lundi 28 juin 2021 · 13h45

être le jardin, être la maison

Paris, lundi 28 juin, matin, rentrés hier, dimanche, de Donn, découvert inondation dans le dressing (important dégât des eaux).

de la nuit de vendredi, si importante, je ne sais si j’arriverai à écrire encore quelque chose.

nuit de vendredi 25 à samedi 26

m’étais réveillée très tôt. 3 heures, je crois. mal aux dents, aux oreilles. (avais mangé beaucoup de sucre, je ne peux pas.)

j’écris ce qui me revient, peu : ce sentiment d’être dans les limites du jardin, d’être le jardin.

et alors, au sortir de la nuit, cette impression de savoir.
de savoir quelque chose, d’avoir compris, de mon fonctionnement.

je ne me suis pas écoutée, pas pris le temps d’écrire. en partant seulement pris photo d’un coin du jardin qu’il me semblait que nous avions massacré et dont j’avais souffert la nuit.
comment peut-on souffrir d’un jardin, d’une maison.
jusqu’à quel point était-ce souffrance, je ne le sais plus vraiment. si. littéralement souffert dans ma chair, comme une blessure.

j’ai le lendemain fait un rêve qui continuait de penser tout cela.

la maison, je l’ai aimée, tant qu’elle était la maison des grands-parents, de mes beaux-parents. je l’ai aimée beaucoup. je la savais tenue par ma belle-mère. chaque chose me paraissait être à sa place, avoir trouvé sa place. depuis que nous l’avons reprise, soit que nous ayons fait certains mauvais choix, soit par négligence, par ignorance, par manque de rigueur, elle se transforme, se détériore. il faut dire que nous n’avons plus les jardiniers qui s’en occupaient depuis toujours. l’un a pris sa retraite, l’autre ne faisait plus son boulot et augmentait ses prix. ces dégradations de la maison, je ne le supporte pas. je peux dire que j’en souffre, oui. j’en enrage contre moi-même.

vous enragez?

une maison, un jardin peut-être encore davantage, a ses exigences. je dirais : ce sont les exigences du réel. il y a le moment de couper le lierre. et si cela n’est pas fait à temps, il n’attend pas, il grimpe sur le toit et le détériore. alors, le toit est détérioré. c’est un autre aspect de ce que je vis à Donn. sauvée par le réel, sauvée de la virtualité. et que ma belle-mère ait été à la hauteur de ça. est-ce l’abri que je vais chercher? alors, je pourrais apprendre, comprendre. Donn : aussi y aimer retrouver l’usage de nos mains. mes beaux-parents payaient des ouvriers. n’y allaient pas d’eux mêmes. sinon, pour ce qui est de l’ordre et du rangement, ma chère belle-mère. il faudrait parler du Japon. et de l’Occident. et de la France.

Donn, ça a été l’un des rares endroits au monde où je me sois sentie bien. Et la maison de ma mère.

Quand nous sommes arrivés là, jeudi, Jules nous a annoncé qu’il était décidé à tout changer dans la maison. et qu’il fallait commencer par un rangement pièce par pièce, une à une. hall d’entrée, cuisine, chambre, etc.
F le soutient.
je le soutiens, je veux le soutenir.
il veut pouvoir y inviter ses amis.
je veux pouvoir soutenir son vouloir, son désir, l’aider à le réaliser.
tandis que j’étais saisie par la crainte qu’il ne rentre dans un projet irréalisable. un projet à ma façon : irréalisable. puisque c’est devenu le destin de chacun de mes projets : irréalisable, impossible.
c’est ce qui m’a motivée à faire tout mon possible pour ne pas constituer d’obstacle à ce projet, pour le soutenir.

nous avons commencé par le hall d’entrée.
or tous ces bougés, dans ce qui était si magnifiquement figé, m’insupportent.
j’aimais être dans leur maison, je ne supporte absolument pas d’en faire ma ou notre maison. (je ne pourrais aimer ma ou notre, j’étais dans un donné. je songe parfois que ce sont des sentiments comme les miens qui font le conservatisme. c’est bien en deçà de l’intelligence que ça se passe. je ne m’aime pas, c’est une des expressions de cela, je ne peux croire en ce que je construirais, rien ne peut modifier cela. il faut que je me haïsse. cela ne s’exprime pas partout, mais cela s’exprime là. il faut écrire tout ceci au conditionnel. mais c’est un des coeurs du symptôme. j’aime à être dans un lieu de l’Autre, un donné, où je ne sois pour rien, où rien ne transparaisse de ce que je suis. est-ce que cela peut bouger? tout ceci est grossier.)

j’ai dit à Frédéric : depuis que nous nous connaissons, nous essayons de faire en sorte que je puisse me sentir chez moi, que je puisse m’approprier un lieu d’habitation, sans succès.
je dois donc renoncer à maintenir Donn telle qu’elle était. je l’accepte. pour Jules.

bon, je n’ai pas maintenant le temps d’écrire davantage.

