ascèse et sculpture de soi

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Extraits de Kafka, le temps des décisions de Reiner Stach :

On ne peut l’imaginer s’en remettre aux manipulations d’un psychothérapeute : il ne supportait pas que d’autres portent la main à cette sculpture de soi à laquelle il œuvrait.

Chapitre « Ascèse et liste de mariage »

A la l’annonce de ses fiançailles dans le journal – « on peut deviner quelle dose d’énergie psychique ce brusque passage du rêve au réel dut coûter à Kafka. »
p. 655

sacrifice – « Kafka avait résisté, renoncé, détruit la lettre de candidature (l’emploi que Musil lui avait proposé) qu’il avait déjà cachetée. Il avait fait un sacrifice. Et maintenant, il voulait savoir très précisément au nom de quoi. »
p. 656

angoisse – « Il ne fait guère de doute que c’est l’angoisse qu’inspirait à Kafka la porosité de son moi — angoisse d’une abolition de ses frontières personnelles, angoisse d’une désintégration, angoisse, à terme, de la mort — qui le poussa progressivement à adopter cette stratégie de survie ascétique. »
p. 664

scultpture de soi – « Non, l’angoisse de Kafka était beaucoup plus générale, et elle était parfaitement justifiée : des variations d’humeur incontrôlables, des fantasmes obsessionnels, des rêves qui le submergeaient à l’état de veille, des pulsions qui pénétraient sa conscience tels des coups de feu, des impressions qui débordaient son moi des heures durant — Kafka savait pertinemment qu’il vivait dans des extrêmes psychiques qui restaient inconnus à presque toutes les personnes qu’il avait jamais rencontrées et qui donc, en un sens, n’était pas normaux. C’est d’ailleurs ce qui les rendait si difficiles à partager. Pour faire comprendre aux autres à quel point il lui était arrivé de frôler la folie, Kafka aurait dû se dévoiler et s’exposer à son entourage à un tel degré que ce dévoilement aurait remis en cause le contrôle durement conquis, et donc encore accru l’angoisse. On ne peut l’imaginer s’en remettre aux manipulations d’un psychothérapeute : il ne supportait pas que d’autres portent la main à cette sculpture de soi à laquelle il œuvrait.« 
p. 665

ascèse « À l’inverse, le modèle ascétique pour lequel opta finalement Kafka visait à combler de telles failles jusqu’au fond, à guérir, à mettre son existence à l’abri d’un seul grand projet de vie et à y puiser de l’assurance — non seulement l’aplomb que donne une conviction bien assise, mais une assurance fondée en lui. Il faut sûrement considérer ce grand projet ascétique, que Kafka porta à une certaine perfection pratique année après année jusqu’en 1914, ce projet qu’il rendit vivable avant d’y appliquer sa réflexion et de s’en rendre maître par le moyen de la langue — il faut considérer cette invention de soi comme l’accomplissement psychique décisif qui fit d’un discret Juif de Prague le « phénomène » inégalable, inimitable que fut Kafka. Car c’est bien d’un accomplissement qu’il s’agit : la réalisation d’une vaste intégration psychique grâce à laquelle Kafka mit peu à peu chacun de ses actes au service d’une idée directrice et donna une forme à sa vie.« 
p. 668

Même Brod était forcé de reconnaître que la langue pure, sans scorie, en un mot : ascétique, que visait Kafka, ne paraissait en rien stérile ni anémiée, mais qu’elle libérait au contraire des énergies esthétiques inouïes. Preuve était faite que le sens de cette symbiose entre ascèse et littérature ne consistait pas uniquement en ce qu’elle comblait une faille dans la psyché de Kafka, ou en ce qu’elle faisait consonner deux de ses « préoccupations » ; on pouvait également l’orienter vers l’extérieur et la rendre productive — d’une façon époustouflante.
p. 669

