinaire, certainement, j’avais tous les caractères requis, je pouvais cocher toutes les cases. jamais je ne l’aurais fait avant ça, puisqu’il était entendu que j’étais névrosée. et là… il y a eu un soulagement. un rétrécissement de mon monde et un espoir. rentrerait enfin en analyse cette sombre tendance que j’ai à toujours vouloir en finir (avec la vie) et tous les problèmes afférents. en sortiraient quelques cadavres des placards. je serais entendue. et puis, j’ai été tellement effrayée, je ne voulais tellement pas aller vers ça, ce qu’il avait décrit, Emmanuel Carrère, à qui il faudrait d’ailleurs que je puisse un jour exprimer ma reconnaissance d’avoir écrit ce livre, qui m’a si bien mise en garde. même si je n’en n’ai pas pour autant pris les médicaments prescrits, pour en avoir déjà trop pris, toutes ces années passées aux antidépresseurs, mais je me suis promise de le faire, le jour où, auquel je n’ai pas cru, auquel je ne crois toujours pas, le jour où il s’avérerait que je ne pourrais plus y couper.

cela dit, ce que j’ai relu hier de Yoga m’amène à penser que je ne le relirai plus jamais, car c’est vraiment très effrayant. j’y retournais probablement car je voulais aller vers la possibilité de raconter ce qui s’était passé. et surtout, retrouver ce qu’il décrivait de la tachypsychie, dans l’ambition de la comprendre et contrecarrer, comme il me semblait que ces nuits-ci, ces dernières nuits, le cours erratique de mes pensées s’était montré pénible.

je n’en suis pas à mes débuts dans mes (d)ébats avec elles, ma pensée.

d’une façon générale, je constate ces dernières années son inéluctable dégradation.

avant ça, il y eut toutes ces années où elle était forte et tenace et vivace et où je la mé-prenais pour le symptôme d’une névrose obsessionnelle à ma façon qui commença par me séduire, jusqu’à ce que je me tourne résolument contre elle et la combattis. à force, et à grands coup d’antidépresseurs, elle se dilua.

aujourd’hui, si ses assauts ont perdu en intensité, il ne me reste définitivement plus rien de ses agréments.

il fut un temps, au départ, où si je pouvais admettre que je pensais trop, j’aimais ça. je me souviens d’un petit ami dont soir après soir je repoussais les assauts lui disant : mais, laisse moi penser !! ce n’est que petit à petit, que c’est devenu trop envahissant. longtemps j’ai été fascinée par mes raisonnements, ma capacité de penser, mon intelligence. mon type d’intelligence, j’étais en sympathie avec elle. aujourd’hui, cette intelligence est en lambeaux. c’est la meilleure façon de le dire. je n’ai souvent plus que des bribes. ça ne termine même plus ses phrases. moi qui partais dans des envolées lyriques enivrantes dont je ne voyais pas la fin, il arrive que je ne balbutie mentalement plus que des mots, voire des syllabes, sans suite.

c’est ça tout ça que j’ai reconnu dans la tachypsychie de Carrère. et si lui s’arma du Yoga pour combattre ses « vritti », j’avais pour ma part le tai chi, la relaxation, le travail de chi. je ne suis jamais vraiment arrivée à faire de la méditation, une solitude probablement que je ne peux pas affronter et la position assise : je n’ai affaire à ces démons que la nuit, en position couchée. je suis certaine que ça a marché, de l’efficacité que ça a eu. pas toujours aussi bien qu’on aurait pu l’espérer mais souvent beaucoup mieux, beaucoup plus loin, fondamentalement.

j’arrête là. tandis que s’entend très au loin un dernier son de l’orage, que dans l’air flottent encore les derniers échos de la pluie, oiseaux qui se risquent à reprendre voix, j’ajoute que ce je lis chez Millot m’amène à penser que cette perte, de mon intelligence, il me faut maintenant apprendre à l’embrasser (à m’y offrir comme je me (la) serais offerte à l’orage) mais je n’en suis pas encore là. c’est une ouverture, une porte à pousser.

le ciel est devenu tout gris en un coup. obscurcissement. 7h22.

l’orage revient. je retourne me coucher.

samedi 5 juin 2021 · 06h28

Yoga, d’Emmanuel Carrère (extraits)

« Tachypsychie

C’est un mot que je ne connais pas, « tachypsychie ». Je l’ai entendu pour la première fois dans la bouche du premier psychiatre auquel j’ai eu affaire – homme doux et humain, à qui je pense avec gratitude. La tachypsychie, c’est comme la tachychardie, mais pour l’activité mentale. Les pensées sont erratiques, sans suite, stridentes. Elles s’agitent en tous sens, trop vite. Elles tourbillonnent et blessent. Ce sont des vritti, mais des vritti surmultupliés, une tempête de vritti, des vritti sous cocaïne. Cela décrit bien mon état. Moi qui me croyais en si bonne voie pour les domestiquer et atteindre l’état de quiétude et d’émerveillement, je suis la proie de vritti déchaînés. Je leur suis livré pieds et poings liés. Ils me rendent fou. J’emploie ce mot de folie avec précaution. L’objet des pages qui suivent est de l’examiner. Depuis que je suis adulte, je me suis vu comme quelqu’un d’un peu plus névrosé que la moyenne, ce qui a rendu ma vie un peu plus malheureuse que la moyenne, mais ne m’a pas empêché de connaître des périodes de rémission dont la plus longue, presque dix ans, est celle dont je raconte ici la fin. (…)

De type 2

Il est troublant de se voir diagnostiquer à presque soixante ans une maladie dont on a souffert, sans qu’elle soit nommée, toute sa vie.

