1996, mon père écrit dans un carnet

Fra Filippo Lippi, retable de l'Annonciation, eglise San Lorenzo, Florence

2 février
« Comment figurer cet intervalle, cet « interdire » où s’échangent des paroles, à la mesure de la résonance des souffles et des voix ?»
[…]

Mystère de la figurabilité.
un simple intervalle qui fuit en
profondeur selon l’axe du regard.

la colonne
signe figure, à puissance symbolique
qui baliserait l’entre-deux de l’invisible
et inaudible échange de paroles
entre les acteurs du récit. »

 

 

Ces notes* que mon père témoignent de sa lecture d’un article de Louis Marin paru dans La part de l’œil, intitulé «Énoncer une mystérieuse figure », dont il recopie des extraits qu’il émaille de croquis.

L’ article s’articule autour de ce que Marin nomme « figurabilité du mystère » et « mystère de la figurabilité » et qu’il délinée à l’intérieur du renouvellement des figures du récit de l’Annonciation (évangile selon saint Luc, I, 26-38) qu’en donnent les peintres du début du Quattrocento de par le dispositif de représentation que met alors en place la perspective légitime.

La figurabilité du mystère se rapportant à l’intervalle entre les deux acteurs de l’Annonciation, l’Ange et la Vierge, espace perdu dans l’énoncé du récit de saint Luc et que peut venir figurer la peinture, ramenant au langage ce qui ne l’était pas dans le texte : se montre cet espace que des voix pénètrent, tenant lieu de l’effectuation réelle du dialogue, rendant compte des corps, de la distance qui les sépare, insurmontable mais aussitôt franchie, quelque part, là où se croisent et les voix et les regards, voix et regards rendus à la corporéité autant qu’à l’évanescence.

Le mystère de la figurabilité étant rapporté à ce que l’énonciation comporte de secret, secret dont le tableau manifeste la présence en tant qu’il est phrase, discours (1) plutôt que  récit (2), en tant qu’aux traces de l’instance d’énonciation laissées dans le récit, la peinture donne un espace, un corps. L’ouverture opérée dans l’espace par la perspective légitime, l’espace proprement scénique qu’elle instaure en peinture, le procès qui s’y fait d’une coupure, est pour Marin « analogue à  la déconnexion de la structure d’énonciation que réalise dans le langage la modalité narrative des temps, des verbes et des pronoms», à quoi il ajoute la série des déictiques (3).  Cet espace est lieu d’une disparition, de ce qui s’avance dans la disparition, scène donnée d’une traversée, d’un évidement qui s’arrête en un point, à l’infini, celui de fuite –  point qui répond du vide du sujet de l’énonciation, et qui rend nécessaire l’énoncé qui sera de peinture.  Spectacle de l’apparence d’une disparition  qui ouvre le voile sur un lieu de l’énonciation de l’Annonciation et qu’exhibent les peintres du Quattrocento, à l’heure même, souligne Marin, où saint Bernardin de Sienne énonce nouvellement le mystère de l’Incarnation : « L’éternité vient dans le temps, l’immensité dans la mesure, le créateur dans la créature… l’infigurable dans la figure, l’inénarrable dans le récit, l’ineffable dans la parole, l’incirconscriptible dans le lieu, l’invisible dans la vision, l’inaudible dans le son… »

 

* tandis que ces notes,  je les ai moi-même prises,  en 2002.

1. Je m’en rapporte ici au livre de François Wahl, Introduction au discours du tableau, qui lui-même renvoie à Benveniste.  La phrase est bien un segment constituant du discours; il n’y a pas cependant  entre la phrase et le discours de franchissement de niveau de la partie au tout, ainsi qu’il en est entre le phonème et le mot, entre le mot et la phrase, phonèmes et mots ne connaissent leur sens qu’à la condition d’être intégrés dans l’unité de discours qui leur est supérieure : le phonème dans le mot, le mot dans la phrase.  Phonèmes, mots et phrases sont constituants du discours, à la différence qu’à partir de la phrase, le sens est posé, complet, et n’a plus le même sens que celui qu’il avait jusque là, puisque à partir de la phrase, référence est faite à une situation donnée, au monde des objets.  C’est à partir de la phrase que la langue quitte le domaine des signes – la phrase n’est pas un signe – pour rentrer dans celui du discours.

2. Benveniste a distingué les modes d’énonciation propres au discours et au récit.  Dans le récit, à tout le moins dans sa forme stricte, les instances du discours qui sont les marques de l’énonciation – telles que le pronom je, les  indicateurs pronominaux ou adverbiaux, certains temps du verbe : le présent, le passé composé ou le futur – sont effacées de l’énoncé au profit de formes grammaticales comme la troisième personne, l’imparfait et le  plus-que-parfait : «  A vrai dire, dit Benveniste, il n’y a même plus de narrateur.  Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent à l’horizon de l’histoire.  Personne ne parle ici; les événements semblent se raconter eux-mêmes. » (Benveniste, « De la subjectivité dans la langue » , Problèmes…, p. 262).

