Événement Lacan (4) – après-coup et de l’analyste comme déchet

bon voilà, maintenant je suis devenue un peu plus morte.

tout de même, y a rien de plus éloigné de l’identification qu’un analyste, alors?

sans famille

I. L’épicerie italienne

Rêve du 13 au 14 mars 2013

Titi  et mes parents vont venir chez moi, avenue Paul Deschanel.1  Mes deux frères viendront probablement également. Je prévois que nous mangerons au restaurant le premier soir et que le lendemain je ferai une recette italienne. Puisque je vais cuisiner, je dois faire des courses. Je suis dans le quartier de la rue Waelhem (la maison de mes parents). Je trouve une épicerie italienne.2 Je décide d’y acheter tout ce dont j’ai besoin pour la recette. A l’intérieur, je me rends compte que je l’ai oubliée. J’en parle à l’épicière, la décris comme très longue, lui dis mon intention d’en acheter chez elle tous les ingrédients. Elle s’y intéresse, voudrais la voir.

Quand je retourne au magasin avec la recette, j’en profite pour (oser) la lire. Je m’aperçois qu’elle n’est pas si difficile que ça : essentiellement composée de 4 sortes différentes de pâtes, et de crevettes qu’il faut décortiquer – en quoi consiste finalement la seule difficulté de la recette. Je laisse la recette à l’épicière. Lui achète également 2 bouteilles de vin. Quand j’y retournerai, elle aura déjà cuisiné et mis le plat en vente, dans des barriques.

Il y a également un livre que je voudrais acheter. Je circule dans le quartier Waelhem (chaussée d’Helmet, quartier de l’adolescence) à la recherche de la librairie. Je ne la trouve pas, ni le livre.

Puis, je vais à Louvain chez ma tante. Je pense que mon intention est d’y faire des courses. Or, elle toujours à son appartement.  Elle n’est donc pas encore partie pour Bruxelles. Je me demande comment elle compte y parvenir (puisqu’elle doit y venir me rendre visite). Je me demande quelle est la durée du trajet Louvain-Bruxelles. Je pense qu’il s’agit de vingt minutes. Elle revient de chez les morts, bien sûr. Encore un peu blême et peut-être fragile. Mais est bien elle-même, allongée sur son canapé, odalisque avec son fume-cigarette.

II. Éléments d’interprétation

1. Titi

Titi est une sœur de ma mère. C’est ma tante préférée. Elle était blonde, rieuse,  pleine de vie. Je passais tous les ans des vacances à la mer avec elle. Il m’a toujours semblé que c’est grâce à elle que j’ai connu quelque chose de la douceur de vivre. Mes parents étaient bien plus inquiets, sérieux, l’économie et le péché sur le bout de la langue. Avec elle, nous restions des heures sur la plage à ne rien faire sinon bronzer et papoter, mangions des crêpes, des glaces, des fraises. Achetions des vêtements. Fumions et faisions du vélo. Le soir, regardions la télévision.

2. La recette

Il y faut des pâtes fraîches

cervelles fraîches

Les pâtes fraîches. Ce serait comme les « cervelles fraîches » de « L’homme aux cervelles fraîches » – ce cas d’un certain Kris plusieurs fois commenté par Lacan. Un obsessionnel se soupçonne de plagiat. Mal interprété par l’analyste, il mange des cervelles fraîches au sortir de sa séance, prévoyant de le lui dire ensuite. Lacan parle d’acting out. L’homme a recours aux cervelles fraîches pour signifier à l’analyste que quelque chose ne passe pas dans ce qu’il a dit, qui ressort de la pulsion.

Au lendemain du rêve, « pâtes fraîches » donc m’évoque ça, ces « cervelles fraîches » de Kris.

frais pape

Ensuite, je penserai à ce pape qui vient d’être fraîchement élu. François 1er. Nouveau pape frais.

Et 4 sortes de pâtes

quatre

4. 4 sortes de pâtes fraîches. 4, pourquoi 4 et faut-il y croire ?

De 4, il a déjà beaucoup été question dans mes interprétations. D’où l’avais-je fait venir? A l’époque du « rêve du 4X4 », je l’avais dit 40, 40 de la guerre, date identificatoire où mon être s’est figé.

4 → 40 → G → I → 1
4 = 4 ≈ guerre ≈ 40 ≈ Guerre ≈ point G ≈ Identification ≈Un

Ce 4, s’il s’agit bien du même toujours, s’il s’agit de lui encore, est souvent donc réapparu ici, depuis que je procède à ces analyses que je fais seule de mes rêves. Ce 4, la façon dont je l’interprète aujourd’hui, va à l’encontre d’une réponse que m’avait faite autrefois mon analyste, réfutant que je puisse me croire identifiée à cette date-là, de la guerre, 40. Réfutant que je puisse m’y identifier à l’instar de la génération des survivants de l’holocauste (voir l’analyse de Riwka Warshawski).  Décrétant qu’il y avait d’autres dates qui pour moi comptaient (puisqu’il y avait au moins celle de la mort du Christ (!)) et que j’étais donc introduite à l’histoire. 

Faut-il que j’y voie une « mésinterprétation » à rapprocher de celle de Kris, qui trop vite dit à son analysant que non, il n’était pas plagiaire, que ce qu’il faisait était réellement original. Placage trop rapide, qui sera suivi d’un acting out. Et si oui, quel fut alors, quel est (encore) mon acting out?

Par ailleurs, pourquoi donnai-je ici des images de mon écriture, ces scans de mes notes manuscrites. C’est qu’il me semble que quelque chose a lieu au moment du tracé, entre autres de ce chiffre, 4, qui recouvre quelque chose de la matière du rêve, quelque chose s’y saisirait de la capture dans la lettre, de sa corporéisation.

Et puis, des crevettes, beaucoup de crevettes à décortiquer

Crevettes, petites crevées à décortiquer, petites rêvettes roses, bébêttesCrecette : j’avais préparé la veille un rôti sans recette, avec des légumes dont j’avais envie, que je ne connaissais pas.

J’ai toujours eu peur de cuisiner. J’en ai toujours été angoissée.  Je savais reproduire l’angoisse de ma mère à laquelle s’ajoutait celle d’être à sa place, au moment où je fais à manger, de prendre sa place. De n’être plus la nourrie. Pour parer cette angoisse, je me suis de longues années durant raccrochée à des recettes suivies à la lettre, scrupuleusement. Aujourd’hui, l’envie de manger commence à me venir, me semble-t-il. Cette envie dont je me suis battue pour me départir, ayant vécu des années assez difficiles de boulimie. Le goût de l’alimentation m’en est passé. Je n’en garde que l’aspect mortifère. Avoir la veille préparé un repas en me laissant guider par ma seule improvisation et mon envie est assez exceptionnel et pouvait provoquer un rêve. Qu’est-ce qui se dit ici de la pulsion orale? La coïncidence avec le cas de l’homme aux cervelles fraîches est-elle à prendre en compte, qui m’a toujours interloquée ?

crevettesrecettes
Crevettes / Recettes … à décortiquer, à trouver, écrire, mon souhait, trouver recette, méthode pour faire face – pour faire avec les grandes tentations.

Quand est-il de mon rapport à la psychanalyse? Se situe-t-il lui aussi à ce niveau là, de la pulsion orale, de la boulimie. En suis-je là également à me méfier de l’alimentaire?

3. L’Italie

Etnathalie?

itnatalie

I … T alie, N A thalie,
ET.
. NA
thalie,

Nathalie depuis longtemps, qui revient dans mes rêves et regardais hier des  irruptions volcaniques sur YouTube, de l’Etna, du Vésuve.

Talie

Nom d’un personnage que j’ai écrit, je crois, peut-être histoire du pays BLANC (auquel je pensais hier),
peut-être pas.

talieVTa lie (de vin)

TA LIE
    V(in)

V est de Vin
V est de Vin depuis longtemps
LIE aussi bien-sûr

ta lienne,

ta chienne…

Vitalis

DITALIE, je m’en souviens, nom curieux d’un chien. DITALY. Non, VITALY. Ou VITALIE ? C’était une histoire de chiens, de cirque, de gens qui vivent dans la rue. Une histoire longue et triste que j’aimais beaucoup et ce drôle de nom « VITALIE ».

Recette à trouver, écrire : « Comment VITALIE ? » Comment vire la lie? Comme si dans la lie, le vin, revenait la vie.

commentVitalie

(Peut-être « Nathalie » compte-t-elle comme signifiant, revient-elle dans mes rêves,  depuis ce « Vitalie » dont je me souviens ici?)

Retrouver le titre de ce roman, auquel d’ailleurs je pensais il y a quelques temps.

Titi, bien sûr, est vitalité depuis longtemps –

Est-ce que j’ai encore ce livre dans ma bibliothèque ? Hector. Le nom de l’auteur. Malot ? Non. HECTOR MALOT.  Non. Consultation de l’internet : Oui ! Hector Malot existe ! Le livre n’est plus dans ma bibliothèque. Dis-moi Google quel est son titre ?  « Sans famille »! Maintenant vérifier nom du personnage qui ne devait pas être un chien.  « Vitalis ». 

« Vitalis », tel était- son nom, en vérité.

(Retrouver cette histoire, la lire à Jules).

III. Pourquoi ce rêve, faut-il croire Freud?

Qu’est-ce qui se recouvre du rêve et de cette représentation (mon interprétation)? Une écriture, oui. Mais encore?

Dans le rêve, une recette vient, une recette est là. D’où elle vient, on ne sait pas. Elle est neuve, inédite, simple, elle sera bonne. Elle est longue. Elle vient après le restaurant, le restaurant du premier soir. D’abord il y a eu la cuisine de l’Autre, maintenant, c’est la mienne.

Rapprochons la recette de la psychanalyse, la psychanalyse comme texte d’aménagement d’un « mets délicat », la cervelle fraîche. La délicatesse, la jouissance, c’est celle de la cervelle. Elle est fraîche (le pape est nouveau, mais le pape est toujours un pape – S1 ou NdP). Et, elle cherche à faire recette. Un comment faire quelque chose de délicieux. Il y faut décortiquer. Cela parle de mon « mode de jouir », qui cherche à faire recette. C’est l’épicière italienne qui s’en chargera. Elle vendra le plat en barriques, façon barriques d’olives.

Olivre Olive, est un très vieux mets de mon histoire (baptême JF, moi, deux ans)

Je crois qu’il faut pas aller plus loin de ce côté-là. C’est une question de faire halte-là. Même si ça va plus loin. C’est arbitraire et sage.

Quelque chose du rêve supporte (= se traduirait, supporterait d’être traduit) une représentation graphique, visuelle. Cela se passe au niveau, à l’instant, à l’intérieur du tracé de la lettre. Des lettres, de l’encre, de son apparition sur le papier, des courbes, de leurs formes, du crissement de la plume. Son dépôt.

Avec la lettre, avec les lettres, dans le report de ce qui se passe dans un rêve, il ne s’agit pas seulement d’un entendre, mais d’un voir.