(…) Bref, la dépression, pour mon malheur, je connais. Mais ce que j’ignore encore, lors de mes premières consultations psychiatriques, c’est que, dans la définition du trouble bipolaire, le pôle opposé à l’engloutissement dépressif n’est pas forcément l’état d’euphorie social et de désinhibition spectaculaires qui conduit au suicide social et souvent au suicide tout court, mais tout aussi fréquemment ce que les psychiatres nomment hypomanie, ce qui veut dire en clair qu’on déconne mais pas dans les mêmes proportions. On ne se met pas à poil dans la rue, on est seulement le jouet de cette tachypsychie dont j’ai récemment appris le nom. On est bipolaire de type 2 : agité sans être nécessairement euphorique, mais quelquefois aussi séducteur, séduisant, très sexuel, en apparence au plus vivant de soi-même mais enclin à prendre les décisions qu’on regrettera le plus avec la certitude que ce sont les bonnes et qu’on ne reviendra jamais dessus. Puis c’est la certitude inverse qui s’impose, on comprend qu’on a fait la pire chose qu’on pouvait faire, on essaie de la réparer et on fait une pire encore. On pense une chose et son contraire, on fait une chose puis son contraire dans une succession affolante. Le pire, quand on est comme moi rompu à s’analyser, c’est qu’une fois le diagnostic posé, et identifié le mode de fonctionnement, on acquiert du recul mais que ce recul ne sert pas à grand-chose. Ou seulement à prendre conscience que, quoi qu’on pense, dise et fasse, on ne peut pas se fier à soi-même car on est deux dans le même homme et ces deux-là sont des ennemis. »

Emmanuel Carrère, Yoga, Éditions POL, septembre 2020.

dimanche 6 juin 2021 · 10h15

rêve : une bébée restée seule avec une policière ayant sacrifié à la loi

cauchemar ? un enfant, des parents. un enfant, un bébé, un père, une mère. Le père la mère poursuivis, terroristes. le père enfui. grâce, je crois à un policier ou une policière. la mère restée avec bébé. policière lui permet également de s’enfuir. risque son poste car on découvrira que c’est elle qui a facilité cette fuite. le bébé reste là (avec la policière qui a sacrifié sa carrière). les parents ont des pouvoirs de super-héros.

policière : je songe à mon analyste… (à ce que j’attendrais d’elle?)

dimanche 6 juin 2021 · 10h53

emmanuel carrère, suite

réveil. au lit, noir de la chambre, je ne sais pas encore qu’il est tard déjà, bon sommeil, cauchemar, chaleur, souvenirs des lectures de la veille.
j’entends : tuuuue…. toi – un très long tue, qui pourrait presque valoir pour tu es ou tue, finalement arrive toi.
je pense à tout ça, ces formules entendues depuis si longtemps, qui reviennent régulièrement. que je ne retiens plus que comme le signal de quelque chose qui ne va pas, qui seraient celui d’une « mélancolie enclenchée ». il faudrait que je raconte quand ça a commencé, ces cruelles pensées, mais pas maintenant. que j’ai un moment appelés les fracassemeurs, quand les injonctions étaient beaucoup plus violentes, puissantes, et alors pleines d’intentions là où aujourd’hui elles interviennent vides de sens.
au milieu de ces réflexions, j’entends, distinctement : je vais me tuer. j’en suis étonnée. c’est ma voix, oui.
je pense à la façon dont le tai chi m’a aidée à faire face. à lancer à mon tour des injonctions contraire : vis, vie.
à nouveau, j’entends : je vais me tuer. distinctement. à nouveau j’en suis surprise. ces trois mots ensemble, cette voix, la décision qui la possède. je pense à diverses choses.

je me lève pour écrire tout autre chose que ce que j’écris là, que j’écris parce que c’est rare que j’aie des souvenirs exacts des formules. d’habitude je sais qu’il y en a, qu’il y en a eu, mais tout de suite j’oublie les mots utilisés. qui me paraissent à chaque fois différents, qui me surprennent à tous les coups, et qui sont toujours les mêmes, interchangeables, possiblement indifférents. au départ, cruels.

que voulais-je écrire, rapidement.?

j’ai repensé hier à Emmanuel Carrère, à cette dernière relecture relatée ici. et la conviction, accompagnée même de dégoût, s’est renforcée que je ne connaîtrais pas de crise aussi grave que celle qu’il a connue.

j’ai eu depuis la révélation de Yoga, le temps de réfléchir à tout ça, de l’interroger, de l’assimiler. je suis ce que je suis depuis très longtemps. si je suis bipolaire, c’est depuis très longtemps. cela fait très longtemps que la calme envie de mourir me possède.

ma vie s’est passée sur une note plutôt basse (sombre, sourde et paradoxalement constante : constante dans l’inconstance, les hauts et les bas tant succédés qu’ils se sont finalement confondus) et plutôt sur le versant de la dépression. dépression qui s’est très vite contingentée, contenue entre les 4 murs du bureau d’1 analyste et par mes lectures sur la psychanalyse.