Envoyé le 30 à HP

vendredi 21 février 2025 · 18h40

#boost 02 | les portes ( v2)

petite il était un endroit que je regagnais parfois où je parvenais en poussant dans la porte dérobée d’un mur dans la cage d’escalier que rien ne laissait deviner que j’étais seule à connaître je me souviens de la grande ouverture déchirure du sentiment d’être petite de l’extraordinaire d’un mur qui s’ouvre de la profondeur des espaces qui s’ouvraient à moi comme une succession ouverte en éventail de pièces d’espaces de vie d’appartements que j’explorais lentement où je rêvais de pouvoir m’installer et vivre qu’aucune lumière du dehors ne pénétrait sans qu’il y fasse complètement sombre où je ne rencontrais personne dont les lieux se modifiaient quelque peu à chacune de mes visites c’était comme un rêve si ce n’est que ce n’en était pas un j’avais d’autres secrets semblables

la porte est ouverte brisée une petite vitre est brisée la double porte vitrée est brisée je la passe mon frère est dans la cour enfant ses courts et doux cheveux roux ses lunettes fines ses grands yeux bleus dans le vide  il ne dit rien je vois sa frêle silhouette immobile en culottes courtes il tient une main devant lui je regarde le sol et vois du sang qu’il ne voit pas un goutte à goutte il est possible que je le lui désigne le sorte ainsi de sa torpeur qu’il tressaille d’effroi il est possible que j’éprouve aujourd’hui encore une sorte de honte à lui avoir montré le sang alertée ma mère appelle une ambulance

de sa petite cuisine premier étage côté cour une porte donne sur le vide barrée seulement d’un garde-corps assez bas personne ne passe jamais cette porte sauf un mainate il est vrai je me souviens de son vol du chaton qui s’aplatit au sol lui se perche sur l’armoire qui barre la deuxième porte de la petite cuisine de ma mère il ne fréquentera pas les autres pièces où pourtant elle essaie de l’attirer ne passe pas la porte qu’il n’y pas vers la salle à manger dans l’entrebâillement de laquelle devant un miroir ma mère me brosse les cheveux le matin le soir me coiffe fait et défait mes nattes le mainate reste quelques jours dit quelques mots ma mère s’y attache il repart par où il était venu c’est le printemps nous regardons par la porte-fenêtre croyons le voir dans le jardin au grand chêne.

de cette poignée de porte je ne sais plus rien est-elle blanche ou dorée sur laquelle pourtant ma main repose longtemps moi accroupie dans l’ombre du couloir puis que j’enclenche j’ouvre la porte du salon ou j’ouvre la porte de la salle à manger selon les sons espionnés perçus entendus de leurs conversations je n’arrive pas à dormir et suis redescendue trouver mes parents j’invente cette sale histoire que mon frère me réveille je me fais consoler reçois une tasse de lait chaud je le referai plusieurs fois jusqu’à ce que mon père n’interroge le mince enfant et que face à l’innocence extrême que dégagent ses yeux ses yeux bleus sa stupéfiante beauté ne découvre le pot aux roses mes mensonges

la porte peinte blanc écru qu’il faut pousser de l’atelier de mon père dont on traverse la première pièce celle où se trouve le grand canapé-lit où il nous sermonne quelquefois gentilsérieusement qui donne sur la rue pour parvenir à la salle de bain autre porte blanche écrue pièce de la longueur de la baignoire de la largeur de l’évier surmonté probablement d’un petit néon qui clignote parfois fenêtre où descendent des stores métalliques toujours baissés sur le tapis après le bain parfois je m’agenouille me recroqueville sous une grande serviette qui me recouvre entièrement et j’attends de sécher je viens de me souvenir qu’il y a là aussi des toilettes. c’est dans la deuxième pièce de son atelier que mon père je crois interroge mon frère et s’éblouit du bleu de ses yeux et de son innocence une innocence qui rend coupable quiconque l’aperçoit qui le frappe jusques au fond du cœur c’est dans l’entrebâillement entre ces deux pièces entre les portes grandes ouvertes que je me tiens également mais beaucoup plus tard lorsque dans le contre-jour mon père me parlera de mes péchés mortels je me souviens je me souviens de flots de lumière de la poussière qui s’y tenait en suspens

