10 février 2013

Le niveau de l’usage est pour le dernier Lacan un niveau essentiel

Le savoir-y-faire n’est pas un savoir, au sens du savoir articulé. C’est un connaître, au sens de savoir se débrouiller avec. C’est une notion qui, dans son flou et son approximation, me paraît essentielle de l’ultime Lacan – savoir se débrouiller avec.

Nous sommes là au niveau de l’usage, de l’us – vieux mot français que vous retrouvez dans l’expression « les us et coutumes », qui vient directement du latin usus et de uti, se servir de.

Le niveau de l’usage est, pour le dernier Lacan, un niveau essentiel. Nous l’avons déjà abordé, ne serait ce que par la disjonction du signifiant et du signifié. Le dernier enseignement de Lacan met en effet l’accent, contrairement à « L’instance de la lettre », sur le fait qu’il n’y a aucune espèce de lien entre signifiant et signifié, et qu’il y a seulement, entre signifiant et signifié, un dépôt, une cristallisation, qui vient de l’usage que l’on fait des mots. La seule chose qui est nécessaire pour qu’il y ait une langue, c’est que le mot ait un usage, dit-il, cristallisé par le brassage.

Cet usage, c’est qu’un certain nombre de gens s’en servent, « on ne sait pas trop pourquoi», dit Lacan. Ils s’en servent et, petit à petit, le mot se détermine par l’usage qu’on en fait.

Le concept d’usage est essentiel à ce dernier enseignement de Lacan, précisément en tant que distinct du niveau du système, le niveau saussurien du système qui a inspiré Lacan au départ. A système, s’oppose usage. A la loi diacritique du système fixé dans la coupe synchronique qu’on en fait, pour le déterminer, s’opposent les à-peu-près, les convenances, les bienséances et les pataquès de l’usage des mots, de la pratique. Il y a là en effet, essentielle, une disjonction entre théorie et pratique.

Cette disjonction qui déjà s’amorce par le savoir faire – le savoir-faire est déjà une pratique codifiée distincte de la théorie – éclate dans le savoir-y-faire.

Là, pas de théorie, et une pratique qui va son chemin toute seule, comme le chat de Kipling.

Tant qu’il y avait l’Autre, trésor du signifiant, on n’avait pas besoin de l’usage. On pouvait dire : « On se réfère à cet Autre pour savoir ce que les mots veulent dire.» Et puis, lorsque les mots sont en fonction et qu’évidemment ce n’est pas exactement comme dans le dictionnaire, on avait recours au maître de vérité, à celui qui dit, qui ponctue, et qui choisit ce que cela veut dire.

Mais lorsque l’Autre n’existe pas, lorsque vous n’élevez pas la contingence du dictionnaire au statut de norme absolue, lorsque vous croyez plus ou moins au maître de vérité, et plutôt moins que plus, lorsque c’est plutôt de l’ordre « lui il dit ça et moi je dis autre chose », lorsque l’Autre n’existe pas, alors il n’y a plus que l’usage. Le concept d’usage s’impose précisément de ce que l’Autre n’existe pas.

La promotion de l’usage se fait là où le savoir défaille, où l’esprit de système est impuissant, et là aussi bien où la vérité, avec son cortège de maîtres plus ou moins à la manque, ne s’y retrouve pas.

C’est bien pourquoi il y a une corrélation essentielle entre le concept de l’usage et le réel, dans sa définition radicale que Lacan a proposée, presque en tremblant : « Peut-être est-ce mon symptôme à moi. » Le réel, dans sa définition radicale, n’a pas de loi, n’a pas de sens, n’apparaît que par des bouts, ce qui veut dire qu’il est tout à fait rebelle à la notion même de système. C’est pourquoi le rapport au réel, même le bon rapport au réel, est marqué, qualifié par le terme d’usage.

La meilleure preuve – Lacan ne cesse pas d’en parler dans son dernier enseignement –, c’est qu’on s’embrouille toujours. On met toujours à côté.

 Jacques-Alain Miller, Quarto n° 77, « La théorie du partenaire« .

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