c’est là que j’ai installé mes défenses. je me suis construite comme cas. ma passion de la psychanalyse était grande. et m’a apporté suffisamment de douceurs, de bonheurs, jouissance, plaisirs, pour que j’en devienne ce que je suis devenue. une bipolaire tranquille. douceurs bonheurs jouissance, etc, toutes liées à la pensée, la pensée à ce que j’allais dire, à ce que j’avais dit. toutes liées à l’analyse (au décorticage, au détricotage, au retricotage), aux délices de l’analyse. c’est un terrain de circonscription. ça vous préserve de l’infini. ça vous fixe. (peut-être parfois trop fixement et s’aperçoit-on qu’on tourne en rond, chèvre autour de son piquet, mais, de nouveau, tourner en rond fait circonscription, le piquet fait arrêt, l’aire délimitée par la corde fait aire de jeux, de jouissance, fait lieu d’appartenance, fait habitat, fait tour de propriétaire. je ne suis pas sûre que ce que je dis parle en faveur de la psychanalyse, mais à tout le moins, cette parole qui trouve son point de butée, ça n’est pas la tachypsychie. )

la bipolarité a été inventée par big pharma. ils ont fait le médicament pour la maladie qu’ils ont alors faite inscrire dans le DSM. c’est dire que ca ratisse aussi large que possible. j’écris ceci, sans en être sûre, j’irai le vérifier dans le livre où je l’ai lu, je le rapporterai ici.

ce que j’ai lu sur la bipolarité décrit des symptômes. ce que j’ai lu, de psychanalyse, sur la psychose ordinaire, la maniaco-dépression, la mélancolie, décrit des structures, des arcanes, des mondes/modes de fonctionnement.

pour ce qui est des crises maniaques, elles aussi ont été plutôt soft. j’en sortais tout juste d’une. de ce qui rétrospectivement s’éclairait à être considérée telle. juste avant encore, il y eut ce grand amour. si je remonte plus haut dans ma vie, dans l’ensemble, dès que j’ai entrepris quelque chose, dès que j’ai été dans le sens d’un accomplissement, ça s’est pris dans le tapis de la manie. l’échec qui s’en est toujours suivi, m’a valu ces mois, ces années dans les tonalités de la dépression. petit à petit, à force de me cogner à l’angoisse qui n’a été que s’amplifiant, mes velléités d’accomplissement se sont réduites, je suis allée vers cette vie qui est la mienne aujourd’hui dans les limites, les marges étroites, du faire et du non-faire.

et puis, le diagnostic de bipolarité ou de maniaco-dépression, ou celui que j’ai préféré, que je me suis moi-même décerné, de mélancolique, me sauvait du sacro-saint désir lacanien. j’échappais à l’obligation de « débusquer mon désir », je n’avais plus à m’accuser de « lâcheté morale » ou d’avoir « cédé sur mon désir » selon la formule consacrée. non. ça n’était pas à ma portée, point. je ne suis toujours pas sûre de pouvoir parler comme ça, mais, il y avait depuis quelques temps déjà en moi, une forme de suspicion face à cette antienne du désir obligatoire, moi qui n’arrivait à tenir la rampe d’aucun.

j’ai longtemps été arrimée à la psychanalyse. après l’analyse principale, qui a duré 18 ans, il y a eu plusieurs crises, plusieurs reprises. plusieurs changements d’analyste. jusqu’à ce que je m’éloigne complètement de la psychanalyse et me tourne vers le tai chi. ce n’est que récemment, à cause du livre d’Emmanuel Carrère, que j’ai recommencé à lire de la psychanalyse. alors qu’entre-temps, j’avais d’ailleurs repris une analyse, à cause d’une rencontre amoureuse, le grand amour mentionné plus haut.

la logorrhée, ce trouble de la parole lié à l’excitation maniaque, s’est toujours chez moi contenue à la pensée, que j’essayais alors de canaliser par l’écriture. ma parole ne s’y est jamais prise, au contraire. ma parole est d’ailleurs de moins en moins perméable à ma pensée. dès qu’elle veut en passer le seuil, ma pensée, par ma bouche, le seuil de la parole, elle me brûle, me rend malade, m’asphyxie, me fige.

ça doit être la jouissance qui ne passe pas. de la pensée, la jouissance, c’est quand même un truc d’abord autiste, la jouissance. ça n’est pas fait pour être semé à tous vents. il y a de l’impartageable. par l’écrit, ça passe mieux, voire trop. comme un miroir grossissant. l’écrit grossit et dès lors contraint.

non, c’est de la pensée que je suis malade. même s’il m’apparaît à l’instant qu’elle aurait pu primitivement chercher à me guérir de ce qui m’a toujours, en fait, fondamentalement, absolument manqué : la parole justement. du coup, dès lors qu’elle cherche à prendre voix, c’est le vide qu’elle conçoit.

il ne lui manque que la parole.

je suis devenue malade de la pensée, ce que j’ai longtemps considéré sous les auspices de la névrose obsessionnelle. au moins, même s’il s’est agi d’une erreur de diagnostic, cette aire de folie, ce gouffre de jeux, trouvait à être nommé, délimité et sa jouissance pointée. (il s’est toujours agi de faire monde habitable de l’immonde, c’est-à-dire de ce qui n’appartient à aucun monde connu. et le diagnostic, la volonté de diagnostic, m’a permis de vivre dans les livres, a fait identification, plutôt que nulle part. quelle que soit d’ailleurs l’erreur, le réel au cœur de la psychanalyse est ce qui m’y a rivée. le réel, c’est-à-dire l’au-delà du bien et du mal. (qu’il s’agit de rejoindre, dont il s’agit de faire monde (parallèle) habitable. et sinon : avec lequel composer.)