3. « Montrant les objets, les démonstratifs ordonnent l’espace à partir d’un point central, qui est Ego, selon des catégories variables : l’objet est près ou loin de moi ou de toi, il  est ainsi orienté ( devant ou derrière moi, en haut ou en bas), visible ou invisible, connu ou inconnu, etc.  Le système des cordonnées spatiales se prête ainsi à localiser tout objet en n’importe quel champ, une fois que celui qui l’ordonne s’est lui-même désigné comme centre et repère. » (Benveniste, La communication problèmes de linguistique générale, t. 1, p. 69)

 

a scheme is not a vision / verossity / Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison.
+ S Z U G Y I C Z K Y + (velocity) (férocity, verosity)

Mar 24th, 2009 11:17am

j’aime beaucoup vous montrer des images. les images qui sont qu’il est à ma portée de vous montrer. les images que je vous montre sont des images qui

je ne sais pas si elles sont à proprement parler n’importe qu’elles images, je ne le crois pas, en fait, mais dans ces images compte également, et indépendamment d’elles, de façon extrinsèque, cette qualité qu’elles acquièrent – du moins à mes yeux – du fait que je vous les montre. elles comportent également ceci : que j’aimerais également physiquement les faire, qu’à mon tour, ma façon, les fabriquer me plairait. (et qu’elles sortent de l’ordinateur) (l’ordinateur, la virtualité étant, restant suspecte).

(via modernitymuscler) quality toys papier colle et camionsMar 24th, 2009 12:13pm

des fois peut-être je veux dormir pour mettre de l’eau sur le feu. mais parfois ça fait comme si c’était de l’huile.

à propos de ce rêve,
l’ayant raconté à celui que dorénavant je ferai l’effort d’appeler mon analyste, ce rêve où je suis seule contre la bande de cons du monde, il me dit :  » aaah ! aaah ! aaah ! » (en trois quatre fois, de façon très appuyée, comme si ça faisait longtemps qu’on l’attendait, celui-là, ce rêve-là). et après, quand j’ai eu fini de parler, il dit plusieurs fois « très très très très très bien… « 

mon analyste donc, c’est aussi celui à qui quand je dis que je veux quitter f me dit le quitter mais pourquoi ce qui me suffit pour que je veuille plus le quitter du tout en effet pourquoi

Ben Schumacher (Symbolic Registration n° 2)

Le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.

G. Flaubert

voyager, c’est compliqué, c’est trop compliqué. développez.

accident

il faut que j’aille à bruxelles voir mon petit frère hospitalisé

grave

 

velocity
veros,sity
verocity verosity
ne me quitte pas mais

8h40, je ne vais sans doute pas tarder à me recoucher.

Rêve cette nuit.

Avec Roger (à la place de Frédéric) dans sous-sol rue Waelhem. Roger s’enferme dans pièce avant (qui ressemble aussi à cave rue Tiberghien) . Ne me quitte pas mais ne veut pas de moi tout le temps près de lui. Fait des choses, est très actif. Moi, j’attends dans pièce à côté. Lui, de temps en temps vient près de moi, puis retourne dans sa pièce. Sommes avec Francis, ami de JP, homosexuel, très joli garçon. Reste parfois près de moi, parfois près de Roger. Ma famille et Jules ne sont pas loin de moi, mais sont entre-eux, comme si je n’étais pas là. Sont comme assis sur une dune. Je regarde Jule, comme si je ne le connaissais pas, dans cette terrible séparation qui est la mienne quand je suis (très) en colère. Je ne comprends pas le comportement de Roger. C’est probablement ce qui me met en colère. Il n’a pas dit qu’on se quittait, mais. Je voudrais partir et le rendre jaloux. J’imagine partir et aller au cinéma. Qu’il ait le temps de s’inquiéter.

//

Ce que je ne comprends pas, c’est que cela m’apparaisse en rêve et en ce moment et comme si je ne le savais pas, comme pour me l’apprendre que la cause de ma grande colère, c’est la séparation, que la séparation me sépare. Mais quelle séparation, et pourquoi au sous-sol, et pourquoi avec Roger, et pourquoi ce souvenir de la cave de la rue Tiberghien. Que la séparation me précipite dans un détachement mortifère, létal. Où tout paraît juste. Où les sentiments sont ce qu’il sont, sans atours, sans apprêts.  Où tout paraît si juste, que c’est d’une force implacable : je – ne tiens – à rien.  Comme si le rêve me racontait cette histoire-là, inconsciente, me faisait la leçon. Comme si donc, c’était ce qui se rejouait en ce moment.

