vendredi 4 juin 2021 · 06h46

orage et tachypsychie

l’orage est passé, le jour se lève. quelle beauté cet orage, quel appaisement. immensité. tout du long, j’aurais pu écrire, je ne l’ai pas fait. j’ai laissé l’orage à l’orage. il ne se représentera plus jamais. à moins qu’il n’ait ouvert une nouvelle ère, d’orages.

difficultés.

hier relu ces passages dans Emmanuel Carrère qui m’avaient mis la puce à l’oreille.

bien sûr j’aurais dû écrire pendant l’orage. je n’ai plus que les dernières gouttes, et tout du long qu’il s’abattait, splendide, je pensais à ce moment où il s’arrêterait. au centre de ma maladie, c’est bien plutôt le temps. un gros problème avec le temps. celui qui passe. à Emmanuel Carrère, quand on lui dit que c’est une maladie qu’il a, ça le soulage et je le comprends. j’ai éprouvé moi aussi un soulagement à ce nouveau diagnostic. (tandis qu’il me vient aujourd’hui qu’à cette identification (à la maladie, à une maladie, à un cas) (qui fut constructrice) éventuellement aussi, je pourrais renoncer, que le temps en serait venu.)

je recherchais hier ce passage qui m’avait frappée dans Yoga sur la tachypsychie, moi non plus, je ne connaissais pas ce mot. c’est elle que j’ai reconnue. et après, dans tout le récit qui suit, l’histoire de sa folie, l’effroi. de type 2. là, que j’ai pris au sérieux mon état et que je me suis dit ça ne pouvait pas m’arriver. quand était-ce? au mois d’août, d’août 2020? de type 2, bipolaire. la psychiatre que je venais de consulter (espérant m’en sortir avec des anxyolitiques) m’avait justement prescrit des médicaments pour une bipolarité de type 1. après Yoga, j’ai lu tout ce que je pouvais sur la bipolarité. d’abord sur internet. puis dans les livres. c’est comme ça que je me suis remise à lire de la psychanalyse. sur la psychose, la psychose ordinaire, la psychose manicaco-dépressive. jusqu’à ce que je me centre sur la mélancolie.

psychose ordinaire, certainement, j’avais tous les caractères requis, je pouvais cocher toutes les cases. jamais je ne l’aurais fait avant ça, puisqu’il était entendu que j’étais névrosée. et là… il y a eu un soulagement. un rétrécissement de mon monde et un espoir. rentrerait enfin en analyse cette sombre tendance que j’ai à toujours vouloir en finir (avec la vie) et tous les problèmes afférents. en sortiraient quelques cadavres des placards. je serais entendue. et puis, j’ai été tellement effrayée, je ne voulais tellement pas aller vers ça, ce qu’il avait décrit, Emmanuel Carrère, à qui il faudrait d’ailleurs que je puisse un jour exprimer ma reconnaissance d’avoir écrit ce livre, qui m’a si bien mise en garde. même si je n’en n’ai pas pour autant pris les médicaments prescrits, pour en avoir déjà trop pris, toutes ces années passées aux antidépresseurs, mais je me suis promise de le faire, le jour où, auquel je n’ai pas cru, auquel je ne crois toujours pas, le jour où il s’avérerait que je ne pourrais plus y couper.

cela dit, ce que j’ai relu hier de Yoga m’amène à penser que je ne le relirai plus jamais, car c’est vraiment très effrayant. j’y retournais probablement car je voulais aller vers la possibilité de raconter ce qui s’était passé. et surtout, retrouver ce qu’il décrivait de la tachypsychie, dans l’ambition de la comprendre et contrecarrer, comme il me semblait que ces nuits-ci, ces dernières nuits, le cours erratique de mes pensées s’était montré pénible.

je n’en suis pas à mes débuts dans mes (d)ébats avec elles, ma pensée.

d’une façon générale, je constate ces dernières années son inéluctable dégradation.

avant ça, il y eut toutes ces années où elle était forte et tenace et vivace et où je la mé-prenais pour le symptôme d’une névrose obsessionnelle à ma façon qui commença par me séduire, jusqu’à ce que je me tourne résolument contre elle et la combattis. à force, et à grands coup d’antidépresseurs, elle se dilua.

aujourd’hui, si ses assauts ont perdu en intensité, il ne me reste définitivement plus rien de ses agréments.

