Écrit à Paris, dans la nuit du 12 au 13 août, en réponse à l’atelier du 25 juin, #03 | comme je l’avais dit, Gertrude Stein
Une autre nuit, une autre nuit parisienne, en trombes la pluie tombe à un mètre de celle qui écrit fenêtres d’été ouvertes. Au bout de la rue s’entendent les battements sourds et répétitifs d’une fête.
Écrire dans la perte de la langue. Écrire dans son bégaiement. Écrire depuis ce qu’il y a, non depuis ce qu’il devrait y avoir. Voir alors ce qu’il y a. Écrire depuis les rives de la perte de ma langue, depuis mon bégaiement. Dire la langue même comme symptôme. L’exposer. La langue d’avant le polissage, la mise au pas. Est-ce que toute langue ne navigue pas sur sa perte. Je parle ici de la langue individuelle, privée, de la langue de chacun.
Si nous ne sommes plus sûrs du nom de celle qui une fois encore écrit dans le noir, nom que je vais vous rappeler, soyons sûrs de son sexe : féminin. Elle, l’autrice, l’auteure, l’auteur, s’appellerait Sonia Delarue. Le sexe, lui, est sûr et certain. Seul lieu de l’absence de doute, son sexe, son être féminin, laissons-le lui. Sonia installée dans un creux de la nuit, au bord de son canapé.
Revenons au lieu précédemment décrit, c’est de lui qu’il convient de dire un mot de plus. Le laboratoire blanc. Où l’autrice fit apparaître une figure dont elle tarde à faire un personnage. La figure d’une petite fille, d’une jeune fille de quatorze ans possiblement, ou de quinze ans plutôt, ou de seize, malheureusement. Il y a tout en elle encore de l’enfant, dans cet indéfini où elle se trouve, cette sorte d’indéfini, dans ce pourtant excessivement féminin, petite fille, jeune fille, même si la jeune fille est plus pénible à évoquer, qui dans son exploration de ce lieu blanc, découvre une trappe au plafond, la soulève, y monte, s’y installe et alors ressent ce terrible désir de rester là, cachée, dans cette soupente, de ne plus réapparaître. Au monde ne reste que ce désir, qui prend tout, et ce désir est blanc, aussi blanc que le laboratoire, il est sans sentiment, sans sensation, sans couleur, neutre, il s’impose à elle, et durant une heure, peut-être plus, elle reste là, assise dans la pénombre, ayant refermé la trappe derrière elle. Et si elle est jeune fille, alors elle se sent, je la sens là très petite fille encore. Dans ce lieu-là, elle est petite fille. Elle redevient, elle retourne. Et ce qu’elle serait comme jeune fille, serait refoulé, complètement. Quelque chose éventuellement comme tout le malheur d’être jeune fille, comme cette sorte d’horreur, ou d’extériorité à soi. Que cela vous arrive, que des choses se soient mises à vous arriver.
Quand elle se mure dans le mur, quand elle se terre sous le toit, elle redevient petite fille. Elle rejoint quelque chose de son être. Et elle a l’idée de ce fantasme qui consisterait à pouvoir voir sans être vue. Cela la prend, cette terrible envie qui consisterait à voir tout son saoul et à n’être pas vue.
Tout ça est neutre, irréel, silencieux. Irréel est le bon mot.
Maintenant, il faudrait arriver à sortir de ce laboratoire. Je ne suis pas sûre que ce soit sa mère à la petite fille, à la jeune fille, à la jeune Blanche, qui soit venue la chercher. Non elle est redescendue de sa cachette, et sera remontée, mine de rien, rejoindre sa famille.
Traversé le dépôt, pris les escaliers, grimpé, passé l’atelier, grimpé, le palier, la porte, sa clenche métallique, ouverte. Et tout de suite, l’impatience du père à son égard, l’exaspération exprimée, c’est bien vrai qu’elle est devenue jeune fille, la petite n’éveillait pas cette exaspération. L’impatience à cause de son retard. Elle ne dit rien, elle traverse le salon, elle les rejoint à table où ils étaient 4 à l’attendre.
Donc, il y a le père dont il va falloir dire quelque chose, et on le tentera, même s’il semble bien que tout son personnage, à lui, tienne dans ce mot : père. Que ce mot-là à lui seul suffirait à le désigner, à le faire apparaître, qui est-il, il est le père, il est d’ailleurs barbu.
Mais il faut d’abord, encore que je vous dise quelque chose de la présence de Blanche, fantôme à elle-même et devenue jeune fille, abondamment, excessivement, toute encombrée de son corps, dont elle maîtrise et jouit pourtant parfaitement de la conduite, de la manipulation intérieure, ce corps qui dit d’elle plus et autre chose qu’elle n’en sait elle-même, ce corps qui de l’intérieur connaît les rôles, les rôles qu’il est à sa portée et à son plaisir d’adopter, ce corps adopte toutes sortes d’attitudes qu’elle n’est pas loin d’observer comme les autres, éberluée, muette. Quel corps joue-t-il, rejoue-t-il? De l’intérieur, il invente. Des attitudes, des postures, qui sont plus fortes qu’elle et qu’elle n’est pas loin d’admirer, elle adopte ce qui s’impose à elle, et qu’il lui est physiquement agréable d’adopter. Une arrogance, disons.
Une arrogance, principalement. Qui lui vient de ce corps de jeune fille. Dont il n’est pas du tout dit qu’elle l’aime. Mais il a toutes sortes de capacité de jeu, de cosplay, et il faut qu’elle se défende. On n’en dira pas plus pour le moment, mais tout ce que son corps est devenu la met sur la défensive, l’y oblige.