//

Je trouve des bottes qui étaient à Annick et qui sont à moi maintenant. Je les mets. Ce sont des cuissardes. Je les fais remonter jusqu’aux genoux puis les rabaisse. Je marche devant Roger.

//

Et pourquoi ces bottes d’Annick, Annick dont j’ai pensé (un jour, à la lecture d’un séminaire de lacan, de pages sur la névrose idéale obsessionnelle) que c’était elle, mon idéal, mon idéal, inatteignable.  Ces bottes qu’elle a et que je n’aurai jamais. De même que je ne trouverai pas, jamais, chaussure à mon pied. Mais pourquoi des cuissardes ?  Rien ne pourra jamais détrôner Annick de cette place. Et, je serai toujours toujours celle qui ne sera pas ça. Je ne vois pas d’autre possibilité de me définir qu’en non-ça. En non-elle. Secrètement au monde non-elle. Je suis non-Annick. Annick a une définition, je n’ai que celle de son négatif.  Et j’ai la chance qu’elle soit mon amie. Je suis en complète humilité par rapport à ça. Et je sais qu’elle l’a parfois ressenti, que ça l’a parfois agacée.

//

Quelque chose me dit que Roger ne me quitte pas, mais je n’arrive pas à accepter les distances, la liberté qu’il prend.

/;/’*

Me fait penser au fait qu’hier cuiller suis allée à premiers tests d’inscription à un cours de secrétariat qui, si je les réussissais, auraient pour conséquence que je ne pourrai plus aller chercher Jules à l’école et que je ne pourrai plus l’aider à faire ses devoirs. Je ne pourrai plus non plus le conduire à l’école le matin.

Je m’inquiétais donc. De la distance que je prenais.
Me demandais si c’était bien. Si je ne l’abandonnais pas. Trouvais que ce n’était pas bien. Mais pourquoi la présence de Francis (ami homosexuel), dans le rêve. Poser la question c’est y répondre. Ne plus vivre cet amour de double, d’homosexuel. (pourtant, il m’est arrivé de penser que ma colère, était ce qu’il y avait de plus juste, chez moi (quand bien même)).

Mais en fait, je ne saurai jamais si c’est bien ou pas, pour Jules, puisque je ne serai plus là. C’est une séparation. Et tout ce qu’ elle comporte de perte.

Éventuellement ça dirait : tu vois ça comme une séparation. C’en est une. Mais, ça n’est pas la fin de l’amour. C’est pour que chacun puisse faire ce qu’il a à faire. / mais si il n’y arrivait pas, pas sans moi, et comment puis-je faire pour être sûre de ne pas l’empêcher d’y arriver, sans moi. Comment lui dire tu peux le faire sans moi, et l’accepter.

//ň

Aussi, Jules hier exprimait le sentiment d’avoir trop à faire, alors que ce n’était sans doute pas trop. J’en étais étonnée. Il était profondément dégoûté d’avoir autant de devoirs. Alors qu’il n’y en avait pas beaucoup. C’est ce que je ressens moi aussi, souvent. Ce trop. Alors que je n’ai sans doute probablement pas trop à faire, j’éprouve le sentiment épuisant d’avoir beaucoup infiniment trop à faire. Et ce trop n’ est sans doute jamais que l’opposé de rien. Plus que rien = trop. > rien = trop. Autre que rien = trop. Et autre que rien = voulu par l’Autre. Et rien = voulu par soi. Mais pourquoi un tel besoin de vacance, d’absence. De rien à faire. Un besoin hors du commun.

Et rien = voulu par soi ou = non-voulu par l’Autre. L’insupportable de la demande de l’Autre.

//

Pourquoi est-ce qu’il faut maintenant que je me recouche ? Alors que je ferais mieux de me lever, laver.

Bon, tant pis. Je peux me l’accorder. Mais pourquoi me sens-je si vite débordée ?

l’oublié

Rêve

« Sur une scène.

Une scène de l’école – pas celle avec un grand E, la petite, celle des Dames; non, la plus petite, celle des Filles (de la Sagesse). Je faisais des spectacles là quand j’étais petite, de la danse. Mais dans le rêve, il s’agit de théâtre. Je suis la « principale » (comme en danse).