il fut un temps, au départ, où si je pouvais admettre que je pensais trop, j’aimais ça. je me souviens d’un petit ami dont soir après soir je repoussais les assauts lui disant : mais, laisse moi penser !! ce n’est que petit à petit, que c’est devenu trop envahissant. longtemps j’ai été fascinée par mes raisonnements, ma capacité de penser, mon intelligence. mon type d’intelligence, j’étais en sympathie avec elle. aujourd’hui, cette intelligence est en lambeaux. c’est la meilleure façon de le dire. je n’ai souvent plus que des bribes. ça ne termine même plus ses phrases. moi qui partais dans des envolées lyriques enivrantes dont je ne voyais pas la fin, il arrive que je ne balbutie mentalement plus que des mots, voire des syllabes, sans suite.

c’est ça tout ça que j’ai reconnu dans la tachypsychie de Carrère. et si lui s’arma du Yoga pour combattre ses « vritti », j’avais pour ma part le tai chi, la relaxation, le travail de chi. je ne suis jamais vraiment arrivée à faire de la méditation, une solitude probablement que je ne peux pas affronter et la position assise : je n’ai affaire à ces démons que la nuit, en position couchée. je suis certaine que ça a marché, de l’efficacité que ça a eu. pas toujours aussi bien qu’on aurait pu l’espérer mais souvent beaucoup mieux, beaucoup plus loin, fondamentalement.

j’arrête là. tandis que s’entend très au loin un dernier son de l’orage, que dans l’air flottent encore les derniers échos de la pluie, oiseaux qui se risquent à reprendre voix, j’ajoute que ce je lis chez Millot m’amène à penser que cette perte, de mon intelligence, il me faut maintenant apprendre à l’embrasser (à m’y offrir comme je me (la) serais offerte à l’orage) mais je n’en suis pas encore là. c’est une ouverture, une porte à pousser.

le ciel est devenu tout gris en un coup. obscurcissement. 7h22.

l’orage revient. je retourne me coucher.

samedi 5 juin 2021 · 06h28

Yoga, d’Emmanuel Carrère (extraits)

« Tachypsychie

C’est un mot que je ne connais pas, « tachypsychie ». Je l’ai entendu pour la première fois dans la bouche du premier psychiatre auquel j’ai eu affaire – homme doux et humain, à qui je pense avec gratitude. La tachypsychie, c’est comme la tachychardie, mais pour l’activité mentale. Les pensées sont erratiques, sans suite, stridentes. Elles s’agitent en tous sens, trop vite. Elles tourbillonnent et blessent. Ce sont des vritti, mais des vritti surmultupliés, une tempête de vritti, des vritti sous cocaïne. Cela décrit bien mon état. Moi qui me croyais en si bonne voie pour les domestiquer et atteindre l’état de quiétude et d’émerveillement, je suis la proie de vritti déchaînés. Je leur suis livré pieds et poings liés. Ils me rendent fou. J’emploie ce mot de folie avec précaution. L’objet des pages qui suivent est de l’examiner. Depuis que je suis adulte, je me suis vu comme quelqu’un d’un peu plus névrosé que la moyenne, ce qui a rendu ma vie un peu plus malheureuse que la moyenne, mais ne m’a pas empêché de connaître des périodes de rémission dont la plus longue, presque dix ans, est celle dont je raconte ici la fin. (…)

De type 2

Il est troublant de se voir diagnostiquer à presque soixante ans une maladie dont on a souffert, sans qu’elle soit nommée, toute sa vie.

(…) Bref, la dépression, pour mon malheur, je connais. Mais ce que j’ignore encore, lors de mes premières consultations psychiatriques, c’est que, dans la définition du trouble bipolaire, le pôle opposé à l’engloutissement dépressif n’est pas forcément l’état d’euphorie social et de désinhibition spectaculaires qui conduit au suicide social et souvent au suicide tout court, mais tout aussi fréquemment ce que les psychiatres nomment hypomanie, ce qui veut dire en clair qu’on déconne mais pas dans les mêmes proportions. On ne se met pas à poil dans la rue, on est seulement le jouet de cette tachypsychie dont j’ai récemment appris le nom. On est bipolaire de type 2 : agité sans être nécessairement euphorique, mais quelquefois aussi séducteur, séduisant, très sexuel, en apparence au plus vivant de soi-même mais enclin à prendre les décisions qu’on regrettera le plus avec la certitude que ce sont les bonnes et qu’on ne reviendra jamais dessus. Puis c’est la certitude inverse qui s’impose, on comprend qu’on a fait la pire chose qu’on pouvait faire, on essaie de la réparer et on fait une pire encore. On pense une chose et son contraire, on fait une chose puis son contraire dans une succession affolante. Le pire, quand on est comme moi rompu à s’analyser, c’est qu’une fois le diagnostic posé, et identifié le mode de fonctionnement, on acquiert du recul mais que ce recul ne sert pas à grand-chose. Ou seulement à prendre conscience que, quoi qu’on pense, dise et fasse, on ne peut pas se fier à soi-même car on est deux dans le même homme et ces deux-là sont des ennemis. »