Je connais également le symptôme opposé à la tachypsychie, la bradypsychie, un ralentissement qui va vers le vide.

mes lectures récentes de Millot m’encourage à tenter de m’y laisser aller, au moment où ça m’arrive. lorsque je suis perdue, plutôt que de chercher à boire ou fumer ou à m’écraser dans les réseaux sociaux, m’isoler, me coucher, observer, accepter. j’y ai été amenée hier, et c’était étrange.

le point important dans ces lectures, c’est la façon dans ces états mystiques, et qui sont les états qui interrogent Millot, pointent tendent vers un état de non-jugement, un état où il n’y a plus ni de bien ni de mal. et un état d’acceptation. il faut penser le bien ou le mal pour vouloir que les choses soient autres de ce qu’elles sont. comme le disait N, devenir identique à son destin. où je peux donc échapper à ma constante auto-surveillance, à ma constante dévaluation. dès lors que j’ai trouvé le moyen de m’éloigner de mes pensées par le tai chi, et le bonheur que j’y trouvais, j’ai retrouvé du prix à mes yeux.

oh, seigneur, comment cela sonne niais quand je le dis. je rechercherai l’un ou l’autre de ces textes.

time for a cup of coffee.

tachypsychie, bradypsychie, il y a moyen d’en tirer quelque chose. l’intérêt de ces concepts que je ne connaissais pas jusque là, c’est qu’ils délimitent autrement cela qui vous environne. vous donne le temps l’opportunité d’observer de nouvelles aires de la réalité, aires qui ne sont pas nouvelles mais qu’il est nouveau d’observer de cette façon là. dans cette réalité d’un trop de vitesse ou d’un trop de lenteur. d’un trop de vie, de violence, d’un effacement, d’ un vidage. ce qui manque à la tachypsychie, c’est le point d’arrêt, le point de sens (l’effet rétroactif du point de capiton). la psychanalyse contient une pensée au non-sens. cet horizon du non-sens qui fait la trame de chaque instant peut agir pour moi comme point d’arrêt. tachypsychie. lenteur et gouffre, étrangeté. embarras. vide qui souvent se dérobe (presqu’autant que le sol sous vos pas).


cauchemar ? un enfant, des parents. un enfant, un bébé, un père, une mère. Le père la mère poursuivis, terroristes. le père enfui. grâce, je crois à un policier ou une policière. la mère restée avec bébé. policière lui permet également de s’enfuir. risque son poste car on découvrira que c’est elle qui a facilité cette fuite. le bébé reste là (avec la policière qui a sacrifié sa carrière). les parents ont des pouvoirs de super-héros.

dimanche 6 juin 2021 · 19h28

DSM, industrie pharmaceutique et bipolarité

j’ai parlé un peu vite et ne retrouve pas ce à quoi je pensais : l’invention d’un trouble par son inscription dans le DSM qui permette la mise sur le marché d’un médicament.

s’agissant de la bipolarité à tout le moins, je n’ai pas retrouvé ce que je pensais avoir retenu et je tombe sur cette interview d’un psychiatre qui a travaillé au DSM-4, avant de prendre sa retraite et qui en dit ceci :

Le « DSM-IV » a-t-il vraiment stoppé l’inflation diagnostique ?

Oui. Nous avons analysé 93 suggestions de changement et n’en avons retenu que trois. Cependant, ces modifications que nous pensions mineures ont eu des conséquences inattendues. Ainsi le trouble bipolaire de type 2, que nous avons introduit, a permis aux entreprises pharmaceutiques, grâce à la publicité télévisée en particulier (les États-Unis sont le seul pays au monde à autoriser les laboratoires à faire de la publicité directe), de doubler le nombre de patients traités pour troubles bipolaires.

De même, nous avons un peu élargi le diagnostic du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention pour permettre de repérer davantage de filles. Et nous avons eu la surprise de voir les laboratoires s’engouffrer dans la brèche. Le marché des médicaments contre les troubles de l’attention est passé de 15 millions de dollars avant la publication du « DSM-IV » à 7 milliards aujourd’hui…

http://osibouake.org/?DSM-5-Le-derapage-incontrole-de-la

je ne tiens pas à faire une enquête, les enquêtes existent, il suffit de les trouver. je veux juste souligner que nous sommes arrivés à une ère où le DSM fait la loi partout, que cette loi est étroitement liée à celle de l’industrie pharmaceutique, et qu’il n’a pas cessé de multiplier les troubles… et les médicaments (il ne faut plus aujourd’hui être malade pour être médiqué : un trouble suffit).

au départ je pensais avoir lu ce que je rapportais dans un livre de Sandra Lucbert, Personne ne sort le fusil, mais je me suis trompée. Il y est bien question du DSM, d’invention de maladie, mais pas de la bipolarité.

elle écrit :

Comme ses bons camarades, le management et la dérégulation financière, le DSM s’est imposé sans partage depuis son remaniement des années 80. La psychologie mondiale se réfère au DSM. (…) Il a été élaboré par l’armée et l’industrie pharmaceutique, qui ne cesse d’investir dans la rentabilisation du fardeau humain. Le DSM invente des maladies à mesure que de nouvelles tortures de management apparaissent. Plus on crée de nouvelles tortures, plus le DSM invente de « troubles ».

(…)

Le manuel a fait passer le nombre de pathologies mentales d’une dizaine à plus de quatre cents. Toute une gamme de symptômes qui réduisent le psychisme à des troubles remédiables isolément par des médicaments.

Un trouble, un médicament. Un individu : plein de médicaments – une machine à cash pour l’industrie pharmaceutique.

(…)

Dans le DSM-5, la vieillesse devient un trouble cognitif mineur, les périodes de règles deviennent un trouble disphorique prémenstruel.