Notes:
  1. C’est mon premier appartement,  où j’ai commencé à lire Lacan. []
  2. Dans une rue inventée par le rêve, un quartier où, en rêve, je retourne souvent. []
rêvé que je faisais du théâtre

rêvé que je faisais du théâtre
autres comédiens « professionnels »
sont 2 ou 3
sommes disséminés sur la scène, complètement nue.
je n’ai pas grand chose d’autre à  faire que de rentrer en scène, suivre une trajectoire assez longue qui la coupe en oblique. dire ou faire qq chose. de là  retraverser la scène, de nouveau trajectoire assez longue, vers un comédien à  qui je dois dire qq chose et qui probablement aussi me dit qq chose. les autres non plus, n’ont pas grand chose à  faire. une ou deux trajectoires sur la scène qui la coupe en diagonales, en zigzags, non en V. des phrases, des paroles qu’ils se lancent. il ne s’agit pas seulement de marcher, il s’agit de se mouvoir.
pendant les répétitions, ça va encore. mais le jour de la première, tout foire. je fais tout foirer, je rate mon entrée, j’oublie mon texte.
je crois que je suis assez triste, je ne comprends pas.

il y avait autre chose, mais je ne sais plus quoi, autre chose d’important.

vers la fin, j’aperçois le public et qq dans le public, roger (metteur en scène). incompréhension, distance, nous ne nous parlons pas.

lui sait que je suis une très bonne comédienne.

comme si, alors qu’il est arrivé que l’envie m’en reprenne, je refaisais du théâtre, ici, à  paris, avec des gens qui ne me connaissent pas et que je ne connais pas et que tout foirait, lamentablement.

être et avoir été.
des professionnels. roger, lui, m’aimait.

pas très difficile à  interpréter. et pourtant, quand même, pourquoi ce rêve-là ? en ce moment?

Note sur la honte

1. Honte et culpabilité

«Mourir de honte» est le signifiant par lequel Lacan entamait sa dernière leçon du Séminaire L’envers de la psychanalyse: «Il faut le dire, mourir de honte est un effet rarement obtenu.» Ce terme de honte ne se rencontre pas là par hasard pour donner un point de départ, puisque Lacan va clore cette leçon ainsi «S’il y a à votre présence ici, si nombreux, des raisons un peu moins qu’ignobles, c’est qu’il m’arrive de vous faire honte. »

Éric Laurent a fait un exposé particulièrement stimulant [1], se demandant s’il appartient bien au psychanalyste d’en rajouter sur cette honte, et s’il ne prendrait pas par là la relève du moraliste. Ce qui l’a conduit à introduire le thème de la culpabilité : «La honte est un affect éminemment psychanalytique qui fait partie de la série de la culpabilité. » Cet exposé offrait ainsi un biais, non pas sur l’actualité de 1970, sensiblement différente de la nôtre, marquée par la floraison, l’excitation d’une contestation dont nous étions les contemporains, mais sur une anticipation de la phase morale dans laquelle nous serions entrés depuis la chute du Mur de Berlin, donnant lieu à « un déferlement d’excuses, de regrets, de pardons, de repentances», au point qu’avoir honte serait ainsi devenu un symptôme mondial. II mit un bémol à cette construction et ouvrit une autre voie en soulignant que Lacan avait choisi de ponctuer la honte plutôt que la culpabilité, ajoutant aussi que ce «faire honte» ne supposait pas de pardon. C’est cette disjonction de la honte et de la culpabilité qu’il m’est venu la semaine dernière l’envie de commenter. Pourquoi honte et culpabilité à la fois s’appellent et se disjoignent? C’est en effet sur le terme de honte et non pas sur celui de culpabilité que Lacan a choisi de clore un séminaire où il a voulu situer le discours analytique dans le contexte du moment alors actuel de la civilisation contemporaine. Lacan nous a donné dans L’envers de la psychanalyse une nouvelle édition implicite du Malaise dans la civilisation, après l’avoir fait de façon plus explicite dans son Séminaire de L’éthique de la psychanalyse, nous permettant ainsi de mesurer le déplacement qui se produit de l’un à l’autre.

Sans doute un nouveau rapport s’est-il tramé dans cet intervalle entre le sujet et la jouissance. La nouveauté de ce rapport éclate si l’on se réfère à L’éthique de la psychanalyse où Lacan pouvait dire, sans susciter d’objection : «Le mouvement dans lequel est entraîné le monde où nous vivons […j implique une amputation, des sacrifices, à savoir ce style de puritanisme dans le rapport au désir qui s’est instauré historiquement. » [2] En 1960, on pouvait encore dire que le capitalisme – terme tombé en désuétude pour n’avoir pas d’antonyme – était ordonné au puritanisme. Sans doute y avait-il derrière ce mot venant dans la bouche de Lacan sa connaissance des analyses de Max Weber, reprises, corrigées, mais non pas vraiment infirmées par l’historien anglais Tawney, et qui conditionnaient l’émergence du sujet capitaliste à une répression de la jouissance. [3] Accumuler au lieu de jouir.

Ce qui se dessine dans la seconde reprise de Lacan du thème du malaise dans la civilisation dans son Séminaire de L’envers, c’est la désuétude du diagnostic qu’il pouvait porter sur le mouvement dans lequel le monde est entraîné, et qui serait marqué du style de puritanisme, alors que le nouveau, s’il est empreint d’un style, est plutôt celui de la permissivité, et ce qui fait à l’occasion difficulté, c’est l’interdit d’interdire.

Le moins que l’on puisse dire est que le capitalisme s’est disjoint du puritanisme. C’est par ce biais que le discours de Lacan est, selon les termes d’Éric Laurent, le plus anticipant. En termes lacaniens, cela se dit, dans ce chapitre ultime de L’envers de la psychanalyse, de la façon suivante : «Il n’y a plus de honte». Je suivrai É. Laurent dans cette ponctuation du terme de honte jusqu’à dire que l’on découvre par là la question qui travaille L’envers de la psychanalyse, la carte n’étant retournée qu’à la dernière rencontre.

Qu’en est-il de la psychanalyse quand il n’y a plus de honte, quand la civilisation tend à dissoudre, à faire disparaître la honte? Ce qui ne va pas sans paradoxe, car il est traditionnel de poser que la civilisation a partie liée avec l’instauration de la honte.

Peut-être pouvons-nous formuler que la honte est un affect primaire du rapport à l’Autre. Dire que cet affect est primaire est sans doute vouloir le différencier de la culpabilité. Si l’on voulait s’engager dans cette voie, on dirait que la culpabilité est l’effet sur le sujet d’un Autre qui juge, donc d’un Autre qui recèle des valeurs que le sujet aurait transgressées. On dirait du même pas que la honte a rapport avec un Autre antérieur à l’Autre qui juge, un Autre primordial, non pas qui juge mais qui seulement voit ou donne à voir. La nudité peut ainsi être tenue comme honteuse et recouverte – partiellement si la honte porte sur tel ou tel organe – indépendamment de tout ce qui serait de l’ordre du délit, du dommage, de la transgression, à quoi elle donnerait occasion. C’est d’ailleurs de cette façon immédiate qu’elle est introduite dans une des grandes mythologies religieuses qui conditionne, ou conditionnait, le mouvement de notre civilisation.

On pourrait aussi essayer ceci que la culpabilité est un rapport au désir tandis que la honte est un rapport à la jouissance qui touche à ce que Lacan appelle, dans son « Kant avec Sade », «le plus intime du sujet». Il l’énonce à propos de la jouissance sadienne en tant qu’elle traverserait la volonté du sujet pour s’installer en son plus intime, ce qui lui est plus intime que sa volonté, pour le provoquer au-delà de sa volonté et au-delà du bien et du mal, en atteignant sa pudeur – terme qui est l’antonyme de la honte.

Lacan qualifie cette pudeur, de façon saisissante et en même temps énigmatique, d’être «amboceptive des conjonctures de l’être». Amboceptive veut dire que la pudeur est attachée, qu’elle prend, aussi bien du côté du sujet que de celui de l’Autre. Elle est doublement branchée sur le sujet et sur l’Autre. Quant aux conjonctures de l’être, c’est le rapport à l’Autre qui fait la conjoncture essentielle de l’être du sujet et qui se démontre telle dans la honte. Lacan l’explicite en disant que «l’impudeur de l’un fait le viol de la pudeur de l’autre».

Dans ce rapport inaugural, il n’y a pas seulement honte de ce que je suis ou de ce que je fais, mais si l’autre franchit les bornes de la pudeur, c’est la mienne qui se trouve de ce fait même atteinte. C’est une façon de faire honte qui n’est pas exactement celle que prescrit Lacan à la fin de son Séminaire. Une expérience de la honte découvre ici comme une amboception ou une pseudo coïncidence du sujet et de l’Autre.

2. Reqard et honte


Lacan, dans son Séminaire XI, se réfère à un épisode célèbre de l’émergence de la honte, celui retracé par Sartre dans son Être et le Néant à propos du regard, et qui tient en deux moments. Premier moment : «Je suis, moi, à regarder par le trou de la serrure.» Deuxième moment : «J’entends des pas dans le corridor on me regarde. Et alors je tombe dans la honte.» C’est le récit d’une émergence de l’affect de honte décrit comme une déchéance du sujet. Alors qu’il est là «à regarder par le trou de la serrure», il est «pur sujet spectateur, absorbé par le spectacle, inoccupé de soi-même». Il n’est pas «conscient de lui-même sur le mode positionnel», dit-il dans son langage, et à proprement parler «dans ce « regarder par le trou de la serrure », je ne suis rien». Il essaye de nous décrire un moment de fading du sujet, que nous pourrions écrire avec son symbole lacanien de S/.

Le deuxième temps, accroché au son, fait surgir le regard comme tel. On voit bien pourquoi il faut ici des pas. Sartre veut saisir le sujet avant qu’il ne reconnaisse celui qui va le voir. C’est avant d’en capter le visage qu’il se formule pour lui « on me regarde ». Regard anonyme. Derrière cet « on », se cache sans doute, dans l’algèbre lacanienne, le regard de l’Autre. Et Sartre de décrire la décadence du sujet, auparavant éclipsé dans son action et qui devient objet, qui se trouve alors se voir lui-même, par cette médiation, comme objet dans le monde, et d’essayer de saisir la chute du sujet dans un statut de rebut honteux. Là s’introduirait la honte : «Je reconnais que je suis cet objet que l’Autre regarde et juge. Je suis cet être-en-soi.»

La conjonction sartrienne du regard et du jugement est ce qui est peut-être à mettre en question ou à ébranler, puisqu’il accomplit ici comme le glissement de la honte vers la culpabilité. Dire «je suis cet être-en-soi» veut dire que je suis alors coupé du temps, coupé du projet. Je suis saisi au présent, dans un présent dépouillé de ma transcendance, de ma projection vers mon avenir, vers le sens que cette action pourrait avoir et qui me permettrait de la justifier. Le jugement, c’est encore autre chose. Pour juger, il faut commencer à parler. Je peux avoir de très bonnes raisons de regarder par le trou de la serrure. C’est peut-être ce qui se passe de l’autre côté qui est ce qui est à juger et à réprouver. Un présent dépouillé de toute transcendance.

Je ne rappelle cet épisode que pour donner un fond, une résonance, au diagnostic de Lacan qui figure dans cette dernière leçon du Séminaire de L’envers : «Il n’y a plus de honte». Cela se traduit par ceci : nous sommes à l’époque d’une éclipse du regard de l’Autre comme porteur de la honte.

3. Regard et jouissance

É. Laurent, par une intuition et une construction saisissantes, a rapporté à ce dernier chapitre du Séminaire de L’envers le propos que Lacan adressait aux étudiants de Vincennes, représentant le sublime, la fièvre de la contestation de l’époque: «Regardez-les jouir». II a marqué que cette invitation, cet impératif, était en quelque sorte répercuté aujourd’hui dans cette fièvre médiatique, un peu retombée d’ailleurs, mais qui garde son sens comme fait de civilisation, des reality shows – Loft Story.

