l’orage est passé, le jour se lève. quelle beauté cet orage, quel appaisement. immensité. tout du long, j’aurais pu écrire, je ne l’ai pas fait. j’ai laissé l’orage à l’orage. il ne se représentera plus jamais. à moins qu’il n’ait ouvert une nouvelle ère, d’orages.
difficultés.
hier relu ces passages dans Emmanuel Carrère qui m’avaient mis la puce à l’oreille.
bien sûr j’aurais dû écrire pendant l’orage. je n’ai plus que les dernières gouttes, et tout du long qu’il s’abattait, splendide, je pensais à ce moment où il s’arrêterait. au centre de ma maladie, c’est bien plutôt le temps. un gros problème avec le temps. celui qui passe. à Emmanuel Carrère, quand on lui dit que c’est une maladie qu’il a, ça le soulage et je le comprends. j’ai éprouvé moi aussi un soulagement à ce nouveau diagnostic. (tandis qu’il me vient aujourd’hui qu’à cette identification (à la maladie, à une maladie, à un cas) (qui fut constructrice) éventuellement aussi, je pourrais renoncer, que le temps en serait venu.)
je recherchais hier ce passage qui m’avait frappée dans Yoga sur la tachypsychie, moi non plus, je ne connaissais pas ce mot. c’est elle que j’ai reconnue. et après, dans tout le récit qui suit, l’histoire de sa folie, l’effroi. de type 2. là, que j’ai pris au sérieux mon état et que je me suis dit ça ne pouvait pas m’arriver. quand était-ce? au mois d’août, d’août 2020? de type 2, bipolaire. la psychiatre que je venais de consulter (espérant m’en sortir avec des anxyolitiques) m’avait justement prescrit des médicaments pour une bipolarité de type 1. après Yoga, j’ai lu tout ce que je pouvais sur la bipolarité. d’abord sur internet. puis dans les livres. c’est comme ça que je me suis remise à lire de la psychanalyse. sur la psychose, la psychose ordinaire, la psychose manicaco-dépressive. jusqu’à ce que je me centre sur la mélancolie.
…psychose ordinaire, certainement, j’avais tous les caractères requis, je pouvais cocher toutes les cases. jamais je ne l’aurais fait avant ça, puisqu’il était entendu que j’étais névrosée. et là… il y a eu un soulagement. un rétrécissement de mon monde et un espoir. rentrerait enfin en analyse cette sombre tendance que j’ai à toujours vouloir en finir (avec la vie) et tous les problèmes afférents. en sortiraient quelques cadavres des placards. je serais entendue. et puis, j’ai été tellement effrayée, je ne voulais tellement pas aller vers ça, ce qu’il avait décrit, Emmanuel Carrère, à qui il faudrait d’ailleurs que je puisse un jour exprimer ma reconnaissance d’avoir écrit ce livre, qui m’a si bien mise en garde. même si je n’en n’ai pas pour autant pris les médicaments prescrits, pour en avoir déjà trop pris, toutes ces années passées aux antidépresseurs, mais je me suis promise de le faire, le jour où, auquel je n’ai pas cru, auquel je ne crois toujours pas, le jour où il s’avérerait que je ne pourrais plus y couper.
cela dit, ce que j’ai relu hier de Yoga m’amène à penser que je ne le relirai plus jamais, car c’est vraiment très effrayant. j’y retournais probablement car je voulais aller vers la possibilité de raconter ce qui s’était passé. et surtout, retrouver ce qu’il décrivait de la tachypsychie, dans l’ambition de la comprendre et contrecarrer, comme il me semblait que ces nuits-ci, ces dernières nuits, le cours erratique de mes pensées s’était montré pénible.
je n’en suis pas à mes débuts dans mes (d)ébats avec elles, ma pensée.
d’une façon générale, je constate ces dernières années son inéluctable dégradation.
avant ça, il y eut toutes ces années où elle était forte et tenace et vivace et où je la mé-prenais pour le symptôme d’une névrose obsessionnelle à ma façon qui commença par me séduire, jusqu’à ce que je me tourne résolument contre elle et la combattis. à force, et à grands coup d’antidépresseurs, elle se dilua.
aujourd’hui, si ses assauts ont perdu en intensité, il ne me reste définitivement plus rien de ses agréments.
il fut un temps, au départ, où si je pouvais admettre que je pensais trop, j’aimais ça. je me souviens d’un petit ami dont soir après soir je repoussais les assauts lui disant : mais, laisse moi penser !! ce n’est que petit à petit, que c’est devenu trop envahissant. longtemps j’ai été fascinée par mes raisonnements, ma capacité de penser, mon intelligence. mon type d’intelligence, j’étais en sympathie avec elle. aujourd’hui, cette intelligence est en lambeaux. c’est la meilleure façon de le dire. je n’ai souvent plus que des bribes. ça ne termine même plus ses phrases. moi qui partais dans des envolées lyriques enivrantes dont je ne voyais pas la fin, il arrive que je ne balbutie mentalement plus que des mots, voire des syllabes, sans suite.
c’est ça tout ça que j’ai reconnu dans la tachypsychie de Carrère. et si lui s’arma du Yoga pour combattre ses « vritti », j’avais pour ma part le tai chi, la relaxation, le travail de chi. je ne suis jamais vraiment arrivée à faire de la méditation, une solitude probablement que je ne peux pas affronter et la position assise : je n’ai affaire à ces démons que la nuit, en position couchée. je suis certaine que ça a marché, de l’efficacité que ça a eu. pas toujours aussi bien qu’on aurait pu l’espérer mais souvent beaucoup mieux, beaucoup plus loin, fondamentalement.
j’arrête là. tandis que s’entend très au loin un dernier son de l’orage, que dans l’air flottent encore les derniers échos de la pluie, oiseaux qui se risquent à reprendre voix, j’ajoute que ce je lis chez Millot m’amène à penser que cette perte, de mon intelligence, il me faut maintenant apprendre à l’embrasser (à m’y offrir comme je me (la) serais offerte à l’orage) mais je n’en suis pas encore là. c’est une ouverture, une porte à pousser.
le ciel est devenu tout gris en un coup. obscurcissement. 7h22.
l’orage revient. je retourne me coucher.