porte de rue porte de rue vitrée devant laquelle mon père me tend riant une lettre que je me suis écrite à moi-même porte de bois blond devant laquelle je suis avec ma mère qui me presse de sortir pour aller à l’école et je ne sais si je formule la crainte de me montrer dans ma nouvelle jupe d’uniforme je n’ose passer la porte je ne le veux tellement pas une jupe portefeuille un va-et-vient de passants se devine derrière la vitre de verre bullé couverte d’une grille en fer forgé au soir cette même porte par ma mère refermée sur moi revenant de l’école je me plains de mes dents je veux porter un appareil je veux un appareil elle me raconte qu’elle porte un dentier et quelle porte de salle de bain vitrée de carreaux colorés lui a été claquée au nez et la douleur nous sommes debout sur le paillasson encastré dans le marbre du sol. au fond de cette entrée marbrée paillassonnée il y a la porte ou son absence ou son oubli en haut des 3 marches qui descendent vers la salle de jeu 3 marches au-dessus desquelles est suspendu le porte-manteaux et les poches que je fais de mes parents sous un tableau qui me regarde ecce homo me procurant un complément d’argent de poche je suis une voleuse cette porte passée les marches descendues voilà la haute armoire brune où je cache le fruit de mes larcins des bonbons voilà la porte de cave vitrée dont je descends quelquefois l’escalier les 3 caves que j’explore une à une qui reviennent souvent en rêve et là en face de moi à quelque 4 ou 5 mètres l’entr’ouverture de la porte également vitrée à quatre carreaux sur la cour chaulée blanc juste à ma gauche la petite porte du monte-charge que nous n’utilisons pas l’étage s’appelle cuisine-cave[1] c’est l’étage anciennement des domestiques pour nous devenu étage de la salle de jeu et là sur la gauche à 3 pas la porte de la salle de jeu à proprement parler porte vitrée à 4 carreaux et imposte que j’ouvre et trouve mes frères 2 qui jouent ma mère là fait ses lessives et m’enseigne le piano et m’énerve il y a l’armoire aussi à droite de la cheminée du haut des 2 mètres de laquelle je m’amuse à sauter dont je rêve une fois rêve inoubliable où sur son dessus je découvre les cendres d’un génocide c’est l’armoire jumelle de celle des recels de mes larcins dans la pièce à côté

la porte de ma chambre sous les toits j’ouvre et vois la lucarne voilée de trois jolis rideaux posés par mes parents par où un homme qui m’attend à la sortie de l’école puis qui m’entraîne dans sa rue que je n’ai pas suivi chez lui m’a dit qu’il me rejoindrait la nuit sans doute mes parents furent-ils par moi prévenus car je ne le vis jamais plus derrière moi la porte ouverte de la chambre de mes deux frères la porte close de la chambre de mes parents à droite la porte du grenier qui s’ouvre sur une pièce aux immenses hauteurs que j’explore parfois à l’instar de la cave et dont je rêve aussi souvent la très haute et dangereuse et interdite échelle qui mène à une étroite galerie tout y est brun sombre poussiéreux encombré de cartons cuisses coffres aucun objet en particulier dont je me souvienne. au final la petite barrière devant les escaliers que je descends la nuit à l’adolescence les heures que ça prend le cœur qui bat la cham les marches craquent pour prendre la porte de rue la double porte de rue vernie blonde.

codicille: sceptique, ne pensant pas y arriver, j’ai commencé par noter ce qui venait, ce qui revenait. toujours ennuyée quand il s’agit d’autobiographique, toujours apeurée, dès ce que j’ai réalisé que je pouvais rester dans la maison, dès que j’ai pensé être à l’abri, à l’abri des trous de mémoire ou de ce qui pourrait en surgir, j’ai décidé de m’approprier la consigne et de faire le tour de la maison par les portes. cela dit je suis toujours très mécontente. une fois de plus le premier paragraphe me suffit. ensuite, remplissage.

[1]        cuisine-cave : en Belgique, cuisine construite en sous-sol ou en rez de jardin dans une maison surélevée.

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