Emmanuel Carrère, Yoga, Éditions POL, septembre 2020.

mardi 8 juin 2021 · 18h11

lundi 7 juin :: je quitte la piscine-millot

lundi 7 juin

matin
voilà, c’est fait je me détache, j’oublie, déjà, CM. combien j’ai tenu à elle, le temps de la lire. et là  je le sens, je m’éloigne, de plus en plus de son bord.
je tenais tant, à la piscine-millot.

s’agripper au bord de la piscine.

bientôt reprise par.
ai-je tout noté, l’important?
qu’ai-je dit?
heureusement que je sais nager.

16:15
dans la rue. je ne m’en sortais plus. je suis sortie, je fume une cigarette payée 80 centimes d’euro. je ne sais pas du tout quoi faire. il fait beau. tout est étonnant,
j’aurais presqu’oublié qu’il y avait des masques. je fais le tour de la place immense.
plus que quelques rues à parcourir pour rentrer chez moi. je n’ai rien d’autre à faire. perdu l’envie de marcher au hasard mais longtemps qui était là mienne pendant le confinement. je ne sais pas pourquoi je fume. je fume dans les moments de vide, pour passer à autre chose. fumer à toujours marqué pour moi les transitions. faudrait-il que je m’arrête moi aussi à une terrasse. un homme noir me demande du feu pour une cigarette qu’il sort d’un étui argenté. merci, je lui glisse lorsqu’il me rend mon briquet, c’est à moi de vous remercier me rétorque-t-il en me regardant. instant d’existence.

Reprise par ? l’oubli, l’absence de rives,

avant cela, stupidement  fait parvenir à CM message de ma reconnaissance, via Instagram, un compte ouvert à cet effet, à l’accusé de réception (petit cœur, petite fleur, petites mains en prière, petits bisous) aussitôt refermé.

« Mais de rien ! je viens de passer quelques semaines en votre compagnie – dans vos eaux, dans vos os -, depuis la sortie du petit dernier qui m’a aussitôt poussée à reprendre les précédents, tant il se lit vite et tant on a de peine à vous quitter. on voudrait vous boire et vous reboire encore, vous lire et relire, ne vous avoir jamais lue et je devrais remercier le ciel d’être si douée pour l’oubli. or, je voudrais plutôt vous avoir définitivement assimilée, ADN modifié. de nouvelles lettres ajoutées. ou certaines déjà inscrites y ont-elles trouvé quelque noblesse. me serai-je vue ramenée sur les traces d’un destin. il y a de quoi s’étourdir.
je vous remercie du fond du cœur pour vos livres, vos passions, vos lectures,
(à nos riens, à nos pertes, à nos mères. à la joie) « 

je ne lui ai pas dit combien comment lorsque je pense à elle aujourd’hui, si j’essaie de me dire ce que d’elle j’ai retenu quel vide alors auquel je fais face, abyssal

mais, c’est faux. les mots m’abandonnent et c’est une torture mais

est-on abandonné le soir par le soleil lorsqu’il se couche. mais il revient.

restes d’elle : l’étendue, l’abandon, l’acquièscement. l’ascèse, le peu, le rien. words ? words ?
hilflosigkeit. toujours plus loin dans la hilflosigkeit… cela n’est pas à ma portée. il y avait un autre mot. déréliction.

mais c’est quoi ça, lire ?

jouïr. c’est être à l’abri. séjourner dans une maison inconnue, désirable.

mardi

hier soir, dispute finalement, rien d’étonnant.
somnifères. aujourd’hui dormi jusqu’à 15h.

blog : je ne veux ni like, ni abonnement. qui peut me suivre dans. je voudrais pouvoir faire ce qu’il faut pour séduire par l’écriture, mais c’est impossible. déjà, cet aveu de bipolarité, de mélancolie. ne peut que rebuter.