Dans le DSM-6, la tristesse causée par un deuil devient pathologique si elle excède 15 jours, le manuel préconise alors des antidépresseurs. »

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils

je terminerai avec cet extrait d’un article du monde diplomatique, qui lui a directement trait à la bipolarité :

Bien plus, mieux vaut que le nombre de troubles croisse et se multiplie. Parmi les derniers en date, le trouble bipolaire a bénéficié d’une large promotion médiatique, alors qu’il ne fait que pathologiser la maladie universelle du désir : celui-ci s’élance en riant vers l’objet de son rêve, mais, dès qu’il l’atteint, son rêve est encore plus loin, et son rire se conclut par des larmes. Tant que la vie va son train, nous sommes très normalement bipolaires, c’est-à-dire un jour euphoriques et le lendemain abattus. Mais il arrive que, dans les psychoses mélancoliques, l’objet du désir soit la mort elle-même, ou l’explosion d’une survie maniaque. Le diagnostic de bipolarité devient alors criminel, lorsqu’une différence n’est pas faite entre le cycle maniaco-dépressif des psychoses — avec un risque de passage à l’acte grave pouvant justifier la prescription de neuroleptiques — et l’euphorie-dépression des névroses. Cette distinction rayée des DSM suscite de nombreux drames (3).

La médicalisation de l’expérience humaine, Gérard POMMIER https://www.monde-diplomatique.fr/2018/03/POMMIER/58465
mardi 8 juin 2021 · 18h11

lundi 7 juin :: je quitte la piscine-millot

lundi 7 juin

matin
voilà, c’est fait je me détache, j’oublie, déjà, CM. combien j’ai tenu à elle, le temps de la lire. et là  je le sens, je m’éloigne, de plus en plus de son bord.
je tenais tant, à la piscine-millot.

s’agripper au bord de la piscine.

bientôt reprise par.
ai-je tout noté, l’important?
qu’ai-je dit?
heureusement que je sais nager.

16:15
dans la rue. je ne m’en sortais plus. je suis sortie, je fume une cigarette payée 80 centimes d’euro. je ne sais pas du tout quoi faire. il fait beau. tout est étonnant,
j’aurais presqu’oublié qu’il y avait des masques. je fais le tour de la place immense.
plus que quelques rues à parcourir pour rentrer chez moi. je n’ai rien d’autre à faire. perdu l’envie de marcher au hasard mais longtemps qui était là mienne pendant le confinement. je ne sais pas pourquoi je fume. je fume dans les moments de vide, pour passer à autre chose. fumer à toujours marqué pour moi les transitions. faudrait-il que je m’arrête moi aussi à une terrasse. un homme noir me demande du feu pour une cigarette qu’il sort d’un étui argenté. merci, je lui glisse lorsqu’il me rend mon briquet, c’est à moi de vous remercier me rétorque-t-il en me regardant. instant d’existence.

Reprise par ? l’oubli, l’absence de rives,

avant cela, stupidement  fait parvenir à CM message de ma reconnaissance, via Instagram, un compte ouvert à cet effet, à l’accusé de réception (petit cœur, petite fleur, petites mains en prière, petits bisous) aussitôt refermé.

« Mais de rien ! je viens de passer quelques semaines en votre compagnie – dans vos eaux, dans vos os -, depuis la sortie du petit dernier qui m’a aussitôt poussée à reprendre les précédents, tant il se lit vite et tant on a de peine à vous quitter. on voudrait vous boire et vous reboire encore, vous lire et relire, ne vous avoir jamais lue et je devrais remercier le ciel d’être si douée pour l’oubli. or, je voudrais plutôt vous avoir définitivement assimilée, ADN modifié. de nouvelles lettres ajoutées. ou certaines déjà inscrites y ont-elles trouvé quelque noblesse. me serai-je vue ramenée sur les traces d’un destin. il y a de quoi s’étourdir.
je vous remercie du fond du cœur pour vos livres, vos passions, vos lectures,
(à nos riens, à nos pertes, à nos mères. à la joie) « 

je ne lui ai pas dit combien comment lorsque je pense à elle aujourd’hui, si j’essaie de me dire ce que d’elle j’ai retenu quel vide alors auquel je fais face, abyssal

mais, c’est faux. les mots m’abandonnent et c’est une torture mais

est-on abandonné le soir par le soleil lorsqu’il se couche. mais il revient.

restes d’elle : l’étendue, l’abandon, l’acquièscement. l’ascèse, le peu, le rien. words ? words ?
hilflosigkeit. toujours plus loin dans la hilflosigkeit… cela n’est pas à ma portée. il y avait un autre mot. déréliction.

mais c’est quoi ça, lire ?

jouïr. c’est être à l’abri. séjourner dans une maison inconnue, désirable.

mardi

hier soir, dispute finalement, rien d’étonnant.
somnifères. aujourd’hui dormi jusqu’à 15h.

blog : je ne veux ni like, ni abonnement. qui peut me suivre dans. je voudrais pouvoir faire ce qu’il faut pour séduire par l’écriture, mais c’est impossible. déjà, cet aveu de bipolarité, de mélancolie. ne peut que rebuter.

semaine dernière, pas été au tai chi.  pas plus cette semaine. ni chez la psy. la chère Hélène Parker. avec son nom de stylo-plume. celui auquel je m’agrippe.

home: je suis fâchée. pour rien, je le disais. un malentendu hier, qui m’a fait basculer.
ça ne devait plus m’arriver, mais ça m’arrive à cause du sentiment de m’éloigner de CM, dont je ne peux même plus prononcer le nom. m’éloigner ? j’ai relu tous ses livres. qu’en reste t il ? le vide,  un trou et pas d’extase à l’horizon.

ferais mieux de dire : séparée. me retiens aux parois que j’élève autour de moi et que je cogne. forgeronne son enclume. je me sais injuste, je n’ai pas le choix. si je me calme, si cette sourde colère ne me  contient, que va-t-il m’arriver ?