« Cette allure guindée, ce style ascétique grâce auquel il se distinguait au premier coup d’œil de son entourage et surtout de sa famille, lui permettait de s’identifier à lui-même, et peut-être aussi d’éprouver une sorte de fierté narcissique qui offrait un contrepoids constant au sentiment douloureux de sa propre infériorité. À chaque reproche, justifié ou injustifié, Kafka pouvait dorénavant répondre : « Je suis comme je suis, et on ne peut pas changer les gens. »« 
p. 669

« Ma cellule — ma forteresse » « Autrement dit : pour rester pur, fermer les portes. Durcir l’armure. Relever les remparts. Kafka, semble-t-il, a eu besoin de plusieurs années pour comprendre qu’il était en passe d’ériger un système de contraintes qui, certes, rehaussait sa vie sur le plan narcissique, mais consumait en même temps toute son énergie vitale. Dans son récit Le Terrier, il a trouvé pour illustrer cette situation l’image la plus pénétrante qui soit : un moi qui s’emmure pour rester autarcique se trouve en état de siège permanent et se condamne ainsi à une vigilance éternelle. Tout est pareillement menaçant ; tout est pareillement vulnérable. Nulle part on ne peut baisser la garde, la plus petite négligence est sanctionnée, et la moindre porosité détruira le « terrier » psychique comme la moindre voie d’eau détruira un navire. Et enfin : de là où rien ne peut entrer, où toutes les failles sont comblées, il ne peut rien sortir non plus. « Ma cellule — ma forteresse », résume laconiquement le journal ; on peine à imaginer une équivalence plus exacte et plus juste1. »
p. 670

Sans doute il y a des gens qui savent assurer leur indépendance partout, mais je n’en fais pas partie. Cela dit, il y a aussi des gens qui ne perdent leur dépendance nulle part, et une tentative ne me semble pas inutile pour voir si j’en fais partie ou non.

La Grande Guerre

Kafka écrit à son père pour tenter de faire passer l’annulation de son mariage et le fait qui’l veuille maintenant vivre seul, quitter Prague, quitter son emploi  

« Ne crois-tu pas, d’ailleurs tu l’as déjà dit sans détour, que j’ai eu la vie trop facile ? J’ai jusqu’ici grandi de bout en bout sous dépendance et dans le bien-être extérieur. Ne crois-tu pas que ce n’a pas été bon du tout pour ma nature, malgré la bonté et la gentillesse de tous ceux qui y ont pourvu ? Sans doute il y a des gens qui savent assurer leur indépendance partout, mais je n’en fais pas partie. Cela dit, il y a aussi des gens qui ne perdent leur dépendance nulle part, et une tentative ne me semble pas inutile pour voir si j’en fais partie ou non. L’objection selon laquelle je suis trop vieux pour une telle tentative n’est pas valable. Je suis plus jeune qu’il n’y paraît. C’est le seul effet positif de la dépendance, qu’elle vous fait rester jeune. Mais à condition qu’elle prenne fin.
“Au bureau, je n’obtiendrai jamais cette amélioration. Ni à Prague de façon générale. Ici, tout est fait pour me maintenir dans la dépendance, moi qui, au fond, la recherche. Tout m’est trop mis à portée de ma main. Le bureau m’est très pénible et souvent insupportable, mais facile en réalité. […] Je peux tout gagner hors de Prague, c’est-à-dire que je peux devenir une personne indépendante et apaisée qui utilise toutes ses facultés et reçoit pour salaire d’un bon et vrai travail le sentiment d’être bien vivant et durablement satisfait. Une telle personne aura aussi — ce ne sera pas le moindre gain — de meilleurs rapports avec vous. Vous aurez un fils dont vous n’approuverez peut-être pas toutes les actions mais dont vous serez satisfaits dans l’ensemble, car vous serez forcés de vous dire : “Il fait ce qu’il peut.” ”
p. 709

  1. Journal, 19 février 1920 ↩︎

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