dimanche 22 décembre 2019 · 13h30

la valise

Tâche : recopier ici tout ce que j’ai pu écrire autour des valises, principalement des rêves.
Toute cette angoisse, ce type d’angoisse-là, la résumer, la chapeauter de ce seul terme : valise.
( Et est-ce qu’il y aura moyen d’écrire l’avalise. L’avalyse ? )

Peut-être écrire à propos du train du livre d’Hélène Bonnaud récemment lu. Le corps, le meuble, le train. Non, ce n’est pas ça qu’elle disait, dont elle parlait, dans son livre, comment s’appelle-t-il, sur l’oubli, non sur l’attente. Monologues de l’attente.

Qui se passe dans des salles d’attentes de psy. Le train des pensées dans les salles d’attente de psy. Dans les gares aussi il y avait des salles d’attente, autrefois. Aujourd’hui, ce sont des halls. Transformés en espaces commerciaux. Plus de place pour l’attente nue.

« Il faut que vous réalisiez que ce que je vous ai dit des rapports de l’homme à son corps, et qui tient tout entier dans le fait que l’homme dit que le corps, son corps, il l’a. Déjà dire son, c’est dire qu’il le possède, comme un meuble, bien entendu. »

J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 154.

« Au nom de quoi peut-il dire qu’il a un corps ? Au nom de ceci qu’il le traite à la va-comme-je-te-pousse, il le traite comme un meuble. Il le met dans des wagons par exemple et là il se laisse trimbaler. C’était quand même vrai aussi, ça commençait à s’amorcer quand il le mettait dans des chariots. »

J. Lacan, Scilicet n 6/7, « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », 1975, p. 42-45.

Je me suis toujours demandé pourquoi Lacan dit que « le corps, on l’a comme un meuble ». Sans doute qu’avoir un meuble m’est assez étranger, alors qu’avoir un corps m’est très familier. Le meuble a quelque chose d’inerte, de mort, c’est un objet encombrant. Alors que le corps, certes, peut à l’occasion sembler encombrant, mais on le ressent comme vivant, perméable à nos émotions, indocile parfois, et capable de toutes sortes de phénomènes qui, moi, me perturbent et me donnent le sentiment qu’avoir un corps est à l’opposé du corps comme meuble. Le mettre dans des chariots et le trimbaler, le mettre dans des wagons et le laisser trimbaler, ça m’évoque la façon dont les nazis ont traité les corps des juifs et de nombreux autres. Pas seulement comme des meubles qu’on déplace dans des wagons d’ailleurs, mais comme des corps à usages divers et plus ou moins scientistes. Ils ont inventé le tri à dimension inhumaine. Ces corps entassés dans les wagons qu’on conduisait aux camps de la mort, comme des vieux meubles encombrants qu’on entasse, c’est encore très présent dans ma perception de l’histoire familiale.
Bref, c’est une phrase de Lacan qui m’interpelle. Le corps, le meuble, le wagon.
Enfin, je devrais peut-être le dire dans un autre ordre, le meuble, le corps, le wagon. Ça ne me convainc pas non plus. Se retrouver dans un wagon, c’est ce qui est arrivé à plusieurs membres de ma famille. On imagine le pire. Subir le corps des autres, leur odeur, leur laideur, leur angoisse et ce qu’on ne peut pas dire. Alors là, oui, son propre corps devient une présence insupportable, et pourtant il faut le préserver et c’est là que tout à coup, ce corps, le vôtre, le mien se manifeste sournoisement. Il vous vient un mal de ventre terrible, un tord-boyaux de la peur. Votre ventre fait des nœuds, des nœuds de vide, d’effroi, des nœuds de trouille aussi, on appelle ça, la trouille viscérale. Avoir un corps comme un meuble, ce serait génial. Mais là, le corps est trop vivant. Les corps sont tous vivants quand ils rencontrent la peur. Nous voilà réduits à ça, au corps qu’on a, et qu’on doit subir. Car on subit son corps. On peut le trimbaler dans un wagon, mais les wagons de la mort, on préférerait ne pas s’y trouver. Plus jamais. Le corps enfermé perd son sens et surtout, ses droits. Ses droits humains.