semaine dernière, pas été au tai chi.  pas plus cette semaine. ni chez la psy. la chère Hélène Parker. avec son nom de stylo-plume. celui auquel je m’agrippe.

home: je suis fâchée. pour rien, je le disais. un malentendu hier, qui m’a fait basculer.
ça ne devait plus m’arriver, mais ça m’arrive à cause du sentiment de m’éloigner de CM, dont je ne peux même plus prononcer le nom. m’éloigner ? j’ai relu tous ses livres. qu’en reste t il ? le vide,  un trou et pas d’extase à l’horizon.

ferais mieux de dire : séparée. me retiens aux parois que j’élève autour de moi et que je cogne. forgeronne son enclume. je me sais injuste, je n’ai pas le choix. si je me calme, si cette sourde colère ne me  contient, que va-t-il m’arriver ?

de nouveau : rien.

dès que j’écris pour le blog, j’entre dans une sorte de transe, de fièvre, dont je ne peux sortir. et dont je vois bien la vanité.

emmanuel, c’était quoi son nom déjà… carrère : à l’annonce du verdict, il pense : je vais écrire. se dit je suis écrivain, je vais écrire ce qu’il en est. comme moi après lui, s’enthousiasme presque. et puis.

le pire n’a pas tardé.

je ne m’attends pas au pire. à une prolongation indéfinie de cet état de contraction, de rétraction, de solidification. je suis l’enclume que je sonne et c’est aucun bruit que j’entends.

ce blog ne me tirera pas d’affaire. c’est même plutôt le contraire.

là j’ ai besoin de me maintenir en posture d’accusation. j’accuse. plutôt l’autre que moi-même.

ce n’est qu’une posture. c’est pour la solidification.

samedi 2 octobre 2021 · 11h53

4 octobre 2020 – réalité vérité réel

Ecrit en commentaire à un texte sur Facebook très remonté contre Emmanuel Carrère, l’accusant entre autres de proposer aux grands déprimés de se faire faire une cure de bonne conscience auprès de réfugiés sur une île grecque, tout en travestissant  la réalité des faits alors qu’il se targue de toujours vouloir dire la vérité, ce dont il fait même le cœur de son livre et de son écriture.

Certains écrivent, d’autres pas. Certains s’y autorisent, d’autres pas. Certains y sont obligés, d’autres pas. À toutes sortes d’égards, écrire est maladie, écrire fait partie de la maladie, écrire est sa guérison. Peut-on enlever l’écriture à Emmanuel Carrère ? Qui le peut ?

Ces « révélations » de l’ex-épouse indiquent une fois de plus certaines limites du genre, eu égard à ce que serait la grande littérature, la vraie, et ne sont pas loin de faire partie intégrante du livre et de l’écriture contemporaine et de la lecture contemporaine. C’est faiblesse sans doute que de s’y trouver  trop bien intégré. Mais n’est-ce pas l’époque qui est faible, et souvent prise entre la manie et la dépression.

Pour autant, faudrait-il qu’il n’écrive pas, Emmanuel Carrère ? Qu’il n’ait pas trouvé la forme fictionnelle de son malheur, fictionnelle au point qu’on n’y reconnaisse plus les très exacts faits de la réalité, celle dont d’autres peuvent témoigner, dont c’est à la fois le peu d’écart et le trop d’écart qui lui est reproché. Trop proche et pas assez de la réalité.

Mais enfin, quel est l’enjeu ? La réalité, la vérité ? À moins que ce ne soit le réel dont l’innomabilité à force d’être répétée finit par exaspérer, dont on a tout dit quand on a rien dit, où pourtant tombent certains d’entre nous, pas forcément les meilleurs, les plus géniaux, qui alors éventuellement pourront / vont pouvoir / finiront par agripper certains des mots qui les agressent, cela s’apprend au fil du temps, des années, qui les agressent par nuées, par milliers, les poigner ces misérables, ces cruels, au hasard, les garder au creux des mains dans le silence de la nuit où ils sont cloués au lit, sont-ils morts, sont-ils vivants, ces mots retenus dans leurs poings, sont-ils résonance, celui qui les malaxe jusqu’à en faire prise par où se hisser, se cramponner, est en grande attention. À quoi il n’y a pas de mode d’emploi, c’est la nuit ici qui régit, reine qui accroît son domaine de silence, d’infinie indifférence qui vous revoit. Et faudrait-il à ces rescapés reprocher de n’avoir pas tous fait bonne pêche. Ils usent de cela même qui les tuent. Nuées de mots, qui ne sont plus qu’énergie vrombissante, qui les encercle traverse dépèce, seul réel qui annihile toute réalité, toute vérité. L’écriture est le moyen de les coller au mur, à la surface de la paroi. Et du moment qu’on trouve à en nouer 2 ou 3, ou 4, ou 5 ou 6, on est bien content, et ça se fait à l’aveugle, et sans qu’on fasse trop la fine bouche ou qu’on n’aie trop le choix du sens qui se cherche se tresse vous redresse. Certaines vérités y retrouvent vie, qui sont autant de fictions, de celles qui ont tissé votre filandreuse matière, comme celle de « l’homme bon ». Qui est qui pour critiquer cela ? Quel sens, bon sens, pour en juger ? )