de nouveau : rien.

dès que j’écris pour le blog, j’entre dans une sorte de transe, de fièvre, dont je ne peux sortir. et dont je vois bien la vanité.

emmanuel, c’était quoi son nom déjà… carrère : à l’annonce du verdict, il pense : je vais écrire. se dit je suis écrivain, je vais écrire ce qu’il en est. comme moi après lui, s’enthousiasme presque. et puis.

le pire n’a pas tardé.

je ne m’attends pas au pire. à une prolongation indéfinie de cet état de contraction, de rétraction, de solidification. je suis l’enclume que je sonne et c’est aucun bruit que j’entends.

ce blog ne me tirera pas d’affaire. c’est même plutôt le contraire.

là j’ ai besoin de me maintenir en posture d’accusation. j’accuse. plutôt l’autre que moi-même.

ce n’est qu’une posture. c’est pour la solidification.

lundi 28 juin 2021 · 13h45

être le jardin, être la maison

Paris, lundi 28 juin, matin, rentrés hier, dimanche, de Donn, découvert inondation dans le dressing (important dégât des eaux).

de la nuit de vendredi, si importante, je ne sais si j’arriverai à écrire encore quelque chose.

nuit de vendredi 25 à samedi 26

m’étais réveillée très tôt. 3 heures, je crois. mal aux dents, aux oreilles. (avais mangé beaucoup de sucre, je ne peux pas.)

j’écris ce qui me revient, peu : ce sentiment d’être dans les limites du jardin, d’être le jardin.

et alors, au sortir de la nuit, cette impression de savoir.
de savoir quelque chose, d’avoir compris, de mon fonctionnement.

je ne me suis pas écoutée, pas pris le temps d’écrire. en partant seulement pris photo d’un coin du jardin qu’il me semblait que nous avions massacré et dont j’avais souffert la nuit.
comment peut-on souffrir d’un jardin, d’une maison.
jusqu’à quel point était-ce souffrance, je ne le sais plus vraiment. si. littéralement souffert dans ma chair, comme une blessure.

j’ai le lendemain fait un rêve qui continuait de penser tout cela.

la maison, je l’ai aimée, tant qu’elle était la maison des grands-parents, de mes beaux-parents. je l’ai aimée beaucoup. je la savais tenue par ma belle-mère. chaque chose me paraissait être à sa place, avoir trouvé sa place. depuis que nous l’avons reprise, soit que nous ayons fait certains mauvais choix, soit par négligence, par ignorance, par manque de rigueur, elle se transforme, se détériore. il faut dire que nous n’avons plus les jardiniers qui s’en occupaient depuis toujours. l’un a pris sa retraite, l’autre ne faisait plus son boulot et augmentait ses prix. ces dégradations de la maison, je ne le supporte pas. je peux dire que j’en souffre, oui. j’en enrage contre moi-même.

vous enragez?

une maison, un jardin peut-être encore davantage, a ses exigences. je dirais : ce sont les exigences du réel. il y a le moment de couper le lierre. et si cela n’est pas fait à temps, il n’attend pas, il grimpe sur le toit et le détériore. alors, le toit est détérioré. c’est un autre aspect de ce que je vis à Donn. sauvée par le réel, sauvée de la virtualité. et que ma belle-mère ait été à la hauteur de ça. est-ce l’abri que je vais chercher? alors, je pourrais apprendre, comprendre. Donn : aussi y aimer retrouver l’usage de nos mains. mes beaux-parents payaient des ouvriers. n’y allaient pas d’eux mêmes. sinon, pour ce qui est de l’ordre et du rangement, ma chère belle-mère. il faudrait parler du Japon. et de l’Occident. et de la France.

Donn, ça a été l’un des rares endroits au monde où je me sois sentie bien. Et la maison de ma mère.

Quand nous sommes arrivés là, jeudi, Jules nous a annoncé qu’il était décidé à tout changer dans la maison. et qu’il fallait commencer par un rangement pièce par pièce, une à une. hall d’entrée, cuisine, chambre, etc.
F le soutient.
je le soutiens, je veux le soutenir.
il veut pouvoir y inviter ses amis.
je veux pouvoir soutenir son vouloir, son désir, l’aider à le réaliser.
tandis que j’étais saisie par la crainte qu’il ne rentre dans un projet irréalisable. un projet à ma façon : irréalisable. puisque c’est devenu le destin de chacun de mes projets : irréalisable, impossible.
c’est ce qui m’a motivée à faire tout mon possible pour ne pas constituer d’obstacle à ce projet, pour le soutenir.

nous avons commencé par le hall d’entrée.
or tous ces bougés, dans ce qui était si magnifiquement figé, m’insupportent.
j’aimais être dans leur maison, je ne supporte absolument pas d’en faire ma ou notre maison. (je ne pourrais aimer ma ou notre, j’étais dans un donné. je songe parfois que ce sont des sentiments comme les miens qui font le conservatisme. c’est bien en deçà de l’intelligence que ça se passe. je ne m’aime pas, c’est une des expressions de cela, je ne peux croire en ce que je construirais, rien ne peut modifier cela. il faut que je me haïsse. cela ne s’exprime pas partout, mais cela s’exprime là. il faut écrire tout ceci au conditionnel. mais c’est un des coeurs du symptôme. j’aime à être dans un lieu de l’Autre, un donné, où je ne sois pour rien, où rien ne transparaisse de ce que je suis. est-ce que cela peut bouger? tout ceci est grossier.)

j’ai dit à Frédéric : depuis que nous nous connaissons, nous essayons de faire en sorte que je puisse me sentir chez moi, que je puisse m’approprier un lieu d’habitation, sans succès.
je dois donc renoncer à maintenir Donn telle qu’elle était. je l’accepte. pour Jules.

bon, je n’ai pas maintenant le temps d’écrire davantage.

