de la crème sur le visage

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1er juillet 12h22

salle de bain, debout je passe très lentement de la crème sur mon visage de la main droite il fait très calme fenêtre sur cour entr’ouverte — un rideau vert face à la chaleur de la semaine dernière, une robe tablier verte. je passe de la crème sur mon visage
sur le menton
sur la mâchoire
la mandibule
   à droite
  la mandibule
à gauche

je sens ma main sur l’arrête de l’os qui masse au passage la gencive du bas et ça m’émeut étrangement je communique avec les os ( ce que je me dirais si je me disais quelque chose) je remonte dans la joue ça plonge dans creux s’enfonce je frotte du bout des doigts la gencive du haut sensibilité pointilleuse du philtrum* me voilà à l’os plus haut mais comment s’appelle-t-il zygomatique l’attention monte ça répond ailleurs dans le corps, frisson à la surface du ventre, je vais vers le nez remonte l’arrête passage entre les 2 sourcils l’arcade sourcilière, douceur douceur, etc. je me dis que je me fais du bien.le temps semble se ralentir, les sons, tout rentre en suspens, c’est l’été, trêve à 20 degrés entre 2 canicules, paris, salle de bain sur cour, des voix des gestes peu nombreux entendus. de l’autre côté de l’appart, côté rue, me parviennent d’autres bruits encore, quelques uns (cri assourdi, klaxon lointain, travaux caverneux). les doigts jouent dans la chair dans le sable le corps en tension. je me dis que je me fais du bien, et ce n’est pas que l’hydratation.

* philtrum : du grec ancien φίλτρον / phíltron («charme ») dérivé de φιλεῖν / phileîn (« aimer ; embrasser ») est la fossette située au milieu de la lèvre supérieure des humains

2 juillet 16h25

C’est sur le tard et même le très tard, que je me suis mise à avoir ce genre de gestes, que j’ai réalisé que ces gestes dont je m’étais jusque là plus ou moins inconsciemment gardée, de soin de la peau, de soin du corps, ces gestes traditionnellement féminins que je ne pratiquais que très peu, en raison de mon éducation portée à une forme d’austérité, voire de puritanisme, et qui ne manquait pas de mépris, voire d’interdit, envers des pratiques d’enjolivement de soi (et s’en trouve encore tellement marquées que je ne trouve que ce drôle de mot, qui n’est pas sans m’évoquer les voitures et leur carrosserie) qui auraient visé à séduire, ce n’est que sur le tard, donc, disais-je, que je me suis aperçue, rendue compte, que ces soins de la peau comportaient une dimension qui allait bien au delà de la vanité repoussée ou de la séduction honnie, alors que je suivais des cours de tai chi. c’est là que je me suis rendue compte que l’attention portée à son propre corps, qui pour ma part est passée par l’apprentissage de ses mots, des mots du corps — le tai chi est un art martial interne, une pratique de santé, soutenue d’une longue tradition, culture —, entraînait des bénéfices que je n’aurais pu soupçonner. tout cela est mal dit car c’est dit pour la première fois, en vérité. vivant ce que je décris dans les mots qui précèdent, je m’étais dit qu’il faudrait un jour que je m’attelle à essayer de l’écrire, ça, ce changement chez moi. le corps apprécie qu’on lui prête attention, et dès qu’il la capte, il en veut plus. quand je parle du corps, je ne parle pas ici seulement d’une abstraction, je parle par exemple, de la mandibule droite, de la pulpe d’un doigt, et cette attention au corps vide littéralement l’esprit. je n’en dirai pas plus aujourd’hui.

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