Hélène Bonnaud, Monologues de l’attente

Elle se souvient, Hélène Bonnaud, non pas elle, son personnage, l’un de ses personnages, Louise Blanchet, dans une salle d’attente, la salle d’attente 5, d’une réflexion de Lacan sur les corps comme des meubles. Des meubles dans des trains, si je me souviens bien, dans des wagons, quelque chose qui évoque les trains de la mort, les trains des camps de la mort. Elle note ça, comment cette phrase de Lacan évoque les camps. Et elle dit : heureusement que les corps c’est comme des meubles, sinon c’est trop de vie, sinon, c’est la peur. Ce qui est très curieux comme réflexion pour moi. Ce qui se comprend dans le cadre des wagons qu’elle évoque, de l’entassement des corps dans les wagons de la mort, pour elle, les corps ne sont plus que corps, trop corps, trop en vie, trop en peur. Enfin, elle dit plus ou moins : vie =corps=peur. Ou corps=peur=vie. Corps=vie=peur (de la perdre). Et quand elle rentre dans le cabinet de celui qu’elle a choisi comme nouvel analyste, elle dit : il sera mon anti-corps. Je n’ai pu m’empêcher de penser que quand même, je lui souhaiterais qu’il lui fasse connaître un autre corps, un corps en vie qui soit de bienfaits, non de peurs.

Aussi, elle a cette expression : je me trimballe1 mon corps, qui elle aussi vient de Lacan. Train-balle.
Moi, je ne me train-balle pas mon corps — me semble-t-il. Mais je ne supporte pas du tout qu’il le soit, train-ballé.

Quand les vacances arrivent, du déplacement, ce qui m’insupporte, c’est l’impression de le subir. Quelque chose se « métaphorise réellement » d’un insupportable, que je n’arrive pas à cerner.
Et qui résonne avec ce dont il est question dans ce livre, les camps, la mort. L’attente sur les quais. La valise.

La valise posée au sol. Soulevée. Transportée, changée de main. D’une main à l’autre. Lourde, trop lourde. Aujourd’hui, la valise à roulette, tirée. Étiquetée ou pas, qui devrait l’être. Qui pourrait être volée. Égarée, oubliée, perdue. À laquelle de nombreux objets pourraient manquer. As-tu bien fait tes valises. N’as-tu rien oublié ? Que ne contient-elle pas ? La soute à bagage, le compartiment à valise. Le temps de suspens du voyage. Les bagages.
Ce qui se métaphorise ? Quoi, de soi ? De sa vie ? De son être ? De son corps ? Du suspens? Oh! temps suspens ton vol. Du déplacement ? De la vacance ? Vacance à soi ? Arrachement à sa quotidienneté ?
Voyager léger. On voudrait voyager léger. Se voit-on rappelé à son propre poids ? Rappelé à ses propres manques ? Oubli ?
Qu’est-ce qui se dé-fixe ?
S’agit il de souvenirs de vacances enfantines où l’on était subitement transporté ailleurs, dans l’inconnu, l’étranger.
Si c’est cela, précisément, qui m’insupporte, comment, à l’âge que j’ai, ne puis-je le surmonter ?
Transport dans l’inconnu. L’étranger.
Cet étranger, que métaphorise-t-il ?
Oui, mais quand on sait où on va, très bien, quand c’est un lieu où on ne cesse de retourner, pourquoi faut-il que l’angoisse subsiste ?

Qu’est-ce qui veut continuer à se réitérer. S’itérer à nouveau : une nouvelle fois avoir lieu comme si ça n’avait jamais eu lieu, à chaque fois neuf. Itération de l’oubli, de l’oubli de soi.
Alors l’étranger, le transport en wagon, comme un nom de la perte de soi, de grand oubli, de jouissance.
Jouissance, absence, d’autant plus grande si le train est train de la mort.
Tous les trains sont-ils (devenus) de la mort ?

(Une situation de la réalité recoupe quelque chose d’autre écrit à l’intérieur, quelque chose qui appartient au vocabulaire de l »inconscient. Tous les trains pour la mort. Pour toujours et à jamais. Toutes les valises ce qui s’ emporte en ces contrées. Comme disait mon père (un peu avant de mourir, et comme il sortait d’un long coma), Tous juifs. Pardon à eux. De m’être emparée de leur malheur. Je ne l’ai pas choisi. C’est lui qui m’a prise. Et les étoiles sont jaunes de la nativité.)

Légende. Nos légendes.

La jouissance est un arrachement. Dès qu’il y a valise, y a arrachement. Ça s’arrache de ce qui fait l’ordinaire substantifique moëlle : les pensées quotidiennes. La jouissance est une séparation. La séparation veut la plus grande séparation.