Ce «regardez-les jouir» rappelle le regard, qui était auparavant éminemment l’instance susceptible de faire honte. Pour l’époque où s’exprime Lacan, s’il faut rappeler le regard, c’est bien que l’Autre qui pourrait regarder s’est évanoui. Le regard que l’on sollicite aujourd’hui en faisant spectacle de la réalité – et toute la télévision est un reality show – est un regard châtré de sa puissance de faire honte, et qui le démontre constamment. Comme si cette prise du spectacle télévisuel avait comme mission, en tout cas comme conséquence inconsciente, de démontrer que la honte est morte.

Si l’on peut imaginer que Lacan évoquait ce «regardez-les jouir» en 1970 comme une tentative pour ranimer le regard qui fait honte, on ne peut plus le penser pour les reality shows. Le regard qui est là distribué – il suffit de cliquer pour en disposer – est un regard qui ne porte plus la honte. Ce n’est certainement plus le regard de l’Autre qui pourrait juger. Ce qui se répercute dans cette honteuse pratique universelle, c’est la démonstration que votre regard, loin de porter la honte, n’est rien d’autre qu’un regard qui jouit aussi. C’est «regardez­-les jouir pour en jouir».

Par ce rapprochement amené par É. Laurent, c’est le secret du spectacle qui se découvre, dont on a même voulu faire l’insigne de la société contemporaine en l’appelant, comme Guy Debord, La société du spectacle. Le secret du spectacle, c’est vous qui le regardez, parce que vous en jouissez. C’est vous comme sujet, et non pas l’Autre, qui regarde. Cette télévision répercute que l’Autre n’existe pas. C’est pourquoi on peut entendre, dans les harmoniques du propos de Lacan, la mise en scène des conséquences de la mort de Dieu, thème auquel Lacan a consacré ce qui fait chapitre dans son Éthique de la psychanalyse[4]. Ce que Lacan cerne, et à quoi nous avons affaire puisque c’est une anticipation sur le chemin de notre actualité, c’est la mort du regard de Dieu. J’en vois le témoignage, peut-être ténu, dans cette phrase, vraiment à la Lacan, qui figure dans cette dernière leçon : «Reconnaissez pourquoi Pascal et Kant se trémoussaient comme deux valets en passe de faire Vatel à votre endroit.»

4. La mort de l’Autre

Vatel est désormais mieux connu que jadis, grâce à un film où le personnage est incarné par Gérard Depardieu [5]. François Vatel qui est connu par ceux qui pratiquent, comme la grand-mère de Marcel Proust, la Correspondance de Mme de Sévigné. Maître d’hôtel, organisateur de fêtes, il passe au service du prince de Condé, en avril 1671. Le prince de Condé invite toute la cour à passer trois jours chez lui, c’est Vatel qui doit assurer le service. Au témoignage de Mme de Sévigné, il n’en dort pas pendant douze nuits consécutives. S’ajoute à cela, dit-on, une déception amoureuse, incarnée dans le film par une star qui montre tout ce qu’il perd dans l’occasion. Il a prévu une dizaine d’arrivages de poissons et de fruits de mer, voilà qu’il n’en arrive que deux. Il se désespère – visiblement, il est déprimé -, se persuade que la fête par sa faute est gâchée et il monte dans sa chambre, fixe une épée sur la poignée de la porte et s’y reprend à deux ou trois fois pour se transpercer et mourir, laissant ainsi son nom dans l’histoire. Lacan n’avait pas vu le film – trop récent – et c’est pourtant le nom de Vatel, qui lui vient comme le paradigme de celui qui est mort de honte, et qui était assez en rapport avec ce «mourir de honte», bien qu’il ne fût pas le moins du monde noble, mais, comme le souligne Lacan, un valet, un valet inséré dans le monde où il y a du noble.

Voilà que Lacan nous compare Pascal et Kant avec ce Vatel, et il les voit sur le bord du suicide pour cause de honte, se trémoussant, construisant leur labyrinthe pour y échapper. En quoi Pascal et Kant étaient-ils tourmentés par la honte de vivre et se trémoussaient-ils pour faire exister le regard du grand Autre, celui sous lequel on peut être amené à mourir de honte? Lacan l’indique en passant : «Ça a manqué de vérité là-haut, pendant trois siècles. » Il dit cela au vingtième siècle, mais cela se réfère au dix-septième.

N’est-ce pas le sens du fameux pari de Pascal qui se découvre à nous ici? Le pari de Pascal est en effet un effort pour soutenir l’ex-sistence de l’Autre. C’est une chicane, un trémoussement, afin d’arriver à poser qu’il y a en effet un Dieu avec lequel, comme Lacan le dit ailleurs dans le Séminaire, cela vaut la peine de faire le quitte ou double du plus-de-jouir. On ne peut pas se reposer sur le fait qu’il y a Dieu, il faut y mettre du sien par le pari. Le pari de Pascal, c’est sa façon de mettre du sien pour soutenir l’ex-sistence de l’Autre.

Que veut dire le pari sinon que l’on a à jouer sa vie comme une mise dans le jeu? – comme un objet petit a que l’on pose dans le jeu comme une mise, dont on accepte qu’il puisse être perdu, et ce afin de gagner une vie éternelle. Ce Dieu-là a besoin du pari pour exister. Si l’on fait cet effort-là, s’il faut cette béquille du pari, c’est que finalement ce Dieu est en train de branler dans le manche, si je puis dire, qu’il ne tient plus tout à fait à sa place. Cela suppose que l’Autre dont il s’agit est un Autre qui n’est pas barré. On espère qu’il tient le coup.

Du côté de Kant, pour aller vite, ce n’est pas de pari qu’il s’agit, mais d’hypothèses. Dans la Critique de la raison pratique, l’immortalité de l’âme comme l’existence de Dieu sont récupérées, non pas au titre de certitudes, mais au titre d’hypothèses nécessaires pour que la moralité ait un sens.

Dans cette veine, on peut dire que Pascal et Kant en ont mis un coup. Ils se sont évertués, si j’ose dire, ils ont travaillé – c’est pourquoi on les met plutôt du côté du valet – pour que le regard de l’Autre conserve un sens, c’est-à­-dire pour que la honte existe et qu’il y ait quelque chose au-delà de la vie pure et simple.

5. Honte et honneur

C’est en regard de cet effort pathétique de ces grands esprits que Lacan inscrit ce qui était alors Vincennes, qu’il appelle à l’occasion «obscène», et qu’il saisit en 1970 comme un lieu où la honte n’a plus cours. Il s’est avancé vers ce Vincennes. Lacan l’a apparemment dit d’une façon assez en chicane pour que personne ne pousse des hauts cris. Comment voyait-il cela? Comme un renoncement à ce qui était encore le trémoussement pathétique de Pascal et Kant, et d’assumer l’inexistence de la honte. C’est une ironie de l’histoire que Lacan ait été rangé au rang des suppôts de la pensée 68. On n’a rien lu qui soit aussi sévère à l’endroit de 68, mais, à l’intérieur de cette sévérité, c’était amical. C’est sans doute ce que l’on n’a pas pardonné à Lacan.

Pourquoi, demandait É. Laurent – et il y a répondu -, la disparition de la honte, dans la civilisation, devrait-elle mobiliser un psychanalyste? Pris par le biais de Vatel, on peut répondre : parce que la disparition de la honte change le sens de la vie. Elle change le sens de la vie parce qu’elle change le sens de la mort. Vatel, mort de honte, est mort pour l’honneur, au nom de l’honneur. Voilà le terme qui fait pendant à celui de la honte. La honte couverte par la pudeur, mais exaltée, repoussée, par l’honneur.

Quand l’honneur est une valeur qui tient le coup, la vie comme telle ne l’emporte pas sur l’honneur. Quand il y a de l’honneur, la vie pure et simple est dévaluée. Cette vie pure et simple, c’est ce qui s’exprime traditionnellement dans les termes du primum vivere. D’abord vivre, on verra ensuite pourquoi. Sauver la vie comme valeur suprême. L’exemple de Vatel est là pour dire que même un valet peut sacrifier sa vie pour l’honneur. La disparition de la honte instaure le primum vivere comme valeur suprême, la vie ignominieuse, la vie ignoble, la vie sans honneur. C’est pourquoi Lacan évoque, à la fin de cette dernière leçon, des raisons qui pourraient être «moins qu’ignobles».

Cela s’articule en mathème. Le mathème en jeu est la représentation du sujet par ce que Lacan construit dans ce Séminaire comme le signifiant-maître S1.

S1

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La disparition de la honte veut dire que le sujet cesse d’être représenté par un signifiant qui vaille. C’est pourquoi Lacan présente, au début de cette leçon, le terme heideggérien de l’être-pour-la-mort comme «la carte de visite par quoi un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant». Il donne à ce S1 la valeur de la carte de visite, qui est «l’être-pour-la-mort». C’est la mort qui n’est pas pure et simple, la mort conditionnée par une valeur qui la surclasse, et lorsque cette carte est déchirée, dit-il, c’est une honte. On se moque alors de sa destination, puisque c’est à travers son inscription comme S, que le sujet peut être engrené sur un savoir et un ordre du monde où il a sa place, de maître d’hôtel à l’occasion, mais il doit tenir sa place. Au moment où il ne remplit plus sa fonction, il disparaît, c’est-à-dire qu’il se sacrifie au signifiant qu’il était là destiné à incarner.

 

S1 ? S2
 
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Quand on est au point où tout le monde déchire sa carte de visite, au point où il n’y a plus de honte, cela met en question l’éthique de la psychanalyse. Tout le Séminaire de L’éthique de la psychanalyse, et l’exemple pris d’Antigone, est là pour montrer au contraire que l’opération analytique suppose un au­ delà du primum vivere. Elle suppose que l’homme, comme il s’exprimait alors, ait un rapport à la seconde mort. Non pas à une seule mort, non pas à la mort pure et simple, mais à une seconde mort. Un rapport à ce qu’il est en tant que représenté par un signifiant. Pour rien au monde cela ne doit être sacrifié. Celui qui sacrifie sa vie, sacrifie tout sauf ce qui est là au plus intime, au plus précieux de son existence.1

Lacan va en chercher l’exemple dans la tragédie d’Œdipe, précisément lorsqu’il entre dans la zone de l’entre-deux-morts où il a renoncé à tout2. Il n’est plus rien si ce n’est un déchet qu’accompagne Antigone. Il se crève les yeux et donc tous les biens de ce monde disparaissent pour lui, mais, comme le note Lacan «Cela ne l’empêche pas d’exiger les honneurs dus à son rang» [6]. Dans la tragédie, on ne donne pas à Œdipe ce à quoi il a droit après le sacrifice d’un bestiau – des parties sont valorisées, d’autres moins -, on ne lui donne pas ce qui lui revient, et, alors qu’il est déjà passé au-delà de la première limite, il relève ce qui est un manquement à son honneur comme une injure intolérable, dit Lacan. Alors même qu’il a abandonné tous ses biens, il affirme la dignité du signifiant qui le représente.

L’autre exemple que Lacan prend à ce propos, celui du roi Lear, va dans le même sens. C’est là aussi un personnage qui laisse tout, mais qui, ayant tout laissé de son pouvoir, continue de s’accrocher à la fidélité des siens et à ce que Lacan appelle un pacte d’honneur.

L’éthique de la psychanalyse, si ce n’est d’un bout à l’autre, au moins après son premier tiers, suppose la différence entre une mort qui consiste à claquer le bec et la mort de l’être-pour-la-mort. La mort de l’être qui veut la mort est en rapport avec le signifiant-maître. C’est une mort risquée ou une mort voulue ou une mort assumée, et qui est en rapport avec la transcendance même du signifiant. À partir de l’accent si singulier que Lacan a mis sur ce «mourir de honte» et sur ce «faire honte» – qui faisait horreur, ou paraissait déplacé, à un collègue psychanalyste, disait É. Laurent -, le signifiant de l’honneur, le mot d’honneur, continue d’avoir sa pleine valeur pour Lacan au moment même où il essaye de fonder aujourd’hui le discours analytique.

