
Je découvre, via un article de E. Beaulieu, Une sirène de polis / Mallarmé, à propos d’un livre de Jacques Rancière, La politique de la sirène, dont je me dirais bien que je le lirais, si j’avais la moindre confiance en moi et si je ne craignais qu’une fois de plus, passionnée par mon sujet, je n’achète un livre que j’abandonne rapidement, prise par tout aussi passionnément par un autre sujet, je découvre donc la notion de « parataxe », dont je ne sais d’où elle vient, dont je me dis que je pourrais m’inspirer pour le blog :
La parataxe (du grec ancien παράταξις / parátaxis, « action de ranger une armée en bataille ») est un mode de construction par juxtaposition de phrases ou de mots dans lequel aucun mot de liaison n’explicite les rapports syntaxiques de subordination ou de coordination qu’entretiennent les phrases ou les mots.
Ce que je saisis ici rapidement (trop) de ce terme, parataxe, lié à une vision de la page mallarméenne ouverte à l’espace, au sens advenant de la simple juxtaposition d’éléments, sans chercher à forcer leur rapprochement, par l’équilibrage des espaces, du vide les séparant, laissant respirer ce vide, le faisant advenir comme lieu de circulation, où trouve à s’exprimer ce qui manque au sens, c’est ce que j’ai loupé dans mes mises en page et dans l’élaboration de mon objet blog.
Mallarmé ne témoignerait pas d’une crise spirituelle, mais d’un état de l’histoire des nouages esthétiques et politiques à l’époque du triomphe de ce que l’on appelle encore « littérature ». Il rendrait compte, entre autres, d’une disparition sans précédent : « La crise anecdotique du vénérable alexandrin renvoie à l’évanouissement plus sérieux de ce ciel des Idées. » Mallarmé creuse le vers à même ce vide laissé par la chute de l’Ancien Régime, où régnait le Maître des phrases se déroulant en hiérarchie syntaxique et en alexandrins réguliers, à l’inverse de la combinatoire du Coup de dés, d’où le maître est absent, car il « est allé puiser des pleurs au Styx ». Ainsi, l’interrègne mallarméen, ce que Rancière appelle ailleurs «La révolution littéraire », a fait en sorte que la «parataxe des coordinations démocratiques succède à la syntaxe des subordinations monarchiques» (Les noms de l’histoire. Seuil). Comme le disait Joubert (écrivain du livre impossible ayant précédé Mallarmé d’un demi-siècle) : « La monarchie est poétique » (Carnets I, Gallimard) — d’où l’on pourrait déduire que la démocratie serait non seulement parataxique, mais aussi prosaïque. Privé de la juste mesure du mètre / maître, le poète mallarméen tente en conséquence de mettre en forme « Le seul objet dont le néant s’honore », le poème, à l’âge de la prose. (…)
Dans le maniement mimétique de cette « doublure du sensible » qu’est le poème, Mallarmé se distingue nettement du courant que l’on a appelé « l’art pour l’art » : « Rien à voir en somme avec l’art pour l’art non plus qu’avec l’enfoncement dans quelque nuit du langage. Aucun esthétisme. Mais une esthétique, au sens où l’esthétique est non point la « théorie de l’art » mais la pensée de la configuration du sensible qui instaure une communauté. » Or, « l’idée de la communauté, c’est l’idée du lien. Lien se dit dans la philologie romantique religion ». Loin d’un retour rêvé à la religion naturelle (comme Chateaubriand et Hugo en ont caressé l’idée), Mallarmé invente plutôt le rêve moderne de « la « religion » de l’artifice : l’institution d’artefacts et de rituels qui transfèrent à la communauté […] le mystère » de la poésie. Distincte de la musique (de Wagner en particulier) ou de la peinture (du clinquant symboliste à la Gustave Moreau), mais suggérée par les arabesques analphabètes de la danseuse, la religion poétique à laquelle songe Mallarmé serait celle de la littérature elle-même, qui aurait à faire sa preuve, à rencontre du régime précédent (…)
https://id.erudit.org/iderudit/16914ac
Il me semble que je ne suis pas arrivée à inventer mon objet parataxique ou que j’ai été aspirée, étouffée par lui. Ce que je ressens dans mes lectures autour de Mallarmé et de Broodthaers, dans l’abandon même par Broodthaers du livre, pourrait être lié à ce qui s’est ouvert pour moi dans l’espace de la page Web et qui m’a, je crois, permis d’écrire. Or l’espace même qui s’ouvrait, qui pour moi était le lieu où faire apparaître le texte, le donner à l’image, je parle ici de ce que j’ai fait au début, dans 2balles.cc, avec Frédéric, j’ai, petit à petit, et difficilement été amenée à m’en éloigner parce qu’il me confrontait à quelque chose de l’ordre de l’image impossible pour moi. Comme si j’avais voulu m’y construire une image, dans l’objet Web, dans la page Web, le site Web, le blog, et que j’avais été rattrapée par ce symptôme de l’impossible image (qui ne pouvait là non plus trouver à s’incarner). J’ai donc, petit à petit, cherché à restreindre ma liberté, en essayant d’aller vers des formats qui devinrent le plus standard possible, tout en souffrant. J’ai voulu retourner dans le cadre, la convention. Car il me semble bien que l’objet que je rencontrais, que j’essayais de faire vivre, d’animer, trouvait ses prolongations bien au-delà du cadre. Cherchant à le limiter dorénavant, je n’en continuais pas moins à travailler sur écran, lequel reste le lieu de l’image, lequel transforme tout en image. Cela dit, aujourd’hui, travailler l’image sur écran, avec l’apparition des téléphones, avec la multiplicité des formats d’écran, rend ce travail de plus en plus difficile, voire impossible. Il me semble devenu difficile de rendre compte de la profondeur de l’objet Web, de l’objet du blog, d’un blog, quand il est pris dans le minuscule écran d’un téléphone qui, je crois, tendra toujours à linéariser tout récit. Ce qui rend une fois de plus le livre attractif pour moi, la forme livre.