Je suis sur scène, je dois commencer. Mais je ne me souviens de rien.

lettres de jouissance de simon hantaï (autoportrait d’une exposition en jardinière)
Simon Hantai-Ecriture rose-1958-1959-4
Simon Hantaï, Peinture / Écriture rose

« Poperinge. La maison de mes grands parents, du côté de ma mère. Nous allons loger là un moment. Mes cousins – Jo, Dirk et Roos – sont là. Je ne sais pas pourquoi nous sommes là. Nous sommes réfugiés un moment là. Le lieu était inhabité. Nous travaillons à l’arrière du jardin, à un coin du chemin qui courait tout autour. Je veux replanter une fleur reçue en cadeau. Je ne sais pas du tout de quel côté de l’angle du chemin la mettre. Je la mets d’abord contre le mur du fond, à un endroit où elle recevra le soleil toute l’après-midi, sur un petit promontoire où elle se niche parfaitement, telle la Vierge Marie dans sa grotte à Lourdes; mais ensuite, j’hésite à la mettre du côté plus ombragé, là où le chemin refile vers la maison. C’est là qu’oncle Robbe apparaît, probablement sortant de l’un des petits ateliers qui longent le chemin sombre. Il m’explique que si je la mets côté ombre, je pourrai lui faire longer tout le chemin, jusqu’à la faire rentrer dans le maison. Que ça mettra des taches de couleurs. Je rentre à la maison pour expliquer cela aux autres. Et ensemble nous décidons de planter la plante à l’ombre, et nous nous apercevons que nous pouvons déjà l’étirer jusqu’à la maison. Oncle Robbe est très heureux. Moi aussi. Il se met à travailler beaucoup, dans le jardin. Il dit qu’avant aussi, avant que les lieux ne fussent abandonnés, une telle plante remontait depuis le fond du jardin jusqu’à la maison. C’est une sorte de lierre rampant, florifère. Nous sommes tous contents. J’ai de plus en plus envie de rester là, de ne plus quitter cet endroit. Mais la plante est massacrée, coupée en morceaux. Nous ne savons pas par qui. Oncle Robbe dit que la mairie pourrait faire n’importe quoi pour que pour que la maison ne soit pas réinvestie, habitée. Alors, nous nous mettons à un certain endroit du jardin, toujours à l’arrière, tout près de là où nous étions auparavant, pour appeler ceux qui ont fait ça. Nous crions. Dans cette encoignure, le terrain est en creux. A quatre pattes, je grimpe en haut de la cuvette (comme une dune). De là, je les aperçois qui s’approchent, tapis au sol, ce sont des petits gitans. L’un d’entre-eux arrive juste au dessus de ma tête. Il ne me voit pas, je le devine. Après, s’il y a des explications avec eux, je ne sais plus quelles elles sont. Mais ensuite, tout est détruit dans le jardin, par d’énormes coups de cisaille. Nous ne voyons pas qui commet cela, c’est très rapide. À un moment, j’ai en main une sorte de liane, un faisceau de lianes que nous essayons de sauver (comme des câbles), mais elles se coupent alors que je les tiens dans mes bras. J’ai l’impression qu’on pourrait croire que c’est moi qui l’ait fait. Or ce n’est pas moi. Je me réveille. »

Ce rêve, comme l’illustration de la redécouverte de quelque chose, d’un lieu de l’inconscient oublié puis réinvesti avec bonheur, jusqu’à ce que certains « agents » ( la mairie, les petits gitans) interviennent pour l’empêcher ( à un certain endroit, on pourra croire que c’est moi qui suis cet agent).

Et ce rêve, comme une illustration de la rétrospective de Simon Hantaï vue hier au centre Pompidou. Dans un film que j’y voyais1 , Simon Hantaï explique qu’il avait fini par se rendre compte que ce dont il s’était agi dans son travail, ça avait été  de retrouver les couleurs de son enfance, les somptueuses couleurs vues en Hongrie. Il explique que son bonheur, son délice, c’est ça. Retrouver l’éblouissement de ça. Ces jours de fête au village, où les façades étaient repeintes, où chacun s’occupait de nettoyer le pas de sa porte, d’en enlever toute poussière,  de le recouvrir de sable et d’y tracer des motifs au creux desquels étaient posés des pétales de fleur.  Les rues de village étaient alors magnifiques. Dans le film, on le voit déplacer dans son jardin ses énormes toiles, les alignant jusqu’à former une longue allée qu’il contemple alors.  Dans le chemin tracé, sa petite fille s’approche de lui un bouquet rouge à la main qu’elle lui offre, qu’il dépose, petite tache, sur l’une des toiles.  Plus tard dans son parcours,  il se retirera volontairement du monde l’art et n’exposera plus que rarement. Il ne crée plus qu’au départ de ses propres toiles, des toiles qu’il a déjà faites, qu’il reprend, découpe, et nomme ces nouvelles œuvres « Les laissées ».