Je me disais : «Honneur, honneur, où dit-il cela?» On le trouve par exemple d’emblée lorsqu’il fait le compte rendu d’un de ses derniers Séminaires, «… ou pire» : «D’autres s’… oupirent. Je mets à ne pas le faire mon honneur. »[7] Ce mot «honneur» consonne avec toute cette configuration que j’ai dessinée. Ce n’est pas seulement l’honneur de Lacan Jacques puisqu’il ajoute : «Il s’agit du sens d’une pratique qui est la psychanalyse.» Le sens de cette pratique n’est pas pensable sans l’honneur, n’est pas pensable si ne fonctionne pas l’envers de la psychanalyse qui est le discours du maître et le signifiant-maître qui est installé à sa place. Pour le faire recracher au sujet, il faut d’abord qu’il en ait été marqué. Et honneur de la psychanalyse tient au lien maintenu du sujet avec le signifiant-maître.

Ce «honneur» n’est pas un hapax. Par exemple, Lacan éprouve le besoin de justifier qu’il s’intéresse à André Gide. Gide mérite qu’on s’intéresse à lui parce que Gide s’intéressait à Gide, non pas dans le sens d’un vain narcissisme, mais parce que Gide était un sujet qui s’intéressait à sa singularité quelle que chétive qu’elle soit. Peut-être n’y a-t-il pas de meilleure définition de celui qui se propose pour être l’analysant. Le minimum qui peut être demandé, c’est qu’il s’intéresse à sa singularité, une singularité qui ne tient à rien d’autre qu’à ce S1, au signifiant qui lui est propre. Lacan n’ayant pas encore élaboré dans son formalisme ce signifiant-maître, l’appelle, dans son texte sur Gide, «le blason» du sujet, terme qui est bien là pour résonner avec celui d’honneur : «Le blason que le feu d’une rencontre a imprimé sur le sujet». Il dit aussi : «Le sceau n’est pas seulement une empreinte mais un hiéroglyphe», etc. [8]

Chacun de ces termes pourrait être étudié dans sa valeur propre. L’empreinte est simplement une marque naturelle, le hiéroglyphe on le déchiffre, mais il souligne que, dans tous les cas, c’est un signifiant, et son sens est de n’en pas avoir. On peut anticiper que cette marque singulière est ce qu’il appellera plus tard le signifiant-maître qui marque le sujet d’une singularité ineffaçable.

6. Singularité

A l’époque, Lacan ne reculait pas à dire que ce respect pour sa propre singularité, cette attention à sa singularité signifiante, c’est ce qui fait du sujet un maître. Il  l’oppose à toutes les sagesses, qui ont au contraire un air d’esclave. Ces sagesses qui valent pour tous, ces soi-disant arts de vivre s’instaurent tous de négliger chez chacun la marque individuelle qui ne se laisse pas résorber dans l’universel qu’elles proposaient. Les sagesses à dissimuler cette marque de fer sont guindées par ce poids-là, par ce travestissement, et c’est pourquoi Lacan leur impute un air d’esclave.

Sans doute s’agit-il, dans L’envers de la psychanalyse, de séparer dans l’opération analytique le sujet de son signifiant-maître. Mais cela suppose qu’il sache en avoir un, et qu’il le respecte.

Lancé dans cette voie, je donnerai toute sa valeur à ce que Lacan dit au passage de son texte sur Gide, que «s’intéresser à sa singularité, c’est la chance de l’aristocratie». Voilà un terme que nous n’avons pas coutume de faire résonner et qui pourtant s’impose lorsqu’on reprend la position de Lacan devant ce fait de civilisation qu’a été Vincennes. Tout indique que ce qu’il a rencontré là, il l’a classé dans le registre de l’ignoble, et qu’il a eu, devant cette émergence d’un lieu où la honte avait disparu, une réaction aristocrate. Cette aristocratie est pour lui justifiée parce que le désir a partie liée avec le signifiant-maître, c’est-à-dire avec la noblesse. Ce pourquoi il peut dire dans son texte sur Gide «Le secret du désir est le secret de toute noblesse». Votre S1, contingent, et si chétif que vous soyez, vous met à part. Et la condition pour être analysant est d’avoir le sens de ce qui vous met à part.

En remontant plus loin, c’est quelque chose comme une réaction aristocrate qui motive les objections que Lacan a toujours multipliées en face des objectivations à quoi la civilisation contemporaine oblige le thérapeute ou l’intellectuel, le chercheur. Voyez par exemple ce qu’il présente comme l’analyse du moi de l’homme moderne une fois qu’il est sorti de l’impasse de faire la belle âme qui censure le cours du monde alors qu’il y prend sa part. [9] Comment le décrit-il? D’un côté, cet homme moderne prend sa place dans le discours universel, collabore à l’avancée de la science, tient sa place comme il faut, et en même temps il oublie sa subjectivité, il oublie son existence et sa mort. Il n’était pas encore à dire «il regarde la télévision», mais c’était les romans policiers, etc.

On a là comme une critique ébauchée de ce que Heidegger appelait l’existence inauthentique, le règne du on. D’ailleurs, dans l’existentialisme, même sartrien, qui comportait cette critique de l’inauthentique, il y avait aussi bien une prétention aristocrate. Ne pas oublier ce qu’a d’absolument singulière son existence et sa mort. On voit là Lacan – on n’a pas à chercher ou à l’interpréter – évoquer en contraste avec le moi de l’homme moderne ce qu’il appelle la subjectivité créatrice, celle qui milite, dit-il, pour renouveler la puissance des symboles [10]. Il dit aussi en passant : «Cette création est supportée» – la création subjective, alors que la masse routinière récite les symboles, tourne en rond et éteint sa propre subjectivité dans le futile – «par un petit nombre de sujets» il. À peine a-t-il formulé cette pensée qu’il invite à ne pas s’y abandonner, c’est une «perspective romantique». On ne peut cependant pas méconnaître que Lacan s’inscrit parmi ce petit nombre de sujets.

C’est de là qu’il peut formuler dans Télévision, au moment où il prône la sortie du discours capitaliste : «Cela ne constituera pas un progrès si ce n’est que pour certains». La formulation précise dit bien que la première pensée qui là s’est présentée est bien que ce n’est que pour quelques-uns et pas pour tous. La limite de ce petit nombre, c’est ce que Lacan signalait comme cette pensée ridicule dont il faut se séparer et qui était «au moins moi».

Dans cette sortie que Lacan fait à la fin de L’envers de la psychanalyse, je vois les traces, l’expression de son débat avec l’aristocratie, son débat avec la noblesse qui est noblesse du désir. La question qu’il se pose à propos de la psychanalyse est bien : qu’en est-il de la psychanalyse en des temps où la noblesse est éclipsée? N’oublions pas que lorsqu’il modifiait le discours du maître pour en faire le discours du capitaliste, il inversait ces deux termes et inscrivait le S barré au-dessus de la ligne, c’est-à-dire un sujet qui n’a plus un signifiant-maître comme référent.

C’est confirmé, dans ce dernier chapitre de L’envers de la psychanalyse, par une référence très précise à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, à la dialectique de la conscience noble et de la conscience vile, qui est la vérité de la conscience noble. Sur quoi il s’appuie pour formuler que la noblesse est vouée à passer dans la vilenie, dans la bassesse. Le temps de la noblesse débouche sur le temps où il n’y a plus de honte. Ce pourquoi il peut dire aux étudiants, aux contestataires de son public : «Plus vous serez ignobles, mieux ça ira.»

On voit bien pourquoi il pouvait parler aux étudiants qui se pressaient à son Séminaire de leur ignominie. Il l’explique, de biais : «Désormais, comme sujets, vous serez épinglés de signifiants qui ne sont que des signifiants comptables et qui effaceront la singularité du S1.» On a commencé à transformer la singularité du S1 en unités de valeur. Le signifiant-maître, d’une certaine façon, c’est l’unité de valeur singulière, celle qui ne se chiffre pas, qui ne rentre pas dans un calcul où l’on est pesé. C’est dans ce contexte qu’il se propose de faire honte, mais d’un «faire honte» qui n’a rien à faire avec la culpabilité. Faire honte, c’est un effort pour restituer l’instance du signifiant-maître.

7. L’honnête

Il y a sans doute un moment dans l’Histoire où s’est trouvée usée puis évacuée – on l’a pleurée pendant des siècles – la valeur de l’honneur. On n’a pas cessé de voir cet honneur être remanié et décroître. Si la civilisation qui l’a porté, c’était la civilisation féodale, on voit petit à petit cet honneur se tordre, se trémousser, être capturé par la cour, que Hegel analyse à propos de la conscience vile et de la conscience noble. Kojève le lisait ainsi, et sans doute Lacan aussi, c’est la référence à l’Histoire de France. Capturé par la cour après la folie de la Fronde, qui est la dernière résistance d’une forme antique de l’honneur, avant que l’honneur soit versé dans la courtisanerie. Et ce qui s’accomplit ensuite au cours du dix-huitième siècle, le renoncement à la vertu aristocratique pour que triomphent les valeurs bourgeoises.

La vertu aristocratique, qu’était-ce en son temps? Un signifiant-maître tenant assez le coup pour que le sujet y appuie son estime de soi, et en même temps l’autorisation et le devoir d’affirmer, non pas son égalité, mais sa supériorité sur les autres. C’est ainsi que l’on a recyclé la magnanimité, qui était une valeur aristotélicienne, dans la morale aristocratique, et on la retrouve chez Descartes sous les espèces de la générosité dans son Traité des passions.

C’est là-dessus que même le surhomme nietzschéen trouve son ancrage historique. Cette vertu aristocratique a partie liée avec l’héroïsme. Même s’il le modère – «Chacun est à la fois le héros et l’homme du commun, et les buts qu’il peut se proposer comme héros, il les accomplira en tant qu’homme du commun» -, un personnage central qu’il fait se déplacer dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse est celui du héros, porteur de la vertu aristocratique, et en particulier de celle – c’est le b.a.-ba – qui permet d’aller au-delà du primum vivere.

Les vertus de ce qui a émergé comme l’homme moderne impliquent de renoncer à la vertu aristocratique et à ce qu’elle obligeait de braver la mort. Un des lieux où cela s’accomplit est l’œuvre de Hobbes, que l’on voit encore révérer la vertu aristocratique et déduire en même temps que le lien social est avant tout établi sur la peur de la mort, c’est-à-dire sur le contraire de la vertu aristocratique. Les esprits cultivés se réfèrent à ce discours ces temps-ci, où l’on trouve le fondement que l’essentiel pour l’homme moderne est la sécurité. C’est affirmer que l’héroïsme n’a plus de sens.

C’est là que l’on a vu naître de nouvelles vertus que l’on propose, à l’occasion ce que les Américains appellent greed, l’avidité. C’était la phrase célèbre des années quatre-vingt : «Greed is good», «L’avidité, c’est bien». Le capitalisme fonctionne grâce à l’avidité. Et aussi le règne qui ne cesse pas de s’étendre du calcul coût-profit. Lorsqu’on nous propose tout le temps des évaluations de l’opération analytique, ce n’est rien d’autre que ce règne du calcul coût­profit qui s’avance sur la psychanalyse.