Et alors que c’est vraiment en fantôme qu’elle a grimpé les escaliers, dès qu’elle a poussé la porte, qu’elle a entendu les protestations du père, tout le rôle s’est mis en place, a pris possession de son corps en jambes, en fesses, en ventre, en seins, en cou, en yeux, en cheveux. Et par dessus tout, en vêtements extravagants.
Lui, le père, à ce moment-là, c’est comme s’il n’y avait que lui dans la pièce, qui l’attend de tout sa masse d’exaspération, depuis sa place à la table,. C’est comme s’il n’y avait que lui et elle, elle qui s’avance, sur ses talons de quinze centimètres, et qui va prendre sa place à elle, en bout de table, en face de sa mère.
Une arrogance, un zeste de triomphe, habillent un abîme de silence. Elle est montagne d’indifférence.
C’est l’heure pour l’auteure de reboire un café et d’aller se coucher. Vas-y vas-y, ça suffit.
Pourtant, il y a encore quelque chose que je voulais dire, à propos de Blanche dans la soupente, il y a la pensée, le souvenir qui lui revient d’une autre petite fille. Qui fut jeune fille. Aussi dans une soupente, dans un grenier. Dont elle avait lu le livre à l’école. Cétacé.
grandes difficultés à avancer. je retourne tout le temps en arrière, je me relis, pour me lancer à nouveau. là, je me suis forcée, vraiment. il faut en fait, à chaque fois. je viens cette nuit enfin d’écrire et de rater le #03. c’est cette difficulté extrême à accepter le personnage qui, en plus des contraintes extérieures – les travaux à faire avancer qui n’ont pas avancé, ma si chère petite maman, le retour à Paris – , m’a retardée dans l’écriture, m’a empêchée de continuer. après la difficulté de faire apparaître un lieu. la difficulté de faire apparaître un auteur. j’avance dans quelque chose de totalement contre nature.
qui plus est, j’ai loupé la consigne, oubliée, la consigne du « Comme je l’ai dit... » ou bien « Comme je l’avais dit... » liée à la superbe l’autrice, à son superbe livre, découvert dans cet atelier, non connu jusque là, extrait seulement lu, The making of Americans. Gertrude Stein. je regrette beaucoup, ça m’aurait plu de le faire. est-ce que je suis parvenue à le faire un peu. est-ce que quelque chose est resté de ce que je découvrais hier d’elle, émerveillée, que j’aurais voulu avoir connue plus tôt. est-ce qu’il ne faudrait pas le refaire. mais je veux avancer, je dois avancer. le retard que je prends, ce que je ressens comme retard, me déplaît beaucoup.

Américains d’Amérique, à la réflexion, je me demande si mon père n’avait pas ça dans sa bibliothèque.
je vais relire la consigne et relire ce que j’ai écrit.
j’arrive tout de même à un deuxième personnage, à la fin du texte.
Nous, c’est ce déjà qui va devenir la clé de tout. Reprenez votre contribution #02. Isolez le personnage, celui qui est déjà là, à la fin de la #02. Et, puisqu’il est déjà là, même si vous en connaissez bien peu, tellement peu (mais c’est cela, l’enjeu de la fiction, et qui fait de notre cycle un travail du roman), c’est là que vous l’appliquerez, littéralement, humblement, la haute cheville inductrice de Gertrude Stein : « Comme je l’ai dit… » ou bien « Comme je l’avais dit… » Qui, je ? Mais, dans la #01, est-ce qu’on ne l’a pas construit cet écrivain ou cette écrivaine précisément installé·e à sa table à écrire ? Juste pour la cohérence et la boussole (que voulez-vous, c’est comme pour Christophe Colomb : le but ne se révèle que rétrospectivement, et encore, pas forcément du tout où on avait prévu qu’il soit…), mais sans y accorder plus d’importance que cela pour l’instant — sinon que, dans son Making of Americans, la voix narrative de Gertrude Stein est une nappe qui enracine totalement l’ensemble et lui donne son fondement (voir les quelques lignes de son intro en tout début de l’extrait).
Alors, la consigne ? Elle est claire, non ? On reprend le personnage ébauché à la toute fin de la #02, à peine sorti des limbes et de l’opaque, mais on commence par écrire : « Comme je l’ai dit… » ou bien « Comme je l’avais dit… » et c’est ce personnage-là qu’on fouille. Alors la question vient implicitement : quelles sont les quatre personnes les plus immédiatement en lien avec ce personnage ? Et là, on a le défi de Gertrude Stein : le principe d’expansion d’un livre impossible, mais, à quelque endroit qu’on ouvre, qu’on identifie comme tel, et qui continue de se propager de personnage à personnage.
la difficulté, ça reste le nom, c’est l’obstacle. et je me demande si je ne devrais pas renoncer à tous les noms. revenir en arrière, et débaptiser, débaptiser l’auteur.
Blanche comme nom, pour le personnage, pourrait tenir. Du moment que j’arrive à la maintenir à distance. maintenir son étrangeté. Et du personnage même donner la disparité des personnages. comme ce “dépendante indépendante” de la Martha Hersland de Gertrude Stein.
Blanche pourrait tenir aussi parce qu’apparue au laboratoire.
le train la valise le laboratoire la douche la disparition, le blanc. une phrase m’apparaît me parle. mais est-ce que ce n’est déjà pas trop. pas voulu, apparu. la #03bis permettrait de développer quelque chose de l’héritage paternel, de tirer sur ce fil, ou pas.