dimanche 6 juin 2021 · 10h53

emmanuel carrère, suite

réveil. au lit, noir de la chambre, je ne sais pas encore qu’il est tard déjà, bon sommeil, cauchemar, chaleur, souvenirs des lectures de la veille.
j’entends : tuuuue…. toi – un très long tue, qui pourrait presque valoir pour tu es ou tue, finalement arrive toi.
je pense à tout ça, ces formules entendues depuis si longtemps, qui reviennent régulièrement. que je ne retiens plus que comme le signal de quelque chose qui ne va pas, qui seraient celui d’une « mélancolie enclenchée ». il faudrait que je raconte quand ça a commencé, ces cruelles pensées, mais pas maintenant. que j’ai un moment appelés les fracassemeurs, quand les injonctions étaient beaucoup plus violentes, puissantes, et alors pleines d’intentions là où aujourd’hui elles interviennent vides de sens.
au milieu de ces réflexions, j’entends, distinctement : je vais me tuer. j’en suis étonnée. c’est ma voix, oui.
je pense à la façon dont le tai chi m’a aidée à faire face. à lancer à mon tour des injonctions contraire : vis, vie.
à nouveau, j’entends : je vais me tuer. distinctement. à nouveau j’en suis surprise. ces trois mots ensemble, cette voix, la décision qui la possède. je pense à diverses choses.

je me lève pour écrire tout autre chose que ce que j’écris là, que j’écris parce que c’est rare que j’aie des souvenirs exacts des formules. d’habitude je sais qu’il y en a, qu’il y en a eu, mais tout de suite j’oublie les mots utilisés. qui me paraissent à chaque fois différents, qui me surprennent à tous les coups, et qui sont toujours les mêmes, interchangeables, possiblement indifférents. au départ, cruels.

que voulais-je écrire, rapidement.?

j’ai repensé hier à Emmanuel Carrère, à cette dernière relecture relatée ici. et la conviction, accompagnée même de dégoût, s’est renforcée que je ne connaîtrais pas de crise aussi grave que celle qu’il a connue.

j’ai eu depuis la révélation de Yoga, le temps de réfléchir à tout ça, de l’interroger, de l’assimiler. je suis ce que je suis depuis très longtemps. si je suis bipolaire, c’est depuis très longtemps. cela fait très longtemps que la calme envie de mourir me possède.

ma vie s’est passée sur une note plutôt basse (sombre, sourde et paradoxalement constante : constante dans l’inconstance, les hauts et les bas tant succédés qu’ils se sont finalement confondus) et plutôt sur le versant de la dépression. dépression qui s’est très vite contingentée, contenue entre les 4 murs du bureau d’1 analyste et par mes lectures sur la psychanalyse.

c’est là que j’ai installé mes défenses. je me suis construite comme cas. ma passion de la psychanalyse était grande. et m’a apporté suffisamment de douceurs, de bonheurs, jouissance, plaisirs, pour que j’en devienne ce que je suis devenue. une bipolaire tranquille. douceurs bonheurs jouissance, etc, toutes liées à la pensée, la pensée à ce que j’allais dire, à ce que j’avais dit. toutes liées à l’analyse (au décorticage, au détricotage, au retricotage), aux délices de l’analyse. c’est un terrain de circonscription. ça vous préserve de l’infini. ça vous fixe. (peut-être parfois trop fixement et s’aperçoit-on qu’on tourne en rond, chèvre autour de son piquet, mais, de nouveau, tourner en rond fait circonscription, le piquet fait arrêt, l’aire délimitée par la corde fait aire de jeux, de jouissance, fait lieu d’appartenance, fait habitat, fait tour de propriétaire. je ne suis pas sûre que ce que je dis parle en faveur de la psychanalyse, mais à tout le moins, cette parole qui trouve son point de butée, ça n’est pas la tachypsychie. )

la bipolarité a été inventée par big pharma. ils ont fait le médicament pour la maladie qu’ils ont alors faite inscrire dans le DSM. c’est dire que ca ratisse aussi large que possible. j’écris ceci, sans en être sûre, j’irai le vérifier dans le livre où je l’ai lu, je le rapporterai ici.

ce que j’ai lu sur la bipolarité décrit des symptômes. ce que j’ai lu, de psychanalyse, sur la psychose ordinaire, la maniaco-dépression, la mélancolie, décrit des structures, des arcanes, des mondes/modes de fonctionnement.