Ne montons pas sur nos grands chevaux. Il y a place pour ce que Lacan appelle, dans la première page de sa dernière leçon, l’honnête. C’est une référence très précise à Hegel qui, au décours de sa dialectique de la conscience vile et de la conscience noble, évoque, au moment où cela se défait, la conscience honnête, c’est-à-dire la conscience en repos, celle qui prend «chaque moment comme une essence qui demeure» – tout est à sa place – et «qui chante la mélodie du bien et du vrai». À quoi il oppose les dissonances que fait entendre la conscience déchirée dont le paradigme est Le Neveu de Rameau. Cette conscience déchirée qui se manifeste par le renversement perpétuel de tous les concepts, de toutes les réalités, qui affiche la tromperie universelle – tromperie de soi, tromperie des autres – et qui témoigne aussi de ce que Hegel appelle l’impudence à dire cette tromperie.

Le Neveu de Rameau, c’est la grande figure qui émerge – et peut-être Diderot l’a-t-il gardée par honte dans ses tiroirs – de l’intellectuel éhonté, par rapport à quoi celui qui dit «moi» dans Le Neveu de Rameau se trouve dans la position de la conscience honnête, qui voit les propositions qu’il avance être renversées et dénaturées par le déchaîné neveu de Rameau, et qui est roulé dans la farine. À Vincennes – ce qui est reproduit sous le nom «Analyticon » dans le volume -, Lacan s’est trouvé dans la position du moi par rapport au Neveu de Rameau. Il s’est trouvé dans la position de la conscience honnête. Il s’en est distingué en vomissant les ignobles de l’époque dans son Séminaire.

L’honnête, Lacan le définit comme celui qui tient à l’honneur de ne pas faire mention de la honte. Dans son Séminaire, il franchit cette limite. Il est franchement déshonnête de parler comme ça des gens qui l’ont reçu gentiment. L’honnête est évidemment celui qui a déjà renoncé à l’honneur, à son blason, qui voudrait que la honte n’existât point, c’est-à-dire qui enrobe et voile le réel dont cette honte est l’affect.

Même si c’est abusif, on ne peut pas s’empêcher de penser que le grand honnête auquel il est arrivé à Lacan de se référer, et qui se tenait sans doute à distance de la honte, c’est Freud. II pouvait dire que «l’idéal de Freud, c’était un idéal tempéré d’honnêteté, l’honnêteté patriarcale» [12]. Freud bénéficiait encore de l’auvent du Père et, comme Lacan le démontre dans son Séminaire de L’envers, la psychanalyse loin de rabaisser le Père a fait tout ce qu’elle a pu pour essayer d’en conserver la statue. Elle a fondé à nouveaux frais la notion d’un Père tout amour.

Lorsque Lacan évoque l’honnêteté patriarcale de l’idéal freudien, la référence qu’il prend c’est Diderot, Le Père de famille [13] Diderot sert là de guide dans la mesure où il est juste sur la ligne de fracture entre l’idéal patriarcal et la figure du Neveu de Rameau qui est la dérision de cette honnêteté patriarcale.

8. Impudence

Lacan ne s’est pas arrêté à dire aux étudiants de l’époque qu’ils témoignaient d’un monde où il n’y avait plus de honte. Il a au contraire essayé de leur indiquer que, sous leur air éventé, comme il s’exprime – il faut entendre éhonté -, ils butaient à chaque pas «sur une honte de vivre gratinée». Une fois l’absence de honte censurée, il leur montre qu’il y a néanmoins une honte de vivre derrière l’absence de honte. C’est ce que peut pointer la psychanalyse, que les éhontés sont des honteux. Sans doute contestent-ils le discours du maître, la solidarité du maître et du travailleur, chacun étant partie du même système. Il se réfère à Senatus Populusque Romanus, le Sénat et le peuple romain, qui bénéficient chacun du signifiant-maître. Il signale à ces étudiants qu’ils se placent avec les autres en plus, c’est-à-dire avec les déchets du système, non pas avec le prolétariat mais avec le sous-prolétariat. C’est très précis et cela court à travers toutes les années que nous avons vécues depuis. Cela lui permet de déduire que ce système qui tient au signifiant-maître produit de la honte. Les étudiants, se plaçant hors système, se placent dans l’impudence.

C’est là que l’on voit ce qui a changé depuis. Nous sommes dans un système qui n’obéit pas à la même régulation parce que nous sommes dans un système qui produit de l’impudence et non pas de la honte, c’est-à-dire dans un système qui annule la fonction de la honte. On ne l’appréhende plus que sous les espèces de l’insécurité, une insécurité que l’on impute au sujet qui ne tombe pas sous la coupe d’un signifiant-maître. Ce qui fait que le moment de cette civilisation est travaillé par un retour autoritaire et artificiel du signifiant-maître et par obtenir que chacun travaille à sa place, sinon on les enferme.

Si dans le système où était Lacan on pouvait encore dire «faire honte», l’impudence a aujourd’hui beaucoup progressé, elle est devenue la norme. Qu’obtient-on de dire au sujet «vous vous devez quelque chose à vous-même» ? Il ne fait pas de doute que la psychanalyse doive définir sa position par rapport à la réaction aristocrate que j’évoquais. C’est bien la question qui hante la pratique : est-elle pour tous?

Voilà le débat fondamental de Lacan. Cela n’a jamais été vraiment avec l’egopsychology, cela n’a pas été avec les collègues. Le débat fondamental de Lacan – c’est clair dans L’envers de la psychanalyse, et cela l’était déjà dans L’éthique de la psychanalyse – a toujours été un débat avec la civilisation en tant qu’elle abolit la honte, avec ce qui est en cours de globalisation, avec l’américanisation ou avec l’utilitarisme, c’est-à-dire avec le règne de ce que Kojève appelait le bourgeois chrétien.

La voie que Lacan proposait, c’était le signifiant porteur comme tel d’une valeur de transcendance. Ce qui se condense dans S1. Là encore, les choses se sont déplacées depuis L’envers de la psychanalyse, puisqu’on a touché au signifiant. La parole est elle-même ravalée dans le couple «écoute et bavardage». Ce qu’on essaye de préserver dans la séance analytique, c’est un espace où le signifiant garde sa dignité.

La demande de pardon, évoquée par É. Laurent, est plutôt du registre de la culpabilité, c’est-à-dire qu’elle aide à oublier le registre de la honte et de l’honneur. Pourquoi se trouve-t-on demander pardon? Dans cette pratique, un peu tombée en désuétude depuis que les choses se sont resserrées sur l’insécurité internationale et nationale, on voulait faire qu’on demande pardon pour les S1, pour les valeurs, qui vous avaient animés, et qui étaient toutes meurtrières ou nocives. À travers ce «demander pardon», c’était l’affirmation du primum vivere. Aucune valeur dont vous avez pu vous croire les porteurs ne valait le sacrifice d’aucune vie. D’où la comptabilité soigneuse des crimes de toutes les grandes fonctions idéalisantes au cours de l’histoire.

On peut mesurer aujourd’hui la différence d’avec l’époque de L’envers de la psychanalyse. Nous sommes au point où le discours dominant enjoint de n’avoir plus honte de sa jouissance. Du reste, oui. De son désir, mais pas de sa jouissance.

J’en ai eu un témoignage extraordinaire cette semaine, où j’ai rencontré un des auteurs dont nous avions parlé cette année à propos du contre-transfert [14]. Je lui ai fait part d’un des résultats de la lecture minutieuse des écrits de cette orientation, comme quoi la pratique du contre-transfert, l’attention passionnée donnée par l’analyste à ses propres processus mentaux, semblait tout de même être de l’ordre d’une «jouissance». Vous hésitez à le dire lorsque vous vous adressez à un praticien éminent de la chose. Et là, la surprise a été pour moi «Mais bien entendu, m’a-t-il dit. Et c’est même une jouissance infantile.»

Jacques-Alain Miller

 

N O T E S

* L’orientation lacanienne 111, 4, 5 juin 2002. Texte et notes établis par Catherine Bonningue.
1- Cf. Laurent É., exposé au cours du 29 mai 2002 de L’orientation lacanienne 111, 4, publié dans Élucidation.
2- Lacan J., Le Séminaire. Livre VII, L’éthique de la psychanalyse (1959-60), Paris, Seuil, 1986, pp. 350-351.
3- Cf. Weber M., Histoire éconornique: esquisse d’une histoire universelle de l’éconornie et de la société, Paris, Gallimard Bibliothèque des Sciences humaines, 1992 ; Tawney R. H., Religion and the Rise of Capitalista, New York, Harcourt, Brace & World, Inc., 1926 ; La religion et l’essor du capitalisme, Paris, Éditions Marc Rivière, Bibliothèque d’Histoire économique et sociale, 1951.
4- C¡. le chapitre XIII de L’éthigue de la psychanalyse, op. cit.
5- Vatel, film français, britannique, belge, 1999, sorti en mai 2000, réalisation de Roland Joffé.
6- Lacan J., L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 352.
7- Lacan J., «… ou pire. Compte rendu du séminaire 1971-72 », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 547.
8- C/: Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » (1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 756.
9- C(. Lacan J., a Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, op. cit., p. 281.
10- Ibid., p. 283.
11- Ibid.
12- Lacan J., L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 208.
13- Ibid.
14- J.-A. Miller fait référence à Daniel Widlocher, son entretien avec lui vient de paraître en mars 2003 dans le premier numéro de la revue Psychiatrie et sciences humaines.
Notes:
  1. le plus intime le plus précieux c’est donc ce signifiant qui nous représente []
  2. aussi au signifiant qui le représente, au S1? ou il a renoncé à incarner ce S1 ? []
blanche et le non au père

suis au château. beaucoup de monde. devons partir, prendre train, rentrer à Bruxelles. Rencontre Nathalie F. Elle me demande de rester quelques jours encore à Assenois, qu’on puisse étudier, réviser ensemble pour… l’examen. Je pense que je n’ai aucune envie d’étudier, que je ne sens pas du tout en état d’étudier, mais que je resterais volontiers là quelques jours.

Elle me dit de l’accompagner pour le petit déjeuner, avant le départ. Je la suis, nous descendons au village. En chemin, nous fumons un joint.

C’est un drôle d’endroit où nous arrivons. Très grand, plusieurs niveaux, du monde. Je ne me sens pas bien (joint). Je repère la table du petit déjeuner. Mon père arrive. Il s’y assied, en bout de table. Je m’en vais. Je dois chercher mon petit déjeuner, et surtout, je voudrais appeler ma mère pour lui dire que je ne rentrerai pas tout de suite. Mais je n’arrive pas à faire son numéro. Je ne me sens vraiment pas bien.  Je retourne finalement à la table du petit déjeuner, je sais que je les ai fait beaucoup attendre. Mes deux frères sont là assis, assis côte à  côte . Mon père fait une réflexion sur mon retard. Il dit : « je déteste … » Je pourrais lui expliquer, lui dire que j’ai fumé, que je ne me sens pas bien du tout, mais je ne le fais pas. Je me lève. Je m’en vais, c’est définitif.

J’essaie peut-être encore de  téléphoner à ma mère.

Au travers d’une vitre, je vois l’intérieur d’une sorte de sauna, pour femmes. Nathalie et Irène sont là. Irène surtout. Elles sont toutes très bronzées. Je pense que ça a l’air agréable. Couchée sur une banquette, nue, peut-être recouverte d’une serviette blanche, Irène est comme envahie par des vagues, qui la prennent, la contournent. On sort Irène, sur sa civière, nue, élevée dans les airs, à bout de bras, son visage radieux.

Je m’étais demandée si je pourrais y aller moi aussi, mais j’avais pensé que je n’étais pas assez  bronzée. J’avais regardé toutes les femmes, il y en avait bien qui étaient moins belles, normales, mais toutes étaient bronzées.

*

Au réveil, je me rends compte que le numéro que j’essayais de faire n’était pas celui de ma mère, mais le mien. A un moment donné, je m’était même dit – mais c’est bien normal que je ne sois pas arrivée à faire ce numéro, je n’ai même pas fait « l’international » (j’habite aujourd’hui en France).

