23 février 2009

lecteur, ne me crois pas.

Marie Darrieussecq: Je est unE autre1

[extraits]

fantasme Pour moi l’autofiction c’est ça : un fantasme filé sur la page, sous mon nom, dans ma peau, mais une peau de papier, une peau mentale. « Cet Autre, l’homme qui écrit », dit Cendrars (223).

nom propre – L’usage des initiales au lieu du nom complet (« B.C. » chez Cendrars, « H.G. » chez Hervé Guibert) indique déjà toute une gradation dans l’inscription du nom propre.

personnage – L’autofiction, c’est se prendre soi-même comme personnage de roman, c’est aussi se prendre pour un personnage de roman.

invention – L’autofiction, c’est la vie qu’on s’invente quand la vraie vie est trop pénible (Cendrars dans les tranchées), trop triste, ou simplement trop ennuyeuse.

le rebut de la croyanceL’autofiction, c’est le paradoxe du menteur en littérature. Tout au rebours de ce que Lejeune décrit comme un pacte autobiographique : « je vous raconte la vérité et je vous demande de me croire », l’autofiction ne demande pas la « croyance », elle invite même à s’en défier. La « case aveugle » est donc remplie.

révolution – Affirmer que la littérature est au-delà de ça, que les mots ne servent pas à coller au réel. C’est plus révolutionnaire qu’on ne pense, comme démarche.

 

 


les proches – Il y a tout un travail à faire pour préparer ses proches aux livres. Ou alors on décide de s’en moquer, mais tous les malentendus sont alors possibles. J’ai en tête, par exemple, un livre où il y aura un personnage de père assez problématique, et pour le coup nourri par certains aspects de mon père. Dois-je attendre la mort de mon père pour l’écrire ? Le mieux est de s’en remettre à cet oubli particulier que l’on ressent quand on écrit, où on ne pense à rien d’autre qu’à la page, qu’à l’univers que l’on bâtit ; et tenir bon ensuite, au moment de la relecture.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que la littérature a tous les droits, et j’ai toujours veillé à ne pas, disons, agresser mes proches délibérément. Si le personnage lui-même croit se reconnaître, tant pis.

sans filiation – Pour écrire vraiment il faut se débarrasser de l’éternelle « lettre à la mère » ou « lettre au père » (voire de la lettre au fils ou à la fille). Il faut renaître comme écrivain, sans filiation. Mon nom, pseudonyme ou pas, c’est moi qui me le suis donné par l’écriture. Je crois que c’est aussi une des choses que dit l’autofiction : même si je raconte ma vie, c’est une vie de fiction. C’est la vie que je me suis donnée.

Pour un écrivain, je pense qu’il n’y a de pacte que de lecture.

A part sans doute le Pays, je n’ai jamais écrit d’autofiction.

lecteur, ne me crois pas. – L’autofiction c’est le genre qui affirme que l’autobiographie est impossible, que c’est une illusion de croire qu’on va pouvoir faire adhérer vie et récit de vie. Si l’autobiographie instaure un pacte de confiance avec le lecteur, l’autofiction, elle, invente un nouveau genre de pacte, un pacte de défiance assumée: « lecteur, ne me crois pas. Ne sois pas assez naïf pour adhérer, ne sois pas dupe. L’écriture n’est pas la vie. » D’où, sur toutes les autofictions (chez Guibert par exemple), cette mention « roman » en couverture. C’est en ce sens que le terme d’autofiction devient synonyme de littérature.

Notes:
  1. Conférence prononcée à Rome en janvier 2007 et publiée dans: Ecrire l’histoire d’une vie, sous la direction de Annie Oliver, edizioni Spartaco, Rome, settembre 2007. []
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