En tai chi, j’apprends à m’arracher doucement. J’apprends le détachement lent. C’est peut-être là la danse dont Lacan parle un peu après avoir parlé des wagons dans le Séminaire sur le Sinthome :

« Il y a quelque chose dont on est tout à fait surpris qu’il ne serve pas plus le corps comme tel — c’est la danse. Ca permettrait d’écrire autrement le terme de condensation. »

J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 154.
  1. Lacan et Bonnaud l’écrivent avec un seul L, trimbaler, je préfère d’en mettre 2, les 2 orthographes sont correctes. ↩︎
lundi 28 juin 2021 · 13h45

être le jardin, être la maison

Paris, lundi 28 juin, matin, rentrés hier, dimanche, de Donn, découvert inondation dans le dressing (important dégât des eaux).

de la nuit de vendredi, si importante, je ne sais si j’arriverai à écrire encore quelque chose.

nuit de vendredi 25 à samedi 26

m’étais réveillée très tôt. 3 heures, je crois. mal aux dents, aux oreilles. (avais mangé beaucoup de sucre, je ne peux pas.)

j’écris ce qui me revient, peu : ce sentiment d’être dans les limites du jardin, d’être le jardin.

et alors, au sortir de la nuit, cette impression de savoir.
de savoir quelque chose, d’avoir compris, de mon fonctionnement.

je ne me suis pas écoutée, pas pris le temps d’écrire. en partant seulement pris photo d’un coin du jardin qu’il me semblait que nous avions massacré et dont j’avais souffert la nuit.
comment peut-on souffrir d’un jardin, d’une maison.
jusqu’à quel point était-ce souffrance, je ne le sais plus vraiment. si. littéralement souffert dans ma chair, comme une blessure.

j’ai le lendemain fait un rêve qui continuait de penser tout cela.

la maison, je l’ai aimée, tant qu’elle était la maison des grands-parents, de mes beaux-parents. je l’ai aimée beaucoup. je la savais tenue par ma belle-mère. chaque chose me paraissait être à sa place, avoir trouvé sa place. depuis que nous l’avons reprise, soit que nous ayons fait certains mauvais choix, soit par négligence, par ignorance, par manque de rigueur, elle se transforme, se détériore. il faut dire que nous n’avons plus les jardiniers qui s’en occupaient depuis toujours. l’un a pris sa retraite, l’autre ne faisait plus son boulot et augmentait ses prix. ces dégradations de la maison, je ne le supporte pas. je peux dire que j’en souffre, oui. j’en enrage contre moi-même.

vous enragez?

une maison, un jardin peut-être encore davantage, a ses exigences. je dirais : ce sont les exigences du réel. il y a le moment de couper le lierre. et si cela n’est pas fait à temps, il n’attend pas, il grimpe sur le toit et le détériore. alors, le toit est détérioré. c’est un autre aspect de ce que je vis à Donn. sauvée par le réel, sauvée de la virtualité. et que ma belle-mère ait été à la hauteur de ça. est-ce l’abri que je vais chercher? alors, je pourrais apprendre, comprendre. Donn : aussi y aimer retrouver l’usage de nos mains. mes beaux-parents payaient des ouvriers. n’y allaient pas d’eux mêmes. sinon, pour ce qui est de l’ordre et du rangement, ma chère belle-mère. il faudrait parler du Japon. et de l’Occident. et de la France.

Donn, ça a été l’un des rares endroits au monde où je me sois sentie bien. Et la maison de ma mère.

Quand nous sommes arrivés là, jeudi, Jules nous a annoncé qu’il était décidé à tout changer dans la maison. et qu’il fallait commencer par un rangement pièce par pièce, une à une. hall d’entrée, cuisine, chambre, etc.
F le soutient.
je le soutiens, je veux le soutenir.
il veut pouvoir y inviter ses amis.
je veux pouvoir soutenir son vouloir, son désir, l’aider à le réaliser.
tandis que j’étais saisie par la crainte qu’il ne rentre dans un projet irréalisable. un projet à ma façon : irréalisable. puisque c’est devenu le destin de chacun de mes projets : irréalisable, impossible.
c’est ce qui m’a motivée à faire tout mon possible pour ne pas constituer d’obstacle à ce projet, pour le soutenir.