A l’analyste, je parle du fait que les autres fait sont bronzées. Mais j’ajoute surtout, à mon grand étonnement, que moi je suis blanche, blanche, blanche.

Je parle aussi de « semblant de mer » – pour la vague qui enveloppe, enroule Irène.

Au docteur G, que j’avais vu le même jour, je raconte « la sensation« , il me dit, « mais oui, vous êtes une usurpatrice ».


Evénement Lacan (2) – l’événement là-camp

Je reviens aux rêves de L’événement Lacan.

Je veux noter maintenant tout ce qui me vient à l’esprit à propos de ces rêves.

Dans le premier rêve, il s’agit donc d’un « Événement Lacan », d’une réunion, d’une conférence, d’une table ronde autour de « L’événement Lacan. » Dans le second rêve, il s’agit d’un enfant ébouillanté.

D’abord, je ne peux m’empêcher de penser que  l’arrivée d’un enfant, auquel le premier rêve se réfère également, avec le bébé de 4 mois dans l’assemblée,  constitue un événement autrement plus événementiel que n’importe quel « Evénement Lacan ».

A la naissance de Jules, j’avais dit ça, que la naissance, le moment de la naissance, quand il est sorti de moi, avait constitué le plus gros événement que mon corps ait connu. Le plus important événement de corps.

Après, je m’étais trouvée embêtée d’avoir dit ça, repensant à la définition du symptôme par Lacan comme « d’un événement de corps ».

Dans le rêve de « L’événement Lacan », il y a les éléments blancs. Les chemises blanches des analystes aux premiers rangs et les grandes portes blanches. On peut y voir d’une part les chemises de l’identification, les chemises du signifiant ;  d’autre part, la porte, est par excellence « représentante » du signifiant, d’un dedans et d’un dehors, d’une ouverture et d’une fermeture, d’une entrée, d’une sortie, elle clôt une entité, la détermine. Avec les chemises blanches, je vois aussi les chemises de l’identification de masse aussi (ex: les chemises brunes), les chemises de guerre.

Avec l’événement naissance  – on se trouve dans quelque chose à quoi ne convient, auquel n’accoler aucune chemise blanche aucun uniforme, ni uniforme ni porte – c’est hors identification, hors signifiant (sauf qu’il doit certainement être là pour soutenir, sinon, ça serait insupportable).

l’événement naissance, si c’est une entrée, si c’est un avènement, c’est l’avènement d’avant la chemise, ça vous arrive, c’est sans comparaison, et ça arrive au corps, au corps d’abord.

Quand les chemises et les portes sont blanches du sang blanc, du semblant.

 

Dans le rêve de Jules ébouillanté, il est question d’un fagot. De Jules en fagot, passé à l’eau bouillante :

« Jules est plongé, vivant, dans une casserole d’un liquide bouillant. Comme c’est trop atroce, « ça » essaye de faire croire qu’il ne s’agit pas de Jules, mais d’un légume. Or, le légume crie. S’agit-il d’un fagot de haricots? « 

La dernière fois que j’ai rêvé d’un « fagot », c’était il y a longtemps. Mon père était toujours vivant, je le lui avais raconté. C’était au moment des dits événements de Timisoara, en 1989, des charniers qui auraient été découverts à Timisoara.

« Timisoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection. »

Plus tard, on découvrira  que ça avait été des inventions de journalistes. Sur le moment même, j’avais été particulièrement impressionnée.

Avec ça, « Timisiora », on tient l’un des « souvenirs latents » du rêve. En effet, vendredi, M est passée ici, à Paris, a logé chez nous. M est roumaine, nous a parlé de la Roumanie. Ça, s’était donc avant-hier.

Ensuite, hier, allongée, fatiguée, je lis le magazine PATATE. Dont la couverture rose, avec son enfant qui porte un uniforme des camps dits de la mort, m’impressionne, me poursuit en pensée-image, me revient en pensée-image, tout au long de ma lecture.

Vers la fin du magazine, il y a deux trois pages qui m’enthousiasment, des photos des murs couverts d’images de l’appartement de Pascal Doury.  Je ne pense pas grand chose : « Papier peint« . Papier peint, l’image de la couverture, les couleurs, et puis ce sentiment d’un possible.

Dans le magazine, il y a aussi, tellement étrange, poignant, le journal tenu d’un vieil homme de ce qu’il a mangé ou pas, ses argents, toilettes, par une/les aide(s)-soignante(s), et sa/ses enfant(s).

Bon, je repars sur le « fagot« , le fagot de haricots.  Je ne me souviens plus exactement du rêve autrefois fait au moment des événements de Timisoara.

Je lance une recherche sur mon ordinateur pour retrouver le texte du rêve. Mais je ne suis pas sûre que le terme était bien « fagot ».  Je repars à partir de « fascisme ». « Fascisme », le terme, ça vient de où, encore?

Pour  « fascisme », je trouve :

Emprunté de l’italien fascismo, de même sens, dérivé de fascio, « faisceau », du latin fascis, «fagot, faisceau ».

et puis aussi:

pompéi, villa des mystères, l’initiation au culte de Dionysos

Le mot fascisme vient des groupes appelés fasci (faisceaux) qui eux mêmes désignaient les faisceaux des licteurs dans l’ancienne Rome. Ces insignes étaient formés de baguettes autour d’une hache.

et encore:

« Fascisme » vient de l’italien fascio « faisceau de licteurs romains ». Les licteurs romains dans l’Antiquité étaient des officiers publics qui marchaient devant les grands magistrats en portant une hache placée dans un faisceau de verges

enfin :

« Le fascisme dans son sens et sa racine se rapproche de la fascination. Le «fascies», le faisceau, était le symbole de la république romaine. Paquet de verges de bouleaux nouées ensemble il symbolise bien cet effet de rassemblement sans faille de la masse que le totalitarisme recherche. Plus d’espace entre le moi et l’autre. Dans une totale aliénation à l’autre, le poids de l’inconscient et de son inhérente culpabilité s’allège. Dans un lien inaltérable à l’Autre, celui qui pourrait infailliblement dicter ce qu’il faut désirer, le fasciste évite le doute, la faille, le manque dans l’Autre. Le fascisme comme projet politique prétend répondre à la diffcile question de la séparation des sexes, de leur rôle. » ( source : http://www.association-freudienne.be/pdf/bulletins/27-BF25-26.06.DE_BROUWER.pdf )
 

A me laisser dériver du fagot de haricots au faisceau de verges et au fascisme, je retombe curieusement sur ce qui se dénonçait d’effet identificatoire, et de fascination, avec les chemises blanches du premier rêve.

Que dit le deuxième rêve? Quelque chose de l’effroi à lié à la naissance, sans que j’arrive à en dire beaucoup plus. Lié à la naissance, à la mise en fagot.

Voici le rêve, « le rêve du sang N« , et un extrait des notes sur ce rêve de 1989 où il était déjà question de « fagot » :

On m’injecte du sang N. On me vide de mon sang et on me transfuse du sang N. Quand je suis pleine de sang N, je suis toute de N, je vais sur la terrasse, c’est la nuit, tout est N. Je suis aussi N que la nuit, puisque je suis aussi N que la nuit, je passe la balustrade, je vais me coucher dans le N. Mais je tombe. Je suis morte.

Après ma mort, on découvre un scandale, un scandale comme la découverte d’un charnier. Je vois, l’on découvre, dessus les armoires dont je m’amusais à sauter quand j’étais petite, des fagots, des liasses liées de chambres à air vides, mortes – ce sont des restes de N.« 

Pendant tout le rêve, je sais que le N est là pour Noir. C’est du sang Noir qu’on m’injecte; et les fagots de chambres à air, ce sont des restes de noirs, tués, génocidés.

Le sang noir opposé au sang blanc. Je le sais. Quelques jours auparavant, cette conversation. « Black and White » lui avais-je dit, à quoi il avait doucement souri. Et la veille, la nuit, Blanchot, L’ami qui ne m’accompagnait pas, endormie possédée par cet « ami qui ne m’accompagnait pas ».

Le sang noir opposé au semblant, je le sais. Il s’emplit le corps du chiffre de la jouissance, je meurs, si je le laisse, si je me laisse inonder, alors, je meurs, sang N dans le sang N. Il faut choisir. Il faut accepter le sang blanc. Ne pas mourir N.

Est-ce qu’il ne s’agit pas de l’effroi face au sang blanc. Le sang blanc des chemises blanches, des portes blanches avec leur cadre doré, imaginaire, par où cependant la sortie peut se prendre. Et le sang noir : sacrifié.

Comment le dire, sinon que vivre, rentrer dans la vie, c’est un peu rentrer dans le camp de la mort. Que naître c’est d’abord cet événement extraordinaire qui vous arrive au corps et ensuite, c’est cette prise dans le faisceau des identifications.

Durant ses derniers mois, mon père, entre deux comas, entre la vie et la mort, pensait que nous étions juifs, que nous étions tous juifs dans la famille.

Ces rêves me ramènent à ça, à ce  « tous juifs ».

Le paradoxe. Ce qui essaie de se penser dans ce « tous juifs », c’est à la fois la lachose, le reste, le déchet, cela qui ne rentre pas dans l’ordre du signifiant, le réel. Ce à quoi les nazis ont essayé de ramener les juifs. Les bouter hors du signifiant. Qu’ils n’aient jamais existé. Mais, enfin, cette chose, ce reste, lequel d’entre-nous n’en n’est ? Et que dans l’inconscient ce qui du corps pâtit du signifiant s’y identifie, à ces victimes-là, des camps de concentration ? Que le drame du « parlêtre »  trouve son conte là ? Et que l’on retrouve dans le faisceau du fascisme, le fagot des haricots, la concentration des camps.

l’événement naissance, l’événement là-camp.

suffit.

 

muguet

toute la famille (le père, la mère, les frères). nous devons faire nos bagages, peu de temps avant le  départ de l’avion ou du train que nous devons prendre. nous sommes probablement sur un lieu de villégiature ( mer ou/et Ardennes). c’est moi qui prépare les bagages, inquiète et désireuse de prendre de l’avance. les autres ne sont pas là. Il y a deux valises à remplir (la grande noire, la petite blanche).

ex-analyste (celui de Brux.) assis/enfoncé dans un fauteuil, raconte quelque chose, en fait c’est à la radio qu’il parle. il parle de lui, raconte sa vie. à la fin de l’émission, il annonce l’émission suivante, et parle d’une chose qu’il ne racontera pas  avec un sourire malicieux.

l’émission terminée, il reçoit un bouquet de fleurs, blanches. le bouquet comprend deux sortes de fleurs : une sorte de muguet ainsi qu’une autre sorte que je n’en connais pas, qui ressemble plutôt à une longue herbe. les muguets ont cette particularité que leurs clochettes longent toute la tige, depuis la base.

toutes les plantes sont rassemblées, car elles ne seront pas emportées dans le voyage. analyste retire une paire de fleurs de son bouquet, je lui dis que j’en veux bien moi aussi. il me donne celle qu’il tient.

aucune possibilité d’interpréter ce rêve, me semble-t-il. lié certainement à ce que j’ai écrit récemment, et il m’en a coûté, à propos de ma première séance d’analyse.

il n’y a que le muguet auquel je pourrais m’arrêter. muguet, qui résonne un peu avec mon nom. muguet aussi de la fête du travail. muguet  qui évoquerait le lys, fleur préférée de mon père. ou encore muguet que Gabriel tend à Marie quand il lui annonce qu’elle va porter un fils. ou encore cette maladie de la bouche dont j’ai déjà dû souffrir? 

l’oublié

Rêve

« Sur une scène.