pour ce qui est des crises maniaques, elles aussi ont été plutôt soft. j’en sortais tout juste d’une. de ce qui rétrospectivement s’éclairait à être considérée telle. juste avant encore, il y eut ce grand amour. si je remonte plus haut dans ma vie, dans l’ensemble, dès que j’ai entrepris quelque chose, dès que j’ai été dans le sens d’un accomplissement, ça s’est pris dans le tapis de la manie. l’échec qui s’en est toujours suivi, m’a valu ces mois, ces années dans les tonalités de la dépression. petit à petit, à force de me cogner à l’angoisse qui n’a été que s’amplifiant, mes velléités d’accomplissement se sont réduites, je suis allée vers cette vie qui est la mienne aujourd’hui dans les limites, les marges étroites, du faire et du non-faire.

et puis, le diagnostic de bipolarité ou de maniaco-dépression, ou celui que j’ai préféré, que je me suis moi-même décerné, de mélancolique, me sauvait du sacro-saint désir lacanien. j’échappais à l’obligation de « débusquer mon désir », je n’avais plus à m’accuser de « lâcheté morale » ou d’avoir « cédé sur mon désir » selon la formule consacrée. non. ça n’était pas à ma portée, point. je ne suis toujours pas sûre de pouvoir parler comme ça, mais, il y avait depuis quelques temps déjà en moi, une forme de suspicion face à cette antienne du désir obligatoire, moi qui n’arrivait à tenir la rampe d’aucun.

j’ai longtemps été arrimée à la psychanalyse. après l’analyse principale, qui a duré 18 ans, il y a eu plusieurs crises, plusieurs reprises. plusieurs changements d’analyste. jusqu’à ce que je m’éloigne complètement de la psychanalyse et me tourne vers le tai chi. ce n’est que récemment, à cause du livre d’Emmanuel Carrère, que j’ai recommencé à lire de la psychanalyse. alors qu’entre-temps, j’avais d’ailleurs repris une analyse, à cause d’une rencontre amoureuse, le grand amour mentionné plus haut.

la logorrhée, ce trouble de la parole lié à l’excitation maniaque, s’est toujours chez moi contenue à la pensée, que j’essayais alors de canaliser par l’écriture. ma parole ne s’y est jamais prise, au contraire. ma parole est d’ailleurs de moins en moins perméable à ma pensée. dès qu’elle veut en passer le seuil, ma pensée, par ma bouche, le seuil de la parole, elle me brûle, me rend malade, m’asphyxie, me fige.

ça doit être la jouissance qui ne passe pas. de la pensée, la jouissance, c’est quand même un truc d’abord autiste, la jouissance. ça n’est pas fait pour être semé à tous vents. il y a de l’impartageable. par l’écrit, ça passe mieux, voire trop. comme un miroir grossissant. l’écrit grossit et dès lors contraint.

non, c’est de la pensée que je suis malade. même s’il m’apparaît à l’instant qu’elle aurait pu primitivement chercher à me guérir de ce qui m’a toujours, en fait, fondamentalement, absolument manqué : la parole justement. du coup, dès lors qu’elle cherche à prendre voix, c’est le vide qu’elle conçoit.

il ne lui manque que la parole.

je suis devenue malade de la pensée, ce que j’ai longtemps considéré sous les auspices de la névrose obsessionnelle. au moins, même s’il s’est agi d’une erreur de diagnostic, cette aire de folie, ce gouffre de jeux, trouvait à être nommé, délimité et sa jouissance pointée. (il s’est toujours agi de faire monde habitable de l’immonde, c’est-à-dire de ce qui n’appartient à aucun monde connu. et le diagnostic, la volonté de diagnostic, m’a permis de vivre dans les livres, a fait identification, plutôt que nulle part. quelle que soit d’ailleurs l’erreur, le réel au cœur de la psychanalyse est ce qui m’y a rivée. le réel, c’est-à-dire l’au-delà du bien et du mal. (qu’il s’agit de rejoindre, dont il s’agit de faire monde (parallèle) habitable. et sinon : avec lequel composer.)