« Comme on le sait, (…) Simon Hantaï s’est mis en retrait à partir de 1982. Sentant venir un temps où l’art serait l’objet d’une commercialisation spéculative outrancière, où les faits culturels deviendraient l’enjeu d’objectifs politiciens, alors que l’art moderne, longtemps resté dans les marges, prendrait désormais une place stratégique contraire aux objectifs initiaux des artistes, Hantaï aborde cette nouvelle phase par une position critique radicale, celle de l’absence. Prenant à contre-pied et très volontairement l’exaspération médiatique et mercantile de ces nouvelles années folles, Hantaï reste chez lui, ne produit plus, refuse l’exposition et la diffusion de ses œuvres puisque l’art est devenu objet de consommation courante. Il travaille autrement, intellectuellement. Bien sûr, d’aucuns, d’abord incrédules, croiront voir là le reflet d’un doute momentané (ce n’est pas la première fois qu’Hantaï interrompt temporairement sa production), ou encore le sentiment d’un échec, d’un aboutissement peut-être, qui pourra bientôt déboucher sur une phase nouvelle. Une impression qui ira, d’une certaine façon, dans le sens de l’artiste, lequel partage avec certains écrivains ou philosophes cette sorte de nécessité du doute, le choix d’une “écriture du désastre” (Blanchot) ; mais négligera une détermination que rien ne viendra affaiblir. Alors arrivé, en ce début des années 80, à un moment d’assez profonde reconnaissance de ses recherches, Hantaï s’obstine malgré toutes sortes de sollicitations dans cette absence revendiquée, cette “grève” de la peinture qui laisse cependant une large place à la pensée en acte. Car absence n’est pas silence, ou plus exactement mutisme. Dans cette phase de seize années, Simon Hantaï lit des textes philosophiques, revisite son travail antérieur sous différentes formes : découpes avec les Laissées ; distorsions photographiques (autres Laissées traitées cette fois en sérigraphie) ; pliages domestiques à partir des torchons de la maison ; lectures, écritures, classements, tris, destructions, enfouissements… La relation à la peinture, à sa peinture, reste une activité continue au cours de cette longue période où on ne le voit plus, où il n’expose plus. Celui qui parlait déjà de travailler “les bras coupés et les yeux fermés”, poursuit son chemin en dépit des mutilations volontaires qui en ont conditionné jusque-là la nature profonde. […]

Alfred Pacquement, Directeur du Centre Georges Pompidou, Flux et reflux, fragments (pour Simon Hantaï), Westfälisches Landesmuseum für Kunst und Kulturgeschichte, Münster, 8.5-8.8.1999. Trouvé là : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/daac/dossierspdf/hantai.pdf.

C’est curieux, n’est-ce pas, comme mon rêve rejoint tout cela, reprend tout cela. Je veux dire que je retrouve dans ces toiles coupées, découpées, le jardin découpé de mon rêve ( pièces détachées). Et comment, je me suis réapproprié, le temps d’une nuit,  le trajet de cet artiste. Des retrouvailles avec les couleurs de l’enfance hongroise aux Laissées, ces toiles (non pas des nouvelles donc, il ne produira plus rien de neuf, mais des anciennes, qu’il reprend) qu’il découpe au ciseau. Comme je retrouve moi-même le jardin oublié de ma grand-mère, jardin qui se retrouve découpé, et peut-être découpé par moi. Le plus énigmatique encore pour moi, ce sont ces découpes. J’attribue leur fait d’abord à la « mairie » puis à de « petits gitans ». Mettons que je mette la « mairie » du côté de la mère. La mère et sa jouissance sont inter-dites. La retrouvaille même du jardin est interdite. C’est le jardin, paradis, interdit. Je le retrouve, je voudrais y rester. Eden.  Dans ma vie, depuis quelques années, certaines jouissances (simples) trouvent un plus-de-prestige à mes yeux et sont par moi reconnues comme telles, de façon repérable, au point que je puisse vouloir les rechercher, consciemment. Que je puisse chercher à en élaborer, formuler le désir. C’est me semble-t-il le travail auquel nous a invité Jacques-Alain Miller ces dernières années, celui de toute analyse : rendre consciente une jouissance inconsciente, et au travers de cette découverte en formuler le désir. Pour ce qui est des « petits gitans« , je ne vois vraiment pas quoi dire. Je pourrais parler de ce que je rêvais, petite, d’être enlevée par des gitans, et d’alors partir avec sur les routes. Mais pourquoi seraient-ils ceux qui viennent découper le jardin. Mais surtout, dans les découpes ne retrouve-t-on pas mon goût pour les recoupements, ceux-là mêmes auxquels je m’exerce ici, dans ce blog ? Mon goût pour l’inconscient et ses recoupements en dépit du bon sens ?