Une scène de l’école – pas celle avec un grand E, la petite, celle des Dames; non, la plus petite, celle des Filles (de la Sagesse). Je faisais des spectacles là quand j’étais petite, de la danse. Mais dans le rêve, il s’agit de théâtre. Je suis la « principale » (comme en danse).

Je suis sur scène, je dois commencer. Mais je ne me souviens de rien.

Effets de réel, revenance du caddie, l’amour sans retour

( Cela dit, je donnerais cher pour être débarrassée de mon inconscient et de toutes ces histoires qui trop me hantent, m’habitent en ce moment.)

I.

Réveillée cette nuit par une rêve dont je reste très longtemps persuadée qu’il est réel, auquel, une fois passé mon premier réflexe de réveiller F. pour lui dire que « je sais tout », je passe des heures à réfléchir dans un sentiment d’immense malheur, comme s’il venait de m’arriver, coup sur coup, les deux choses les plus abominables qui puissent m’arriver.

Je suis avec F chez mon frère JP et sa compagne Isabelle. Nous partons en promenade avec ma mère. Ils nous annoncent quelque chose (du style d’une naissance prochaine) – ma mère en profite de cette annonce pour… nous annoncer son propre (re-)mariage!

Je suis effondrée. J’ai rencontré par le passé l’homme dont il est question, c’est une brute épaisse, idiote et acculturée. Je crains qu’il ne fasse du mal à ma mère. Comme il est plus jeune qu’elle, je me demande si son « amour » n’est pas intéressé. Comme elle n’est vraiment pas riche, limite pauvre, et ne dispose que de l’œuvre de mon père, je me demande ce qu’il peut lui vouloir. Je crains qu’il ne cherche à lui faire du mal pour lui faire du mal; j’élimine l’idée qu’il en veuille à l’œuvre de mon père. Je touche de mes doutes un mot à mon frère. Ma mère conteste mes dires, affirme qu’ils s’aiment et s’aiment depuis… 7 ans (!)1. Ensuite, me dit  qu’elle est prête à tous les sacrifices pour lui, ce qui, la connaissant, est très effrayant. Finalement me lache qu’elle l’aime mais que lui ne l’aime pas. Qu’il lui fait déjà du mal. J’en fais part à mon frère, qui s’effondre à son tour. Nous devons partir, Frédéric et moi, rentrer à Paris. Il semble maintenant trouver que notre départ est urgent. (histoire… voiture… ma tante).

Je monte voir Frédéric. Il est ivre-mort, effondré, me tend un papier, sans un mot, c’est un questionnaire auquel il a répondu. Je le parcours, lis les questions, ne lis qu’une seule de ses réponses. « Comment s’appelle la femme avec qui vous la trompez? » Il a écrit : ORNELLE. Les autres questions tournent autour de cette relation, quels avantages / désavantages, offre l’une, l’autre, etc. Je ne sais absolument plus quoi faire. Rien de pire n’aurait pu m’arriver. Je ne peux pas compter sur F. pour rassembler nos affaires, faire nos bagages, il est complètement hors de course. Je veux expliquer ça à mon frère, mais lui s’énerve, veut qu’on parte. Je ne me sens pas moi-même capable de faire les bagages. Je dis à F. ce qui se passe, le re-mariage de ma mère. Il ne peut réagir. Il serait prêt à conduire.

Autre étage, étage supérieur. Isabelle, ma mère et moi. Des choses que j’ai oubliées. Debout, discutons. Isabelle a une idée. Plus tard. Eau, bassin, nage, nue, moi nue, nage dans bassin intérieur, immense (comme la baignoire d’Irène). Je montre à Jules, ce bassin, baignoire ronde, dans espace sombre, entouré de fauteuils, de fauteuils de cinéma. Des hommes, 3, des hommes du type les mauvais dans les films, costard-cravate, genre Tarentino, en vraiment méchant. L’homme de ma mère, peut-être l’un d’eux. Des choses se passent. Ma nudité me gêne, je nage sous l’eau.

Plus tard, me réveille. Veux d’abord réveiller Frédéric, me retiens, heureusement, la réalité du désagrément et de la mauvaise humeur qu’il en éprouverait arrivent à me retenir. Je suis convaincue de la réalité de ce que je viens d’apprendre dans le rêve. J’arrive à me dire que même si ce n’est pas vrai, ça recouvre une vérité, une réalité, un  certains – je pense « effet de réel ».

II.

Je finis par me rendormir.

Je suis en cours de mathématiques, j’arrive en retard. J’aime ce cours, je suis heureuse qu’il n’ait pas vraiment commencé. Il semblerait qu’ils se soient contentés jusque là de parler de … ??? Au tableau, des mots que j’ai peine à distinguer, dont j’ai peine à croire, que je  les trouve, lise là. Plus tard, le professeur, une femme, me dira qu’il s’agit de   » Ics  & réel » (!!!).

Ce professeur a découvert Lacan. Veut partager ça avec ses élèves. Sommes dans  période de l’année après les examens. Donc plus vraiment tenue par un programme. Elle attribue un séminaire à chaque élève, pour en faire un exercice de lecture. Moi, c’est le Séminaire IV. Elle pense que Lacan est intéressant, et nous invite à raconter le rêve que nous avons fait la nuit précédente. M’indique que j’aurais dû lui dire que je m’intéressais à la psychanalyse. Une fois venu mon tour, je raconte l’effet de réel du rêve, mon copain qui me trompe.  Mais, je ne me souviens plus de la première partie du rêve, dont  je dis qu’il est tout aussi catastrophique et l’effet de réel tout aussi poignant.

Sortie du cours. Nathalie…

Direction passage aux caisses. Croise un homme. Caddie plein me tombe dessus, se renverse sur moi.  J’arrive à me redresser, à le  redresser, ramasse les objets tombés, éparpillés. En vérité, personne ne m’aide (ce qui m’étonne un peu). J’arrive en caisse. Je paie avec une carte bleue. Quelqu’un a laissé à la caisse un livre de Lacan et des billets (j’hésite à m’en emparer, voler). Je repars, dans la rue, avec le caddie (dont je crains qu’on ne pense que je le vole, mais que j’ai l’intention d’ensuite restituer, que je ne fais qu’emprunter). Il commence à pleuvoir. Je m’abrite je ne sais où. La pluie me réveille, il fait soleil.

III.

Pas eu de réponse à ma lettre de la semaine dernière. Cela me convient. Me permet de réfléchir. Il n’empêche que quelque chose est engagé. Et que j’aimerais sortir de cet actuel sentiment d’irréalité. M’assurer de donner la bonne réponse à cette absence de réponse, ne pas laisser passer cet instant, ni m’y installer, ne pas le laisser devenir rien. Tirer les conséquences.

Notes:
  1. 2011 – 7 = 2004, année de la conception de Jules, mon enfant []

sur les traces de la lamelle

aux poignets, mes coupures, aux poignets, dans le creux de mes bras

La libidio est l’organe essentiel à comprendre la nature de la pulsion. Cet organe est irréel. Irréel n’est point imaginaire. L’irréel se définit de s’articuler au réel d’une façon qui nous échappe, et c’est justement ce qui nécessite que sa représentation soit mythique, comme nous la faisons. Mais d’être irréel, cela n’empêche pas un organe de s’incarner.
Je vous en donne tout de suite la matérialisation. Une des formes les plus antiques à incarner, dans le corps, cet organe irréel, c’est le tatouage, la scarification. L’entaille a bel et bien la fonction d’être pour l’Autre, d’y situer le sujet, marquant sa place dans le champ des relations du groupe, entre chacun et tous les autres. Et en même temps, elle a de façon évidente une fonction érotique, que tous ceux qui en ont approché la réalité ont perçue.
(Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, p. 187)

mes coupures, pour l’Autre, y marquant ma place, comme sujet –

Chaque fois que se rompent les membranes de l’oeuf d’où va sortir le fœtus en passe de devenir un nouveau-né, imaginez un instant que quelque chose s’en envole, qu’on peut faire avec un œuf aussi qu’un homme, à savoir l’hommelette, ou la lamelle.

La lamelle, c’est quelque chose d’extra-plat, qui se déplace comme l’amibe. Simplement, c’est un peu plus compliqué. Mais ça passe partout. Et comme c’est quelque chose – je vous dirai tout à l’heure pourquoi – qui a à voir avec ce que l’être sexué perd dans la sexualité, c’est, comme est l’amibe par rapport aux êtres sexués, immortel. Puisque ça survit à toute division, puisque ça subsiste à toute intervention scissipare. Et ça court.

Eh bien! ça n’est pas rassurant. Supposez seulement que ça vienne vous envelopper le visage, pendant que vous dormez tranquillement…

Je vois mal comment nous n’entrerions pas en lutte avec un être capable de ces propriétés. Mais ça ne serait pas une lutte bien commode. Cette lamelle, cet organe, qui a pour caractéristique de ne pas exister, mais qui n’en est pas moins un organe – je pourrais vous donner plus de développement sur sa place zoologique – c’est la libido.

C’est la libido, en tant que pur instinct de vie, c’est-à-dire de vie immortelle, de vie irrépressible, de vie qui n’a besoin, elle, d’aucun organe, de vie simplifiée et indestructible. C’est ce qui est justement soustrait à l’être vivant de ce qu’il est soumis au cycle de la reproduction sexuée. Et c’est de cela que sont les représentants, les équivalents, toutes les formes que l’on peut énumérer de l’objet a. Les objets a n’en sont que les représentants, les figures. Le sein – comme équivoque, comme élément caractéristique de l’organisation mammifère, le placenta par exemple – représente bien cette part de lui-même que l’individu perd à la naissance, et qui peut servir à symboliser le plus profond objet perdu. Pour tous les autres objets, je pourrais évoquer la même référence.

(Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XI, pp. 179,180)

naissance de la lamelle

Pour la sexualité où l’on nous rappellerait qu’est la force à quoi nous avons affaire et qu’elle est biologique, nous pouvons trouver que l’analyse n’a peut-être pas tellement contribué qu’on a pu l’espérer un temps, à l’éclaircissement de ses ressorts, sinon à en prôner le naturel en des thèmes de ritournelles jusqu’au roucoulement. Nous allons essayer d’y apporter quelque chose de plus nouveau, à recourir à une forme que Freud lui-même là-dessus n’a jamais prétendu dépasser : celle du mythe.

Et pour aller sur les brisées de l’Aristophane du Banquet plus haut évoqué, rappelons sa bête à deux dos primitive où se soudent des moitiés aussi fermes à s’unir que celles d’une sphère de Magdebourg, lesquelles séparées en un second temps par une intervention chirurgienne de la jalousie de Zeus, représentent les êtres affamés d’un introuvable complément que nous sommes devenus dans l’amour.

À considérer cette sphéricité de l’Homme primordial autant que sa division, c’est l’œuf qui s’évoque et qui peut-être s’indique comme refoulé à la suite de Platon dans la prééminence accordée pendant des siècles à la sphère dans une hiérarchie des formes sanctionnée par les sciences de la nature.

Considérons cet œuf dans le ventre vivipare où il n’a pas besoin de coquille, et rappelons que chaque fois que s’en rompent les membranes, c’est une partie de l’œuf qui est blessée, car les membranes sont, de l’œuf fécondé, filles au même titre que le vivant qui vient au jour par leur perforation. D’où il résulte qu’à la section du cordon, ce que perd le nouveau-né, ce n’est pas, comme le pensent les analystes, sa mère, mais son complément anatomique.