nous avons commencé par le hall d’entrée.
or tous ces bougés, dans ce qui était si magnifiquement figé, m’insupportent.
j’aimais être dans leur maison, je ne supporte absolument pas d’en faire ma ou notre maison. (je ne pourrais aimer ma ou notre, j’étais dans un donné. je songe parfois que ce sont des sentiments comme les miens qui font le conservatisme. c’est bien en deçà de l’intelligence que ça se passe. je ne m’aime pas, c’est une des expressions de cela, je ne peux croire en ce que je construirais, rien ne peut modifier cela. il faut que je me haïsse. cela ne s’exprime pas partout, mais cela s’exprime là. il faut écrire tout ceci au conditionnel. mais c’est un des coeurs du symptôme. j’aime à être dans un lieu de l’Autre, un donné, où je ne sois pour rien, où rien ne transparaisse de ce que je suis. est-ce que cela peut bouger? tout ceci est grossier.)

j’ai dit à Frédéric : depuis que nous nous connaissons, nous essayons de faire en sorte que je puisse me sentir chez moi, que je puisse m’approprier un lieu d’habitation, sans succès.
je dois donc renoncer à maintenir Donn telle qu’elle était. je l’accepte. pour Jules.

bon, je n’ai pas maintenant le temps d’écrire davantage.

Envoyé le 30 à HP

mardi 20 juillet 2021 · 07h28

mar. 20 juillet – à HP, non-envoyé :: des nouvelles

Bonjour,

De nouveau là car hier frère écrit qu’ils testés négatifs, mais qu’Elena malade « genre rhume-grippe très fort ». Je dis symptômes Delta. Il oui dit.

Sommes à Outrée pour terminer de vider l’appartement de C, vendu. Vider, jeter, ramener à Outrée ou à Tours. Il y a des meubles auxquels je suis très attachée. Je vous ai parlé de cet attachement. Demain vient un commissaire-priseur pour O et C. Il notera l’incommensurable.

Édouard fait le fou depuis quelques jours, crispant. Il ne va pas bien. Il ne parle plus que sur un ton impossible à croire. Un ton normal. Cela équivaut chez lui à de l’ironie. Je crois qu’il râle parce qu’il a pris congé et ne partira pas en vacances. Ça lui pèse. De ne pouvoir sortir de France aussi. Pour lui, les vacances, c’est à l’étranger.

J’ai arrêté de faire du tai chi. Sans en avoir vraiment fait état. C’est pourtant un fait important. Inattendu. Qui me donne à penser à toutes ces dernières années. J’ai arrêté (cela s’est arrêté) lorsque je me suis rendue compte que je n’irais pas au stage de Lise-Anne W, ici en France. Pas le courage de remettre ça. De revivre ça. J’ai écrit en ce sens à Pierre, une lettre restée sans réponse, ce qui a achevé d’emporter ma conviction.

Du coup, je ne sais plus très bien ce que je vais faire de mon corps.

(Sortie de la lecture de Catherine Millot, je suis passée à celle de La passion selon G. H. de Clarice Lispector qui à son tour me passionne, mais très différemment.)

Hier, après vous en avoir communiqué l’adresse et songeant à ce que j’avais publié dans la journée, cet impossible cauchemar, j’ai pensé que je ne continuerais pas longtemps ce site. Je ne vois pas comment le rendre « lisible ». Je suis stupidement attachée à tout ce que j’écris, sans distinction. Et tentée d’écrire toujours davantage. À l’époque, je pensais cela en terme de translation : translater, reporter sa vie dans le blog. Avez-vous eu, petite, un « translateur »? Cette règle roulante qui permet de tracer des parallèles (mais aussi des perpendiculaires, des carrés, des cercles, etc.)? C’est à ça que je pense. J’aimais beaucoup cet instrument.

Je ne sais pas si je peux continuer à vous écrire. Je l’ai fait ce matin (faux, je ne l’ai pas fait, pas envoyé ce mail), à cause du sentiment de devoir faire quelque chose pour mon frère. Et la crainte de ne pas le faire, d’être prise par les impératifs ici.

Édouard n’a pas beaucoup d’affection pour mon frère Pierre Louis. Un peu plus peut-être pour ma mère. Mais ça lui pèse d’être dans sa maison (ambiance trop maternelle, plombante, chaleur effroyable).

Il faut que je retourne à Bruxelles, régulièrement. Il faut que je le fasse. Il y a beaucoup à faire, pour ma mère, mon frère aussi.

Merci de m’avoir lue,

Blanche Demy

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