Envoyé le 30 à HP

lundi 28 juin 2021 · 15h15

la nature de mon corps

lundi 28 juin, après-midi. je reprends l’écriture des nuits.

nuit du samedi 26 au dimanche 27

éveillée tôt mais plus tard que la veille, vers 5 heures. je me réveille, petit à petit mes pensées se relèvent, se mettent en branle, je rentre dans ce que je connais, un mâchage et rabâchage qui n’en finit pas. dont j’essaie de trouver l’issue de secours. je n’arrivais pas à ne pas penser à Rachel et au tai chi.

s’agissant des pensées vis-à-vis de Rachel, je suis sûre qu’il s’agit, quand j’ai ce genre de pensées revanchardes, accusatrices, « parano », d’une forme d’appui que je recherche, qui s’impose à moi dans certaines circonstances que je ne parviens pas encore à déterminer. c’est une pensée paranoïaque dont j’ignore l’office, qui s’impose au détriment de toute autre. j’ai encore besoin d’en vouloir à Rachel. j’ai encore besoin de souffrir d’elle, de rêver de vengeance, de penser avec peine à tout ce qui s’est passé. probablement face à certaines angoisses, à certain évidement, j’use de ce recours à un Autre méchant. il me semble qu’il y a là une forme de facilité. mais aussi une indéniable contrainte. j’ai beau ne pas vouloir prendre ces pensées au sérieux, je n’ai guère le choix. tous mes efforts se sont alors centrés là-dessus, me détacher de ces pensées accusatrices.

toujours est-il qu’il est également devenu nécessaire de penser à ce que Rachel a été pour moi, avant la rupture d’il y a un an. et c’est maintenant que ça se pense. jusqu’à présent, je l’ai chassé, escamoté. avec Paul, le nouveau professeur, j’ai essayé de donner une prolongation à cette relation, jusqu’à que j’arrive à aujourd’hui, où je me rends compte que ce n’est définitivement plus possible. ce qui s’est précipité avec la lecture de Millot, les douleurs lombaires, la solitude, la fin des cours, le fait que je n’irai pas au stage.

c’est pourquoi, j’essayais de penser au tai chi, à ce qu’avait été son office pendant des années, à ce qu’il en resterait si je n’y suivais plus un maître. que reste-t-il du tai chi, s’il n’est pas pris dans l’écolage et dans l’amour d’un maître.
est-ce qu’il n’en reste rien.
qu’en restait-il, à ce moment-là, d’insomnie.
que pouvais-je encore en retirer.
quelle avait été sa fonction, son apport. indépendamment du confort de « la voix de son maître ».
le tantien, qu’en reste-t-il ? est-il voulu ?
pouvais-je encore agir par lui ?
quel intérêt ?

j’ai fait plusieurs tentatives d’exercices respiratoires et autres. me souvenant combien ils m’avaient déjà aidée lors de nuits d’insomnie.
concentration sur les points, les « repères », tentative de faire ces exercices « d’appui d’inspir sur le tantien » pour faire gonfler, respirer, disparaître un coin du corps. tentative de laisser faire, sans intervenir. pensé à l’expansion du corps. jusqu’où ? je ne me souviens plus. la veille prise dans les limites du jardin. cette nuit… dans des limites reculées bien au-delà, sans qu’il y ait vraiment une sensation d’infini. (non, il n’y a pas eu de point auquel j’ai pensé, je crois, qui n’ait existé, dont les coordonnées n’auraient pu trouver à être écrites. ce qui est idiot, peu probable.)

pensé aux mystiques de Millot. puis-je, dans une voie autre que celle du tai chi, penser  « Dieu », utiliser l’évocation du nom de  Dieu ? dans une tentative magique d’évoquer, dans un nom, le réel que je le suppose recouvrir, réel de ce qui manque au nom, absence même de Dieu? n’ai ressenti aucune révélation, sensation extraordinaire. que puis-je utiliser de Millot, de la pensée de Stefan W ? s’agit-il de rejoindre La Vie comme il disait ? est-ce du bonheur ? y a t il « une pensée du corps », le corps a-t-il quelque chose à me dire ? non, non, non et re-non, répondais-je, m’appuyant d’une pensée critique des propositions de Rachel qui là me paraissaient ridicules. de cet enseignement du tai chi qu’est-ce qui se garde, est à jeter, s’invente, disparaît ? et alors, à un moment, au coeur de ces pensées dont aucune ne se soutenait pas d’une circulation, d’un parcours dans ce corps étendu, à un moment donné, cette certitude atteinte d’un nouage réel / symbolique, de réaliser cela, point par point en mon corps, de façon satisfaisante et rassurante, dans un corps aux limites  fluctuantes, sans qu’elles soient infinies. de façon satisfaisante et rassurante. je me suis donc endormie. 

il y a alors eu deux rêves qui s’occupait de cette proposition, l’exploitait.

du premier, je ne sais plus rien.
du second…

j’étais fâchée que Nathalie (amie d’enfance) soit fâchée sur moi. je lui expliquais qui j’étais. je lui disais (pour m’excuser, pour me faire pardonner) que j’étais bipolaire et je lui parlais de ça, dans quoi je venais de m’endormir, de ce nouage réel / symbolique, dans un corps aux limites variables et tout à fait viable.