Pour ma part, je suis convaincue du courage qu’il aura fallu pour écrire cette folie, pour avouer ce diagnostic. Et je lui suis reconnaissante de l’avoir eu. Alors, faiblesse du livre, peut-être, ces mois traînés sur les îles grecques qui « dans la réalité » n’auraient été que des jours. S’y joue donc une des parts de fiction du livre. Fiction qui n’en détient pas moins sa vérité (voire d’ailleurs qui en acquière).

S’agit-il donc de la fiction de l’homme bon à laquelle Emmanuel Carrère se plaît à croire, de son aveu. Plus largement s’agit-il de la fiction de notre temps, de son inassimilable, de toutes nos solitudes ancrées dans du sable, échoués que nous sommes jamais loin de migrants dont nous ne sommes pas, dont tout nous sépare sinon cette propriété d’être corps vivants encore écrasés là, flaques. Ce n’est pour ma part pas là que je l’ai senti guérir, Emmanuel Carrère. Là, dans les îles grecques, c’est temps blanc, sa métaphore, yeux ouverts sur rien dans la proximité de damnés contemporains qui se relèvent, lui aussi, usent de leurs jambes, errent, pianotent sur des téléphones portables, s’ennuient. Font du tai chi. Temps d’intervalle, sas à l’heure de nulle part, suspendu comme on l’est en avion. S’il y a eu guérison, c’est pour moi dans le renouement avec l’écriture qu’elle a lieu, juste après, dans le retour en France, empruntant la petite porte, celle des valets, des manuels, par l’exercice entêté, obtus, sourd, inlassable de ses 2 mains qui posent leurs 10 doigts sur le clavier, le simple recopiage d’interminables pages de manuscrit, l’obéissance à un ami cher, à l’éditeur aimé, décédé. C’est là, pour moi, que ça renoue avec la possibilité de la vie, avec l’écriture et la publication. C’est dans la production matérielle de l’objet livre qu’Emmanuel Carrère se leste, bouche la veine ouverte par où il se vidait lentement de lui-même.

Il y aurait toujours d’autres choses à dire de la crise de dépression mélancolique, on pourrait toujours dire autrement ce qui ne peut s’en dire, tout ce qui d’elle n’appartient pas même à la mémoire, et je trouve pour ma part qu’il en dit fort simplement l’impossible et même l’oubli, terrible. Son trou dans l’être. Et c’est alors par les parois imaginaires de la descente aux enfers, par d’autres déjà si souvent risquée, qu’un énième auteur prend sa plume et aveugle, à tâtons grave, le corps plaqué à la paroi humide, ce qu’il peut, de l’inconcevable, de ces régions dont on est revenu bête, ou l’on a perdu l’entendement, l’humanité peut-être. Cela relève de l’éthique du bien dire, seule capable de répondre du sacrifice mélancolique.



MP à l’auteur du texte que je commentais

Yoga – Je dois vous avouer que ce livre m’a permise de prendre la mesure d’un diagnostic que je n’acceptais pas, et d’en voir ma vie bouleversée. Définitivement. Je refuse encore les médicaments et cherche. Mais, ce livre, aussi peu littéraire soit-il, m’a extraordinairement aidée. Car ce n’est plus du tout le même combat, la même responsabilité, le même risque. Le même combat pour un retour à une normalité. Je suis dédouanée. Mes responsabilités sont ailleurs. Et ma culpabilité s’est évaporée. Qu’une autre se mette en place, c’est possible. Mais j’aurai me semble-t-il les moyens de la combattre. Espérant ne pas vous blesser, Cordialement, V

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