« La toile est un ciseau pour moi »

Est-ce que c’est curieux que cela se passe à Poperinge, dont je ne rêve pas souvent mais qui réapparaît cette fois dans une grande clarté, précision ? Poperinge est la ville de ma mère. Oncle Robbe est son frère de ma mère. Blond et grand dans le rêve, je dirais qu’il ressemble plutôt à Guy du château d’Assenois qu’à lui-même. Mais tous les deux ont un caractère semblable, sont taiseux, taciturnes. Tous les deux, on les croisait autrefois au jardin ou au bois, au travail. Qu’évoque le coin du jardin où je m’arrête et replante la fleur ? Je ne sais pas. J’y suis prise d’un doute qui me ressemble. À l’ombre ou à la lumière? Et qui m’empêche très souvent de passer à l’action, brise les plus purs de mes élans. Ce doute est levé par l’intervention d’oncle Robbe. Si je la plante à l’ombre, à l’endroit de la reprise du chemin vers la maison, je pourrai la faire grimper, remonter jusqu’à la maison et elle parsèmera le chemin de touches de couleurs (le bouquet de sa fille à Simon Hantaï, sur les toiles). C’est là que je reconnais la reconstitution de Simon Hantaï, avec ses tabulas qui retracent les rues du village de son enfance. Au soleil, ajoute oncle Guy/Robbe/Hantaï, la fleur sera bien, mais elle risque de brûler si la température atteint 30 degrés (il faisait hier 30 degrés dans le cercle polaire! avais-je entendu à la radio) et je songe qu’en effet si nous devons partir, la plante, qui aurait besoin d’être arrosée ( Robbe parle d’un arrosage plusieurs fois par jour) crèverait. Tandis qu’elle pourrait survivre, voire même s’épanouir, si elle prenait le côté du chemin à l’ombre. Un chemin d’ombre donc, plutôt qu’une exposition en pleine lumière. Et la fleur pourrait survivre sans soins, s’il nous fallait quitter l’endroit, ce dont j’ai de moins en moins envie Dans le rêve, je m’identifie donc à Simon Hantaï, au jardinier taciturne. J’ai hier été voir cette exposition à cause d’un article lu à propos d’une toile de lui dont le titre comporte le mot « rose », comme le prénom de ma cousine, « Roos », présente dans le rêve, titrée Peinture / Écriture rose. Il s’agit d’une toile qu’il a mis je crois un an à faire, à une époque où il pensait arrêter de peindre. Il a alors écrit et réécrit des textes qui lui étaient chers, jour après jour sur une immense toile, en superposant les textes, les écritures jusqu’à ce qu’elles deviennent illisibles et en utilisant des encres de différentes couleurs dont les superpositions ont créé cette couleur rose qui ressort majoritairement de la toile sans y avoir été pourtant utilisée.

Simon Hantai-Ecriture rose-1958-1959
Simon Hantaï, Peinture / Écriture rose, 1958-1959 (détail)

Je n’arrive pas bien à me poser la question de la forme de ce que j’écris, de la forme à donner, et je suis parfois tentée de lui chercher une forme de ce côté là, d’une écriture manuscrite où la composante visuelle ne compterait pas pour rien. Je me souviens maintenant qu’une des premières choses qui m’ait tentée à la lecture de ces articles qui concernaient Hantaï et Derrida, c’était l’envie de trouver un moyen qui me permettrait d’écrire à la main un texte qui serait alors à la fois montré et camouflé, un texte qui prendrait une place physique dans le monde (à l’opposé d’un texte écrit sur ordinateur), que je pourrais néanmoins écrire (d’une façon discrète – tant il est toujours important pour moi d’agir secrètement). Il était également question d’un livre d’Hantaï, écrit avec Jean-Luc Nancy et Jacques Derrida, où le texte d’une correspondance (de Nancy et d’Hantaï) est repris, recopié par Hantaï jusqu’à l’illisibilité. Et cela s’est encore mêlé pour moi à la lecture d’un autre texte, de Derrida je pense cette fois, sur les plis et les nœuds d’Hantaï. J’essayais d’imaginer comment je pourrais moi-même plier une toile ou autre support, jusqu’à ce qu’il devienne suffisamment petit (nécessité donc de la discrétion du support de sorte que je puisse travailler dans l’ombre) et qu’une fois ouvert, redeplié, il permette de lire sans que le texte soit directement ou complètement lisible, conservant ou reconstituant une part d’ombre. Voilà donc ce qui m’avait donné fortement envie de voir cette exposition. Ce besoin de faire exister un texte matériellement et pas seulement dans la mémoire d’un ordinateur. Et de chercher à le faire exister visuellement.