Je connais également le symptôme opposé à la tachypsychie, la bradypsychie, un ralentissement qui va vers le vide.

mes lectures récentes de Millot m’encourage à tenter de m’y laisser aller, au moment où ça m’arrive. lorsque je suis perdue, plutôt que de chercher à boire ou fumer ou à m’écraser dans les réseaux sociaux, m’isoler, me coucher, observer, accepter. j’y ai été amenée hier, et c’était étrange.

le point important dans ces lectures, c’est la façon dans ces états mystiques, et qui sont les états qui interrogent Millot, pointent tendent vers un état de non-jugement, un état où il n’y a plus ni de bien ni de mal. et un état d’acceptation. il faut penser le bien ou le mal pour vouloir que les choses soient autres de ce qu’elles sont. comme le disait N, devenir identique à son destin. où je peux donc échapper à ma constante auto-surveillance, à ma constante dévaluation. dès lors que j’ai trouvé le moyen de m’éloigner de mes pensées par le tai chi, et le bonheur que j’y trouvais, j’ai retrouvé du prix à mes yeux.

oh, seigneur, comment cela sonne niais quand je le dis. je rechercherai l’un ou l’autre de ces textes.

time for a cup of coffee.

tachypsychie, bradypsychie, il y a moyen d’en tirer quelque chose. l’intérêt de ces concepts que je ne connaissais pas jusque là, c’est qu’ils délimitent autrement cela qui vous environne. vous donne le temps l’opportunité d’observer de nouvelles aires de la réalité, aires qui ne sont pas nouvelles mais qu’il est nouveau d’observer de cette façon là. dans cette réalité d’un trop de vitesse ou d’un trop de lenteur. d’un trop de vie, de violence, d’un effacement, d’ un vidage. ce qui manque à la tachypsychie, c’est le point d’arrêt, le point de sens (l’effet rétroactif du point de capiton). la psychanalyse contient une pensée au non-sens. cet horizon du non-sens qui fait la trame de chaque instant peut agir pour moi comme point d’arrêt. tachypsychie. lenteur et gouffre, étrangeté. embarras. vide qui souvent se dérobe (presqu’autant que le sol sous vos pas).


cauchemar ? un enfant, des parents. un enfant, un bébé, un père, une mère. Le père la mère poursuivis, terroristes. le père enfui. grâce, je crois à un policier ou une policière. la mère restée avec bébé. policière lui permet également de s’enfuir. risque son poste car on découvrira que c’est elle qui a facilité cette fuite. le bébé reste là (avec la policière qui a sacrifié sa carrière). les parents ont des pouvoirs de super-héros.

samedi 2 octobre 2021 · 11h53

4 octobre 2020 – réalité vérité réel

Ecrit en commentaire à un texte sur Facebook très remonté contre Emmanuel Carrère, l’accusant entre autres de proposer aux grands déprimés de se faire faire une cure de bonne conscience auprès de réfugiés sur une île grecque, tout en travestissant  la réalité des faits alors qu’il se targue de toujours vouloir dire la vérité, ce dont il fait même le cœur de son livre et de son écriture.

Certains écrivent, d’autres pas. Certains s’y autorisent, d’autres pas. Certains y sont obligés, d’autres pas. À toutes sortes d’égards, écrire est maladie, écrire fait partie de la maladie, écrire est sa guérison. Peut-on enlever l’écriture à Emmanuel Carrère ? Qui le peut ?

Ces « révélations » de l’ex-épouse indiquent une fois de plus certaines limites du genre, eu égard à ce que serait la grande littérature, la vraie, et ne sont pas loin de faire partie intégrante du livre et de l’écriture contemporaine et de la lecture contemporaine. C’est faiblesse sans doute que de s’y trouver  trop bien intégré. Mais n’est-ce pas l’époque qui est faible, et souvent prise entre la manie et la dépression.

Pour autant, faudrait-il qu’il n’écrive pas, Emmanuel Carrère ? Qu’il n’ait pas trouvé la forme fictionnelle de son malheur, fictionnelle au point qu’on n’y reconnaisse plus les très exacts faits de la réalité, celle dont d’autres peuvent témoigner, dont c’est à la fois le peu d’écart et le trop d’écart qui lui est reproché. Trop proche et pas assez de la réalité.