Et bien ! imaginons qu’à chaque fois que se rompent les membranes, par la même issue un fantôme s’envole, celui d’une forme infiniment plus primaire de la vie, et qui n’est guère prête à redoubler le monde en microcosme.

À casser l’œuf se fait l’Homme, mais aussi l’Hommelette.

Supposons-la, large crêpe à se déplacer comme l’amibe, ultraplate à passer sous les portes, omnisciente d’être menée par le pur instinct de la vie, immortelle d’être scissipare. Voilà quelque chose qu’il ne serait pas bon de sentir se couler sur votre visage, sans bruit pendant votre sommeil, pour le cacheter.

À bien vouloir qu’en ce point le processus de digestion commence, on saisit que l’Hommelette aurait longtemps de quoi se sustenter (rappelons qu’il est des organismes, et déjà fort différenciés, qui n’ont pas d’appareil digestif).

Inutile d’ajouter que la lutte serait vite engagée contre un être aussi redoutable, mais qu’elle serait difficile. Car on peut supposer que l’absence d’appareil sensoriel chez l’Hommelette ne lui laissant pour se guider que le pur réel, elle en aurait avantage sur nous, Hommes, qui devons toujours nous fournir d’un homuncule dans notre tête, pour faire du même réel une réalité.

Il ne serait pas facile en effet d’obvier aux chemins de ses attaques, au reste impossibles à prévoir, puisque aussi bien elle n’y connaîtrait pas d’obstacles. Impossible de l’éduquer, de la piéger pas plus.

Pour ce qui est de détruire l’Hommelette, on ferait bien de se garder qu’il n’en arrive qu’elle pullule, puisque y faire une entaille serait prêter à sa reproduction, et que la moindre de ses boutures à survivre, fût-ce d’une mise à feu, conserverait tous ses pouvoirs de nuire. Hors des effets d’un rayon mortel qu’encore faudrait-il éprouver, la seule issue serait de l’enfermer, à la prendre dans les mâchoires d’une sphère de Magdebourg par exemple, qui revient là, seul instrument comme par hasard à se proposer.

Mais il faudrait qu’elle y vienne toute et toute seule. Car à y mettre les doigts de la pousser pour un rien qui déborde, le plus brave serait fondé à y regarder à deux fois, crainte qu’entre ses doigts elle ne lui glisse, et pour aller où ? se loger.

À son nom près que nous allons changer pour celui plus décent de lamelle (dont le mot omelette au reste n’est qu’une métastase[1]), cette image et ce mythe nous paraissent assez propres à figurer autant qu’à mettre en place, ce que nous appelons la libido.

L’image nous donne la libido pour ce qu’elle est, soit un organe, à quoi ses mœurs l’apparentent bien plus qu’à un champ de forces. Disons que c’est comme surface qu’elle ordonne ce champ de forces. Cette conception se met à l’épreuve, à reconnaître la structure de montage que Freud a conféré à la pulsion et à l’y articuler.

La référence à la théorie électro-magnétique et nommément à un théorème dit de Stokes, nous permettrait de situer dans la condition que cette surface s’appuie sur un bord fermé, qui est la zone érogène, – la raison de la constance de la poussée de la pulsion sur laquelle Freud insiste tant[2].

On voit aussi que ce que Freud appelle le Schub ou la coulée de la pulsion, n’est pas sa décharge, mais est à décrire plutôt comme l’évagination aller et retour d’un organe dont la fonction est à situer dans les coordonnées subjectives précédentes.

Cet organe doit être dit irréel, au sens où l’irréel n’est pas l’imaginaire et précède le subjectif qu’il conditionne, d’être en prise directe avec le réel.

C’est ce à quoi notre mythe, comme tout autre mythe, s’efforce à donner une articulation symbolique que son image masque plutôt.

Notre lamelle représente ici cette part du vivant qui se perd à ce qu’il se produise par les voies du sexe.

Cette part n’est pas certes sans s’indiquer en des supports que l’anatomie microscopique matérialise dans les globules expulsés aux deux étapes des phénomènes qui s’ordonnent autour de la réduction chromosomique, dans la maturation d’une gonade sexuée.

À être représentée ici par un être mortifère, elle marque la relation à laquelle le sujet prend sa part, de la sexualité, spécifiée dans l’individu, à sa mort.

De ce qui s’en représente dans le sujet, ce qui frappe, c’est la forme de coupure anatomique (ranimant le sens étymologique du mot : anatomie) où se décide la fonction de certains objets dont il faut dire non pas qu’ils sont partiels, mais qu’ils ont une situation bien à part.

Le sein, pour y prendre l’exemple des problèmes que suscitent ces objets, n’est pas seulement la source d’une nostalgie « régressive » pour avoir été celle d’une nourriture estimée. Il est lié au corps maternel, nous dit-on, à sa chaleur, voire aux soins de l’amour. Ce n’est pas donner là une raison suffisante de sa valeur érotique, dont un tableau (à Berlin) de Tiepolo dans son horreur exaltée à figurer sainte Agathe après son supplice, nous paraît plus proche dans l’idée.

En fait il ne s’agit pas du sein, au sens de la matrice, quoiqu’on mêle à plaisir ces résonances où le signifiant joue à plein de la métaphore. Il s’agit du sein spécifié dans la fonction du sevrage qui préfigure la castration.

Or le sevrage est trop lié dans l’expérience aux fantasmes du morcellement de la mère pour que nous ne soupçonnions pas qu’il faille en placer le plan de partage entre le sein et la mère, que le sevrage, c’est le sein perdu comme cause dans le désir.

Et il nous faut, nous souvenant de la relation de parasitisme où l’organisation mammifère met le petit, de l’embryon au nouveau-né, par rapport au corps de la mère, concevoir le sein comme relevant autant du domaine de l’organisme en formation, que l’est le placenta.

La libido, c’est cette lamelle que glisse l’être en son point de disjonction. Fonction de l’animal en sa racine, et que matérialise chez tel d’entre eux la chute subite de son pouvoir d’intimidation à la limite de son « territoire ».

Cette lamelle est organe, d’être instrument de l’organisme. Elle est parfois comme sensible, quand l’hystérique joue à en éprouver, à l’extrême, l’élasticité.

Le sujet humain a ce privilège de symboliser le sens mortifère de cet organe, qui tient à l’effet réel de la sexualité, parce que le signifiant comme tel, a, en le pétrifiant par première intention, fait entrer en lui le sens de la mort. (La lettre tue, mais nous l’apprenons de la lettre elle-même). C’est ce par quoi toute pulsion est virtuellement pulsion de mort.

L’important est de saisir où se fait l’enracinement de l’organisme dans la dialectique du sujet. Cet organe de l’irréel dans l’être vivant, c’est lui que le sujet à un moment vient placer au temps où s’opère sa séparation. C’est de sa mort que réellement, il fait l’objet du désir de l’Autre.

Tous les objets autres qui vont venir à cette place, en seront des substituts empruntés à ce qu’il perd, l’excrément, ou à ce qu’il trouve dans l’Autre qui soit support de son désir : son regard, sa voix.

C’est à les tourner pour en eux reprendre, en lui restaurer sa perte originelle que s’emploie cette activité qu’en lui nous dénommons pulsion (Trieb).

Il n’est pas d’autre voie par où se manifeste dans le sujet l’incidence de la sexualité. La pulsion en tant qu’elle représente la sexualité dans l’inconscient n’est jamais que pulsion partielle. C’est là la carence essentielle, à savoir celle de ce qui pourrait représenter dans le sujet, le mode en son être de ce qui y est mâle ou femelle.

Ce que notre expérience démontre de vacillation dans le sujet concernant son être de masculin ou de féminin, n’est pas tellement à rapporter à sa bisexualité biologique, qu’à ce qu’il n’y a rien dans sa dialectique qui représente la bipolarité du sexe, si ce n’est l’activité ou la passivité, c’est-à-dire une polarité pulsion-action de l’extérieur, qui est tout à fait impropre à la représenter dans son fonds.

C’est là où nous voulons en venir en ce discours, que la sexualité se répartit d’un côté à l’autre de notre bord en tant que seuil de l’inconscient, comme suit :

Du côté du vivant en tant qu’être à être pris dans la parole, en tant qu’il ne peut jamais enfin y tout entier advenir, dans cet en-deçà du seuil qui n’est pourtant ni dedans ni dehors, il n’y a d’accès à l’Autre du sexe opposé que par la voie des pulsions dites partielles où le sujet cherche un objet qui lui remplace cette perte de vie qui est la sienne d’être sexué.

Du côté de l’Autre, du lieu où la parole se vérifie de rencontrer l’échange des signifiants, les idéaux qu’ils supportent, les structures élémentaires de la parenté, la métaphore du père comme principe de la séparation, la division toujours rouverte dans le sujet dans son aliénation première, de ce côté seulement et par ces voies que nous venons de dire, l’ordre et la norme doivent s’instaurer qui disent au sujet ce qu’il faut faire comme homme ou femme.

Il n’est pas vrai que Dieu les fit mâle et femelle, si c’est le dire du couple d’Adam et Ève, comme aussi bien le contredit expressément le mythe ultra-condensé que l’on trouve dans le même texte sur la création de la compagne.

Sans doute y avait-il auparavant Lilith, mais elle n’arrange rien.

[1] Il nous revient qu’à l’enseigne du bon lait, on se gausse de nos références à… la métastase et la métonymie (sic). Donnons là l’occasion à la bouse de vache de sourire.

[2] On sait que ce théorème démontre que le flux de rotationnel provenant de la surface s’égale à la circulation de rotationnel sur le bord fermé où elle s’appuie, laquelle est constante. Ce rotationnel est obtenu comme dérivé des variations d’un vecteur lesquels sont définies pour chaque point de bord et de surface, en fonction de son voisinage.

 

Jacques Lacan, Écrits, « Position de l’inconscient au congrès de Bonneval – reprise de 1960 en 1964 », Seuil, Paris, 1966.
Position de l’inconscient (texte complet)

Événement Lacan (5) – délivre naissance lamelle. aux armes, etc.

mais ça lui fait mal. oui oui. et des feuilles s’échappent de lui. des feuilles. quelque chose va, se feuilletant. s’envole. se « dé-livre » – ce « délivre » en quoi consiste aussi le reste de placenta, délivré, expulsé après la naissance.

à propos du délivre  :

À propos du mot « délivre« , Le Petit Larousse le signale comme un nom masculin. De même placenta et arrière-faix sont des termes masculins désignant le même objet. […]
Cet ensevelissement du placenta revenait au père qui, s’il n’assistait pas à l’accouchement, avait cependant un certain nombre de tâches à remplir. […]
La pratique d’ensevelissement des matières issues de la délivrance relevait des relations entre hommes et femmes à propos de la naissance.
Le placenta était un peu l’ombre du nouveau-né, trace de l’univers intra-utérin, aussitôt renvoyé au destin final du corps humain dans la tradition occidentale, la terre.

et ne retrouve-t-on pas dans ce délivre,  cette lamelle,  la libido, largement décrite ici :

Chaque fois que se rompent les membranes de l’œuf d’où va sortir le foetus en passe de devenir un nouveau-né, imaginez un instant que quelque chose s’en envole, qu’on peut faire avec un œuf aussi qu’un homme, à savoir l’hommelette, ou la lamelle.

La lamelle, c’est quelque chose d’extra-plat, qui se déplace comme l’amibe. Simplement, c’est un peu plus compliqué. Mais ça passe partout. Et comme c’est quelque chose – je vous dirai tout à l’heure pourquoi – qui a à voir avec ce que l’être sexué perd dans la sexualité, c’est, comme est l’amibe par rapport aux êtres sexués, immortel. Puisque ça survit à toute division, puisque ça subsiste à toute intervention scissipare. Et ça court.

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