Le sacrifice du sens

Mais, ce qui m’a frappée également à la vision des films, c’est jusqu’à quel point Hantaï renonçait au sens. Ce qui rapproche son travail de celui de Rothko. Si ce n’est qu’il me semble qu’il y s’agit moins d’une affaire de contemplation que d’éblouissement comme il le dit. D’éblouissement et de joie. Et pour ça, en effet, il faut pouvoir renoncer au sens. Cela m’a paru ce qui était le moins à ma portée. Le plus gros sacrifice. Je ne me suis pas demandée alors ce qui avait pour lui rendu ce sacrifice possible. Est-ce que je me le demande maintenant? Ce serait le dégout du monde et du marché de l’art qui l’aurait conduit à se retirer, à cesser de peindre. Cesser d’ajouter une toile de plus, un produit de plus. Comme si production de sens et production capitaliste participait de la même chose. En tout cas, ce qui fait jointure entre son Hongrie, le tablier de sa mère et ma campagne, mon jardin ( de Donnery ou de Poperinge), c’est ce dont lui a une conscience suffisamment forte que pour pouvoir /devoir/ savoir renoncer au sens. Une jouissance certaine.

Une jouissance liée à « l’avoir un corps ». Pas sans cette matérialité-là,  d’un quotidien corps à corps avec ses toiles qui deviendront immenses, qu’il ne se lasse pas de manipuler, plier, tordre, repasser, nouer, déplier, tendre, déplacer, accrocher, décrocher, regarder – et dans cette idée, qu’il s’agit-là d’un travail, d’un travail très simple, que tout le monde pourrait faire, un travail pas loin de celui de l’usine, un travail proche de celui de la préparation des fêtes du village, travail d’anonymes qui œuvrent pour une communauté, travail dont il nous dit : « Je le fais pour vous ». Une matérialité qui ne va pas non plus sans celle de  la lumière et du vent (ces questions de météo, les 30 degrés), qui ramène la couleur à la nature. Ces choses que l’on éprouve physiquement. Et l’illisibilité que lui ramène au texte, ose, risque, c’est encore la part de jouissance ramenée au visible que comporte tout texte dans le corps de ses lettres.

Simon Hantaï au travail
Simon Hantaï au travail
Notes:
  1. On peut voir sur les lieux de l’exposition deux films (superbes) réalisés par Jean-Michel Meurice, Simon Hantaï, Des formes et des couleurs, 1974 et Simon Hantaï ou les silences rétiniens, Grand portrait, 1976 dont sont tirés les photos qui illustrent ce texte. []
à quelqu’un

je voudrais dire que je suis très fatiguée. juste le dire.

le coiffeur, la petite fille, le chat et les pigeons (le rêve)

dimanche matin, métro direction gare d’Austerlitz (pic nic à don. aujourd’hui)

Rêve de cette nuit, du samedi 4 au  dimanche 5

Le voisin d’en face a ouvert un salon de coiffure à côté. Il avait autrefois un établissement en face, je ne sais plus de quoi, mais maintenant il ouvre à côté – a fermé en face.

J’ai un ordinateur. Je suis assise à cet ordinateur grand écran, comme l’ancien. Dans une immense pièce, qui a plutôt quelque chose d’un atelier, qui ressemble un peu à l’entrepôt de houblon à Poperinge.

J’ai un chat. Ce chat s’est fait un copain.

le coiffeur d’à-côté

J’ appelle au téléphone le voisin passé coiffeur pour le féliciter de l’ouverture de son salon de coiffure. Je lui dis que je passerai certainement. Il me dit  « Voulez-vous venir aujourd’hui? » Je dis « Non, non, non, certainement pas aujourd’hui. »

Plus tard,  je le rappelle une deuxième fois. Je ne sais plus pourquoi. En rapport avec l’ordinateur. Il me dit qu’il est très malheureux. ça a un rapport avec sa femme. Je ne vais pas savoir ce qu’il en est. Il ne me dira pas ce qu’il en est.  Mais il me parle.

la petite fille

Vient une petite fille qui a l’air de penser qu’il faut nourrir le chat. Elle n’est pas seule. Je n’y pensais pas. Mais il y a dans sa présence, dans ce qu’elle dit, quelque chose d’intimidant. Je cherche donc de la nourriture. N’en trouve pas.

La petite fille s’apprête à donner à manger elle-même. ça m’embête. Je n’ai pas envie qu’elle se mêle de ça. Ni qu’on pense que je m’occupe mal de mon chat.