ce corps…. il ne s’agit pas de délire. il s’agit, pour échapper aux pensées, d’en augmenter la perception du corps en passant par des techniques apprises en tai chi. perception augmentée. d’augmenter la sensation. sensation augmentée. on rentre alors, je rentre alors, puisque je me suis aperçue que mon ressenti n’est pas universellement partagé, dans une perception autre des limites de mon corps, une perception qui serait plus proche de celle de l’inconscient. parce qu’il y a bien un endroit, au niveau de l’inconscient, où à un moment, je suis le jardin, où je suis la piscine, où je suis la maison de Donn. ce n’est qu’une question de dimension, de passage d’une dimension à l’autre dont je me rends consciente, que je recherche. que je cherche ou que je subis, d’ailleurs, selon. mais, ce matin, avoir la sensation d’être le jardin me donne des limites. c’est différent de ce qui se passe lorsque j’outrepasse ces limites…. à écrire ceci, je m’aperçois que la maison de ma belle-mère m’a offert un abri imaginaire, un repos, jamais ressenti ailleurs et menacé (réellement, pas dans mon imagination paranoïaque, depuis qu’elle n’est plus là pour en prendre soin). cette maison, ça a surtout été son jardin.

un corps non-infini, mais vaste (où cela reste inscriptible, à moins que ce ne soit l’inscription qui n’ordonne l’infinitisation) : c’est ce qui me sépare des mystiques de Millot : l’infini n’est pas atteint (je ne sors pas du lieu d’une écriture possible). au contraire, il s’agit plutôt d’une pensée des limites, même si elles sont hors-limites. je connais l’infini. il n’est pas atteint. éventuellement souhaitable. mais les limites ici outrepassées me préservent d’une impensable dissolution. une façon peut-être d’apprivoiser l’infini.

donc dans le rêve, une fois que pour me faire excuser j’ai « avoué » que j’étais bipolaire, j’exige d’être ramenée « quelque part ». je sens bien qu’il y a une forme de chantage dans l’aveu que je viens de faire, est-ce que bipolaire ça ne veut pas dire : qui peut se suicider à tout instant, chantage qui me permet d’avoir mes exigences, qui me donne un certain pouvoir, mais je voulais le pardon, je voulais récupérer son amitié.

je me retrouve avec elle et ses amis dans un taxi. le chauffeur parle des bipolaires, dit qu’il en a connu, lui aussi. Je pense que Nathalie a dû lui dire : je connais quelqu’un qui est bipolaire sans lui dire que c’était moi (comme quand on dit : j’ai un ami qui… sans dire que c’est soi l’ami….) 

arrivés au lieu dit de la Cage aux ours (une place qui donne sur une rue d’habitation de mon adolescence, dont j’ai souvent rêvé), un incident impose que nous soyons séparés. cette séparation est acceptable et acceptée.

je dois continuer dans un taxi seule.

dans ce « taxi », je suis debout, le chauffeur est dans mon dos, debout lui aussi. c’est très agréable. il me serre. c’est délicieux. je voudrais qu’il me désire, qu’il m’aime. nous roulons dans ma rue

Je me réveille.
je me réveille, je pense au rêve, je me rendors aussitôt profondément.

Eléments d’interprétation

Nathalie : beaucoup rêvé d’elle fâchée. elle qui ne l’a jamais été. l’ai connue à l’école alors que j’avais six, sept ans ans, jusqu’à mes quinze, seize ans.

la dernière fois que j’ai vu l’analyste, Hélène Parker, je lui ai parlé de ce que j’étais arrivée en analyse disant que je voulais être impardonnable. que je voulais rejoindre ce point-là, cet endroit-là. que je le disais sans savoir ce que je voulais dire.

il y a cette plaidoirie pour me faire pardonner, excuser, comprendre, la mise en avant de la maladie, être bipolaire, et alors une fois qu’il n’est plus possible de m’en vouloir, ce n’est pas moi c’est la maladie, une fois que je suis déresponsabilisée (?), et en raison aussi de cette menace en quoi consiste cette maladie, puisqu’elle débouche souvent sur un suicide, profitant, abusant de cette menace, ce risque : j’avance cette exigence d’être ramenée quelque part, sans que l’on sache où.

quelque part. à certains égards, je suis sans lieu, je n’arrive pas à me trouver un lieu actuel. (relire ce que j’écrivais là sur mon absence de lieu) je n’ai de lieu que dans le passé. là, est-ce rue Waelhem que je veux retourner? est-ce là que je roule heureue, debout, avec le chauffeur de taxi? Donn, c’est une forme retrouvée, c’était une forme retrouvée de maison d’enfance, un lieu d’autrefois devenu actuel. une actualité augmentée du jardin, du dehors, de la nature, de la protection du regard. le jardin ayant été totalement fermé au monde extérieur. offrant un abri (pour le corps) exceptionnel, jamais connu, inédit, parfait.

l’incident Cage aux Ours : évoque de très loin un incident de cheval, de carriole, dans le cas de Freud, du petit Hans. quelque chose se soulève, dans la rue, se renverse, saute, explose.

il y eut Cage aux Ours une trahison, par une femme. se peut-il qu’il s’agisse de cela? j’ai déjà écrit ici sur cette femme. comment l’appeler? je l’avais dite « hommasse », je crois. parce qu’elle l’était. comment est-ce que ça pourrait revenir de si loin? j’ajoute trahison comme mot-clé de ce texte. j’ajoute aussi les mots-clés plaidoirie et procès. ça fait beaucoup trop comme mot-clés, mais on verra plus tard comment ça se recoupe et comment ça peut se réduire.

la rue Waelhem où je retourne donne dans la cage aux ours.

(j’ai envoyé une première version de ce texte à l’analyste mercredi 30 juin, à 8h.)

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