Mais enfin, quel est l’enjeu ? La réalité, la vérité ? À moins que ce ne soit le réel dont l’innomabilité à force d’être répétée finit par exaspérer, dont on a tout dit quand on a rien dit, où pourtant tombent certains d’entre nous, pas forcément les meilleurs, les plus géniaux, qui alors éventuellement pourront / vont pouvoir / finiront par agripper certains des mots qui les agressent, cela s’apprend au fil du temps, des années, qui les agressent par nuées, par milliers, les poigner ces misérables, ces cruels, au hasard, les garder au creux des mains dans le silence de la nuit où ils sont cloués au lit, sont-ils morts, sont-ils vivants, ces mots retenus dans leurs poings, sont-ils résonance, celui qui les malaxe jusqu’à en faire prise par où se hisser, se cramponner, est en grande attention. À quoi il n’y a pas de mode d’emploi, c’est la nuit ici qui régit, reine qui accroît son domaine de silence, d’infinie indifférence qui vous revoit. Et faudrait-il à ces rescapés reprocher de n’avoir pas tous fait bonne pêche. Ils usent de cela même qui les tuent. Nuées de mots, qui ne sont plus qu’énergie vrombissante, qui les encercle traverse dépèce, seul réel qui annihile toute réalité, toute vérité. L’écriture est le moyen de les coller au mur, à la surface de la paroi. Et du moment qu’on trouve à en nouer 2 ou 3, ou 4, ou 5 ou 6, on est bien content, et ça se fait à l’aveugle, et sans qu’on fasse trop la fine bouche ou qu’on n’aie trop le choix du sens qui se cherche se tresse vous redresse. Certaines vérités y retrouvent vie, qui sont autant de fictions, de celles qui ont tissé votre filandreuse matière, comme celle de « l’homme bon ». Qui est qui pour critiquer cela ? Quel sens, bon sens, pour en juger ? )

Pour ma part, je suis convaincue du courage qu’il aura fallu pour écrire cette folie, pour avouer ce diagnostic. Et je lui suis reconnaissante de l’avoir eu. Alors, faiblesse du livre, peut-être, ces mois traînés sur les îles grecques qui « dans la réalité » n’auraient été que des jours. S’y joue donc une des parts de fiction du livre. Fiction qui n’en détient pas moins sa vérité (voire d’ailleurs qui en acquière).

S’agit-il donc de la fiction de l’homme bon à laquelle Emmanuel Carrère se plaît à croire, de son aveu. Plus largement s’agit-il de la fiction de notre temps, de son inassimilable, de toutes nos solitudes ancrées dans du sable, échoués que nous sommes jamais loin de migrants dont nous ne sommes pas, dont tout nous sépare sinon cette propriété d’être corps vivants encore écrasés là, flaques. Ce n’est pour ma part pas là que je l’ai senti guérir, Emmanuel Carrère. Là, dans les îles grecques, c’est temps blanc, sa métaphore, yeux ouverts sur rien dans la proximité de damnés contemporains qui se relèvent, lui aussi, usent de leurs jambes, errent, pianotent sur des téléphones portables, s’ennuient. Font du tai chi. Temps d’intervalle, sas à l’heure de nulle part, suspendu comme on l’est en avion. S’il y a eu guérison, c’est pour moi dans le renouement avec l’écriture qu’elle a lieu, juste après, dans le retour en France, empruntant la petite porte, celle des valets, des manuels, par l’exercice entêté, obtus, sourd, inlassable de ses 2 mains qui posent leurs 10 doigts sur le clavier, le simple recopiage d’interminables pages de manuscrit, l’obéissance à un ami cher, à l’éditeur aimé, décédé. C’est là, pour moi, que ça renoue avec la possibilité de la vie, avec l’écriture et la publication. C’est dans la production matérielle de l’objet livre qu’Emmanuel Carrère se leste, bouche la veine ouverte par où il se vidait lentement de lui-même.

Il y aurait toujours d’autres choses à dire de la crise de dépression mélancolique, on pourrait toujours dire autrement ce qui ne peut s’en dire, tout ce qui d’elle n’appartient pas même à la mémoire, et je trouve pour ma part qu’il en dit fort simplement l’impossible et même l’oubli, terrible. Son trou dans l’être. Et c’est alors par les parois imaginaires de la descente aux enfers, par d’autres déjà si souvent risquée, qu’un énième auteur prend sa plume et aveugle, à tâtons grave, le corps plaqué à la paroi humide, ce qu’il peut, de l’inconcevable, de ces régions dont on est revenu bête, ou l’on a perdu l’entendement, l’humanité peut-être. Cela relève de l’éthique du bien dire, seule capable de répondre du sacrifice mélancolique.



MP à l’auteur du texte que je commentais

Yoga – Je dois vous avouer que ce livre m’a permise de prendre la mesure d’un diagnostic que je n’acceptais pas, et d’en voir ma vie bouleversée. Définitivement. Je refuse encore les médicaments et cherche. Mais, ce livre, aussi peu littéraire soit-il, m’a extraordinairement aidée. Car ce n’est plus du tout le même combat, la même responsabilité, le même risque. Le même combat pour un retour à une normalité. Je suis dédouanée. Mes responsabilités sont ailleurs. Et ma culpabilité s’est évaporée. Qu’une autre se mette en place, c’est possible. Mais j’aurai me semble-t-il les moyens de la combattre. Espérant ne pas vous blesser, Cordialement, V

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