Après, je cherche mon chat, et son copain, mais je ne les trouve plus. chats perdus. aussi parce qu’ils sont maintenant très nombreux. très très nombreux. Je me dis que parmi eux je dois arriver à distinguer des bébés chats. sinon, de jeunes chats. je pense que les jeunes chats ne sont pas toujours faciles à distinguer des chats adultes. ils sont un peu plus petits, plus fins. mais je n’en vois aucun.

Les chats se transforment en pigeons.

un chat (S1) – son copain (S2) – des chats (essaim d’S1) qu’une petite fille veut nourrir – des pigeons (viennent remplacer les chats).

Je remarque qu’un certain nombre d’entre eux (+/- 4) portent des gilets sans manche de couleur bleue (indigo) .  un peu à la façon dont les éboueurs ou les « agents » de la ville portent des gilets jaunes. je me dis que cela indique peut-être qu’ils « appartiennent » à quelqu’un, à une société, pour qui ils travaillent.

Deux d’entre eux ensuite deviennent plus grands et sont habillés de la tête aux pieds de vêtements de petite fille. ils ont quelque chose de grotesque, on pourrait vraiment croire que ce sont des humains. « Il ne leur manque que la parole. »

un chat (S1) – son copain (S2) – des chats (essaim d’S1) qu’une petite fille veut nourrir – des pigeons – des travailleurs urbains – 2 petites filles grotesques et muettes.

«Le blason que le feu d’une rencontre a imprimé sur le sujet»

Lacan n’ayant pas encore élaboré dans son formalisme ce signifiant-maître, l’appelle, dans son texte sur Gide, «le blason» du sujet, terme qui est bien là pour résonner avec celui d’honneur : «Le blason que le feu d’une rencontre a imprimé sur le sujet». Il dit aussi : «Le sceau n’est pas seulement une empreinte mais un hiéroglyphe», etc.
Chacun de ces termes pourrait être étudié dans sa valeur propre. L’empreinte est simplement une marque naturelle, le hiéroglyphe on le déchiffre, mais il souligne que, dans tous les cas, c’est un signifiant, et son sens est de n’en pas avoir. On peut anticiper que cette marque singulière est ce qu’il appellera plus tard le signifiant-maître qui marque le sujet d’une singularité ineffaçable.

Extrait de la « Note sur la honte » de Jacques-Alain Miller (5 juin 2002)



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/ / jules : J’ai fait une peinture donc  je suis peintre. Je veux faire une peinture immortelle. Parce que j’aime la mort.  La mort, c’est ce que je préfère. //

 

 

Sans titre

i should never have stopped dancing
said she to herself

la certitude du réel opposée au doute du symbolique

J’essaie donc de lire Cédric Lagandré1. Curieusement facile et difficile à la fois. Ainsi, lorsqu’il cite Descartes  (p. 105),  attribue-t-il au semblant la certitude (« le fait de cette semblance est quant à lui une certitude inébranlable. La consistance du semblant est sans défaut, sans qu’il soit question d’attendre la sanction de l’existence divine« ) quand je l’aurais moi-même, et sans nul doute, attachée au réel de la lumière, du son, de la chaleur.

« … je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l’on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu’il en soit ainsi ; toutefois, à tout le moins, il est très certain qu’il me semble que je  vois, que j’ouïs, et que je m’échauffe. »

« Lumière, son, chaleur » sont pour moi le lieu de l’ « il y a », de la pierre de plus en plus pierre de Nietzsche ou de la montagne de Hegel. Le réel est de leur côté, son épreuve une certitude. Le doute n’apparaît qu’avec le symbolique, en l’occurrence sous cette forme un peu drôle du « On me dira que… » (ah! ce que l’autre pourrait en dire…)

Donc, de mon point de vue,  « Je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur« , ces épreuves physiques, situent le réel du corps, du corps organe qui ressent le réel de la lumière, du bruit, de la chaleur.

Tandis qu’avec le  « Mais l’on me dira… » commence le travail de sape du symbolique. Ici, on rentre dans le jeu du possible, de ce qui peut, pourrait être dit. C’est bien le verbe qui nous fait sujet, qui nous met au monde comme sujet, à la condition que nous nous en remettions à sa loi. Que nous acceptions de nous en faire la dupe. Et le sujet (du verbe) n’est qu’un semblant (une commodité pour faire monde) du réel de l’humain qu’il représente.

Le symbolique, le semblant, sont le lieu du doute, du possible, opposé à celui, silencieux, du réel, qui ne discute pas, qui existe. C’est le « je pense » qui entraîne le doute du « je suis ». C’est le « je pense » qui tire l’existence à l’être en la nommant, en la ratant – l’amenant à réessayer, à épuiser tantôt  tous les possibles du dit.

Notes:
  1. La plaine des Asphodèles, je le lis très mal, maintenant par bribes, au hasard []
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